Chapter 39
Le jour commençait en réalité de percer à travers les volets lorsque la porte s'ouvrit.
C'étaient Michel et Jacques qui rentraient.
Voici ce qui s'était passé.
Chacun s'était rendu à son poste: Michel à la porte de l'auberge, Jacques à la patte-d'oie.
À vingt pas de l'auberge, Michel avait trouvé Pierre; en trois mots, il s'était assuré que M. de Valensolle était toujours à l'auberge; celui-ci avait annoncé qu'ayant une longue route à faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans la nuit.
Pierre ne doutait point que le voyageur ne partît pour Genève, comme il l'avait dit.
Michel proposa à Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait l'affût du soir, il lui resterait l'affût du matin.
Pierre accepta. Dès lors Michel était bien sûr d'être prévenu; Pierre était garçon d'écurie: rien ne pouvait se faire, dans le département dont il était chargé, sans qu'il en eût avis.
Cet avis, un gamin attaché à l'hôtel promit de le lui donner, et reçut en récompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire des fusées.
À minuit, le voyageur n'était pas encore parti; on avait bu quatre bouteilles de vin, mais Michel s'était ménagé: sur ces quatre bouteilles, il avait trouvé moyen d'en vider trois dans le verre de Pierre, où, bien entendu, elles n'étaient pas restées.
À minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre heures à attendre jusqu'à l'affût du matin.
Pierre offrit à Michel un lit de paille dans l'écurie; il aurait chaud et serait doucement couché.
Michel accepta.
Les deux amis entrèrent par la grande porte, bras dessus, bras dessous; Pierre trébuchait, Michel faisait semblant de trébucher.
À trois heures du matin, le domestique de l'hôtel appela Pierre.
Le voyageur voulait partir.
Michel prétexta que l'heure de l'affût était arrivée, et se leva.
Sa toilette n'était pas longue à faire: il s'agissait de secouer la paille qui pouvait s'être attachée à sa blouse, à son carnier ou à ses cheveux.
Après quoi, Michel prit congé de son ami Pierre et alla s'embusquer au coin d'une rue.
Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de l'hôtel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble.
C'était bien M. de Valensolle.
Il prenait les rues qui conduisaient à la route de Genève.
Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse.
Seulement, Michel ne pouvait courir, il eût été remarqué; il résulta de cette difficulté qu'en un instant il eut perdu de vue M. de Valensolle.
Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme à la patte- d'oie.
Mais Jacques était à la patte-d'oie depuis plus de six heures, par une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degrés!
Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans la neige, à battre la semelle contre les arbres de la route?
Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le chemin; mais cheval et cavalier, quelque hâte qu'il y eût mise, avaient été plus vite que lui.
Il arriva à la patte-d'oie.
La route était solitaire.
La neige, foulée pendant toute la journée de la veille, qui était un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval, perdue dans la boue du chemin.
Aussi Michel ne s'inquiéta-t-il point de la trace du cheval; c'était chose inutile, c'était du temps perdu.
Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques.
Son coup d'oeil de braconnier le mit bientôt sur la voie.
Jacques avait stationné au pied d'un arbre; combien de temps? Cela était difficile à dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir froid: la neige était battue par ses gros souliers de chasse.
Il avait essayé de se réchauffer en marchant de long en large.
Puis, tout à coup, il s'était souvenu qu'il y avait, de l'autre côté de la route, une de ces petites huttes bâties avec de la terre, où les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie.
Il avait descendu le fossé, avait traversé le chemin; on pouvait suivre sur les bas côtés la trace perdue un instant sur le milieu de la route.
Cette trace formait une diagonale allant droit à la hutte.
Il était évident que c'était dans cette hutte que Jacques avait passé la nuit.
Maintenant, depuis quand en était-il sorti? et pourquoi en était- il sorti?
Depuis quand il en était sorti? La chose n'était guère appréciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile eût reconnu pourquoi il en était sorti.
Il en était sorti pour suivre M. de Valensolle.
Le même pas qui avait abouti à la hutte en sortait et s'éloignait dans la direction de Ceyzeriat.
