Les compagnons de Jéhu

Chapter 9

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-- À peu près ce que vous venez de répondre vous-même. Il m'a dit de venir voir et de m'informer de vous si vous étiez décidés à tenir malgré tout, malgré le roi lui-même.

-- Pardieu! dit Morgan.

-- Nous sommes décidés, dit le président.

-- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms réels des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le général vous recommande de ne vous servir le plus possible dans vos correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend lorsque, de son côté, il parle de vous.

-- Vous avez la liste? demanda le président.

-- Non; je pouvais être arrêté, et la liste eût été prise. Écrivez, je vais vous dicter.

Le président s'assit à sa table, prit une plume et écrivit sous la dictée du paysan vendéen les noms suivants:

«Georges Cadoudal, _Jéhu ou la Tête-ronde_; Joseph Cadoudal, _Judas Macchabée_; Lahaye Saint-Hilaire, _David_; Burban Malabry, _Brave-la-Mort_; Poulpiquez, _Royal-Carnage_; Bonfils, _Brise- Barrière_; Dampherné, _Piquevers_; Duchayla, _la Couronne_; Duparc, _le Terrible_; la Roche, _Mithridate_; Puisage, _Jean le Blond_.»

-- Voilà les successeurs des Charrette, des Stofflet, des Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbée, des la Rochejacquelein et des Lescure! dit une voix.

Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler:

-- S'ils se font tuer comme leurs prédécesseurs, dit-il, que leur demanderez-vous?

-- Allons, bien répondu, dit Morgan; de sorte...?

-- De sorte que, dès que notre général aura votre réponse, reprit le paysan, il reprendra les armes.

-- Et si notre réponse eût été négative...? demanda une voix.

-- Tant pis pour vous! répondit le paysan; dans tous les cas, l’insurrection était fixée au 20 octobre.

-- Eh bien, dit le président, le général aura, grâce à nous, de quoi payer son premier mois de solde. Où est votre reçu?

-- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel étaient écrits ces mots:

«Reçu de nos frères du Midi et de l'Est, pour être employée au bien de la cause, la somme de: «GEORGES CADOUDAL,

«Général en chef de l'armée royaliste de Bretagne.»

La somme, comme on voit, était restée en blanc.

-- Savez-vous écrire? demanda le président.

-- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent.

-- Eh bien, écrivez: «Cent mille francs.»

Le Breton écrivit; puis, tendant le papier au président:

-- Voici le reçu, dit-il; où est l'argent?

-- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est à vos pieds; il contient soixante mille francs.

Puis, s'adressant à un des moines:

-- Montbar, où sont les quarante autres mille? demanda-t-il.

Le moine interpellé alla ouvrir une armoire et en tira un sac un peu moins volumineux que celui qu'avait rapporté Morgan, mais qui, cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille francs.

-- Voici la somme complète, dit le moine.

-- Maintenant, mon ami, dit le président, mangez et reposez-vous; demain, vous partirez. -- On m'attend là-bas, dit le Vendéen; je mangerai et je dormirai sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde!

Et il s'avança, pour sortir, vers la porte par laquelle il était entré.

-- Attendez! dit Morgan.

Le messager de Georges s'arrêta.

-- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au général Cadoudal que le général Bonaparte a quitté l'armée d'Égypte, est débarqué avant-hier à Fréjus et sera dans trois jours à Paris. Ma nouvelle vaut bien les vôtres; qu'en dites-vous?

-- Impossible! s'écrièrent tous les moines d'une voix.

-- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de notre ami le Prêtre, qui l'a vu relayer une heure avant moi à Lyon et qui l'a reconnu.

-- Que vient-il faire en France? demandèrent deux ou trois voix.

-- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il est probable qu'il ne revient pas à Paris pour y garder l’incognito.

-- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle à nos frères de l'Ouest, dit le président au paysan vendéen: tout à l’heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis: «Allez!»

Le paysan salua et sortit; le président attendit que la porte fût refermée:

-- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frère Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure spéciale.

