Les compagnons de Jéhu

Chapter 45

Chapter 453,876 wordsPublic domain

Au grand étonnement de celui qui paraissait si pressé d'arriver, la grille était toute grande ouverte, des pauvres encombraient la cour, et le perron était couvert d'hommes et de femmes agenouillés.

Puis, le sens de l'ouïe s'éveillant au fur et à mesure que l'étonnement donnait plus d'acuité à celui de la vue, le voyageur crut entendre le tintement d'une sonnette.

Il ouvrit vivement la portière, sauta à bas de la chaise, traversa la cour d'un pas rapide, monta le perron et vit l'escalier qui menait au premier étage couvert de monde.

Il franchit cet escalier comme il avait franchi le perron, et entendit un murmure religieux qui lui parut venir de la chambre d'Amélie.

Il s'avança vers cette chambre; elle était ouverte.

Au chevet étaient agenouillés madame de Montrevel et le petit Édouard, un peu plus loin Charlotte, Michel et son fils.

Le curé de Sainte-Claire administrait les derniers sacrements à Amélie; cette scène lugubre n'était éclairée que par la lueur des cierges.

On avait reconnu Roland dans le voyageur dont la voiture venait de s'arrêter devant la grille; on s'écarta sur son passage, il entra la tête découverte, et alla s'agenouiller près de sa mère.

La mourante, couchée sur le dos, les mains jointes, la tête soulevée par son oreiller, les yeux fixés au ciel dans une espèce d'extase, ne parut point s'apercevoir de l'arrivée de Roland.

On eût dit que le corps était encore de ce monde, mais que l'âme était déjà flottante entre la terre et le ciel.

La main de madame de Montrevel chercha celle de Roland, et la pauvre mère, l'ayant trouvée, laissa tomber en sanglotant sa tête sur l'épaule de son fils.

Ces sanglots maternels ne furent sans doute pas plus entendus d'Amélie que la présence de Roland n'en avait été remarquée; car la jeune fille garda l'immobilité la plus complète. Seulement, lorsque le viatique lui eut été administré, lorsque la béatitude éternelle lui eut été promise par la bouche consolatrice du prêtre, ses lèvres de marbre parurent s'animer, et elle murmura, d'une voix faible, mais intelligible:

-- Ainsi soit-il.

Alors, la sonnette tinta de nouveau; l'enfant de choeur qui la portait sortit le premier, puis les deux clercs qui portaient les cierges, puis celui qui portait la croix, puis enfin le prêtre, qui portait Dieu.

Tous les étrangers suivirent le cortège; les personnes de la maison et les membres de la famille restèrent seuls.

La maison, un instant auparavant pleine de bruit et de monde, resta silencieuse et presque déserte.

La mourante n'avait pas bougé: ses lèvres s'étaient refermées, ses mains étaient restées jointes, ses yeux levés au ciel.

Au bout de quelques minutes, Roland se pencha à l’oreille de madame de Montrevel, et lui dit à voix basse:

-- Venez, ma mère, j'ai à vous parler.

Madame de Montrevel se leva; elle poussa le petit Édouard vers le lit de sa soeur; l’enfant se dressa sur la pointe des pieds, et baisa Amélie au front.

Puis madame de Montrevel vint après lui, s'inclina sur sa fille, et, tout en sanglotant, déposa un baiser à la même place.

Roland vint à son tour, le coeur brisé, mais les yeux secs; il eût donné bien des choses pour verser les larmes qui noyaient son coeur.

Il embrassa Amélie comme avaient fait son frère et sa mère.

Amélie parut aussi insensible à ce baiser qu'elle l'avait été aux deux précédents.

L'enfant marchant le premier, madame de Montrevel et Roland, suivant Édouard, s'avancèrent donc vers la porte.

Au moment d'en franchir le seuil, tous trois s'arrêtèrent en tressaillant.

Ils avaient entendu le nom de Roland distinctement prononcé.

