Les compagnons de Jéhu

Chapter 47

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Une poignée de mains suffit aux deux amis pour échanger leur coeur.

Puis Bonaparte étendit le bras vers le champ de bataille.

La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde.

Des vingt mille hommes qui avaient commencé le combat vers cinq heures du matin, à peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pièces de canon en état de faire feu; un quart de l'armée était hors de combat; l'autre quart, occupé à transporter les blessés que le premier consul avait donné l'ordre de ne pas abandonner. Tout reculait, à l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes.

Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite où l'on était arrivé, était couvert de cadavres d'hommes et de chevaux, de canons démontés, de caissons brisés.

De place en place montaient des colonnes de flamme et de fumée; c'étaient des champs de blé qui brûlaient.

Desaix embrassa tous ces détails d'un coup d'oeil.

-- Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte.

-- Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est encore que trois heures de l’après-midi, nous avons le temps d'en gagner une autre.

-- Seulement, dit une voix, il vous faut du canon.

Cette voix, c'était celle de Marmont, qui commandait en chef l’artillerie.

-- Vous avez raison, Marmont; mais où allez vous en prendre, du canon?

-- Cinq pièces que je puis retirer du champ de bataille encore intactes, cinq autres que nous avions laissées sur la Scrivia et qui viennent d'arriver.

-- Et huit pièces que j'amène, dit Desaix.

-- Dix-huit pièces, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut.

Un aide de camp partit pour hâter l’arrivée des pièces de Desaix. La réserve approchait toujours et n'était plus qu'à un demi-quart de lieue.

La position, du reste, semblait choisie à l'avance; à la gauche de la route s'élevait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin et protégée par un talus.

On y fit filer l’infanterie au fur et à mesure qu'elle arrivait; la cavalerie elle-même put se dissimuler derrière ce large rideau.

Pendant ce temps, Marmont avait réuni ses dix-huit pièces de canon et les avait mises en batterie sur le front droit de l’armée.

Tout à coup, elles éclatèrent et vomirent sur les étrangers un déluge de mitraille.

Il y eut dans les rangs ennemis un moment d'hésitation.

Bonaparte en profita pour passer sur toute la ligne française.

-- Camarades, s'écria-t-il, c'est assez faire de pas en arrière, souvenez-vous que c'est mon habitude de coucher sur le champ de bataille.

En même temps, et comme pour répondre à la canonnade de Marmont, des feux de peloton éclatent à gauche, prenant les Autrichiens en flanc.

C'est Desaix et sa division qui les foudroient à bout portant et en plein travers.

Toute l’armée comprend que c'est la réserve qui donne et qu'il faut l’aider d'un effort suprême.

Le mot «En avant!» retentit de l'extrême gauche à l’extrême droite.

Les tambours battent la charge.

Les Autrichiens, qui n'ont pas vu les renforts qui viennent d'arriver et qui, croyant la journée à eux, marchaient le fusil sur l'épaule comme à une promenade, sentent qu'il vient de se passer dans nos rangs quelque chose d'étrange, et veulent retenir la victoire qu'ils sentent glisser entre leurs mains.

Mais partout les Français ont repris l'offensive, partout le terrible pas de charge et la victorieuse _Marseillaise _se font entendre; la batterie de Marmont vomit le feu; Kellermann s'élance avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ennemies.

Desaix saute les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite éminence et tombe au moment où il se retourne pour voir si sa division le suit; mais sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de ses soldats, la redouble: ils s'élancent à la baïonnette sur la colonne du général Zach.

En ce moment, Kellermann, qui a traversé les deux lignes ennemies, voit la division Desaix aux prises avec une masse compacte et immobile, il charge en flanc, pénètre dans un intervalle, l'ouvre, la brise, l'écartèle; en moins d'un quart d'heure, les cinq mille grenadiers autrichiens qui composent cette masse sont enfoncés, culbutés, dispersés, foudroyés, anéantis, ils disparaissent comme une fumée; le général Zach et son état-major sont faits prisonniers; c'est tout ce qu'il en reste.

Alors, à son tour, l'ennemi veut faire donner son immense cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie, la mitraille dévorante et la terrible baïonnette l'arrêtent court.

