Chapter 8
-- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin.
Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portière, descendit, et, s'approchant du postillon
-- Voici l'écu de six livres promis.
Le postillon prit l’écu, le mit dans l’orbite de son oeil, et l’y maintint comme un élégant de nos jours y maintient son lorgnon.
Morgan devina que cette pantomime avait une signification.
-- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela?
-- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y vois d'un oeil.
-- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche l'autre oeil...
-- Dame! je n'y verrai plus.
-- En voilà un drôle, qui aime mieux être aveugle que borgne! Enfin, il ne faut pas disputer des goûts; tiens!
Et il lui donna un second écu.
Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et reprit le chemin de Serval.
Le compagnon de Jéhu attendit qu'il se fût perdu dans l'obscurité, et, approchant de sa bouche une clef forée, il en tira un son prolongé et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaître.
Un son pareil lui répondit.
Et, en même temps, on vit un cavalier sortir du bois et s'approcher au galop.
À la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de son masque.
-- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne pouvait point voir la figure, cachée qu'elle était sous les bords d'un énorme chapeau.
-- Au nom du prophète Élisée, répondit le jeune homme masqué.
-- Alors c'est vous que j'attends.
Et il descendit de cheval.
-- Es-tu prophète ou disciple? demanda Morgan.
-- Je suis disciple, répondit le nouveau venu.
-- Et ton maître, où est-il?
-- Vous le trouverez à la chartreuse de Seillon.
-- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont réunis ce soir? -- Douze.
-- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au rendez-vous.
Celui qui s'était donné le titre de disciple s'inclina en signe d'obéissance, aida Morgan à attacher la valise sur la croupe de son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que celui-ci montait.
Sans même attendre que son second pied eût atteint l'étrier, Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du domestique et partit au galop.
On voyait à la droite de la route s'étendre la forêt de Seillon, comme une mer de ténèbres dont le vent de la nuit faisait onduler et gémir les vagues sombres.
À un quart de lieue au delà de Sue, le cavalier poussa son cheval à travers terres, et alla au-devant de la forêt, qui, de son coté, semblait venir au-devant de lui.
Le cheval, guidé par une main expérimentée, s'y enfonça sans hésitation.
Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre côté.
À cent pas de la forêt s'élevait une masse sombre, isolée au milieu de la plaine.
C'était un bâtiment d'une architecture massive, ombragé par cinq ou six arbres séculaires.
Le cavalier s'arrêta devant une grande porte au-dessus de laquelle étaient placées, en triangle, trois statues: celle de la Vierge, celle de Notre-Seigneur Jésus, et celle de saint Jean-Baptiste. La statue de la Vierge marquait le point le plus élevé du triangle.
Le voyageur mystérieux était arrivé au but de son voyage, c'est-à- dire à la chartreuse de Seillon.
La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxième de l'ordre, avait été fondée en 1178. En 1672, un bâtiment moderne avait été substitué au vieux monastère; c'est de cette dernière construction que l'on voit encore aujourd'hui les vestiges.
Ces vestiges sont, à l'extérieur, la façade que, nous avons dite, façade ornée de trois statues, et devant laquelle nous avons vu s'arrêter le cavalier mystérieux; à l'intérieur, une petite chapelle ayant son entrée à droite sous la grande porte.
Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent à cette heure, et, de l'ancien monastère, ils ont fait une ferme.
En 1791, les chartreux avaient été expulsés de leur couvent; en 1792, la chartreuse et ses dépendances avaient été mises en vente comme propriété ecclésiastique.
Les dépendances étaient d'abord le parc, attenant aux bâtiments, et ensuite la belle forêt qui porte encore aujourd'hui le nom de Seillon.
Mais, à Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne risqua de compromettre son âme, en achetant un bien qui avait appartenu à de dignes moines que chacun vénérait. Il en résultait que le couvent, le parc et la forêt étaient devenus, sous le titre de _biens de l'État_, la propriété de la République, c'est-à-dire n'appartenaient à personne -- ou, du moins, restaient délaissés -- car la République, depuis sept ans, avait eu bien autre chose à penser que de faire recrépir des murs, entretenir un verger, et mettre en coupe réglée une forêt.
