Les compagnons de Jéhu

Chapter 41

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-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arrière pour savoir ce que c'est.

C'était un cavalier qui, comme nous l’avons dit, accourait à toute bride.

-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'à vingt pas de lui.

Et il apprêta sa carabine.

-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, répondit le cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me trouver à l’échafaud. Où sont mes amis?

-- Là, monsieur, répondit Roland, qui avait reconnu, non pas la figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la troisième fois.

Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite troupe qui suivait la route de Ceyzeriat à Bourg.

-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arrivé, monsieur de Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce m'est une grande joie, je vous le jure.

Et, piquant son cheval, il fut en quelques élans près des dragons et des gendarmes.

-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied à terre, mais je réclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier.

Les trois prisonniers jetèrent un cri d'admiration et tendirent les mains à leur ami.

Les deux blessés se soulevèrent sur leur brancard et murmurèrent:

-- Bien, Sainte-Hermine.., bien!

-- Je crois, Dieu me pardonne! s'écria Roland, que le beau côté de l'affaire restera jusqu'au bout à ces bandits!

L -- CADOUDAL AUX TUILERIES

Le surlendemain du jour, ou plutôt de la nuit, où s'étaient passés les événements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient côte à côte dans le grand salon des Tuileries donnant sur le jardin.

Ils parlaient vivement; des deux côtés, les paroles étaient accompagnées de gestes rapides et animés.

Ces deux hommes, c'étaient le premier consul Bonaparte et Georges Cadoudal.

Georges Cadoudal, touché des malheurs que pouvait entraîner pour la Bretagne une plus longue résistance, venait de signer la paix avec Brune.

C'était après la signature de cette paix qu'il avait délié de leur serment les compagnons de Jéhu.

Par malheur, le congé qu'il leur donnait était arrivé, comme nous l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard.

En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipulé pour lui-même, que la liberté de passer immédiatement en Angleterre.

Mais Brune avait tant insisté, que le chef vendéen avait consenti à une entrevue avec le premier consul.

Il était, en conséquence, parti pour Paris.

Le matin même de son arrivée, il s'était présenté aux Tuileries, s'était nommé et avait été reçu.

C'était Rapp qui, en l'absence de Roland, l’avait introduit.

En se retirant, l'aide de camp avait laissé les deux portes ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter secours au premier consul, s'il était besoin.

Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait été fermer la porte.

Puis, revenant vivement vers Cadoudal:

-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous.

-- Cela ne m'étonne point, avait répondu Cadoudal; pendant le peu de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnaître en lui les sentiments les plus chevaleresques.

-- Oui, et cela vous a touché? répondit le premier consul.

Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon:

-- Écoutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes énergiques pour accomplir l’oeuvre que j'entreprends. Voulez-vous être des miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez mieux que cela: je vous offre le grade de général de division.

-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier consul, répondit Georges; mais vous me mépriseriez si j'acceptais.

-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte.

-- Parce que j'ai prêté serment à la maison de Bourbon, et que je lui resterai fidèle, quand même.

-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de vous rallier à moi?

-- Général, répondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous répéter ce que l'on ma dit?

-- Et pourquoi pas?

-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la politique.

-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire inquiet.

Cadoudal s'arrêta et regarda fixement son interlocuteur.

-- On dit qu'il y a eu un accord fait à Alexandrie, entre vous et le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous laisser le retour libre en France, à la condition, acceptée par vous, de relever le trône de nos anciens rois.

Bonaparte éclata de rire.