Roland se retourna.

Amélie une seconde fois prononça le nom de son frère.

-- M'appelles-tu, Amélie? demanda Roland.

-- Oui, répondit la voix de la mourante.

-- Seul, ou avec ma mère?

-- Seul.

Cette voix, sans accentuation, mais cependant parfaitement intelligible, avait quelque chose de glacé; elle semblait un écho d'un autre monde.

-- Allez, ma mère, dit Roland; vous voyez que c'est à moi seul que veut parler Amélie.

-- Oh! mon Dieu! murmura madame de Montrevel, resterait-il un dernier espoir?

Si bas que ces mots eussent été prononcés, la mourante les entendit.

-- Non, ma mère, dit-elle; Dieu a permis que je revisse mon frère; mais, cette nuit, je serai près de Dieu.

Madame de Montrevel poussa un gémissement profond.

-- Roland! Roland! fit-elle, ne dirait-on point qu'elle y est déjà?

Roland lui fit signe de le laisser seul; madame de Montrevel s'éloigna avec le petit Édouard.

Roland rentra, referma la porte, et, avec une indicible émotion, revint au chevet du lit d'Amélie.

Tout le corps était déjà en proie à ce qu'on appelle la roideur cadavérique, le souffle eût à peine terni une glace, tant il était faible; les yeux seuls, démesurément ouverts, étaient fixes et brillants, comme si tout ce qui restait d'existence dans ce corps condamné avant l'âge s'était concentré en eux.

Roland avait entendu parler de cet état étrange que l'on nomme l’extase, et qui n'est rien autre chose que la catalepsie.

Il comprit qu'Amélie était en proie à cette mort anticipée.

-- Me voilà, ma soeur, dit-il; que me veux-tu?

-- Je savais que tu allais arriver, répondit la jeune fille toujours immobile, et j'attendais.

-- Comment savais-tu que j'allais arriver? demanda Roland.

-- Je te voyais venir.

Roland frissonna.

-- Et, demanda-t-il, savais-tu pourquoi je venais?

-- Oui; aussi j'ai tant prié Dieu du fond de mon coeur, qu'il a permis que je me levasse et que j'écrivisse.

-- Quand cela?

-- La nuit dernière.

-- Et la lettre?

-- Elle est sous mon oreiller, prends-la et lis.

Roland hésita un instant; sa soeur n'était-elle point en proie au délire?

-- Pauvre Amélie! murmura Roland.

-- Il ne faut pas me plaindre, dit la jeune fille, je vais le rejoindre.

-- Qui cela? demanda Roland.

-- Celui que j'aimais et que tu as tué.

Roland poussa un cri: c'était bien du délire, de qui sa soeur voulait-elle parler?

-- Amélie, dit-il, j'étais venu pour t'interroger.

-- Sur lord Tanlay, je le sais, répondit la jeune fille.

-- Tu le sais! et comment cela?

-- Ne t'ai-je pas dit que je t’avais vu venir et que je savais pourquoi tu venais?

-- Alors, réponds-moi.

-- Ne me détourne pas de Dieu et de lui, Roland; je t'ai écrit, lis ma lettre.

Roland passa sa main sous l'oreiller, convaincu que sa soeur était en délire.

À son grand étonnement, il sentit un papier qu'il tira à lui.

C'était une lettre sous enveloppe; sur l'enveloppe étaient écrits ces quelques mots:

«Pour Roland, qui arrive demain.»

Il s'approcha de la veilleuse, afin de lire plus facilement.

La lettre était datée de la veille à onze heures du soir.

Roland lut:

«Mon frère, nous avons chacun une chose terrible à nous pardonner...»

Roland regarda sa soeur, elle était toujours immobile.

Il continua:

«J'aimais Charles de Sainte-Hermine; je faisais plus que de l'aimer: il était mon amant...»

-- Oh! murmura le jeune homme entre ses dents, il mourra!