Murat manoeuvre sur les flancs avec deux pièces d'artillerie légère et un obusier qui envoient la mort en courant.

Un instant il s'arrête pour dégager Roland et ses neuf cents hommes; un de ses obus tombe dans les rangs des Autrichiens et éclate; une ouverture se fait pareille à un gouffre de flammes: Roland s'y élance, un pistolet d'une main, son sabre de l'autre; toute la garde consulaire le suit, ouvrant les rangs autrichiens comme un coin de fer ouvre un tronc de chêne; il pénètre jusqu'à un caisson brisé qu'entoure la masse ennemie; il introduit son bras armé du pistolet dans l'ouverture du caisson et fait feu.

Une détonation effroyable se fait entendre, un volcan s'est ouvert et a dévoré tout ce qui l'entourait.

Le corps d'armée du général Elsnitz est en pleine déroute.

Alors tout plie, tout recule, tout se débande; les généraux autrichiens, veulent en vain soutenir la retraite, l'armée française franchit en une demi-heure la plaine qu'elle a défendue pied à pied pendant huit heures.

L'ennemi ne s'arrête qu'à Marengo, où il tente en vain de se reformer sous le feu des artilleurs de Carra-Saint-Cyr, oubliés à Castel-Ceriolo, et qu'on retrouve au dénouement de la journée; mais arrivent au pas de course les divisions Desaix, Gardanne et Chamberlhac, qui poursuivent les Autrichiens de rue en rue.

Marengo est emporté; l'ennemi se retire sur la position de Petra- Bana, qui est emportée comme Marengo.

Les Autrichiens se précipitent vers les ponts de la Bormida, mais Carra-Saint-Cyr y est arrivé avant eux: alors la multitude des fuyards cherche les gués, et s'élance dans la Bormida sous le feu de toute notre ligne, qui ne s'éteint qu'à dix heures du soir... Les débris de l'armée autrichienne regagnèrent leur camp d'Alexandrie; l'armée française bivouaqua devant les têtes de pont.

La journée avait coûté aux Autrichiens quatre mille cinq cents morts, six mille blessés, cinq mille prisonniers, douze drapeaux, trente pièces de canon.

Jamais la fortune ne s'était montrée sous deux faces si opposées.

À deux heures de l'après-midi, c'était pour Bonaparte une défaite et ses désastreuses conséquences; à cinq heures, c'était l'Italie reconquise d'un seul coup et le trône de France en perspective.

Le soir même, le premier consul écrivait cette lettre à madame de Montrevel:

«Madame,

«J'ai remporté aujourd'hui ma plus belle victoire; mais cette victoire me coûte les deux moitiés de mon coeur, Desaix et Roland.

«Ne pleurez point, madame: depuis longtemps, votre fils voulait mourir et il ne pouvait mourir plus glorieusement.

«BONAPARTE.»

On fit des recherches inutiles pour retrouver le cadavre du jeune aide de camp: comme Romulus, il avait disparu dans une tempête.

Nul ne sut jamais quelle cause lui avait fait poursuivre, avec tant d'acharnement, une mort qu'il avait eu tant de peine à rencontrer.

UN MOT AU LECTEUR

Il y a à peu près un an que mon vieil ami Jules Simon, l'auteur du _Devoir, _vint me demander de lui faire un roman pour le _Journal pour Tous._

Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tête. Le sujet lui convenait. Nous signâmes le traité séance tenante.

L'action se passait de 1791 à 1793, et le premier chapitre s'ouvrait à Varennes, le soir de l'arrestation du roi.

Seulement, si pressé que fût le _Journal pour Tous_, je demandai à Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre à son roman.

Je voulais aller à Varennes; je ne connaissais pas Varennes.

Il y a une chose que je ne sais pas faire: c'est un livre ou un drame sur des localités que je n'ai pas vues.

Pour faire _Christine, _j'ai été à Fontainebleau; pour faire _Henri III_, j'ai été à Blois; pour faire les _Mousquetaires_, j'ai été à Boulogne et à Béthune; pour faire _Monte-Cristo, _je suis retourné aux Catalans et au château d'If; pour faire _Isaac Laquedem_, je suis retourné à Rome; et j'ai, certes, perdu plus de temps à étudier Jérusalem et Corinthe à distance que si j'y fusse allé.