Depuis sept ans donc, la chartreuse était complètement abandonnée, et quand, par hasard, un regard curieux pénétrait par le trou de la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les ronces dans le verger, comme les broussailles dans la forêt, laquelle, percée à cette époque d'une route et de deux ou trois sentiers seulement, était partout ailleurs, en apparence du moins, devenue impraticable.
Une espèce de pavillon, nommé la Correrie, dépendant de la chartreuse et distant du monastère d'un demi-quart de lieue, verdissait de son côté dans la forêt, laquelle, profitant de la liberté qui lui était laissée de pousser à sa fantaisie, l'avait enveloppé de tout côté d'une ceinture de feuillages, et avait fini par le dérober à la vue.
Au reste, les bruits les plus étranges couraient sur ces deux bâtiments: on les disait hantés par des hôtes invisibles le jour, effrayants la nuit; des bûcherons ou des paysans attardés, qui parfois allaient encore exercer dans la forêt de la République les droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des chartreux, prétendaient avoir vu, à travers les fentes des volets fermés, courir des flammes dans les corridors et dans les escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chaînes traînant sur les dalles des cloîtres et les pavés des cours. Les esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les incrédules, deux sortes de gens l’affirmaient et donnaient, selon leurs opinions et leurs croyances, à ces bruits effrayants et à ces lueurs nocturnes, deux causes différentes: les patriotes prétendaient que c'étaient les âmes des pauvres moines que la tyrannie des cloîtres avait ensevelis vivants dans les _in-pace_, qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs persécuteurs, et qui traînaient après leur mort les fers dont ils avaient été chargés pendant leur vie; les royalistes disaient que c'était le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et n'ayant plus à craindre le goupillon des dignes religieux, venait tranquillement prendre ses ébats là où autrefois il n'eût pas osé hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il eût pris parti pour les âmes des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzébuth -- n'avait eu le courage de se hasarder dans les ténèbres et de venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la vérité, afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse était solitaire ou hantée, et, si elle était hantée, quelle espèce d'hôtes y revenaient.
Mais sans doute tous ces bruits, fondés on non, n'avaient aucune influence sur le cavalier mystérieux; car, ainsi que nous l'avons dit, quoique neuf heures sonnassent à Bourg, et que, par conséquent, il fît nuit close, il arrêta son cheval à la porte du monastère abandonné, et, sans mettre pied à terre, tirant un pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois coups espacés à la manière des francs-maçons.
Puis il écouta.
Un instant il avait douté qu'il y eût réunion à la chartreuse, car, si fixement qu'il eût regardé, si attentivement qu'il eût prêté l'oreille; il n'avait vu aucune lumière, n'avait entendu aucun bruit.
Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait intérieurement de la porte.
Il frappa une seconde fois avec la même arme et de la même façon.
-- Qui frappe? demanda une voix.
-- Celui qui vient de la part d'Élisée, répondit le voyageur.
-- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obéir?
-- Jéhu.
-- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer?
-- Celle d'Achab.
-- Êtes-vous prophète ou disciple?
-- Je suis prophète.
-- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la voix.
Aussitôt les barres de fer qui assuraient la massive clôture basculèrent sur elles-mêmes, les verrous grincèrent dans les tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et le cheval et le cavalier s'enfoncèrent sous la sombre voûte qui se referma derrière eux.
Celui qui avait ouvert cette porte, si lente à s'ouvrir, si prompte à se refermer, était vêtu de la longue robe blanche des chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait entièrement ses traits.
VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON
Sans doute, de même que le premier affilié rencontré sur la route de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophète, le moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire dans la confrérie car, saisissant la bride du cheval, il le maintint tandis que le cavalier mettait pied à terre, rendant ainsi au jeune homme le même service que lui eût rendu un palefrenier.