-- Il est mort, dit Amélie.

Roland jeta un cri d'étonnement; il avait dit si bas les paroles auxquelles répondait Amélie, qu'à peine les avait-il entendues lui-même.

Ses yeux se reportèrent sur la lettre:

«Il n'y avait aucune union possible entre la soeur de Roland de Montrevel et le chef des compagnons de Jéhu; là était le secret terrible que je ne pouvais pas dire et qui me dévorait.

«Une seule personne devait le savoir et l’a su; cette personne, c'est sir John Tanlay.

«Dieu bénisse l’homme au coeur loyal qui m'avait promis de rompre un mariage impossible et qui a tenu parole.

«Que la vie de lord Tanlay te soit sacrée, ô Roland! c'est le seul ami que j'aie eu dans ma douleur, le seul homme dont les larmes se soient mêlées aux miennes.

«J'aimais Charles de Sainte-Hermine, j'étais la maîtresse de Charles: voilà la chose terrible que tu as à me pardonner.

«Mais en échange, c'est toi qui es cause de sa mort: voilà la chose terrible que je te pardonne.

«Et maintenant arrive vite, ô Roland, puisque je ne dois mourir que quand tu seras arrivé.

«Mourir, c'est le revoir; mourir, c'est le rejoindre pour ne le quitter jamais; je suis heureuse de mourir.»

Tout était clair et précis, il était évident qu'il n'y avait pas dans cette lettre trace de délire.

Roland la relut deux fois et resta un instant immobile, muet, haletant, plein d'anxiété; mais, enfin, la pitié l’emporta sur la colère.

Il s'approcha d'Amélie, étendit la main sur elle, et d'une voix douce:

-- Ma soeur, dit-il, je te pardonne.

Un léger tressaillement agita le corps de la mourante.

-- Et maintenant, dit-elle, appelle notre mère; c'est dans ses bras que je dois mourir.

Roland alla à la porte et appela madame de Montrevel.

Sa chambre était ouverte; elle attendait évidemment, et accourut.

-- Qu'y a-t-il de nouveau? s'informa-t-elle vivement.

-- Rien, répondit Roland, sinon qu’Amélie demande à mourir dans vos bras.

Madame de Montrevel entra et alla tomber à genoux devant le lit de sa fille.

Elle, alors, comme si un bras invisible avait détaché les liens qui semblaient la retenir sur sa couche d'agonie, se souleva lentement, détachant les mains de dessus sa poitrine et laissant glisser une de ses mains dans celle de sa mère:

-- Ma mère, dit-elle, vous m'avez donné la vie, vous me l’avez ôtée, soyez bénie; c'était ce que vous pouviez faire de plus maternel pour moi, puisqu'il n'y avait plus pour votre fille de bonheur possible en ce monde.

Puis, comme Roland était allé s'agenouiller de l’autre côté du lit; laissant, comme elle avait fait pour sa mère, tomber sa seconde main dans la sienne:

-- Nous nous sommes pardonnés tous deux, frère, dit-elle.

-- Oui, pauvre Amélie, répondit Roland, et, je l’espère, du plus profond de notre coeur.

-- Je n'ai plus qu'une dernière recommandation à te faire.

-- Laquelle?

-- N'oublie pas que lord Tanlay a été mon meilleur ami.

-- Sois tranquille, dit Roland, la vie de lord Tanlay m'est sacrée.

Amélie respira.

Puis, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître une autre altération qu'une faiblesse croissante:

-- Adieu, Roland! dit-elle, adieu, ma mère! vous embrasserez Édouard pour moi.

Puis, avec un cri sorti du coeur et dans lequel il y avait plus de joie que de tristesse:

-- Me voilà, Charles; dit-elle, me voilà.

Et elle retomba sur son lit, retirant à elle, dans le mouvement qu'elle faisait, ses deux mains, qui allèrent se rejoindre sur sa poitrine.

Roland et madame de Montrevel se relevèrent et s'inclinèrent sur elle chacun de son côté.

Elle avait repris sa position première; seulement, ses paupières s'étaient refermées, et le faible souffle qui sortait de sa poitrine s'était éteint.

Le martyre était consommé, Amélie était morte.

LV -- L'INVULNÉRABLE

Amélie était morte dans la nuit du lundi au mardi, c'est-à-dire du 2 au 3 juin 1800.

Dans la soirée du jeudi, c'est-à-dire du 5, il y avait foule au grand Opéra, où l'on donnait la seconde représentation d'_Ossian, ou les Bardes._

On savait l'admiration profonde que le premier consul professait pour les chants recueillis par Mac Pherson, et par flatterie autant que par choix littéraire, l’Académie nationale de musique avait commandé un opéra qui, malgré les diligences faites, était arrivé un mois environ après que le général Bonaparte avait quitté Paris pour aller rejoindre l'armée de réserve.

Au balcon de gauche, un amateur de musique se faisait remarquer par la profonde attention qu'il prêtait au spectacle, lorsque, dans l'intervalle du premier au second acte, l'ouvreuse, se glissant entre les deux rangs de fauteuils, s'approcha de lui et demanda à demi-voix:

-- Pardon, monsieur, n'êtes-vous point lord Tanlay?

-- Oui, répondit l’amateur de musique.

-- En ce cas, milord, un jeune homme qui aurait, dit-il, une communication de la plus haute importance à vous faire, vous prie d'être assez bon pour venir le joindre dans le corridor.

-- Oh! oh! fit sir John; un officier?

-- Il est en bourgeois, milord; mais, en effet, sa tournure indique un militaire.

-- Bon! dit sir John, je sais ce que c'est.

Il se leva et suivit l'ouvreuse.

À l'entrée du corridor attendait Roland.

Lord Tanlay ne parut aucunement étonné de le voir; seulement la figure sévère du jeune homme réprima en lui ce premier élan de l'amitié profonde, qui l'eût porté à se jeter au cou de celui qui le faisait demander.

-- Me voici, monsieur, dit sir John.

Roland s'inclina.

-- Je viens de votre hôtel, milord, dit Roland; vous avez, à ce qu'il paraît, pris depuis quelque temps la précaution de dire au concierge où vous allez, afin que les personnes qui pourraient avoir affaire à vous sachent où vous rencontrer.

-- C'est vrai, monsieur.

-- La précaution est bonne, surtout pour les gens qui, venant de loin et étant pressés, n'ont, comme moi, pas le loisir de perdre leur temps.

-- Alors, demanda sir John, c'est pour me revoir que vous avez quitté l'armée, et que vous êtes venu à Paris?

-- Uniquement pour avoir cet honneur, milord; et j'espère que vous devinerez la cause de mon empressement, et m'épargnerez toute explication.

-- Monsieur, dit sir John, à partir de ce moment, je me tiens à votre disposition.

-- À quelle heure deux de mes amis pourront-ils se présenter chez vous demain, milord?

-- Mais depuis sept heures du matin jusqu'à minuit, monsieur; à moins que vous n'aimiez mieux que ce soit tout de suite?

-- Non, milord; j'arrive à l'instant même, et il me faut le temps de trouver ces deux amis et de leur donner mes instructions. Ils ne vous dérangeront donc, selon toute probabilité, que demain de onze heures à midi; seulement, je vous serais bien obligé si l'affaire que nous avons à régler par leur intermédiaire pouvait se régler dans la même journée.

-- Je crois la chose possible, monsieur, et, du moment où il s'agit de satisfaire votre désir, le retard ne viendra pas de mon côté.

-- Voilà tout ce que je désirais savoir, milord; je serais donc désolé de vous déranger plus longtemps.

Et Roland salua.

Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme s'éloignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place.