-- Que vous êtes étonnants, vous autres plébéiens, dit-il, avec votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je rétablisse ce trône -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le déclare -- que vous en reviendra-t-il, à vous qui avez versé votre sang pour le rétablissement de ce trône? Pas même la confirmation du grade que vous avez conquis, colonel! Et où avez-vous vu dans les armées royales un colonel qui ne fût pas noble? Avez-vous jamais entendu dire que, près de ces gens-là, un homme se soit élevé par son propre mérite? Tandis qu'auprès de moi, Georges, vous pouvez atteindre à tout, puisque plus je m'élèverai, plus j'élèverai avec moi ceux qui m'entoureront. Quant à me voir jouer le rôle de Monk, n'y comptez pas; Monk vivait dans un siècle où les préjugés que nous avons combattus et renversés en 1789 avaient toute leur vigueur; Monk eût voulu se faire roi, qu'il ne l'eût pas pu; dictateur, pas davantage! Il fallait être Cromwell pour cela. Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'était un véritable fils de grand homme, c'est-à-dire un sot. Si j'eusse voulu me faire roi, rien ne m'en eût empêché, et, si l'envie m'en prend jamais, rien ne m'en empêchera. Voyons, vous avez quelque chose à répondre! Répondez.

-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est point la même en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y vois moi aucune différence. Charles Ier avait été décapité en 1649, Louis XVI l’a été en 1793; onze ans se sont écoulés en Angleterre entre la mort du père et la restauration du fils; sept ans se sont déjà écoulés en France depuis la mort de Louis XVI... Peut-être me direz-vous que la révolution anglaise fut une révolution religieuse, tandis que la révolution française est une révolution politique; eh bien, je répondrai qu'une charte est aussi facile à faire qu'une abjuration.

Bonaparte sourit.

-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a été exécuté; moi, j'en avais vingt-quatre, à la mort de Louis XVI. Cromwell est mort en 1658, c'est-à-dire à cinquante-neuf ans; en dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'était une réforme complète qu'il entreprenait, réforme politique par la substitution du gouvernement républicain au gouvernement monarchique. Eh bien, accordez-moi de vivre les années de Cromwell, cinquante-neuf ans, ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vingt ans à vivre, juste le double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je poursuis; je ne renverse pas, j'élève. Supposez qu'à trente ans, César, au lieu de n’être encore que le premier débauché de Rome, en ait été le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules ait été faite, sa campagne d'Égypte achevée, sa campagne d'Espagne menée à bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'eût pas été à la fois César et Auguste?

-- Oui, s'il n'eût pas trouvé sur son chemin Brutus, Cassius et Casca.

-- Ainsi, dit Bonaparte avec mélancolie, c'est sur un assassinat que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et à vous tout le premier, qui êtes mon ennemi; car qui vous empêche en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper comme il a frappé César? Je suis seul avec vous, les portes sont fermées; vous auriez le temps d'être à moi avant qu'on fût à vous.

Cadoudal fit un pas en arrière.

-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je crois qu'il faudrait une extrémité bien grave pour que l'un de nous se déterminât à se faire assassin; mais les chances de la guerre sont là. Un seul revers peut vous faire perdre votre prestige; une défaite introduit l'ennemi au coeur de la France: des frontières de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs autrichiens; un boulet peut vous enlever la tête, comme au maréchal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez point d'enfants, et vos frères...

-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne croyez pas à la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15 août 1769 -- un an jour pour jour après que Louis XV eut rendu l’édit qui réunissait la Corse à la France -- naquît à Ajaccio un enfant qui ferait le 13 vendémiaire et le 18 brumaire, elle avait sur cet enfant de grandes vues, de suprêmes projets. Cet enfant, c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont nécessaires pour achever mon oeuvre, je suis frappé d'un coup de couteau comme César, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera à elle de pourvoir à ce qui convient à la France... Nous parlions de César tout à l'heure: quand Rome suivait en deuil les funérailles du dictateur et brûlait les maisons de ses assassins; quand, aux quatre points cardinaux du monde, la ville éternelle regardait d'où lui viendrait le génie qui mettrait fin à ses guerres civiles; quand elle tremblait à la vue de l'ivrogne Antoine ou de l'hypocrite Lépide, elle était loin de songer à l'écolier d'Apollonie, au neveu de César, au jeune Octave. Qui pensait à ce fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses aïeux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de César? Pas même le prévoyant Cicéron: O_rnandum et tollen_dum, disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du sénat, et régna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges, Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la Providence vous brisera.

