Les compagnons de Jéhu

Chapter 48

Chapter 483,796 wordsPublic domain

«Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautions possibles pour pénétrer dans le cachot de ces quatre malheureux, qu'ils avaient laissés la veille si étroitement garrottés et chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une longue résistance. Les prisonniers étaient libres et armés jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulté, après avoir enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous; et, munis de toutes les clefs, ils traversèrent aussi aisément l’espace qui les séparait du préau. Leur aspect dut être terrible pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter peut-être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de force et d'intrépidité qui s'attachait à leur nom, peut-être même pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si vite sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un homme blessé à mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir quelque chose de fantastique. Arrivés au préau ils virent la gendarmerie déployée, immobile, impossible à rompre et à traverser. Ils s'arrêtèrent un moment et parurent conférer entre eux. Leprêtre, qui était, comme je l’ai dit, leur aîné et leur chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce qui lui était particulière:

«-- Très bien, messieurs de la gendarmerie!

«Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif et dernier adieu, et se brûla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert se mirent en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets tourné sur la force armée. Ils ne tirèrent point; mais elle regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée: elle tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprêtre, qui n'avait pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée près de l'aine. La _Biographie des Contemporains_ dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied de l'échafaud. Hyvert restait seul: sa contenance assurée, son oeil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et exercées qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne sais quelle admiration peut-être qui s'attache au désespoir d'un beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang, l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un loup excédé par des chasseurs, l'effroyable nouveauté de ce spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en aperçut et transigea.

«-- Messieurs, dit-il, à la mort! J'y vais! j'y vais de tout mon coeur! mais que personne ne m'approche, ou celui qui m'approche, je le _brûle_, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, et qui ne demande de part et d'autre que des procédés.

«La concession était facile, car il n'y avait là personne qui ne souffrît de la durée de cette horrible tragédie, et qui ne fût pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession était faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il resta debout et en parût étonné. On voulut se précipiter sur lui.

«-- Tout beau, messieurs! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur les hommes qui se disposaient à l'envelopper les pistolets dont il s'était ressaisi pendant que le sang jaillissait à grands flots de la blessure où le poignard était resté. Vous savez nos conventions: je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons!

«On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine en tournant le couteau dans son sein.

«-- Il faut, ma foi, dit-il, que j'aie l'âme chevillée dans le ventre! je ne peux pas mourir. Tâchez de vous tirer de là.

«Il adressait ceci aux exécuteurs.

«Un instant après, sa tête tomba. Soit par hasard, soit quelque phénomène particulier de la vitalité, elle bondit, elle roula hors de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore à Bourg que la tête d'Hyvert a parlé.»

La lecture n'était pas achevée, que j'étais décidé à laisser de côté _René d’Argonne_ pour _les Compagnons de Jéhu._ Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras.

-- Tu pars? me dit Alexandre.

-- Oui.

-- Où vas-tu?

-- À Bourg en Bresse.

-- Quoi faire?

-- Visiter les localités et consulter les souvenirs des gens qui ont vu exécuter Leprêtre, Amiet, Guyon et Hyvert.

***

Deux chemins conduisent à Bourg, quand on vient de Paris, bien entendu: on peut quitter le chemin de fer à Mâcon, et prendre une diligence qui conduit de Mâcon à Bourg; on peut continuer jusqu'à Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg à Lyon.

J'hésitais entre ces deux voies, lorsque je fus déterminé par un des voyageurs qui habitaient momentanément le même wagon que moi. Il allait à Bourg, où il avait, me dit-il, de fréquentes relations; il y allait par Lyon; donc, la route de Lyon était la meilleure.

Je résolus d'aller par la même route que lui.

Je couchai à Lyon, et, le lendemain, à dix heures du matin, j'étais à Bourg.

Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. Il contenait un article aigre-doux sur moi.

Lyon n'a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela vingt-quatre ans, d'avoir dit qu'il n'était pas littéraire.

Hélas! j'ai encore sur Lyon, en 1857, la même opinion que j'avais sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d'opinion.

Il y a en France une seconde ville qui m'en veut presque autant que Lyon: c'est Rouen.

Rouen a sifflé toutes mes pièces, y compris _le Compte Hermann_.

Un jour, un Napolitain se vantait à moi d'avoir sifflé Rossini et la Malibran, le _Barbier _et la Desdemona.

-- Cela doit être vrai, lui répondis-je, car Rossini et la Malibran, de leur côté, se vantent d'avoir été sifflés par les Napolitains.

Je me vante donc d'avoir été sifflé par les Rouennais.

Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main, je résolus de savoir pourquoi on me sifflait à Rouen. Que voulez- vous! j'aime à me rendre compte des plus petites choses.

Le Rouennais me répondit:

-- Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons.

Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu à Jeanne d'Arc.

Cependant, ce ne pouvait pas être pour le même motif.

Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en voulaient: je n'avais jamais dit de mal du sucre de pomme; j'avais respecté M. Barbet tout le temps qu'il avait été maire, et, délégué par la Société des gens de lettres à l'inauguration de la statue du grand Corneille, j'étais le seul qui eût pensé à saluer avant de prononcer son discours.

Il n'y avait rien dans tout cela qui dût raisonnablement me mériter la haine des Rouennais.

Aussi, à cette fière réponse: «Nous vous sifflons parce que nous vous en voulons» fis-je humblement cette demande:

-- Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu?

-- Oh! vous le savez bien, répondit le Rouennais.

-- Moi? fis je.

-- Oui, vous.

-- N'importe, faites comme si je ne le savais pas.

-- Vous vous rappelez le dîner que vous a donné la ville, à propos de la statue de Corneille?

-- Parfaitement. M'en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu?

-- Non, ce n'est pas cela.

-- Qu'est-ce?

-- Eh bien, à ce dîner, on vous a dit «Monsieur Dumas, vous devriez bien faire une pièce pour la ville de Rouen, sur un sujet tiré de son histoire.»

-- Ce à quoi j'ai répondu: Rien de plus facile; je viendrai, à votre première sommation, passer quinze jours à Rouen. On me donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la pièce, dont les droits d'auteur seront pour les pauvres.

-- C'est vrai, vous avez dit cela.

-- Je ne vois rien de si blessant là dedans pour les Rouennais, que j'aie encouru leur haine.

-- Oui; mais l'on a ajouté: «La ferez-vous en prose?» ce à quoi vous avez répondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez répondu?

-- Ma foi, non.

-- Vous avez répondu: «Je la ferai en vers, ce sera plus tôt fait.»

-- J'en suis bien capable.

-- Eh bien!

-- Après?

-- Après, c'était une insulte pour Corneille, monsieur Dumas; voilà pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront encore longtemps.

Textuel!

Ô dignes Rouennais! j'espère bien que vous ne me ferez jamais le mauvais tour de me pardonner et de m'applaudir.

Le journal disait que M. Dumas n'était resté qu'une nuit à Lyon, sans doute parce qu'une ville si peu littéraire n'était pas digne de le garder plus longtemps.

M. Dumas n'avait pas songé le moins du monde à cela. Il n'était resté qu'une nuit à Lyon, parce qu'il était pressé d'arriver à Bourg; aussi, à peine arrivé à Bourg, M. Dumas se fit-il conduire au journal du département.

Je savais qu'il était dirigé par un archéologue distingué, éditeur de l'ouvrage de mon ami Baux sur l'église de Brou.

Je demandai M. Milliet. M. Milliet, accourut.

Nous échangeâmes une poignée de main, et je lui exposai le but de mon voyage.

-- J'ai votre affaire, me dit-il; je vais vous conduire chez un magistrat de notre pays qui écrit l'histoire de la province.

-- Mais où en est-il de votre histoire?

-- Il en est à 1822.

-- Tout va bien, alors. Comme les événements que j'ai à raconter datent de 1799, et que mes héros ont été exécutés en 1800, il aura passé l'époque et pourra me renseigner. Allons chez votre magistrat.

En route, M. Milliet m'apprit que ce même magistrat était en même temps un gourmet distingué.

Depuis Brillat-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'être gourmands; ce qui n'est pas du tout la même chose.

On nous introduisit dans le cabinet du magistrat.

Je trouvai un homme à la figure luisante et au sourire goguenard.

Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens daignent avoir pour les poètes.

-- Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher des sujets de roman dans notre pauvre pays?

Non, monsieur: mon sujet est tout trouvé; je viens seulement consulter les pièces historiques.

-- Bon! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il fût besoin de se donner tant de peine.

-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur, à mon endroit du moins. J'ai l'habitude de faire des recherches très sérieuses sur les sujets historiques que je traite.

-- Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu'un.

-- La personne que j'eusse envoyée, monsieur, n'étant point pénétrée de mon sujet, eût pu passer près de faits très importants sans les voir; puis je m'aide beaucoup des localités, je ne sais pas décrire sans avoir vu.

-- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vous-même?

-- Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet de chambre mais, comme il a eu un grand succès, le drôle m'a demandé des gages si exorbitants qu'à mon grand regret je n'ai pu le garder.

Le magistrat se mordit les lèvres. Puis, après un instant de silence:

-- Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dit-il, à quoi je puis vous être bon dans cet important travail.

-- Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant fait une histoire du département, aucun des événements importants qui se sont passés dans le chef-lieu ne doit vous être inconnu.

-- En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, être assez bien renseigné.

-- Eh bien, monsieur, d'abord votre département a été le centre des opérations des compagnons de Jéhu.

-- Monsieur, j'ai entendu parler des compagnons de Jésus, répondit le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.

-- C'est-à-dire des jésuites, n'est-ce pas? Ce n'est pas cela que je cherche, monsieur.

-- Ce n'est pas de cela que je parle non plus; je parle des voleurs de diligences qui infestèrent les routes de 1797 à 1800.

-- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-là justement sur lesquels je viens chercher des renseignements à Bourg s'appelaient les compagnons de Jéhu et non les compagnons de Jésus.

-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre de _Compagnons de Jéhu_? J'aime à me rendre compte de tout.

-- Moi aussi, monsieur; voilà pourquoi je n'ai pas voulu confondre des voleurs de grand chemin avec les apôtres.

-- En effet, ce ne serait pas très orthodoxe.

-- C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse pas venu tout exprès pour rectifier, moi, poète, votre jugement, à vous, historien.

-- J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se pinçant les lèvres.

-- Elle sera courte et simple. Jéhu était un roi d'Israël sacré par Élisée pour l'extermination de la maison d'Achab. _Élisée_, c'était Louis XVIII; _Jéhu_, c'était Cadoudal; _la maison d'Achab_, c'était la Révolution. Voilà pourquoi les détrousseurs de diligences qui pillaient l'argent du gouvernement pour entretenir la guerre de la Vendée s'appelaient les compagnons de Jéhu.

-- Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose à mon âge.

-- Oh! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, à tout âge: pendant la vie, on apprend l'homme; pendant la mort, on apprend Dieu.

-- Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement d'impatience, puis-je savoir à quoi je puis vous être bon?

-- Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux parmi les compagnons de Jéhu, ont été exécutés à Bourg, sur la place du Bastion.

-- D'abord, monsieur, à Bourg, on n'exécute pas sur la place du Bastion; on exécute au champ de foire.

-- Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c'est vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la Révolution surtout, on exécutait sur la place du Bastion.

-- C'est possible.

-- C'est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.

-- C'est la première fois que j'entends prononcer ces noms-là.

-- Ils ont pourtant eu un certain retentissement, à Bourg surtout.

-- Et vous êtes sûr, monsieur, que ces gens-là ont été exécutés ici?

-- J'en suis sûr.

-- De qui tenez-vous le renseignement?

-- D'un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait à l'exécution.

-- Vous nommez cet homme?

-- Charles Nodier.

-- Charles Nodier, le romancier, le poète?

-- Si c'était un historien, je n'hésiterais pas monsieur. J'ai appris dernièrement, dans un voyage à Varennes, le cas qu'il faut faire des historiens. Mais, justement parce que c'est un poète, un romancier, j'insiste.

-- Libre à vous, mais je ne sais rien de ce que vous désirez savoir, et j'ose même dire que, si vous n'êtes venu dire à Bourg que pour avoir des renseignements sur l'exécution de MM... Comment les appelez-vous?

-- Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.

-- Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur, que je compulse les archives de la ville, et je n'ai rien vu de pareil à ce que vous me dites là.

-- Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe, monsieur; peut-être, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je cherche.

-- Ah! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives du greffe, vous serez bien malin! c'est un chaos, monsieur, que les archives du greffe, un vrai chaos; il vous faudrait rester ici un mois, et encore... encore...

-- Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais, si, dans ce jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en faire part?...

-- Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un très grand service.

-- Pas plus grand que celui que je venais vous demander; je vous apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voilà tout.

