Les compagnons de Jéhu

Chapter 4

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Le jeune noble rougit d'une façon aussi visible qu'il venait de pâlir un instant auparavant et, les dents serrées, les coudes sur la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que possible de son adversaire, avec un accent provençal qui devenait de plus en plus prononcé à mesure que la discussion devenait plus intense:

-- Puisque _le général le permet, _reprit-il en appuyant sur ces deux mots _le général, _j'aurai l'honneur de lui dire, et à vous, citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans Plutarque, qu'au moment où Alexandre partit pour l'Inde, il n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son armée, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure, conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Égypte, bâtit Alexandrie, pénétra jusqu'en Libye, se fit déclarer fils de Jupiter par l'oracle d'Ammon, pénétra jusqu'à l’Hyphase, et, comme ses soldats refusaient de le suivre plus loin, revint à Babylone pour y surpasser en luxe, en débauches et en mollesse, les plus luxueux, les plus débauchés et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce de Macédoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grèce, faisait honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas: Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu d'arrêter les diligences sur les grandes routes, il pillait les villes, mettait les rois à rançon, levait des contributions sur les pays conquis. Passons à Annibal. Vous savez comment il est parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas même les dix-huit ou vingt talents de son prédécesseur Alexandre; mais, comme il lui fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et contre la foi des traités, la ville de Sagonte; dès lors il fut riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce n'est plus du Plutarque, c'est du Cornélius Népos. Je vous tiens quitte de sa descente des Pyrénées, de sa montée des Alpes, des trois batailles qu'il a gagnées en s'emparant chaque fois des trésors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a passés dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armée payaient pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui étaient brouillés avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre nourrissait la guerre, système Morgan, citoyen. Passons à César. Ah! César, c'est autre chose. Il part de l’Espagne avec quelque chose comme trente millions de dettes, revient à peu près au pair, part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancêtres; pendant ces dix ans, il envoie plus de cent millions à Rome, repasse les Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les portes du temple de Saturne, où est le trésor, y prend pour ses besoins particuliers, et non pas pour la république, trois mille livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses créanciers, vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces par chaque tête de citoyen, dix ou douze millions à Calpurnie et trente ou quarante millions à Octave; système Morgan toujours, à l'exception que Morgan, j'en suis sûr, mourra sans avoir touché pour son compte ni à l'argent des Gaulois, ni à l'or du Capitole. Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au général _Buonaparté_...

Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que Bonaparte avait retranché de son nom, et sur l'e dont il avait enlevé l'accent aigu.

Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un mouvement comme pour s'élancer en avant; mais son compagnon l'arrêta.

-- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sûr que le citoyen Barjols ne dira pas que le général _Buonaparté_, comme il l'appelle, est un voleur.

-- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien qui le dit pour moi.

-- Voyons le proverbe? demanda le général se substituant à son compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil limpide, calme et profond.

-- Le voici dans toute sa simplicité: _»Francesi non sono tutti ladroni, ma buona, parte.» _Ce qui veut dire: «Tous les Français ne sont pas des voleurs, mais...»

-- Une bonne partie? dit Roland.

-- Oui, mais _Buonaparté_, répondit Alfred de Barjols.

À peine l'insolente parole était-elle sortie de la bouche du jeune aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'était échappée de ses mains et l'allait frapper en plein visage.

Les femmes jetèrent un cri, les hommes se levèrent.

Roland éclata de ce rire nerveux qui lui était habituel et retomba sur sa chaise.

Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulât de son sourcil sur sa joue.

En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule habituelle:

-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture!

Les voyageurs, pressés de s'éloigner du théâtre de la rixe à laquelle ils venaient d'assister, se précipitèrent vers la porte.

-- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols à Roland, vous n'êtes pas de la diligence, j'espère?

-- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez tranquille, je ne pars pas.

-- Ni moi, dit l'Anglais; dételez les chevaux, je reste.

-- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel Roland avait donné le titre de général; tu sais qu'il le faut, mon ami, et que ma présence est absolument nécessaire là-bas. Mais je te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais faire autrement...

Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une émotion dont son timbre, ordinairement ferme et métallique, ne paraissait pas susceptible.

Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eût dit que cette nature de lutte s'épanouissait à l'approche du danger qu'il n'avait peut-être pas fait naître, mais que du moins il n'avait point cherché à éviter.

-- Bon! général, dit-il, nous devions nous quitter à Lyon, puisque vous avez eu la bonté de m'accorder un congé d'un mois pour aller à Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins que nous faisons ensemble, voilà tout. Je vous retrouverai à Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme dévoué et qui ne boude pas, songez à moi.