-- J'aurai été brisé en suivant la voie et la religion de mes pères, répondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espère que Dieu me pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chrétien fervent et d'un fils pieux.

Bonaparte posa la main sur l'épaule du jeune chef:

-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les événements s'accomplir, regardez les trônes s'ébranler, regardez tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui payent: moi, je vous payerai pour regarder faire.

-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul? demanda en riant Cadoudal.

-- Cent mille francs par an, monsieur, répondit Bonaparte.

-- Si vous donnez cent mille francs par an à un simple chef de rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour lequel il a combattu?

-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi, homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres. Acceptez, Georges, je vous en prie.

-- Et si je refuse?

-- Vous aurez tort.

-- Serai-je toujours libre de me retirer où il me conviendra?

Bonaparte alla à la porte et l'ouvrit.

-- L'aide de camp de service! demanda-t-il.

Il s'attendait à voir paraître Rapp.

Il vit paraître Roland.

-- Ah! dit-il, c'est toi?

Puis, se retournant vers Cadoudal:

-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous présenter mon aide de camp Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances.

-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre à Paris que tu l'étais dans son camp de Muzillac, et que, s'il désire un passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouché a l'ordre de le lui donner.

-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, répondit en s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars.

-- Et peut-on vous demander où vous allez?

-- À Londres, général.

-- Tant mieux.

-- Pourquoi tant mieux?

-- Parce que, là, vous verrez de près les hommes pour lesquels vous vous êtes battu.

-- Après?

-- Et que, quand vous les aurez vus...

-- Eh bien? -- Vous les comparerez à ceux contre lesquels vous vous êtes battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel...

Bonaparte s'arrêta.

-- J'attends, fit Cadoudal.

-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prévenant, ou sinon, ne vous étonnez pas d'être traité en ennemi.

-- Ce sera un honneur pour moi, général, puisque vous me prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme à craindre.

Et Georges salua le premier consul et se retira.

-- Eh bien, général, demanda Roland, après que la porte fut refermée sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit?

-- Oui, répondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'état des choses; mais l'exagération de ses principes prend sa source dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande influence parmi les siens.

Alors, à voix basse:

-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il.

Puis, s'adressant à Roland:

-- Et toi? demanda-t-il.

-- Moi, répondit Roland, j'en ai fini. -- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jéhu...?

-- Ont cessé d'exister, général; les trois quarts sont morts, le reste est prisonnier.

-- Et toi sain et sauf?

-- Ne m'en parlez pas, général; je commence à croire que, sans m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable.

Le même soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal partit pour l'Angleterre.

À la nouvelle que le chef breton était heureusement arrivé à Londres, Louis XVIII lui écrivait:

«J'ai appris avec la plus vive satisfaction, général, que vous êtes enfin échappé aux mains du tyran, qui vous a méconnu au point de vous proposer de le servir; j'ai gémi des malheureuses circonstances qui vous ont forcé de traiter avec lui; mais je n'ai jamais conçu la plus légère inquiétude: le coeur de mes fidèles Bretons et le vôtre en particulier me sont trop bien connus. Aujourd'hui, vous êtes libre, vous êtes auprès de mon frère: tout mon espoir renaît: je n'ai pas besoin d'en dire davantage à un Français tel que vous.

«Louis»

À cette lettre étaient joints le brevet de lieutenant-général et le grand cordon de Saint-Louis.

LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE

Le premier consul en était arrivé au point qu'il désirait: les compagnons de Jéhu étaient détruits, la Vendée était pacifiée.

Tout en demandant la paix à l'Angleterre, il avait espéré la guerre; il comprenait très bien que, né de la guerre, il ne pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour un poète l'appellerait _le géant des batailles._

Mais cette guerre, comment la ferait-il?

Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait à ce que le premier consul commandât les armées en personne et quittât la France.

Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien heureuses les constitutions où il n'y en a qu'un!

Le premier consul trouva un moyen.

Il établit un camp à Dijon; l’armée qui devait occuper ce camp prendrait le nom d'armée de réserve.

Le noyau de cette armée fut formé par ce que l'on put tirer de la Vendée et de la Bretagne, trente mille hommes à peu près. Vingt mille conscrits y furent incorporés. Le général Berthier en fut nommé commandant en chef.

Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg, expliqué Bonaparte à Roland, était resté le même dans son esprit.

Il comptait reconquérir l'Italie par une seule bataille; cette bataille devait être une grande victoire.

Moreau, en récompense de sa coopération au 18 brumaire, avait obtenu ce commandement militaire qu'il désirait: il était général en chef de l'armée du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes sous ses ordres.

Augereau commandait l'armée gallo-batave, forte de vingt-cinq mille hommes.

Enfin, Masséna commandait l'armée d'Italie, réfugiée dans le pays de Gênes, et soutenait avec acharnement le siège de la capitale de ce pays, bloquée du côté de la terre par le général autrichien Ott, et du côté de la mer par l'amiral Keith.

Pendant que ces mouvements s'opéraient en Italie, Moreau avait pris l'offensive sur le Rhin et battu l’ennemi à Stockach et à Moeskirch. Une seule victoire devait être, pour l'armée de réserve, le signal d'entrer à son tour en ligue; deux victoires ne laissaient aucun doute sur l'opportunité de ses opérations.

Seulement, comment cette armée descendrait-elle en Italie?

La première pensée de Bonaparte avait été de remonter le Valais et de déboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piémont et l'on entrait à Milan; mais l'opération était longue et se manifestait au grand jour.

Bonaparte y renonça; il entrait dans son plan de surprendre les Autrichiens, et d'être avec toute son armée dans les plaines du Piémont avant que l'on pût se douter qu'il eût passé les Alpes.

Il s'était donc décidé à opérer son passage par le grand Saint- Bernard. C'était alors qu'il avait envoyé aux pères desservant le monastère qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont s'étaient emparés les compagnons de Jéhu.

Cinquante mille autres avaient été expédiés, qui étaient parvenus heureusement à leur destination.

Grâce à ces cinquante mille francs, les moines devaient être abondamment pourvus de rafraîchissements nécessaires à une armée de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour.

En conséquence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre.

Le général Marmont, commandant l’artillerie, avait été envoyé en avant pour veiller au transport des pièces.

Ce transport des pièces était une chose à peu près impraticable. Il fallait cependant qu'il eût lieu.

Il n'y avait point d'antécédent sur lequel on pût s'appuyer; Annibal avec ses éléphants, ses Numides et ses Gaulois, Charlemagne avec ses Francs, n’avaient rien eu de semblable à surmonter.

Lors de la première campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas franchi les Alpes, on les avait tournées; on était descendu de Nice à Chérasco par la route de la Corniche.

Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre véritablement gigantesque.

Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'était point occupée; la montagne sans Autrichiens était déjà un ennemi assez difficile à vaincre!

Lannes fut lancé en enfant perdu avec toute une division; il passa le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et s'empara de Châtillon.

Les Autrichiens n'avaient rien laissé dans le Piémont, que de la cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation; il n'y avait donc plus d'autres obstacles à vaincre que ceux de la nature. On commença les opérations.

On avait fait construire des traîneaux pour transporter les canons; mais, si étroite que fût leur voie, on reconnut qu'elle serait toujours trop large.

Il fallut aviser à un autre moyen.

On creusa des troncs de sapins, on y emboîta les pièces; à l'extrémité supérieure, on fixa un câble pour tirer; à l’extrémité inférieure, un levier pour diriger.

Vingt grenadiers s'attelaient au câble, vingt autres portaient, avec leur bagage, le bagage de ceux qui traînaient les pièces. Un artilleur commandait chaque détachement, et avait sur lui pouvoir absolu, au besoin droit de vie et de mort.

