Chapter 42
Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes formées dans le village et munies d'échelles s'élancèrent au pas de course et se présentèrent sur plusieurs points. Il fallait, pour réussir, non seulement de la célérité, mais encore du silence: c'était une affaire de surprise. Au lieu de cela, le colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la charge et marcha bravement à l'assaut.
La colonne fut repoussée, et le commandant reçut une balle au travers du corps.
Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de vivres et de cartouches; ils se glissèrent entre les rochers et parvinrent à une plate-forme d'où ils dominaient le fort.
Du haut de cette plate-forme, on en découvrait une autre moins élevée et qui cependant plongeait également sur le fort; à grand- peine on y hissa deux pièces de canon que l'on mit en batterie.
Ces deux pièces d'un côté, et les tirailleurs, de l'autre, commencèrent à inquiéter l'ennemi.
Pendant ce temps, le général Marmont proposait au premier consul un plan tellement hardi, qu'il n'était pas possible que l'ennemi s'en défiât.
C'était de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur la grande route, malgré la proximité du fort.
On fit répandre sur cette route du fumier et la laine de tous les matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa les roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des voitures avec du foin tordu.
Enfin, on détela les canons et les caissons, et l'on remplaça, pour chaque pièce, les chevaux par cinquante hommes placés en galère.
Cet attelage offrait deux avantages considérables: d'abord, les chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout intérêt à garder le plus profond silence; ensuite un cheval tué arrêtait tout le convoi, tandis qu'un homme tué ne tenait point à la voiture, était poussé de côté, remplacé par un autre, et n'arrêtait rien.
On mit à la tête de chaque voiture un officier et un sous-officier d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de chaque voiture hors de la vue du fort.
Le général Marmont, qui avait donné ce conseil, présidait lui-même à la première opération.
Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure.
Les six premières pièces d'artillerie et les six premiers caissons arrivèrent à leur destination sans qu'un seul coup de fusil eût été tiré du fort.
On revint par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue les uns des autres; mais, cette fois, l’ennemi entendit quelque bruit, et, voulant en connaître la cause, il lança des grenades.
Les grenades, par bonheur, tombaient de l’autre côté du chemin.
Pourquoi ces hommes, une fois passés, revenaient-ils sur leurs pas?
Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eût pu leur épargner cette peine et ce danger, en plaçant bagages et fusils sur les caissons; mais on ne pense pas à tout; et la preuve, c'est que l'on n'avait pas pensé non plus au fort de Bard.
Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, l’ennemi prévenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan, tant il vomissait de flammes et de fumée; mais, vu la façon verticale dont il était obligé de tirer, il faisait plus de bruit que de mal.
On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est-à-dire un dixième sur cinquante; mais l’artillerie passa, le sort de la campagne était là!
Plus tard, on s'aperçut que le col du petit Saint-Bernard était praticable et que l'on eût pu y faire passer toute l’artillerie sans démonter une seule pièce.
Il est vrai que le passage eût été moins beau, étant moins difficile.
Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Piémont.
Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes détaché de l'armée du Rhin par Moreau, qui, après les deux victoires remportées par lui, pouvait prêter à l'armée d'Italie ce supplément de soldats; il avait débouché par le Saint-Gothard, et, renforcé de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans Milan sans coup férir.
À propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'après un article de la constitution de l’an VIII, ne pouvait sortir de France et se mettre à la tête des armées?
Nous allons vous le dire.
La veille du jour où il devait quitter Paris, c'est-à-dire le 5 mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floréal, il avait fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et avait dit à Lucien:
-- Préparez pour demain une circulaire aux préfets.
Puis, à Fouché:
-- Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle dira que je suis parti pour Dijon, où je vais inspecter l’armée de réserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut- être jusqu'à Genève; en tous cas, faites bien remarquer que je ne serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous recommande à tous les grands intérêts de la France; j'espère que bientôt on parlera de moi, à Vienne et à Londres.
Et, le 6, il était parti.
Dès lors, son intention était bien de descendre dans les plaines du Piémont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne doutait pas de la victoire, il répondrait, de même que Scipion accusé, à ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution: «À pareil jour et à pareille heure, je battais les Carthaginois; montons au Capitole et rendons grâce aux dieux!»
Parti de Paris le 6 mai, le 26 du même mois, le général en chef campait avec son armée entre Turin et Casal. Il avait plu toute la journée; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus sombre au plus bel azur, et les étoiles s'y montrèrent scintillantes.
Le premier consul fit signe à Roland de le suivre; tous deux sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du fleuve. À cent pas au-delà des dernières maisons, un arbre abattu par la tempête offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit et fit signe à Roland de prendre place près de lui.