-- Sois tranquille, Roland, fit le général.

Puis, regardant attentivement les deux adversaires:

-- Avant tout, Roland, dit-il à son compagnon avec un indéfinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce jeune homme, à tout prendre, est un homme de coeur, et je veux avoir un jour pour moi tous les gens de coeur.

-- On fera de son mieux, général, soyez tranquille.

En ce moment, l’hôte parut sur le seuil de la porte.

-- La chaise de poste pour Paris est attelée, dit-il.

Le général prit son chapeau et sa canne déposés sur une chaise; mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tête, pour que l'on vît bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon.

Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition à sa sortie. D'ailleurs, il était facile de voir que son adversaire était plutôt de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les évitent. Celui-ci accompagna le général jusqu'à la voiture, où le général monta.

-- C'est égal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir de témoin.

-- Bon! ne vous inquiétez point de cela, général; on ne manque jamais de témoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de savoir comment un homme en tue un autre.

-- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je te dis au revoir!

-- Oui, mon cher général, répondit le jeune homme d'une voix presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie.

-- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitôt l'affaire terminée, ou de me faire écrire par quelqu'un, si tu ne pouvais m'écrire toi-même.

-- Oh! n'ayez crainte, général; avant quatre jours, vous aurez une lettre de moi, répondit Roland.

Puis, avec un accent de profonde amertume:

-- Ne vous êtes-vous pas aperçu, dit-il, qu'il y a sur moi une fatalité qui ne veut pas que je meure?

-- Roland! fit le général d'un ton sévère, encore!

-- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tête, et en donnant à ses traits l'apparence d'une insouciante gaieté, qui devait être l'expression habituelle de son visage avant que lui fût arrivé le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire désirer la mort.

-- Bien. À propos, tâche de savoir une chose.

-- Laquelle, général?

-- C'est comment il se fait qu'au moment où nous sommes en guerre avec l'Angleterre, un Anglais se promène en France, aussi libre et aussi tranquille que s'il était chez lui.

-- Bon: je le saurai.

-- Comment cela?

-- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le saurai, dussé-je le lui demander, à lui.

-- Mauvaise tête! ne va pas te faire une autre affaire de ce côté- là.

-- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un duel, ce serait un combat.

-- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi.

Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnée au cou de celui qui venait de lui donner cette permission.

-- Oh! général! s'écria-t-il, que je serais heureux... si je n'étais pas si malheureux!

Le général le regarda avec une affection profonde.

-- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit- il.

Roland éclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois déjà, s'était fait jour entre ses lèvres.

-- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop.

Le général le regarda comme il eût regardé un fou.

-- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont.

-- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être.

-- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des énigmes, Roland.

-- Ah! si vous devinez celle-là, général, je vous salue roi de Thèbes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos minutes est précieuse et que je vous retiens ici inutilement.

-- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris?

-- Trois, mes amitiés à Bourrienne, mes respects à votre frère Lucien, et mes plus tendres hommages à madame Bonaparte.

-- Il sera fait comme tu le désires.

-- Où vous retrouverai-je, à Paris?

-- Dans ma maison de la rue de la Victoire, et peut-être... -- -- Peut-être...

-- Qui sait? peut-être au Luxembourg!

Puis, se rejetant en arrière, comme s'il regrettait d'en avoir tant dit, même à celui qu'il regardait comme son meilleur ami:

-- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite possible.

Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut par la porte d'Oulle.

III -- L'ANGLAIS

Roland resta immobile à sa place, non seulement tant qu'il put voir la voiture, mais encore longtemps après qu'elle eut disparu.

Puis, secouant la tête comme pour faire tomber de son front le nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hôtel et demanda une chambre.

-- Conduisez monsieur au n° 3, dit l'hôte à une femme de chambre.

La femme de chambre prit une clef suspendue à une large tablette de bois noir, sur laquelle étaient rangés, sur deux lignes, des numéros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la suivre.

-- Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le jeune homme à l'hôte, et si M. de Barjols s'informe où je suis, donnez-lui le numéro de ma chambre.

L'hôte promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta derrière la fille en sifflant la _Marseillaise_.

Cinq minutes après, il était assis près d'une table, ayant devant lui le papier, la plume, l'encre demandés, et s'apprêtant à écrire.

Mais, au moment où il allait tracer la première ligne, on frappa trois coups à sa porte.

-- Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de derrière le fauteuil dans lequel il était assis, afin de faire face au visiteur, qui, dans son appréciation, devait être soit M. de Barjols, soit un de ses amis.

La porte s'ouvrit d'un mouvement régulier comme celui d'une mécanique, et l'Anglais parut sur le seuil.