Toutes les paroles échangées l’avaient été, de part et d'autre, d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les personnes les plus proches ne pouvaient pas même se douter qu'il y eût eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui venaient de se saluer si courtoisement.

C'était le jour de réception du ministre de la guerre; Roland rentra à son hôtel, fit disparaître jusqu'à la dernière trace du voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et, à dix heures moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le citoyen Carnot.

Deux motifs l'y conduisaient: le premier était une communication verbale qu'il avait à faire au ministre de la guerre de la part du premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les deux témoins dont il avait besoin pour régler sa rencontre avec sir John.

Tout se passa comme Roland l'avait espéré; le ministre de la guerre eut par lui les détails les plus précis sur le passage du Saint-Bernard et la situation de l'armée, et il trouva dans les salons ministériels les deux amis qu'il y venait chercher.

Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de confidences.

Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrète, même pour ceux qui devaient assister à son expiation. Il déclara être l'offensé et réclama pour lui, dans le choix des armes et le mode de combat, tous les avantages réservés aux offensés.

Les deux jeunes gens avaient mission de se présenter le lendemain, à neuf heures du matin, à l'hôtel Mirabeau, rue de Richelieu, et de s'entendre avec les deux témoins de lord Tanlay; après quoi, ils viendraient rejoindre Roland, hôtel de Paris, même rue. Roland rentra chez lui à onze heures, écrivit pendant une heure à peu près, se coucha et s'endormit.

À neuf heures et demie, ses deux amis se présentèrent chez lui.

Ils quittaient sir John.

Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait déclaré qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et que, du moment où Roland se prétendait l'offensé, c'était à lui de dicter les conditions.

Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire à deux de ses amis et non à lui-même, lord Tanlay avait répondu qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement à Paris pour la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il espérait donc qu'arrivé sur le terrain un des deux amis de Roland passerait de son côté et l'assisterait. Enfin, sur tous les points, ils avaient trouvé lord Tanlay un parfait gentleman.

Roland déclara que la demande de son adversaire, à l'endroit d'un de ses témoins, était non seulement juste, mais convenable, et autorisa l'un des deux jeunes gens à assister sir John et à prendre ses intérêts.

Restait, de la part de Roland, à dicter les conditions du combat.

On se battrait au pistolet.

Les deux pistolets chargés, les adversaires se placeraient à cinq pas. Au troisième coup frappé dans les mains des témoins, ils feraient feu.

C'était, comme on le voit, un duel à mort, où celui qui ne tuerait pas ferait évidemment grâce à son adversaire.

Aussi, les deux jeunes gens multiplièrent-ils les observations; mais Roland insista, déclarant que, seul juge de la gravité de l'offense qui lui avait été faite, il la jugeait assez grave pour que la réparation eût lieu ainsi et pas autrement.

Il fallut céder devant cette obstination.

Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit toutes ses réserves, déclarant qu'il ne s'engageait nullement pour son client, et qu'à moins d'ordre absolu de sa part, il ne permettrait jamais un pareil égorgement.

-- Ne vous échauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous.

Les deux jeunes gens sortirent et se présentèrent de nouveau chez sir John.

Ils le trouvèrent déjeunant à l’anglaise, c'est-à-dire avec un bifteck, des pommes de terre et du thé.

Celui-ci, à leur aspect, se leva, leur offrit de partager son repas, et, sur leur refus, se mit à leur disposition.

Les deux amis de Roland commencèrent par annoncer à lord Tanlay qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister.

Puis celui qui restait dans les intérêts de Roland établit les conditions de la rencontre.

À chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tête en signe d'assentiment, et se contentait de répondre:

-- Très bien.

Celui des deux jeunes gens qui était chargé de prendre ses intérêts voulut faire quelques observations sur un mode de combat qui devait, à moins d'un hasard impossible, amener à la fois la mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas insister.

-- M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je désire ne le contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait.

Restait l’heure à laquelle on se rencontrerait.

Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait entièrement à la disposition de Roland.