Le cavalier avait donc bien réellement pris la route de Genève: le pas de Jacques le disait clairement.
Ce pas était allongé comme celui d'un homme qui court, et il suivait, en dehors du fossé, du côté des champs, la ligne d'arbres qui pouvait le dérober à la vue du voyageur.
En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de la porte cochère desquelles sont écrits ces mots: _Ici on donne à boire et à manger, loge à pied et à cheval, _les pas s'arrêtaient.
Il était évident que le voyageur avait fait halte dans cette auberge, puisque à vingt pas de là Jacques avait fait lui-même halte derrière un arbre.
Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte s'était refermée sur le cavalier et le cheval, Jacques avait quitté son arbre, avait traversé la route, cette fois avec hésitation, et à petits pas, et s'était dirigé non point vers la porte, mais vers la fenêtre.
Michel emboîta son pas dans celui de son fils, et arriva à la fenêtre; à travers le volet mal joint, on pouvait, quand l'intérieur était éclairé, voir dans l'intérieur; mais alors l'intérieur était sombre, et l'on ne voyait rien.
C'était pour voir dans l’intérieur que Jacques s'était approché de la fenêtre; sans doute l'intérieur avait été éclairé un instant, et Jacques avait vu.
Où était-il allé en quittant la fenêtre?
Il avait tourné autour de la maison en longeant le mur; on pouvait aisément le suivre dans cette excursion: la neige était vierge.
Quant à son but en contournant la maison, il n'était pas difficile à deviner. Jacques, en garçon de sens, avait bien pensé que le cavalier n'était point parti à trois heures du matin, en disant qu'il allait à Genève, pour s'arrêter à un quart de lieue du bourg dans une pareille auberge.
Il avait dû sortir par quelque porte de derrière.
Jacques contournait donc la muraille dans l’espérance de retrouver de l'autre côté de la maison, la trace du cheval ou tout au moins celle du cavalier.
En effet, à partir d'une petite porte de derrière donnant sur la forêt qui s'étend de Cotrez à Ceyzeriat, on pouvait suivre une trace de pas s'avançant en ligne directe vers la lisière du bois.
Ces pas étaient ceux d'un homme élégamment chaussé, et chaussé en cavalier.
Ses éperons avaient laissé trace sur la neige.
Jacques n'avait pas hésité, il avait suivi les pas.
On voyait la trace de son gros soulier près de celle de la fine botte, du large pied du paysan près du pied élégant du citadin.
Il était cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel résolut de ne pas aller plus loin.
Du moment où Jacques était sur la piste, le jeune braconnier valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme s'il revenait de Ceyzeriat, et résolut d'entrer dans l'auberge et d'y attendre Jacques.
Jacques comprendrait que son père avait dû le suivre et qu'il s'était arrêté à la maison isolée.
Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hôte, habitué à le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui était à l’affût de son côté, et qui peut-être aurait été plus heureux que lui.
Il va sans dire que la permission fut facile à obtenir.
Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la route.
Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux. C'était Jacques.
Son père l’appela.
Jacques avait été aussi malheureux que son père: il n'avait rien tué.
Jacques était gelé.
Une brassée de bois fut jetée sur le feu, un second verre apporté. Jacques se réchauffa et but.
Puis, comme il fallait rentrer au château des Noires-Fontaines avec le jour, pour qu'on ne s'aperçût point de l'absence des deux braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambée, et tous deux partirent.
Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hôte un mot de ce qui les préoccupait; il ne fallait point que l'on soupçonnât qu'ils fussent en quête d'autre chose que du gibier.
Mais, une fois de l'autre côté du seuil, Michel se rapprocha vivement de son fils.
Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez avant dans la forêt, mais qu'arrivé à un carrefour, il avait vu tout à coup se lever devant lui un homme armé d'un fusil; et que cet homme lui avait demandé ce qu'il venait faire à cette heure dans le bois.
Jacques avait répondu qu'il cherchait un affût.