-- Ah! s'écria Roland, enchanté de la visite au point de vue de la recommandation que lui avait faite son général, c'est vous?

-- Oui, dit l'Anglais, c'est moi.

-- Soyez le bienvenu.

-- Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas si je devais venir.

-- Pourquoi cela?

-- À cause d'Aboukir.

Roland se mit à rire.

-- Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons perdue, celle que nous avons gagnée.

-- À cause de celle que vous avez perdue.

-- Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le champ de bataille; mais cela n'empêche point qu’on ne se serre la main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous répète donc, soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi vous venez.

-- Merci; mais, avant tout, lisez ceci.

Et l'Anglais tira un papier de sa poche.

-- Qu'est-ce? demanda Roland.

-- Mon passeport.

-- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis pas gendarme.

-- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-être ne les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis.

-- Vos services, monsieur?

-- Oui; mais lisez.

«Au nom de la République française, le Directoire exécutif invite à laisser circuler librement, et à lui prêter aide et protection en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l’étendue du territoire de la République.

«Signé: FOUCHÉ.»

-- Et plus bas, voyez.

«Je recommande tout particulièrement à qui de droit sir John Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberté.

«Signé: BARRAS.»

-- Vous avez lu?

-- Oui, j'ai lu; après?...

-- Oh! après?... Mon père, milord Tanlay, a rendu des services à M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promène en France, et je suis bien content de me promener en France; je m'amuse beaucoup.

-- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez déjà fait l'honneur de nous dire cela à table.

-- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup les Français.

Roland s'inclina.

-- Et surtout le général Bonaparte, continua sir John.

-- Vous aimez beaucoup le général Bonaparte?

-- Je l'admire; c'est un grand, un très grand homme.

-- Ah! pardieu! sir John, je suis fâché qu'il n'entende pas un Anglais dire cela de lui..

-- Oh! s'il était là, je ne le dirais point.

-- Pourquoi?

-- Je ne voudrais pas qu'il crût que je dis cela pour lui faire plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion.

-- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas où l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la réserve.

-- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le même flegme, quand j'ai vu que vous preniez le parti du général Bonaparte, cela m'a fait plaisir.

-- Vraiment?

-- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tête affirmatif.

-- Tant mieux!

-- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette à la tête de M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine.

-- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi?

-- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette à la tête d'un autre gentleman.

-- Ah! milord, dit Roland en se levant et fronçant le sourcil, seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une leçon?

-- Oh! non; je suis venu vous dire: vous êtes embarrassé peut-être de trouver un témoin?

-- Ma foi, sir John, je vous l’avouerai, et, au moment où vous avez frappé à la porte, je m'interrogeais pour savoir à qui je demanderais ce service.

-- Moi, si voulez, dit l’Anglais, je serai votre témoin.

-- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur!

-- Voilà le service que je voulais rendre, moi, à vous!

Roland lui tendit la main.

-- Merci, dit-il.

L'Anglais s'inclina.

-- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon goût, milord, avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous étiez; il est trop juste, du moment où je les accepte, que vous sachiez qui je suis.

-- Oh! comme vous voudrez.

-- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du général Bonaparte.

-- Aide de camp du général Bonaparte! je suis bien aise.

-- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement peut-être, la défense de mon général.

-- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette...

-- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais à la main, je ne savais qu'en faire, je l'ai jetée à la tête de M. de Barjols; elle est partie toute seule sans que je le voulusse.

-- Vous ne lui direz pas cela, à lui?

-- Oh! soyez tranquille; je vous le dis, à vous, pour mettre votre conscience en repos.

-- Très bien; alors, vous vous battrez?

-- Je suis resté pour cela, du moins.

-- Et à quoi vous battrez-vous?

-- Cela ne vous regarde pas, milord.

-- Comment, cela ne me regarde pas?

-- Non; M. de Barjols est l'insulté, c'est à lui de choisir ses armes.

-- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez?

-- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me faites l'honneur d'être mon témoin.

-- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, à quelle distance et comment désirez-vous vous battre?

-- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les combattants ne se mêlent de rien; c'est aux témoins d'arranger les choses; ce qu'ils font est toujours bien fait.

-- Alors ce que je ferai sera bien fait?

-- Parfaitement fait, milord.

L'Anglais s'inclina.

-- L'heure et le jour du combat?

-- Oh! cela, le plus tôt possible; il y a deux ans que je n'ai vu ma famille, et je vous avoue que je suis pressé d'embrasser tout mon monde.

L'Anglais regarda Roland avec un certain étonnement; il parlait avec tant d'assurance, qu'on eût dit qu'il avait d'avance la certitude de ne pas être tué.

En ce moment, on frappa à la porte, et la voix de l'aubergiste demanda:

-- Peut-on entrer?

