Chapter 49
J'étais occupé à regarder cette statue, qui résume les défauts et les qualités de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me touchait l’épaule. Je me retournai: c'était M. Milliet. Il tenait un papier à la main.
-- Eh bien? lui demandai-je.
-- Eh bien, victoire.
-- Qu'est-ce que cela?
-- Le procès-verbal d'exécution.
-- ...?
-- De vos hommes.
-- De Guyon, de Leprêtre, d'Amiet?...
-- Et d'Hyvert.
-- Mais donnez-moi donc cela.
-- Le voici.
Je pris et je lus:
PROCÈS-VERBAL DE MORT ET EXÉCUTION DE
LAURENT GUYON, ÉTIENNE HYVERT, FRANÇOIS AMIET, ANTOINE LEPRÊTRE,
«Condamnés le 20 thermidor an VIII, et exécutés le 23 Vendémiaire an IX
«Ce jourd'hui, 23 vendémiaire an IX, le commissaire du gouvernement près le Tribunal, qui a reçu, dans la nuit et à onze heures du soir, le paquet du ministre de la justice contenant la procédure et le jugement qui condamne à mort Laurent Guyon, Étienne Hyvert, François Amiet et Antoine Leprêtre; le jugement du Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requête en cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les quatre accusés que leur jugement à mort serait exécuté aujourd'hui à onze heures. Dans l'intervalle qui s'est écoulé jusqu'à onze heures, ces quatre accusés se sont tiré des coups de pistolet et donné des coups de poignard en prison. Leprêtre et Guyon, selon le bruit public, étaient morts; Hyvert blessé à mort et expirant; Amiet blessé à mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre, en cet état, ont été conduits à la guillotine, et, _morts ou vivants, _ils ont été guillotinés; à onze heures et demie, l'huissier Colin a remis le procès-verbal de leur supplice à la Municipalité pour les inscrire sur le livre des morts.
«Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le procès- verbal de ce qui s'est passé en prison, où il a été présent; pour moi qui n'y ai point assisté, je certifie ce que la voix publique m'a appris.
«Bourg, 23 vendémiaire au IX. «Signé: DUBOST, greffier.»
Ah! c'était donc le poète qui avait raison contre l'historien! le capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le procès-verbal de ce qui s'était passé dans la prison -- _où il était présent_ -- c'était l'oncle de Nodier. Ce procès-verbal remis au juge de paix, c'était le récit gravé dans la tête du jeune homme, récit qui, après quarante ans, s'était fait jour sans altération dans ce chef-d'oeuvre intitulé _Souvenirs de la Révolution._
Toute la procédure était aux archives du greffe. M. Martin me faisait offrir de la faire copier: interrogatoire, procès-verbaux, jugement.
J'avais dans ma poche les _Souvenirs de la Révolution _de Nodier. Je tenais à la main le procès-verbal d'exécution qui confirmait les faits avancés par lui.
-- Allons chez notre magistrat, dis-je à M. Milliet.
-- Allons chez notre magistrat, répéta-t-il.
Le magistrat fut atterré, et je le laissai convaincu que les poètes savent aussi bien l'histoire que les historiens, s'ils ne la savent pas mieux.
Alex. Dumas.
End of Project Gutenberg's Les compagnons de Jéhu, by Alexandre Dumas