Morgan descendit, détacha la valise, tira les pistolets de leurs fontes, les passa à sa ceinture, près de ceux qui y étaient déjà, et, s'adressant au moine d'un ton de commandement
-- Je croyais, dit-il, trouver les frères réunis en conseil.
-- Ils sont réunis, en effet, répondit le moine.
-- Où cela?
-- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, rôder autour de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres supérieurs ont ordonné les plus grandes précautions.
Le jeune homme haussa les épaules en signe qu'il regardait ces précautions comme inutiles, et, toujours du même ton de commandement:
-- Faites mener ce cheval à l’écurie et conduisez-moi au conseil, dit-il.
Le moine appela un autre frère aux mains duquel il jeta la bride du cheval, prit une torche qu'il alluma à une lampe brûlant dans la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir à droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arrivé.
Il traversa le cloître, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit une porte conduisant à une espèce de citerne, fit entrer Morgan, referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait refermé celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se trouver là par hasard, démasqua un anneau et souleva une dalle fermant l'entrée d'un souterrain dans lequel on descendait par plusieurs marches.
Ces marches conduisaient à un couloir arrondi en voûte et pouvant donner passage à deux hommes s'avançant de front.
Nos deux personnages marchèrent ainsi pendant cinq à six minutes, après lesquelles ils se trouvèrent en face d'une grille. Le moine tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous deux eurent franchi la grille et que la grille se fut refermée:
-- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine.
-- Sous le nom de frère Morgan.
-- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour.
Le jeune homme fit de la tête un signe qui annonçait qu'il était familiarisé avec toutes ces défiances et toutes ces précautions. Puis il s'assit sur une tombe -- on était dans les caveaux mortuaires du couvent --, et il attendit.
En effet, cinq minutes ne s'étaient point écoulées, que le moine reparut.
-- Suivez-moi, dit-il: les frères sont heureux de votre présence; ils craignaient qu'il ne vous fût arrivé malheur.
Quelques secondes plus tard, frère Morgan était introduit dans la salle du conseil.
Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux; mais, dès que la porte se fut refermée derrière lui et que le frère servant eut disparu, en même temps que Morgan lui-même ôtait son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine laissa voir son visage.
Jamais communauté n'avait brillé par une semblable réunion de beaux et joyeux jeunes gens.
Deux ou trois seulement, parmi ces étranges moines, avaient atteint l'âge de quarante ans.
Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades furent données au nouvel arrivant.
-- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrassé le plus tendrement, tu nous tires une fameuse épine hors du pied: nous te croyions mort ou tout au moins prisonnier.
-- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen, comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientôt plus, j'espère -- il faut même dire que les choses se sont passées de part et d'autre avec une aménité touchante: dès qu'il nous ont aperçus, le conducteur a crié au postillon d'arrêter; je crois même qu'il a ajouté: «Je sais ce que c'est». -- Alors, lui ai-je dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demandé. - - Justement, ai-je répondu. Puis, comme il se faisait un grand remue-ménage dans la voiture: «Attendez, mon ami, ai-je ajouté; avant tout, descendez, et dites à ces messieurs, et surtout à ces dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne regardera que celles qui passeront la tête par la portière.» Une s'est hasardée, ma foi! il est vrai qu'elle était charmante... Je lui ai envoyé un baiser; elle a poussé un petit cri et s'est réfugiée dans la voiture, ni plus ni moins que Galatée; mais comme il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hâte, et il se hâtait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a remis, dans sa précipitation, deux cents louis appartenant à un pauvre marchand de vin de Bordeaux.
-- Ah! diable! fit celui des frères auquel le narrateur avait donné le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan, n'était qu'un nom de guerre, voilà qui est fâcheux! Tu sais que le Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies de chauffeurs qui opèrent en notre nom, et qui ont pour but de faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses dès particuliers, c'est-à-dire que nous sommes de simples voleurs.
-- Attendez donc, reprit Morgan, voilà justement ce qui m'a retardé; j'avais entendu dire quelque chose de pareil à Lyon, de sorte que j'étais déjà à moitié chemin de Valence quand je me suis aperçu de l'erreur par l'étiquette. Ce n'était pas bien difficile, il y avait sur le sac, comme si le bonhomme eût prévu le cas: _Jean Picot, marchand de vin à Fronsac, près Bordeaux._
-- Et tu lui as renvoyé son argent?