Cela donne un tel caractère de vérité à ce que je fais, que les personnages que je plante poussent parfois aux endroits où je les ai plantés, de telle façon que quelques-uns finissent par croire qu'ils ont existé.

Il y a même des gens qui les ont connus.

Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs; seulement, ne la répétez point. Je ne veux pas faire tort à d'honnêtes pères de famille qui vivent de cette petite industrie, mais, si vous allez à Marseille, on vous montrera la maison de Morel sur le Cours, la maison de Mercédès aux Catalans, et les cachots de Dantès et de Faria au château d'If.

Lorsque je mis en scène _Monte-Cristo _au Théâtre-Historique, j'écrivis à Marseille pour que l’on me fît un dessin du château d'If, et qu'on me l'envoyât. Ce dessin était destiné au décorateur.

Le peintre auquel je m'étais adressé m'envoya le dessin demandé. Seulement il fit mieux que je n'eusse osé exiger de lui; il écrivit sous le dessin: «Vue du château d'If, à l'endroit où Dantès fut précipité.»

J'ai appris, depuis, qu'un brave homme de cicérone, attaché au château d'If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites par l'abbé Faria lui-même.

Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantès et l'abbé Faria n'ont jamais existé que dans mon imagination, et que, par conséquent, Dantès n'a pu être précipité du haut en bas du château d'If, ni l'abbé Faria faire des plumes.

Mais voilà ce que c'est de visiter les localités.

Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman, dont le premier chapitre s'ouvrait à Varennes.

Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais topographiquement l'arrestation du roi.

Je proposai donc à mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi à Varennes.

J'étais sûr d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage à cet esprit pittoresque et charmant, c'était le faire bondir de sa chaise au chemin de fer.

Nous prîmes le chemin de fer de Châlons.

À Châlons, nous fîmes prix avec un loueur de voitures qui, à raison de dix francs par jour, nous prêta un cheval et une carriole.

Nous fûmes sept jours en chemin: trois jours pour aller de Châlons à Varennes, trois jours de Varennes à Châlons, et un jour pour faire toutes nos recherches locales dans la ville.

Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez facilement, que pas un historien n'avait été historique, et, avec une satisfaction plus grande encore, que c'était M. Thiers qui avait été le moins historique de tous les historiens.

Je m'en doutais bien déjà, mais je n'en avais pas la certitude.

Le seul qui eût été exact, mais d'une exactitude absolue, c'était Victor Hugo, dans son livre intitulé _Le Rhin._ _ _ Il est vrai que Victor Hugo est un poète, et non pas un historien.

Quels historiens cela ferait, que les poètes, s'ils consentaient à se faire historiens

Un jour, Lamartine me demandait à quoi j'attribuais l'immense succès de son _Histoire des Girondins_.

-- À ce que vous vous êtes élevé à la hauteur du roman, lui répondis-je.

Il réfléchit longtemps, et finit, je crois, par être de mon avis.

Je restai donc un jour à Varennes, et visitai toutes les localités nécessaires à mon roman, qui devait être intitulé _René d'Argonne_.

Puis je revins.

Mon fils était à la campagne à Sainte-Assise, près Melun; ma chambre m'attendait; je résolus d'y aller faire mon roman.

Je ne sais pas deux caractères plus opposés que celui d’Alexandre et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble.

Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de meilleures que celles que nous passons l'un près de l'autre.

Au reste, depuis trois ou quatre jours, j'étais installé, essayant de me mettre à mon _René d’Argonne, _prenant la plume, et la déposant presque aussitôt.

Cela n'allait pas.

Je m'en consolais en racontant des histoires.

Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait été racontée à moi-même par Nodier: c'était celle de quatre jeunes gens affiliés a la compagnie de Jéhu, et qui avaient été exécutés à Bourg en Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.

L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine à mourir, ou plutôt celui que l'on eut le plus de peine à tuer, avait dix-neuf ans et demi.

Alexandre écouta mon histoire avec beaucoup d'attention.

Puis, quand j'eus fini:

-- Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais à ta place?

-- Je laisserais là _René d'Argonne, qui _ne rend pas, et je ferais tes _Compagnons de Jéhu_, à la place.

-- Mais pense donc que j'ai l’autre roman dans ma tête depuis un an ou deux, et qu'il est presque fini.