-- Alors, allez plus loin, avait répondu l'homme; car, vous le voyez, cette place est prise. Jacques avait reconnu la justesse de la réclamation et avait, en effet, été cent pas plus loin.
Mais, au moment où il obliquait à gauche pour rentrer dans l'enceinte dont il avait été écarté, un autre homme, armé comme le premier, s'était tout aussi inopinément levé devant lui, lui adressant la même question.
Jacques n'avait pas d'autre réponse à faire que la réponse déjà faite:
-- Je cherche un affût.
L'homme alors lui avait montré du doigt la lisière de la forêt, et, d'un ton presque menaçant, lui avait dit:
-- Si j'ai un conseil à vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller là-bas; je crois qu'il fait meilleur là-bas qu'ici.
Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de le suivre; car, arrivé à l'endroit indiqué, il s'était glissé le long du fossé, et, convaincu de l'impossibilité de retrouver, en ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagné au large, avait rejoint la grande route à travers champs et était revenu vers le cabaret, où il espérait retrouver son père et où il l'avait retrouvé en effet.
Ils étaient arrivés tous deux au château des Noires-Fontaines, on le sait déjà, au moment où les premiers rayons du jour pénétraient à travers les volets.
Tout ce que nous venons de dire fut raconté à Roland avec une foule de détails que nous omettons, et qui n'eurent pour résultat que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armés de fusils qui s'étaient levés à l'approche de Jacques, n'étaient autres, tout braconniers qu'ils semblaient être, que des compagnons de Jéhu.
Mais quel pouvait être ce repaire? Il n'y avait de ce côté-là ni couvent abandonné, ni ruines.
Tout à coup, Roland se frappa la tête.
-- Oh! bélître que je suis! comment n'avais-je point songé à cela?
Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres, et, s'adressant aux deux hommes, désespérés de ne point lui apporter de nouvelles plus précises:
-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir. Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien mérité.
Et, de son côté, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui vient de résoudre un problème de la plus haute importance, qu'il a longtemps creusé inutilement.
L'idée lui était venue que les compagnons de Jéhu avaient abandonné la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat et en même temps il s'était rappelé la communication souterraine qui existait entre cette grotte et l'église de Brou.
XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
Le même jour, usant de la permission qui lui avait été accordée la veille, sir John se présenta entre midi et une heure chez mademoiselle de Montrevel.
Tout se passa, comme l'avait désiré Morgan. Sir John fut reçu comme un ami de la famille, lord Tanlay fut reçu comme un prétendant dont la recherche honorait.
Amélie n'opposa aux désirs de son frère et de sa mère, aux ordres du premier consul, que l’état de sa santé; c'était demander du temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait espéré obtenir, il était agréé.
Cependant il comprit que sa présence trop prolongée à Bourg serait inconvenante, Amélie se trouvant éloignée, toujours par ce prétexte de santé, de sa mère et de son frère.
En conséquence, il annonça à Amélie une seconde visite pour le lendemain et son départ pour la même soirée.
Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amélie vînt à Paris, ou que madame de Montrevel revînt à Bourg. Cette seconde circonstance était la plus probable, Amélie disant qu'elle avait besoin du printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa santé.
Grâce à la délicatesse parfaite de sir John, les désirs d'Amélie et de Morgan étaient accomplis, les deux amants avaient devant eux du temps et de la solitude.
Michel sut ces détails de Charlotte, et Roland les sut de Michel.
Roland résolut de laisser partir sir John avant de rien tenter.
Mais cela ne l’empêcha point de lever un dernier doute.
La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau, passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de chasse, caché comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda sur la route des Noires-Fontaines à Bourg.
Il s'arrêta à la caserne de gendarmerie et demanda à parler au capitaine.
Le capitaine était dans sa chambre; Roland monta et se fit reconnaître; puis, comme il n'était que huit heures du soir et qu'il pouvait être reconnu par quelque passant, il éteignit la lampe.
Les deux hommes restèrent dans l'obscurité.
Le capitaine savait déjà ce qui s'était passé, trois jours auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait pas été tué, il s'attendait à sa visite.