Le général en chef avait évidemment quelque confidence intime à faire à son aide de camp.
Tous deux gardèrent un instant le silence.
Bonaparte l'interrompit le premier.
-- Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous eûmes ensemble au Luxembourg?
-- Général, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de conversations au Luxembourg, une entre autres où vous m'avez annoncé que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous battrions le général Mélas à Torre di Garofolo ou San-Giuliano; cela tient-il toujours?
-- Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais parler.
-- Voulez-vous me remettre sur la voie, général?
-- Il était question de mariage.
-- Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit être fini à présent, général.
-- Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien.
-- Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette question-là coulée à fond entre nous, général.
Et il fit un mouvement pour se lever.
Bonaparte le retint par le bras.
-- Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un sérieux qui prouvait son désir d'être écouté, sais-tu qui je te destinais?
-- Non, général.
-- Et bien, je te destinais ma soeur Caroline.
-- Votre soeur?
-- Oui; cela t'étonne?
-- Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pensé à me faire un tel honneur.
-- Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses; tu sais que je t’aime.
-- Oh! mon général! s'écria Roland.
Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une profonde reconnaissance.
-- Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frère.
-- Votre soeur et Murat s'aimaient, général, dit Roland: mieux vaut donc que votre projet ne se soit point réalisé. D'ailleurs, ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir déjà dit, général, que je ne me marierais jamais.
Bonaparte sourit.
-- Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste.
-- Ma foi; général, rétablissez les couvents et enlevez-moi les occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous manquer, je l’espère, et vous pourriez bien avoir deviné la façon dont je finirai.
-- Quelque chagrin de coeur? quelque infidélité de femme?
-- Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait plus que cela pour être dignement classé dans votre esprit.
-- Plains-toi de la place que tu y occupes, toi à qui je voulais donner ma soeur.
-- Oui; mais, par malheur, voilà la chose devenue impossible! vos trois soeurs sont mariées, général; la plus jeune a épousé le général Leclerc, la seconde a épousé le prince Bacciocchi, l’autre a épousé Murat.
-- De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voilà tranquille et heureux; tu te crois débarrassé de mon alliance.
-- Oh! général!... fit Roland.
-- Tu n'es pas ambitieux, à ce qu'il paraît?
-- Général, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez fait, et non pour celui que vous voulez me faire.
-- Et si c'était par égoïsme que je désirasse t’attacher à moi, non seulement par les liens de l’amitié, mais encore par ceux de la parenté; si je te disais: «Dans mes projets d'avenir, je compte peu sur mes frères, tandis que je ne douterais pas un instant de toi?»
-- Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison.
-- Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc? c'est un homme médiocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Français? de Murat, coeur de lion, mais tête folle? Il faudra pourtant bien qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi?
-- Vous ferez de moi un maréchal de France.
-- Et puis après?
-- Comment, après? Je trouve que c'est fort joli déjà.
-- Et alors tu seras un douzième au lieu d'être une unité.
-- Laissez-moi être tout simplement votre ami; laissez-moi vous dire éternellement la vérité; et, je vous en réponds, vous m'aurez tiré de la foule.
-- C'est peut-être assez pour toi, Roland, ce n'est point assez pour moi, insista Bonaparte.
Puis, comme Roland gardait le silence:
-- Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai rêvé pour toi quelque chose de mieux encore que d'être mon frère.
Roland continua de se taire.
-- Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as vingt-six, tu es général de brigade de fait; avant la fin de la campagne, tu seras général de division; eh bien, Roland, à la fin de la campagne, nous reviendrons à Paris, et tu épouseras...
-- Général, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui vous cherche.
En effet, le secrétaire du premier consul était à dix pas à peine des deux causeurs.
-- C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque impatience.
-- Oui, général... Un courrier de France.
-- Ah!
-- Et une lettre de madame Bonaparte.
-- Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne.
Et il lui arracha presque la lettre des mains.
-- Et pour moi, demanda Roland, rien?
-- Rien.
-- C'est étrange! fit le jeune homme tout pensif.
La lune s'était levée, et, à la lueur de cette belle lune d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait.
Pendant les deux premières pages, son visage indiqua la sérénité la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publiées par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le visage du général les impressions de son âme.
Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son sourcil se fronça, il jeta à la dérobée un regard sur Roland.
-- Ah! fit le jeune homme, il paraît qu'il est question de moi dans cette lettre.
Bonaparte ne répondit point et acheva sa lecture.
La lecture achevée, il plia la lettre et la mit dans la poche de côté de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne:
-- C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement expédierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des plumes.
Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso.
Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur l’épaule:
-- Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je désire, dit-il.
-- Pourquoi cela? demanda Roland.
-- Le mariage de ta soeur est manqué.
-- Elle a refusé?
-- Non, pas elle.
-- Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard?
-- Oui.
-- Il a refusé ma soeur après avoir demandée à moi, à ma mère, à vous, à elle-même?
-- Voyons, ne commence point par t'emporter, et tâche de comprendre qu'il y a quelque mystère là-dessous.
-- Je ne vois pas de mystère, je vois une insulte.
-- Ah! voilà bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mère ni ta soeur n'ont voulu t'écrire; mais Joséphine a pensé que, l'affaire étant grave, tu devais en être instruit. Elle m'annonce donc cette nouvelle en m'invitant à te la transmettre si je le crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hésité.
-- Je vous remercie sincèrement, général... Et lord Tanlay donne- t-il une raison à ce refus?
-- Une raison qui n'en est pas une.
-- Laquelle?
-- Cela ne peut pas être la véritable cause.
-- Mais encore?
-- Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui pour le juger sous ce rapport.
-- Mais, enfin, général, que dit-il pour dégager sa parole?
-- Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait.
Roland éclata de ce rire nerveux qui décelait chez lui la plus violente agitation.
-- Ah! fit-il, justement, c'est la première chose que je lui ai dite.
-- Laquelle?
-- Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches, nous autres enfants de généraux républicains?
-- Et que t'a-t-il répondu?
-- Qu'il était assez riche pour deux.
-- Tu vois donc que ce ne peut être là le motif de son refus.
-- Et vous êtes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en demander raison?
-- Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est à la personne qui se croit offensée à peser elle-même le pour et le contre.
-- Général, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une affaire décisive?
Bonaparte calcula.
-- Pas avant quinze jours ou trois semaines, répondit-il.
-- Général, je vous demande un congé de quinze jours.
-- À une condition.
-- Laquelle?
-- C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur pour savoir d'elle de quel côté vient le refus.
-- C'était bien mon intention.
-- En ce cas, il n'y a pas un instant à perdre.
-- Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village.
-- Une minute encore: tu te chargeras de mes dépêches pour Paris, n'est-ce pas?
-- Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout à l'heure à Bourrienne.
-- Justement.
-- Alors, venez.
-- Attends encore. Les jeunes gens que tu as arrêtés...
-- Les compagnons de Jéhu?
-- Oui... Et bien, il paraît que tout cela appartient à des familles nobles; ce sont des fanatiques plutôt que des coupables. Il paraît que ta mère, victime de je ne sais quelle surprise judiciaire, a témoigné dans leur procès et a été cause de leur condamnation.
-- C'est possible. Ma mère, comme vous le savez, avait été arrêtée par eux et avait vu la figure de leur chef.
-- Eh bien, ta mère me supplie, par l'intermédiaire de Joséphine, de faire grâce à ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le pourvoi soit rejeté, et, si tu juges la chose convenable, tu diras de ma part au ministre de la justice de surseoir. À ton retour, nous verrons ce qu'il y aura à faire définitivement.
-- Merci, général. N'avez-vous rien autre chose à me dire?
-- Non, si ce n'est de penser à la conversation que nous venons d'avoir.
-- À propos?
-- À propos de mariage.
LII -- LE JUGEMENT
-- Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-même tout à l'heure: nous parlerons de cela à mon retour, si je reviens.
-- Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-là comme tu as tué les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te l'avoue, si tu le tues, je le regretterai.
-- Si vous devez le regretter tant que cela, général, il est bien facile que ce soit moi qui sois tué à sa place.
-- Ne vas pas faire une bêtise comme celle-là, niais! fit vivement le premier consul; je te regretterais encore bien davantage.
-- En vérité, mon général, fit Roland avec son rire saccadé, vous êtes l'homme le plus difficile à contenter que je connaisse.
Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le général le retînt.
Une demi-heure après Roland galopait sur la route d'Ivrée dans une voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'à Aoste; à Aoste prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre à Martigny, et, par Genève, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris.
Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'était passé en France, et éclaircissons les points qui peuvent être restés obscurs pour nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter entre Bonaparte et son aide de camp.
Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat n'avaient passé qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et avaient été immédiatement transférés dans celle de Besançon, où ils devaient comparaître devant un conseil de guerre.
On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient été si grièvement blessés, qu'on avait été obligé de les transporter sur des brancards; l'un était mort le même soir, l'autre trois jours après son arrivée à Besançon.
Le nombre des prisonniers était donc réduit à quatre: Morgan, qui s'était rendu volontairement et qui était sain et sauf, et Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient été plus ou moins blessés pendant le combat, mais dont aucun n'avait reçu de blessures dangereuses.
Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de Valensolle et du marquis de Ribier.
Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de Besançon, le procès des quatre prisonniers, arriva l'expiration de la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les délits d'arrestation de diligences sur les grands chemins.