-- J'ai mieux fait, je le lui ai reporté.
-- À Fronsac?
-- Oh! non, mais à Avignon. Je me suis douté qu'un homme si soigneux devait s'être arrêté à la première ville un peu importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis. Je ne me trompais pas: je m'informe à l'hôtel si l'on connaît le citoyen Jean Picot; on me répond que non seulement on le connaît, mais qu'il dîne à table d'hôte. J'entre. Vous devinez de quoi l'on parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de l’apparition! le dieu antique descendant dans la machine ne faisait pas un dénouement plus inattendu. Je demande lequel de tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom distingué et harmonieux se montre. Je dépose devant lui les deux cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la société, de l'inquiétude que lui ont causée les compagnons de Jéhu. J'échange un signe d'amitié avec Barjols, un salut de politesse avec l'abbé de Rians, qui étaient là; je tire ma révérence à la compagnie et je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine d'heures: de là le retard. J'ai pensé que mieux valait être en retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de nous. Ai-je bien fait, mes maîtres?
La société éclata en bravos.
-- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, à vous, d'avoir tenu à remettre l'argent vous-même au citoyen Jean Picot.
-- Mon cher colonel, répondit le jeune homme, il y a un proverbe d'origine italienne qui dit: «Qui veut va, qui ne veut pas envoie.» Je voulais, j'ai été.
-- Et voilà un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire, se hâterait de vous reconnaître; reconnaissance qui aurait pour résultat de vous faire couper le cou.
-- Oh! Je l'en défie bien de me reconnaître. -- Qui l'en empêcherait?
-- Ah çà! mais vous croyez donc que je fais mes équipées à visage découvert? En vérité, mon cher colonel, vous me prenez pour un autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les étrangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je ne vois pas pourquoi je ne me déguiserais pas en Abellino ou en Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieyès, Roger Ducos, Moulin et Barras se déguisent en rois de France.
-- Et vous êtes entré masqué dans la ville?
-- Dans la ville, dans l'hôtel, dans la salle de la table d'hôte. Il est vrai que, si le visage était couvert, la ceinture était découverte, et, comme vous voyez, elle était bien garnie.
Le jeune homme fit un mouvement qui écarta son manteau, et montra sa ceinture, à laquelle étaient passés quatre pistolets et suspendu un court couteau de chasse.
Puis, avec cette gaieté qui semblait un des caractères dominants de cette insoucieuse organisation:
-- Je devais avoir l'air féroce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie. À propos, voilà les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire.
Et le jeune homme poussa dédaigneusement du pied la valise qu'il avait déposée à terre et dont les entrailles froissées rendirent ce son métallique qui indique la présence de l'or.
Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il avait été séparé par cette distance qui se fait naturellement entre le narrateur et ses auditeurs.
Un des moines se baissa et ramassa la valise.
-- Méprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque cela ne vous empêche pas de le recueillir; mais je sais de braves gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez dédaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxiété que la caravane égarée au désert attend la goutte d'eau qui l’empêchera de mourir de soif.
-- Nos amis de la Vendée, n'est-ce pas? répondit Morgan; grand bien leur fasse! Les égoïstes, ils se battent, eux. Ces messieurs ont choisi les roses et nous laissent les épines. Ah çà! mais ils ne reçoivent donc rien de l'Angleterre?
-- Si fait, dit gaiement un des moines; à Quiberon, ils ont reçu des boulets et de la mitraille.
-- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de l’Angleterre.
-- Pas un sou.
-- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait posséder une tête un peu plus réfléchie que celles de ses compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer un peu d'or à ceux qui versent leur sang pour la cause de la monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vendée finisse par se lasser, un jour ou l'autre, d'un dévouement qui, jusqu'au- jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, même un remerciement?