-- Laquelle? demandèrent d'une seule voix les compagnons de Jéhu.

-- C'est que l'un de nous, désigné par le sort, parte pour Paris, et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui se passera.

-- Adopté, répondirent-ils.

-- En ce cas, reprit le président, écrivons nos treize noms, chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un chapeau, et celui dont le nom sortira partira à l'instant même.

Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approchèrent de la table, écrivirent leurs noms sur des carrés de papier qu'ils roulèrent, et les mirent dans un chapeau.

Le plus jeune fut appelé pour être le prête-nom du hasard.

Il tira un des petits rouleaux de papier et le présenta au président, qui le déplia.

-- Morgan, dit le président.

-- Mes instructions, demanda le jeune homme.

-- Rappelez-vous, répondit le président, avec une solennité à laquelle les voûtes de ce cloître prêtaient une suprême grandeur, que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre père a été guillotiné sur la place de la Révolution et votre frère tué à l'armée de Condé. Noblesse oblige! voilà vos instructions.

-- Et pour le reste, demanda le jeune homme.

-- Pour le reste? dit le président, nous nous en rapportons à votre royalisme et à votre loyauté.

-- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre congé de vous à l'instant même; je voudrais être sur la route de Paris avant le jour, et j'ai une visite indispensable à faire avant mon départ.

-- Va! dit le président en ouvrant ses bras à Morgan; je t'embrasse au nom de tous les frères. À un autre je dirais: «sois brave, persévérant, actif!» à toi je dirai: «Sois prudent!»

Le jeune homme reçut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire ses autres amis, échangea une poignée de main avec deux ou trois d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonça son chapeau sur sa tête et sortit.

IX -- ROMÉO ET JULIETTE

Dans la prévoyance d’un prochain départ, le cheval de Morgan, après avoir été lavé, bouchonné, séché, avait reçu double ration d'avoine et avait été de nouveau sellé et bridé.

Le jeune homme n'eut donc qu'à le demander et à sauter dessus.

À peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par enchantement; le cheval s'élança dehors hennissant et rapide, ayant oublié sa première course et prêt à en dévorer une seconde.

À la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indécis, pour savoir s'il tournerait à droite ou à gauche; enfin, il tourna à droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg à Seillon, se jeta une seconde fois à droite, mais à travers plaine, s'enfonça dans un angle de forêt qu'il rencontra sur son chemin, reparut bientôt de l'autre côté du bois, gagna la grande route de Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue à peu près, et ne s'arrêta qu'à un groupe de maisons que l'on appelle aujourd'hui la Maison-des-Gardes.

Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui indiquait une de ces haltes campagnardes où les piétons se désaltèrent et reprennent des forces en se reposant un instant, avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie.

Ainsi qu'il avait fait à la porte de la chartreuse, Morgan s'arrêta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilité, les braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas, la réponse à l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre qu'à la chartreuse. Enfin, on entendit le pas du garçon d'écurie, alourdi par ses sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir, voyant un cavalier tenant un pistolet à la main, s'apprêta instinctivement à la refermer.

-- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur.

-- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah! je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le curé, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les précautions, c'est la mère de la sûreté.

-- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied à terre et en glissant une pièce d'argent dans la main du garçon d'écurie; mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup, M. le curé aussi.

-- Oh! quant à ça, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus personne là-haut, à la façon dont tout marche. Est-ce que ça durera longtemps encore comme ça, monsieur Charles?

-- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne t’impatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins pressé que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon Pataut.

-- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah çà! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant- dernière fois, c'était un alezan; la dernière fois, c'était un pommelé, et, aujourd'hui, c'est un noir.

-- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne t’en occuperas que pour le débrider. Laisse lui la selle sur le dos... Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde- moi encore ces deux-là.

Et le jeune homme détacha ceux qui étaient passés à sa ceinture et les donna au garçon d'écurie.

-- Bon! fit celui-ci en riant, plus que ça d'aboyeurs!

-- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sûres.

-- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sûres! nous nageons en plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrêté et dépouillé, pas plus tard que la semaine dernière, la diligence de Genève à Bourg?

-- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol?

-- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les compagnons de Jésus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien; qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jésus, sinon les douze apôtres?

-- En effet, dit Morgan avec son éternel et joyeux sourire, je n'en vois pas d'autres.

-- Bon! continua Pataut, accuser les douze apôtres de dévaliser les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps où l'on ne respecte plus rien.

Et, tout en secouant la tête en misanthrope dégoûté, sinon de la vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval à l'écurie.

Quant à Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les ténèbres des écuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se dressaient et se découpaient dans la nuit avec la majesté des choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne qui portait, dans les environs, le titre pompeux de château des Noires-Fontaines.

Comme Morgan atteignait le mur du château, l'heure sonna au clocher du village de Montagnac. Le jeune homme prêta l’oreille au timbre qui passait en vibrant dans l’atmosphère calme et silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'à onze coups.

Bien des choses, comme on le voit, s'étaient passées en deux heures.

Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouvé, introduisit la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'élança comme un homme qui monte à cheval, saisit le chaperon du mur de la main gauche, d'un seul élan se trouva à califourchon sur le mur, et, rapide comme l'éclair, se laissa retomber de l’autre côté.

Tout cela s'était fait avec tant de rapidité, d'adresse et de légèreté, que, si quelqu'un eût passé par hasard en ce moment-là, il eût pu croire qu'il était le jouet d'une vision.

Comme il avait fait d'un côté du mur, Morgan s'arrêta et écouta de l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose était possible, dans les ténèbres obscurcies par le feuillage des trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis.

Tout était solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer son chemin. Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'était approché du château des Noires-Fontaines, dans toutes les allures du jeune homme, une timidité et une hésitation si peu habituelles à son caractère, qu'il était évident que, cette fois, s'il avait des craintes, ces craintes n'étaient pas pour lui seul.

Il gagna la lisière du bois en prenant les mêmes précautions.

Arrivé sur une pelouse, à l'extrémité de laquelle s'élevait le petit château, il s'arrêta et interrogea la façade de la maison.

Une seule fenêtre était éclairée, des douze fenêtres qui, sur trois étages, perçaient cette façade.

Elle était au premier étage, à l'angle de la maison.

Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et retombaient en festons, s'avançait au-dessous de cette fenêtre et surplombait le jardin.

Aux deux côtés de la fenêtre, placés sur le balcon même, des arbres à larges feuilles s'élançaient de leurs caisses et formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure.

Une jalousie, montant et descendant à l'aide de cordes, faisait une séparation entre le balcon et la fenêtre, séparation qui disparaissait à volonté.

C'était à travers les interstices de la jalousie que Morgan avait vu la lumière.

Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous avons parlé le retinrent.

Une allée de tilleuls longeait la muraille et conduisait à la maison.

Il fit un détour et s'engagea sous la voûte obscure et feuillue.

Puis, arrivé à l'extrémité de l’allée, il traversa, rapide comme un daim effarouché, l'espace libre, et se trouva au pied de la muraille, dans l’ombre épaisse projetée par la maison.

Il fit quelques pas à reculons, les yeux fixés sur la fenêtre, mais de manière à ne pas sortir de l'ombre.

Puis, arrivé au point calculé par lui, il frappa trois fois dans ses mains.

À cet appel, une ombre s'élança du fond de l'appartement, et vint, gracieuse, flexible, presque transparente, se coller à la fenêtre.

Morgan renouvela le signal.

Aussitôt la fenêtre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure blonde ruisselant sur ses épaules, parut dans l’encadrement de verdure.

Le jeune homme tendit les bras à celle dont les bras étaient tendus vers lui, et deux noms, ou plutôt deux cris sortis du coeur, se croisèrent, allant au-devant l'un de l’autre.

-- Charles!