-- Il ne le sera jamais, puisqu'il ne l'est pas maintenant.

-- Tu pourrais bien avoir raison; mais je vais perdre six mois à me retrouver où j'en suis.

-- Bon! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume.

-- Alors, tu m'aideras.

-- Oui, je vais te donner deux personnages.

-- Voilà tout?

-- Tu es trop exigeant! le reste te regarde; moi, je fais ma _Question d'argent_.

-- Eh bien, quels sont tes deux personnages?

-- Un gentleman anglais et un capitaine français.

-- Voyons l’Anglais d'abord.

-- Soit!

Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay.

-- Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant, voyons ton capitaine français.

-- Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut se faire tuer à toute force et qui ne peut pas en venir à bout; de sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il accomplit une action d'éclat, il monte d'un grade.

-- Mais pourquoi veut-il se faire tuer?

-- Parce qu'il est dégoûté de la vie.

-- Et pourquoi est-il dégoûté de la vie?

-- Ah! voilà le secret du livre.

-- Il faudra toujours finir par le dire.

-- Moi, à ta place, je ne le dirais pas.

-- Les lecteurs le demanderont.

-- Tu leur répondras qu'ils n'ont qu'à chercher; il faut bien leur laisser quelque chose à faire, aux lecteurs.

-- Cher ami, je vais être écrasé de lettres.

-- Tu n'y répondras pas.

-- Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins que je sache pourquoi mon héros veut se faire tuer.

-- Oh! à toi je ne refuse pas de le dire.

-- Voyons.

-- Eh bien, je suppose qu'au lieu d'être professeur de dialectique, Abeilard ait été soldat.

-- Après?

-- Eh bien, suppose qu'une balle...

-- Très bien.

-- Tu comprends! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer.

-- Hum!

-- Quoi?

-- C'est rude!

-- Rude, comment?

-- À faire avaler au public.

-- Puisque tu ne le lui diras pas, au public.

-- C’est juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends.

-- J’attends.

-- As-tu les _Souvenirs de la Révolution_, de Nodier?

-- J’ai tout Nodier.

-- Va me chercher ses _Souvenirs de la révolution_. Je crois qu’il a écrit une ou deux pages sur Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.

-- Alors, on va dire que tu as volé Nodier.

-- Oh! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je vais lui prendre après sa mort. Va me chercher les _Souvenirs de la Révolution_.

Alexandre alla me chercher les _Souvenirs de la Révolution_. J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin je tombai sur ce que je cherchais.

Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien. C'est lui qui parle:

«Les voleurs de diligences dont il est question dans l’article Amiet, que j'ai cité tout à l’heure, s'appelaient Leprêtre, Hyvert, Guyon et Amiet.

«Leprêtre avait quarante-huit ans; c'était un ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, doué d'une physionomie noble, d'une tournure avantageuse et d'une grande élégance de manières. Guyon et Amiet n'ont jamais été connus sous leur véritable nom. Ils devaient ceux-là à l'obligeance si commune des marchands de passeports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente ans, liés par quelque responsabilité commune qui était peut-être celle d'une mauvaise action, ou par un intérêt plus délicat et plus généreux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on connaîtra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-être à sa mauvaise apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes l’ont doté. Hyvert était le fils d'un riche négociant de Lyon, qui avait offert, au sous-officier chargé de son transfèrement, soixante mille francs pour le laisser s’évader. C'était à la fois l’Achille de Pâris et de la bande. Sa taille était moyenne, mais bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avait jamais vu son oeil sans un regard animé, ni sa bouche sans un sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier, et qui se composent d'un mélange inexprimable de douceur et de force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livrait à l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevait jusqu'à l'enthousiasme. Sa conversation annonçait un commencement d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y avait d'effrayant en lui, c'était l’expression étourdissante de sa gaieté, qui contrastait d'une manière horrible avec sa position. D'ailleurs, on s'accordait à le trouver bon, généreux, humain, facile à manier pour les faibles; car il aimait à faire parade contre les autres d'une vigueur réellement athlétique, que ses traits efféminés étaient loin d'indiquer. Il se flattait de n'avoir jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis. Ce fut sa seule réponse à l’imputation de vol et d'assassinat. Il avait vingt-deux ans.