À son grand étonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule chose, ou plutôt que deux choses: la clef de l'église de Bourg et une pince.
Le capitaine lui remit les deux objets demandés et offrit à Roland de l’accompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il était évident qu'il avait été trahi par quelqu'un lors de son expédition de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer à un second échec.
Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler à personne de sa présence et d'attendre son retour, quand même ce retour tarderait d'une heure ou deux.
Le capitaine s'y engagea.
Roland, sa clef à la main droite, sa pince à la main gauche, gagna sans bruit la porte latérale de l'église, l'ouvrit, la referma et se trouva en face de la muraille de fourrage.
Il écouta: le plus profond silence régnait dans l’église solitaire.
Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine de pieds de haut, et formait une espèce de plate-forme; puis, comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espèce de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pavé de dalles mortuaires.
Le choeur était vide, grâce au jubé qui le protégeait d'un côté, et grâce aux murailles qui l'enceignaient à droite et à gauche.
La porte du jubé était ouverte: Roland pénétra donc sans difficulté dans le choeur.
Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau.
À la tête du prince se trouvait une grande dalle carrée: c'était celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains.
Roland connaissait ce passage; car, arrivé près de la dalle, il s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre.
Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et souleva la dalle.
D'une main, il la soutint au-dessus de sa tête, tandis qu'il descendait dans le caveau.
Puis lentement il la laissa retomber.
On eût dit que, volontairement, le visiteur nocturne se séparait du monde des vivants et descendait dans le monde des morts.
Et ce qui devait paraître étrange à celui qui voit dans le jour et dans les ténèbres, sur la terre comme dessous, c'était l’impassibilité de cet homme qui côtoyait les morts pour découvrir les vivants, et qui, malgré l’obscurité, la solitude, le silence, ne frissonnait même pas au contact des marbres funèbres.
Il alla, tâtonnant au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il eût reconnu la grille qui donnait dans le souterrain.
Il explora la serrure; elle était fermée au pêne seulement. Il introduisit l’extrémité de sa pince entre le pêne et la gâche, et poussa légèrement.
La grille s'ouvrit.
Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur ses pas, et dressa la pince dans son angle.
Puis, l’oreille tendue, la pupille dilatée, tous les sens surexcités par le désir d'entendre, le besoin de respirer, l'impossibilité de voir, il s'avança lentement, un pistolet tout armé d'une main, et s'appuyant, de l’autre, à la paroi de la muraille.
Il marcha ainsi un quart d'heure.
Quelques gouttes d'eau glacée, en filtrant à travers la voûte du souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses épaules, lui avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse.
Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui communiquait du souterrain dans la carrière. Il fit halte un instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de pierre qui soutenaient la voûte comme des lueurs de feux follets.
On eût pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre écouteur, que c'était de l’hésitation, mais, si l'on eût pu voir sa physionomie, on eût compris que c'était de l'espérance.
Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre.
À mesure qu'il approchait, le bruit arrivait à lui plus distinct, la lumière lui apparaissait plus vive.
Il était évident que la carrière était habitée; par qui? Il n'en savait rien encore; mais il allait le savoir.
Il n'était plus qu'à dix pas du carrefour de granit que nous avons signalé à notre première descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il se colla contre la muraille, s'avançant imperceptiblement; on eût dit, au milieu de l’obscurité, un bas-relief mobile.
Enfin, sa tête arriva à dépasser un angle, et son regard plongea sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jéhu.
Ils étaient douze ou quinze occupés à souper.
Il prit à Roland une folle envie: c'était de se précipiter au milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre jusqu'à la mort.
Mais il comprima ce désir insensé, releva sa tête avec la même lenteur qu'il l’avait avancée, et, les yeux pleins de lumière, le coeur plein de joie, sans avoir été entendu, sans avoir été soupçonné, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait de faire.
Ainsi, tout lui était expliqué: l'abandon de la chartreuse de Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers placés aux environs de l’ouverture de la grotte de Ceyzeriat.
Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre terrible, la prendre mortelle.