Le bronze, en pareille circonstance, était bien autrement précieux que la chair!

Avant de partir, on donna à chaque homme une paire de souliers neufs et vingt biscuits.

Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou.

Le premier consul, installé au bas de la montagne, donnait à chaque prolonge le signal du départ.

Il faut avoir traversé les mêmes chemins en simple touriste, à pied ou à mulet, avoir sondé de l'oeil les mêmes précipices pour se faire une idée de ce qu'était ce voyage: toujours gravir par des pentes escarpées, par des sentiers étroits, sur des cailloux qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite!

De temps en temps, on s'arrêtait, on reprenait haleine et l'on se remettait en route sans une plainte.

On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes reçurent d'autres souliers: ceux du matin étaient en lambeaux; on cassa un morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie à la gourde, et l'on se remit en chemin.

On ne savait où l'on montait; quelques-uns demandaient pour combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis de s'arrêter un instant à la lune.

Enfin, l'on atteignit les neiges éternelles.

Là, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la neige, et l'on allait plus vite.

Un fait donnera la mesure du pouvoir concédé à l'artilleur conduisant chaque prolonge.

Le général Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas assez vite, et, voulant faire hâter le pas, il s'approcha du canonnier et prit avec lui un ton de maître.

-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, répondit l'artilleur; c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la pièce, c'est moi qui la dirige; passez votre chemin!

Le général s'avança vers le canonnier comme pour lui mettre la main au collet.

Mais celui-ci, faisant un pas en arrière:

-- Général, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un coup de levier et je vous jette dans le précipice.

Après des fatigues inouïes, on atteignit le pied de la montée au sommet de laquelle s'élève le couvent.

Le général se retira.

Là, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la pente est très rapide, les soldats avaient pratiqué une espèce d'escalier gigantesque.

On l’escalada.

Les pères du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils conduisirent successivement à l’hospice chaque peloton formant les prolonges. Des tables étaient dressées dans de longs corridors, et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyère et du vin.

En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines et embrassaient leurs chiens.

La descente, au premier abord, semblait plus commode que l'ascension; aussi les officiers déclarèrent-ils que c'était à leur tour de traîner les pièces. Mais, cette fois, les pièces entraînaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup plus vite qu'ils n'eussent voulu.

Le général Lannes, avec sa division, marchait toujours à l'avant- garde. Il était descendu avant le reste de l'armée dans la vallée; il était entré à Aoste et avait reçu l'ordre de se porter sur Ivrée, à l'entrée des plaines du Piémont.

Mais, là, il rencontra un obstacle que nul n'avait prévu: c'était le fort de Bard.

Le village de Bard est situé à huit lieues d'Aoste; en descendant le chemin d'Ivrée, un peu en arrière du village, un monticule ferme presque hermétiquement la vallée; la Doire coule entre ce monticule et la montagne de droite.

La rivière ou plutôt le torrent remplit tout l'intervalle.

La montagne de gauche présente à peu près le même aspect; seulement, au lieu de la rivière, c'est la route qui y passe.

C'est de ce côté qu'est bâti le fort de Bard; il occupe le sommet du monticule et descend jusqu'à la moitié de son élévation.

Comment personne n'avait-il songé à cet obstacle, qui était tout simplement insurmontable?

Il n'y avait pas moyen de le battre en brèche du bas de la vallée, et il était impossible de gravir les rocs qui le dominaient.

Cependant, à force de chercher, on trouva un sentier que l'on aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient passer; mais on essaya vainement de le faire gravir à l'artillerie, même en la démontant comme au Saint-Bernard.

Bonaparte fit braquer deux pièces de canon sur la route et ouvrir le feu contre la forteresse; mais on s'aperçut bientôt que ces pièces étaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort s'engouffra dans une des deux pièces qui fut brisée et perdue.