-- Amélie!

Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux tiges des vigies, aux aspérités de la pierre, aux saillies des corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon.

Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un murmure d'amour perdu dans un interminable baiser.

Mais, par un doux effort, le jeune homme entraîna d'un bras la jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lâchait les cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derrière eux.

Derrière la jalousie la fenêtre se referma.

Puis la lumière s'éteignit, et toute la façade du château des Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurité.

Cette obscurité durait depuis un quart d'heure à peu près, lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui conduisait de la grande route de Pont-d'Ain à l'entrée du château.

Puis le bruit cessa; il était évident que la voiture venait de s'arrêter devant la grille.

X -- LA FAMILLE DE ROLAND

Cette voiture qui s'arrêtait à la porte était celle qui ramenait à sa famille Roland, accompagné de sir John.

On était si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les lumières de la maison étaient éteintes, toutes les fenêtres dans l'obscurité, même celle d'Amélie.

Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son fouet à outrance; mais le bruit était insuffisant pour réveiller des provinciaux dans leur premier sommeil.

La voiture une fois arrêtée, Roland ouvrit la portière, sauta à terre sans toucher le marchepied, et se pendit à la sonnette.

Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, après chaque sonnerie, Roland se retournait vers la voiture en disant:

-- Ne vous impatientez pas, sir John.

Enfin, une fenêtre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme, cria:

-- Qui sonne donc ainsi?

-- Ah! c'est toi, petit Édouard, dit Roland; ouvre vite!

L'enfant se rejeta en arrière avec un cri joyeux et disparut.

Mais, en même temps, on entendit sa voix qui criait dans les corridors: -- Mère! réveille-toi, c'est Roland!... Soeur! réveille-toi, c'est le grand frère.

Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se précipita par les degrés en criant:

-- Ne t'impatiente pas, Roland, me voilà! me voilà!

Un instant après, on entendit la clef qui grinçait dans la serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une forme blanche apparut sur le perron et vola, plutôt qu'elle ne courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinça à son tour sur ses gonds et s'ouvrit.

L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu.

-- Ah! frère! ah! frère! criait-il en embrassant le jeune homme et en riant et pleurant tout à la fois; ah! grand frère Roland, que mère va être contente! et Amélie donc! Tout le monde se porte bien, c'est moi le plus malade... ah! excepté Michel, tu sais, le jardinier, qui s'est donné une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens d'Égypte; m'as-tu rapporté des pistolets montés en argent et un beau sabre recourbé? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je t'aime toujours!

Et l'enfant couvrait le grand frère de baisers, comme il l'écrasait de questions.

L'Anglais, resté dans la voiture, regardait, la tête inclinée à la portière, et souriait.

Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme éclata. Une voix de mère!

-- Où est-il, mon Roland, mon fils bien-aimé? demandait madame de Montrevel d'une voix empreinte d'une émotion joyeuse si violente, qu'elle allait presque jusqu'à la douleur; où est-il? Est-ce bien vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive?

L'enfant, à cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de son frère, tomba debout sur le gazon, et, comme enlevé par un ressort, bondit vers sa mère.

-- Par ici, mère, par ici! dit-il en entraînant sa mère à moitié vêtue vers Roland.

À la vue de sa mère, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre cette espèce de glaçon qui semblait pétrifié dans sa poitrine; son coeur battit comme celui d'un autre.

-- Ah! s'écria-t-il, j'étais véritablement ingrat envers Dieu quand la vie me garde encore de semblables joies.

Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire.

L'enfant, la mère et Roland formaient un groupe adorable de tendresse et d'émotion.

Tout à coup, le petit Édouard, comme une feuille que le vent emporte, se détacha du groupe en criant:

-- Et soeur Amélie, où est-elle donc?

Puis il s'élança vers la maison, en répétant:

-- Soeur Amélie, réveille-toi! lève-toi accours!

Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de l'enfant qui retentissaient contre une porte.

Il se fit un grand silence.