Les prisonniers se trouvaient dès lors passibles des tribunaux civils.
C'était une grande différence pour eux, non point relativement à la peine, mais quant au mode d'exécution de la peine.
Condamnés par les tribunaux militaires, ils étaient fusillés; condamnés par les tribunaux civils, ils étaient guillotinés.
La fusillade n'était point infamante, la guillotine l'était.
Du moment où ils devaient être jugés par un jury, leur procès relevait du jury de Bourg.
Vers la fin de mars, les accusés avaient donc été transférés des prisons de Besançon dans celle de Bourg, et l'instruction avait commencé.
Mais les quatre accusés avaient adopté un système qui ne laissait pas que d'embarrasser le juge d'instruction.
Ils déclarèrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais n'avoir jamais eu aucune relation avec les détrousseurs de diligences qui s'étaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et d'Assas.
Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement à main armée; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de M. de Teyssonnet, et était une ramification de l'armée de Bretagne destinée à opérer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armée de Bretagne, qui venait de signer la paix, était destinée à opérer dans l'Ouest.
Ils n'attendaient eux-mêmes que la soumission de Cadoudal pour faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur arriver, quand ils avaient été attaqués et pris.
La preuve contraire était difficile à fournir; la spoliation des diligences avait toujours été faite par des hommes masqués, et, à part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le visage d'un de nos aventuriers.
On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit où il avait été jugé, condamné, frappé par eux; madame de Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se débattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le masque de Morgan.
Tous deux avaient été appelés devant le juge d'instruction, tous deux avaient été confrontés avec les quatre accusés; mais sir John et madame de Montrevel avaient déclaré ne reconnaître aucun de ces derniers.
D'où venait cette réserve?
De la part de madame de Montrevel, elle était compréhensible: madame de Montrevel avait gardé une double reconnaissance à l’homme qui avait sauvegardé son fils Édouard, et qui lui avait porté secours à elle.
De la part de sir John, le silence était plus difficile à expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers, sir John reconnaissait au moins deux ses assassins.
Eux l’avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passé dans leurs veines à sa vue, mais ils n'en avaient pas moins résolument fixé leurs regards sur lui, lorsque, à leur grand étonnement, sir John, malgré l'insistance du juge, avait obstinément répondu:
-- _Je n'ai pas l'honneur de reconnaître ces messieurs._ _ _ Amélie -- nous n'avons point parlé d'elle: il y a des douleurs que la plume ne doit pas même essayer de peindre -- Amélie, pâle, fiévreuse, mourante depuis la nuit fatale où Morgan avait été arrêté, Amélie attendait avec anxiété le retour de sa mère et de lord Tanlay de chez le juge d'instruction.
Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel était restée un peu en arrière pour donner des ordres à Michel.
Dès qu'elle aperçut sir John, Amélie s'élança vers lui en s'écriant:
-- Eh bien?
Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre.
-- Ni votre mère ni moi n'avons reconnu personne, répondit-il.
-- Ah! que vous êtes noble! que vous êtes généreux! que vous êtes bon, milord! s'écria la jeune fille en essayant de baiser la main de sir John.
Mais lui, retirant sa main:
-- Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il; mais silence! voici votre mère.
Amélie fit un pas en arrière.
-- Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribué à compromettre ces malheureux?
-- Comment, répondit madame de Montrevel, voulais-tu que j'envoyasse à l’échafaud un homme qui m'avait porté secours, et qui, au lieu de frapper Édouard, l'avait embrassé?
-- Et cependant, madame, demanda Amélie toute tremblante, vous l’aviez reconnu?
-- Parfaitement, répondit madame de Montrevel; c’est le blond avec des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles de Sainte-Hermine.
Amélie jeta un cri étouffé; puis, faisant un effort sur elle-même:
-- Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et vous ne serez plus appelés?
-- Il est probable que non, répondit madame de Montrevel.
-- En tout cas, répondit sir John, je crois que, comme moi qui n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel persisterait dans sa déposition.
-- Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons aient été arrêtés par Roland.
Amélie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se répandit sur son visage.
Elle jeta un regard de reconnaissance à sir John et remonta dans son appartement, où l'attendait Charlotte.
Charlotte était devenue pour Amélie plus qu'une femme de chambre, elle était devenue presque une amie.
Tous les jours, depuis que les accusés avaient été ramenés à la prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure près de son père.
Pendant cette heure, il n'était question que des prisonniers, que le digne geôlier, en sa qualité de royaliste, plaignait de tout son coeur.
Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et, chaque jour, elle rapportait à Amélie des nouvelles des accusés.
C'était sur ces entrefaites qu'étaient arrivés aux Noires- Fontaines madame de Montrevel et sir John.