Mortelle, car, de même qu'il soupçonnait qu'on l'avait épargné, il allait ordonner d'épargner les autres; seulement, lui, on l'avait épargné pour la vie; les autres, on allait les épargner pour la mort.
À la moitié du retour à peu près, il lui sembla entendre du bruit derrière lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une lumière.
Il doubla le pas; une fois la porte dépassée, il n'y avait plus à s'égarer: ce n'était plus une carrière aux mille détours, c'était une voûte étroite, rigide, aboutissant à une grille funéraire.
Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la rivière; une ou deux minutes après, il touchait la grille du bout de sa main étendue.
Il prit sa pince où il l’avait laissée, entra dans le caveau, tira la grille après lui, la referma doucement et sans bruit, guidé par les tombeaux retrouva l’escalier, poussa la dalle avec sa tête et se retrouva sur le sol des vivants.
Là, relativement, il faisait jour.
Il sortit du choeur, repoussa la porte du jubé afin de la remettre dans le même état où il l'avait trouvée, escalada le talus, traversa la plate-forme et redescendit de l’autre côté.
Il avait conservé la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors.
Le capitaine de gendarmerie l’attendait; il conféra quelques instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble.
Tous deux rentrèrent à Bourg par le chemin de ronde pour ne pas être vus, prirent la porte des halles, la rue de la Révolution, la rue de la Liberté, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau. Puis Roland s'enfonça dans un des angles de la rue du Greffe et attendit.
Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin.
Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des Casernes; c'était là que le chef de brigade des dragons avait son logement, et il venait de se mettre au lit au moment où le capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout bas, et en hâte le chef de brigade s'habilla et sortit.
Au moment où le chef de brigade des dragons et le capitaine de gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se détachait de la muraille et s'approchait d'eux.
Cette ombre, c'était Roland.
Les trois hommes restèrent en conférence dix minutes, Roland donnant des ordres, les deux autres l’écoutant et l’approuvant.
Puis ils se séparèrent.
Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de gendarmerie, par la rue de l'Étoile, les degrés des Jacobins et la rue du Bourgneuf, regagnèrent le chemin de ronde, puis, en diagonale, ils allèrent rejoindre la route de Pont-d'Ain.
Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie à la caserne et continua son chemin.
Vingt minutes après, pour ne pas réveiller Amélie, au lieu de sonner à la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit le volet, et, d'un seul bond, Roland -- dévoré de cette fièvre qui s'emparait de lui lorsqu'il courait ou même rêvait tout simplement quelque danger -- sautait dans le pavillon.
Il n'eût point réveillé Amélie, eût-il sonné à la porte, car Amélie ne dormait point.
Charlotte, qui, elle aussi, de son côté, arrivait de la ville sous prétexte d'aller voir son père, mais, en réalité pour faire parvenir une lettre à Morgan, avait trouvé Morgan et rapportait la réponse à sa maîtresse.
Amélie lisait cette réponse; elle était conçue en ces termes:
«Amour à moi!
«Oui, tout va bien de ton côté, car tu es l'ange, mais j'ai bien peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le démon.
«Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste à mourir.
«Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti; puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce départ, fais le signal accoutumé.
«Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas que l'on verra mes pas.
«Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai à toi, c'est toi qui viendras à moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas.
«Tu te couvriras de ton châle le plus chaud, de tes fourrures les plus épaisses; puis, dans la barque amarrée sous les saules, nous passerons une heure en changeant de rôle. D'habitude, je te dis mes espérances et tu me dis tes craintes; demain, mon adorée Amélie, c'est toi qui me diras tes espérances et moi qui te dirai mes craintes.
«Seulement, aussitôt le signal fait, descends; je t'attendrai à Montagnac, et, de Montagnac à la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi qui t'aime, cinq minutes de chemin.
«Au revoir, ma pauvre Amélie! si tu ne m'eusses pas rencontré, tu eusses été heureuse entre les heureuses.
«La fatalité m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur, fait de toi une martyre.
«Ton CHARLES.
«À demain, n'est-ce pas? à moins d'obstacle surhumain.»
XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT
Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui précèdent une grande tempête.