***

Vous devinez qu'en sortant de chez mon magistrat j'étais piqué d'honneur, je voulais, coûte que coûte, avoir mes renseignements sur les compagnons de Jéhu.

Je m'en pris à Milliet et le mis au pied du mur.

-- Écoutez, me dit-il, j'ai un beau-frère avocat.

-- Voilà mon homme! Allons chez le beau-frère.

-- C'est qu'à cette heure, il est au Palais.

-- Allons au Palais.

-- Votre apparition fera rumeur, je vous en préviens.

-- Alors, allez-y tout seul; dites-lui de quoi il est question; qu'il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs de la ville pour établir mon travail sur les localités; nous nous retrouverons à quatre heures sur la place du Bastion, si vous le voulez bien.

-- Parfaitement.

-- Il me semble que j'ai vu une forêt en venant.

-- La forêt de Seillon.

-- Bravo!

-- Vous avez besoin d'une forêt?

-- Elle m'est indispensable.

-- Alors permettez...

-- Quoi?

-- Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un poète, qui, dans ses moments perdus, est inspecteur.

-- Inspecteur de quoi?

-- De la forêt.

-- Il n'y a pas quelques ruines dans la forêt?

-- Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la forêt, mais qui en est à cent pas.

-- Et dans la forêt?

-- Il y a une espèce de fabrique que l'on appelle la Correrie, qui dépend de la Chartreuse, et qui communique avec elle par un passage souterrain.

-- Bon! Maintenant, si vous pouvez m'offrir une grotte, vous m'aurez comblé.

-- Nous avons la grotte de Ceyzeriat, mais de l’autre côté de la Reyssouse.

-- Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas à moi, je ferai comme Mahomet, j'irai à la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc.

Cinq minutes après, nous étions chez M. Leduc, qui, sachant de quoi il était question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture, à ma disposition.

J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d'une certaine façon qui vous met du premier coup tout à l'aise.

Nous visitâmes d'abord la Chartreuse. Je l’eusse fait bâtir exprès, qu'elle n'eût pas été plus à ma convenance. Cloître désert, jardin dévasté, habitants presque sauvages. Merci, hasard!

De là, nous passâmes à la Correrie; c'était le complément de la Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j'en ferais; mais il était évident que cela pouvait m'être utile.

-- Maintenant, monsieur, dis-je à mon obligeant conducteur, j'ai besoin d'un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, près d'une rivière. Tenez-vous cela dans le pays?

-- Pour quoi faire?

-- Pour y bâtir un château.

-- Quel château?

-- Un château de cartes, parbleu! J'ai une famille à loger, une mère modèle, une jeune fille mélancolique; un frère espiègle, un jardinier braconnier.

-- Nous avons un endroit appelé les Noires-Fontaines.

-- Voilà d'abord un nom charmant.

-- Mais il n'y a pas de château.

-- Tant mieux, car j'aurais été obligé de l’abattre.

-- Allons aux Noires-Fontaines.

Nous partîmes; un quart d'heure après, nous descendions à la maison des gardes.

-- Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira où vous voulez aller.

Il nous conduisit, en effet, à un endroit planté de grands arbres, lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.

-- Voilà ce qu'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc.

-- C'est ici que demeureront madame de Montrevel, Amélie et le petit Édouard. Maintenant quels sont les villages que je vois en face de moi?

-- Ici, tout près, Montagnac; là-bas, dans la montagne, Ceyzeriat.

-- Est-ce qu'il y a une grotte?

-- Oui. Comment savez-vous qu'il y a une grotte à Ceyzeriat?

-- Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s'il vous plaît.

-- Saint-Just, Tréconnasse, Ramasse, Villereversure.

-- Très bien.

-- Vous en avez assez!

-- Oui.

Je pris mon calepin, je fis le plan de la localité et j'inscrivis à peu près à leur place le nom des villages que M. Leduc venait de me faire passer en revue.

-- C'est fait, lui dis-je.

-- Où allons-nous?

-- L'église de Brou doit être sur notre chemin?

-- Justement.

-- Visitons l'église de Brou.

-- En avez-vous aussi besoin dans votre roman?

-- Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire passer mon action dans un pays qui possède le chef-d'oeuvre de l'architecture du XVIe siècle sans utiliser ce chef-d'oeuvre.

-- Allons à l'église de Brou.