-- La Vendée, cher ami, reprit Morgan, est une terre généreuse et qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait le mérite de la fidélité, si elle n'avait point affaire à l’ingratitude? Du moment où le dévouement rencontre la reconnaissance, ce n'est plus du dévouement: c'est un échange, puisqu'il est récompensé. Soyons fidèles toujours, soyons dévoués tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse ingrats ceux auxquels nous nous dévouons, et nous aurons, croyez- moi, la belle part dans l’histoire de nos guerres civiles.
À peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'être accompli, que trois coups maçonniques retentirent à la même porte par laquelle il avait été introduit lui-même.
-- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le rôle de président, vite les capuchons et les masques; nous ne savons pas qui nous arrive.
VIII -- À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE
Chacun s'empressa d'obéir, les moines rabattant les capuchons de leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son masque.
-- Entrez! dit le supérieur.
La porte s'ouvrit et l'on vit reparaître le frère servant.
-- Un émissaire du général Georges Cadoudal demande à être introduit, dit-il.
-- A-t-il répondu aux trois mots d'ordres?
-- Parfaitement.
-- Qu'il soit introduit.
Le frère servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes après, reparut, conduisant un homme qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un paysan, et à sa tête carrée, coiffée de grands cheveux roux, pour un Breton.
Il s'avança jusqu'au milieu du cercle sans paraître intimidé le moins du monde, fixant tour à tour ses yeux sur chacun des moines et attendant que l’une de ces douze statues de granit rompît le silence.
Ce fut le président qui lui adressa la parole:
-- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il.
-- Celui qui m'a envoyé, répondit le paysan, m'a commandé, si l'on me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jéhu.
-- Es-tu porteur d'un message verbal ou écrit?
-- Je dois répondre aux questions qui me seront faites par vous et échanger un chiffon de papier contre de l’argent.
-- C'est bien; commençons par les questions: où en sont nos frères de Vendée?
-- Ils avaient déposé les armes et n'attendaient qu'un mot de vous pour les reprendre.
-- Et pourquoi avaient-ils déposé les armes?
-- Ils en avaient reçu l'ordre de S. M. Louis XVIII.
-- On a parlé d'une proclamation écrite de la main même du roi.
-- En voici la copie.
Le paysan présenta le papier au personnage qui l’interrogeait.
Celui-ci l’ouvrit et lut:
«La guerre n'est absolument propre qu'à rendre la royauté odieuse et menaçante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant ne peuvent jamais être aimés: il faut donc abandonner les moyens sanglants et se confier à l'empire de l'opinion, qui revient d'elle-même aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientôt le cri de ralliement des Français; il faut réunir en un formidable faisceau les éléments épars du royalisme, abandonner la Vendée militante à son malheureux sort, et marcher dans une voie plus pacifique et moins incohérente. Les royalistes de l'Ouest ont fait leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui ont tout préparé pour une restauration prochaine...»
Le président releva la tête, et, cherchant Morgan d'un oeil dont son capuchon ne pouvait voiler entièrement l’éclair:
-- Eh bien, frère, lui dit-il, j'espère que voilà ton souhait de tout à l'heure accompli, et les royalistes de la Vendée et du Midi auront tout le mérite du dévouement.
Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient quelques lignes à lire, il continua:
«Les Juifs avaient crucifié leur roi, depuis ce temps ils errent par tout le monde: les Français ont guillotiné le leur, ils seront dispersés par toute la terre.
«Datée de Blankenbourg, le 25 août 1799, jour de notre fête, de notre règne le sixième.
«Signé: Louis_._»
Les jeunes gens se regardèrent.
-- Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan.
-- Oui, dit le président; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre représentent un principe, il faut les soutenir, non seulement contre Jupiter, mais contre eux-mêmes. Ajax, au milieu de la foudre et des éclairs, se cramponnait à un rocher, et, dressant au ciel son poing fermé, disait: «j’échapperai malgré les dieux...»
Puis, se retournant du côté de l'envoyé de Cadoudal:
-- Et à cette proclamation qu'a répondu celui qui t'envoie?