Puis presque aussitôt on entendit le petit Édouard qui criait:

-- Au secours, mère! au secours, frère Roland! soeur Amélie se trouve mal.

Madame de Montrevel et son fils s'élancèrent dans la maison; sir John, qui, en touriste consommé qu'il était, avait dans une trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels, descendit de voiture, et, obéissant à un premier mouvement, s'avança jusqu'au perron.

Là, il s'arrêta, réfléchissant qu'il n'était point présenté, formalité toute puissante pour un Anglais.

Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il allait venait au-devant de lui.

Au bruit que son frère faisait à sa porte, Amélie avait enfin paru sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappée en apprenant le retour de Roland était trop forte, et, après avoir descendu quelques degrés d'un pas presque automatique et en faisant un violent effort sur elle-même, elle avait poussé un soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui s'affaisse, comme une écharpe qui flotte, elle était tombée ou plutôt s'était couchée sur l'escalier.

C'était alors que l'enfant avait crié.

Mais, au cri de l'enfant, Amélie avait retrouvé, sinon la force, du moins la volonté; elle s'était redressée et en balbutiant: «Tais-toi, Édouard! tais-toi au nom du ciel! me voilà!» Elle s'était cramponnée d'une main à la rampe, et, appuyée de l'autre sur l'enfant, elle avait continué de descendre les degrés.

À la dernière marche, elle avait rencontré sa mère et son frère; alors d'un mouvement violent, presque désespéré, elle avait jeté ses deux bras au cou de Roland, en criant:

-- Mon frère! mon frère!

Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement à son épaule, et en disant: «Elle se trouve mal, de l'air! de l'air!» il l'avait entraînée vers le perron.

C'était ce nouveau groupe, si différent du premier, que sir John avait sous les yeux.

Au contact de l'air, Amélie respira et redressa la tête.

En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se débarrassait d'un nuage qui la voilait, et éclairait le visage d'Amélie, aussi pâle qu'elle.

Sir John poussa un cri d'admiration.

Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre vivant qu'il avait sous les yeux. Il faut dire qu'Amélie était merveilleusement belle, vue ainsi.

Vêtue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un corps moulé sur celui de la Polymnie antique, sa tête pâle, légèrement inclinée sur l'épaule de son frère, ses longs cheveux d'un blond d'or tombant sur des épaules de neige, son bras jeté au cou de sa mère, et qui laissait pendre sur le châle rouge dont madame de Montrevel était enveloppée une main d'albâtre rosé, telle était la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir John.

Au cri d'admiration que poussa l’Anglais, Roland se souvint que celui-ci était là, et madame de Montrevel s'aperçut de sa présence.

Quant à l'enfant, étonné de voir cet étranger chez sa mère, il descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisième marche, non pas qu'il craignît d'aller plus loin, mais pour rester à la hauteur de celui qu'il interpellait:

-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il à sir John, et que faites-vous ici?

-- Mon petit Édouard, dit sir John, je suis un ami de votre frère, et je viens vous apporter les pistolets montés en argent et le damas qu'il vous a promis.

-- Où sont-ils? demanda l'enfant.

-- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps de les faire venir; mais voilà votre grand frère qui répondra de moi et qui vous dira que je suis un homme de parole.

-- Oui, Édouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les auras.

Puis, s'adressant à madame de Montrevel et à sa soeur:

-- Excusez-moi, ma mère; excuse-moi, Amélie, dit-il, ou plutôt excusez-vous vous-mêmes comme vous pourrez près de milord: vous venez de faire de moi un abominable ingrat.

Puis, allant à sir John et lui prenant la main:

-- Ma mère, continua Roland, milord a trouvé moyen, le premier jour qu'il m'a vu, la première fois qu'il m'a rencontré, de me rendre un éminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces choses-là: j'espère donc que vous voudrez bien vous souvenir que sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une preuve en répétant avec moi qu'il consent à s'ennuyer quinze jours ou trois semaines avec nous.