Un quart d'heure après, le sacristain nous introduisait dans cet écrin de granit où sont renfermés les trois joyaux de marbre que l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite de Bourbon et de Philibert le Beau.

-- Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d'oeuvre n'ont-ils pas été mis en poussière à l'époque de la Révolution?

-- Ah! monsieur, la municipalité avait eu une idée.

-- Laquelle?

-- C'était de faire de l'église un magasin à fourrage.

-- Oui, et le foin a sauvé le marbre; vous avez raison, mon ami, c'est une idée.

-- L'idée de la municipalité vous en donne-t-elle une? me demanda M. Leduc.

-- Ma foi, oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas quelque chose.

Je tirai ma montre.

-- Trois heures! allons à la prison; j'ai rendez-vous à quatre heures place du Bastion, avec M. Milliet.

-- Attendez... une dernière chose.

-- Laquelle?

-- Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche?

-- Non; où cela?

-- Tenez, partout; d'abord au-dessus de son tombeau.

-- _Fortune, infortune, fortune._

-- Justement.

-- Eh bien, que veut dire ce jeu de mots?

-- Les savants l'expliquent ainsi: _Le sort persécute beaucoup une femme_.

-- Voyons un peu.

-- Il faut d'abord supposer la devise latine à sa source.

-- Supposons, c'est probable.

-- Eh bien: F_ortuna infortunat_...

-- Oh! oh! _infortunat_.

-- Dame...

-- Cela ressemble fort à un barbarisme.

-- Que voulez-vous!

-- Je veux une explication.

-- Donnez-la!

-- La voici: _Fortuna, infortuna forti una_ -- _Fortune et infortune sont égales pour le fort_.

-- Savez-vous que cela pourrait bien être la vraie traduction?

-- Parbleu! voilà ce que c'est que de ne pas être savant, mon cher monsieur; on est sensé, et, avec du sens, on voit plus juste qu'avec de la science. Vous n'avez pas autre chose à me dire?

-- Non.

-- Allons à la prison, alors.

Nous remontâmes en voiture, rentrâmes dans la ville et ne nous arrêtâmes que devant la porte de la prison.

Je passai la tête par la portière.

-- Oh! fis je, on me l'a gâtée.

-- Comment! on vous l’a gâtée?

-- Certainement, elle n'était pas comme cela du temps de mes prisonniers, à moi. Pouvons-nous parler au geôlier?

-- Sans doute.

-- Parlons-lui.

Nous frappâmes à la porte. Un homme d'une quarantaine d'années vint nous ouvrir.

Il reconnut M. Leduc.

-- Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis.

-- Eh! là-bas, fis-je en l’interrompant, pas de mauvaises plaisanteries.

-- Qui prétend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle qu'au dernier siècle?

-- C'est vrai, monsieur Leduc, elle a été abattue et rebâtie en 1816.

-- Alors, la disposition intérieure n'est plus la même?

-- Oh! non, monsieur, tout a été changé.

-- Pourrait-on avoir un ancien plan?

-- Ah! M. Martin l’architecte pourrait peut-être vous en retrouver un.

-- Est-ce un parent de M. Martin l’avocat?

-- C'est son frère.

-- Très bien, mon ami; j'aurai mon plan.

-- Alors, nous n'avons plus besoin ici? demanda M. Leduc.

-- Aucunement.

-- Je puis rentrer chez moi?

-- Cela me fera de la peine de vous quitter, voilà tout.

-- Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion?

-- C'est à deux pas.

-- Que faites-vous de votre soirée?

-- Je la passe chez vous, si vous voulez.

-- Très bien! À neuf heures, une tasse de thé vous attendra.

-- Je l’irai prendre.

Je remerciai M. Leduc. Nous échangeâmes une poignée de main, et nous nous quittâmes.

Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices, à cause d'un combat qui eut lieu sur la place où elle conduit), et, longeant le jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion.

C'est un hémicycle où se tient aujourd'hui le marché de la ville. Au milieu de cet hémicycle s'élève la statue de Bichat, par David (d'Angers). Bichat, en redingote -- pourquoi cette exagération de réalisme -- pose la main sur le coeur d'un enfant de neuf à dix ans, parfaitement nu -- pourquoi cet excès d'idéalité? -- tandis qu'aux pieds de Bichat est étendu un cadavre. C'est le livre de Bichat traduit en bronze: _De la vie et de la mort_!...