«Ces quatre hommes avaient été chargés de l’attaque d'une diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du gouvernement. Cette opération s'exécutait en plein jour, presque à l'amiable, et les voyageurs, désintéressés dans l’affaire, s'en souciaient fort peu. Ce jour-là, un enfant de dix ans, bravement extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur et tira sur les assaillants. Comme l’arme pacifique n'était chargée qu'à poudre, suivant l’usage, personne ne fut blessé; mais il y eut dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles. La mère du petit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les autres, et qu'elle occupa tout particulièrement l’attention des brigands. L'un d'eux s'élança près d'elle en la rassurant de la manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le courage prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums dont ces messieurs étaient ordinairement munis pour leur propre usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage remarquèrent que, dans ce moment d'émotion, le masque du voleur était tombé, mais ils ne le virent point.

«La police de ce temps-là, retranchée sur une observation impuissante, ne pouvait s'opposer aux opérations des bandits; mais elle ne manquait pas de moyens pour se mettre à leur trace. Le mot d'ordre se donnait au café, et on se rendait compte d'un fait qui emportait la peine de mort d'un bout du billard à l'autre. Telle était l’importance qu'y attachaient les coupables et qu'y attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs expéditions nocturnes comme d'une veillée de plaisir. Leprêtre, Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un département voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat, que le Trésor, qui n'intéressait qui que ce fût, car on ne savait plus à qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaître un, si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent acquittés à l'unanimité.

«Cependant la conviction de l’opinion était si manifeste et si prononcée, que le ministère public fut obligé d'en appeler. Le jugement fut cassé; mais telle était alors l'incertitude du pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des excès qui pouvaient, le lendemain, être cités comme des titres. Les accusés furent renvoyés devant le tribunal de l’Ain, dans cette ville de Bourg où étaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux réclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait être assuré de ne pas déplaire à l’autre en les plaçant sous des garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut, en effet, une espèce de triomphe.

«L'instruction recommença; elle produisit d'abord les mêmes résultats que la précédente. Les quatre accusés étaient placés sous la faveur d'un alibi très faux, mais revêtu de cent signatures, et pour lequel on en aurait trouvé dix mille. Toutes les convictions morales devaient tomber en présence d'une pareille autorité. L'absolution paraissait infaillible, quand une question du président, peut-être involontairement insidieuse, changea l'aspect du procès.

«-- Madame, dit-il à celle qui avait été si aimablement assistée par un des voleurs, quel est celui des accusés qui vous a accordé tant de soins?

«Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu; et qu'elle ne vit plus dans la manière de l’envisager qu'un moyen de modifier le sort de l'homme qui l’intéressait.

«-- C'est monsieur, dit-elle en montrant Leprêtre.

«Les quatre accusés, compris dans un alibi indivisible, tombaient de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se levèrent et la saluèrent en souriant.

«-- Pardieu! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de grands éclats de rire, voilà, capitaine, qui vous apprendra à être galant.

«J'ai entendu dire que, peu de temps après, cette malheureuse dame était morte de chagrin.

«Il y eut le pourvoi accoutumé; mais, cette fois, il donnait peu d'espérances. Le parti de la révolution, que Napoléon allait écraser un mois plus tard, avait repris l’ascendant. Celui de la contre-révolution s'était compromis par des excès odieux. On voulait des exemples, et on s'était arrangé pour cela, comme on le pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est des gouvernements comme des hommes; les plus faibles sont les plus cruels. Les compagnies de Jéhu n'avaient d'ailleurs plus d'existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeauce, Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, étaient tombés sur l'échafaud ou à côté. Il n'y avait plus de ressources pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous fatigués, qui n'étaient pas même capables, dès lors, de défendre leur propre vie, et qui se l'ôtaient froidement, comme Piard, à la fin d'un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou à la vengeance. Nos brigands devaient mourir.

«Leur pourvoi fut rejeté; mais l'autorité judiciaire n'en fut pas prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les murailles, du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du Directoire exécutif, qui exerçait le ministère public près des tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une partie de la force armée, dont mon oncle était alors le chef: À six heures du matin, soixante cavaliers étaient rangés devant la grille du préau.