Les deux témoins quittèrent sir John encore plus enchantés de lui à cette seconde entrevue qu'à la première.

Roland les attendait; ils lui racontèrent tout.

-- Que vous avais-je dit? fit Roland.

Ils lui demandèrent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du soir et l’allée de la Muette; c'était l’heure où le bois était à peu près désert et le jour serait encore assez clair -- on se rappelle que l'on était au mois de juin -- pour que deux adversaires pussent se battre à quelque arme que ce fût.

Personne n'avait parlé des pistolets: les deux jeunes gens offrirent à Roland d'en prendre chez un armurier. -- Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets dont je me suis déjà servi; s'il n'a pas de répugnance à se battre avec ses pistolets, je les préfère à tous les autres.

Celui des deux jeunes gens qui devait servir de témoin à sir John alla retrouver son client et lui posa les trois dernières questions, à savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au combat.

Lord Tanlay répondit en réglant sa montre sur celle de son témoin et en lui remettant la boîte de pistolets.

-- Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme.

Sir John sourit avec mélancolie.

-- Inutile, dit-il; vous êtes l'ami de M. de Montrevel, la route vous sera plus agréable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui; j'irai à cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au rendez-vous.

Le jeune officier rapporta cette réponse à Roland.

-- Que vous avais-je dit? fit celui-ci.

Il était midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna à ses deux amis congé d'aller à leurs plaisirs ou à leurs affaires.

À six heures et demie précises, ils devaient être à la porte de Roland avec trois chevaux et deux domestiques.

Il importait, pour ne point être dérangé, de donner à tous les apprêts du duel les apparences d'une promenade.

À six heures et demie sonnantes, le garçon de l'hôtel prévenait Roland qu'il était attendu à la porte de la rue.

C'étaient les deux témoins et les deux domestiques; un de ces derniers tenait en bride un cheval de main.

Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en selle.

Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les Champs-Élysées.

Pendant la route, cet étrange phénomène qui avait tant étonné sir John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit.

Roland fut d'une gaieté que l'on eût pu croire exagérée, si, évidemment, elle n'eût été si franche.

Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient étourdis devant une pareille insouciance. Ils l’eussent comprise dans un duel ordinaire, où le sang-froid et l'adresse donnent l’espoir, à l'homme qui les possède, de l'emporter sur son adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable blessure.

En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hâte d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixée, il était à l’une des extrémités de l’allée de la Muette.

Un homme se promenait dans cette allée.

Roland reconnut sir John.

Les deux jeunes gens examinèrent d'un même mouvement la physionomie de Roland à la vue de son adversaire.

À leur grand étonnement, la seule expression qui se manifesta sur le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque tendre.

Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de la scène qui allait se passer se joignissent et se saluassent.

Sir John était parfaitement calme, mais son visage avait une teinte profonde de mélancolie.

Il était évident que cette rencontre lui était aussi douloureuse qu'elle paraissait agréable à Roland.

On mit pied à terre; un des deux témoins prit la boîte aux pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de continuer de suivre l'allée comme s'ils promenaient les chevaux de leurs maîtres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre à eux et faire ainsi qu'eux.

Les deux adversaires et les deux témoins entrèrent dans le bois, s'enfonçant au plus épais du taillis, pour trouver une place convenable.

Au reste, comme l'avait prévu Roland, le bois était désert; l'heure du dîner avait ramené chez eux les promeneurs.

On trouva une espèce de clairière qui semblait faite exprès pour la circonstance.

Les témoins regardèrent Roland et sir John.

Ceux-ci firent de la tête un signe d'assentiment.

-- Rien n'est changé? demanda un des témoins s'adressant à lord Tanlay.

-- Demandez à M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous son entière dépendance.

-- Rien, fit Roland.

On tira les pistolets de la boîte, et on commença à les charger.

Sir John se tenait à l'écart, fouillant les hautes herbes du bout de sa cravache.