Le jeune homme répondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et l'aubergiste entra effectivement, tenant à la main une carte qu'il présenta à son hôte.

Le jeune homme prit la carte et lut:

«Charles de Valensolle.»

-- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hôte. -- Très bien! fit Roland.

Puis, passant la carte à l’Anglais:

-- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen... M. de Valensolle est le témoin de M. de Barjols, vous êtes le mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement, tâchez que ce soit sérieux; je ne récuserais ce que vous aurez fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour l’autre.

-- Soyez tranquille, dit l’Anglais, je ferai comme pour moi.

-- À la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrêté, remontez; je ne bouge pas d'ici.

Sir John suivit l’aubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table.

Il prit sa plume et se mit à écrire.

Lorsque sir John rentra, Roland, après avoir écrit et cacheté deux lettres, mettait l’adresse sur la troisième.

Il fit signe de la main à l'Anglais d'attendre qu'il eût fini afin de pouvoir lui donner toute son attention.

Il acheva l’adresse, cacheta la lettre, et se retourna.

-- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il réglé?

-- Oui, dit l’Anglais, et ça a été chose facile, vous avez affaire à un vrai gentleman.

-- Tant mieux! fit Roland.

Et il attendit.

-- Vous vous battez dans deux heures à la fontaine de Vaucluse -- un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre, chacun tirant à sa volonté et pouvant continuer de marcher après le feu de son adversaire.

-- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voilà qui est tout à fait bien. C'est vous qui avez réglé cela?

-- Moi et le témoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renoncé à tous ses privilèges d'insulté.

-- S'est-on occupé des armes?

-- J'ai offert mes pistolets; ils ont été acceptés, sur ma parole d'honneur qu'ils étaient aussi inconnus à vous qu'à M. de Barjols; ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, à vingt pas, je coupe une balle sur la lame d'un couteau.

-- Peste! vous tirez bien, à ce qu'il paraît, milord?

-- Oui; je suis, à ce que l'on dit, le meilleur tireur de l’Angleterre.

-- C'est bon à savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John, je vous chercherai querelle.

-- Oh! ne cherchez jamais une querelle à moi, dit l'Anglais, cela me ferait trop grand-peine d'être obligé de me battre avec vous.

-- On tâchera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi, c'est dans deux heures.

-- Oui; vous m'avez dit que vous étiez pressé.

-- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici à l'endroit charmant?

-- D'ici à Vaucluse?

-- Oui.

-- Quatre lieues.

-- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps à perdre; débarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour n'avoir plus que le plaisir.

L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement.

Roland ne parut faire aucune attention à ce regard.

-- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma mère; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le citoyen Bonaparte, mon général. Si je suis tué, vous les mettrez purement et simplement à la poste. Est-ce trop de peine?

-- Si ce malheur arrive, je porterai moi-même les lettres, dit l'Anglais. Où demeurent madame votre mère et mademoiselle votre soeur? demanda celui-ci. -- À Bourg, chef-lieu du département de l'Ain.

-- C'est tout près d'ici, répondit l'Anglais. Quant au général Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Égypte; je serais extrêmement satisfait de voir le général Bonaparte.

-- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter la lettre vous-même, vous n'aurez pas une si longue course à faire: dans trois jours, le général Bonaparte sera à Paris.

-- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre étonnement, vous croyez?

-- J'en suis sûr, répondit Roland.

-- C'est, en vérité, un homme fort extraordinaire, que le général Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre recommandation à me faire, monsieur de Montrevel?

-- Une seule, milord.

-- Oh! plusieurs si vous voulez.

-- Non, merci, une seule, mais très importante.

-- Dites.

-- Si je suis tué... mais je doute que j'aie cette chance...

Sir John regarda Roland avec cet oeil étonné qu'il avait déjà deux ou trois fois arrêté sur lui.

-- Si je suis tué, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut bien tout prévoir...

-- Oui, si vous êtes tué, j'entends.

-- Écoutez bien ceci, milord, car je tiens expressément en ce cas, à ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le dire.

-- Cela se passera comme vous le direz, répliqua sir John; je suis un homme fort exact.

-- Eh bien donc, si je suis tué, insista Roland en posant et en appuyant la main sur l'épaule de son témoin, comme pour mieux imprimer dans sa mémoire la recommandation qu'il allait lui faire, vous mettrez mon corps comme il sera, tout habillé, sans permettre que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une bière de chêne, que vous ferez également clouer devant vous. Enfin, vous expédierez le tout à ma mère, à moins que vous n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhône, ce que je laisse absolument à votre choix, pourvu qu'il y soit jeté.

-- Il ne me coûtera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi.