Chapter 3
-- Comment! citoyen, demanda la dame encore plus effrayée, c'est en plein jour que vous avez été arrêté?
-- En plein jour, citoyenne, à dix heures du matin.
-- Et combien étaient-ils? demanda le gros monsieur.
-- Quatre, citoyen.
-- Embusqués sur la route?
-- Non; ils sont arrivés à cheval, armés jusqu'aux dents et masqués.
-- C'est leur habitude, dit le jeune habitué de la table d'hôte; ils ont dit, n'est-ce pas: «Ne vous défendez point, il ne vous sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu'à l'argent du gouvernement.»
-- Mot pour mot, citoyen.
-- Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigné, deux sont descendus de cheval, ont jeté la bride de leurs chevaux à leurs compagnons et ont sommé le conducteur de leur remettre l'argent.
-- Citoyen, dit le gros homme émerveillé, vous racontez la chose comme si vous l'aviez vue.
-- Monsieur y était peut-être, dit un des voyageurs, moitié plaisantant, moitié doutant.
-- Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur; mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre soupçon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'être du nombre de ceux qui étaient attaqués, ou l'honneur d'être du nombre de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un cas que dans l'autre; mais, hier matin, à dix heures, juste au moment où l'on arrêtait la diligence à quatre lieues d'ici, je déjeunais tranquillement à cette même place, et justement, tenez, avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'être placés à ma droite et à ma gauche.
-- Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de prendre place à table, et que son compagnon désignait sous le nom de Roland, et combien étiez-vous d'hommes dans la diligence?
-- Attendez; je crois que nous étions... oui, c'est cela, nous étions sept hommes et trois femmes.
-- Sept hommes, non compris le conducteur? répéta Roland.
-- Bien entendu.
-- Et, à sept hommes, vous vous êtes laissés dévaliser par quatre bandits? Je vous en fais mon compliment, messieurs.
-- Nous savions à qui nous avions affaire, répondit le marchand de vin, et nous n'avions garde de nous défendre.
-- Comment! répliqua le jeune homme, à qui vous aviez affaire? mais vous aviez affaire, ce me semble, à des voleurs, à des bandits!
-- Point du tout: ils s'étaient nommés.
-- Ils s'étaient nommés?
-- Ils avaient dit: «Messieurs, il est inutile de vous défendre; mesdames, n'ayez pas peur; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des _compagnons de Jéhu_.»
-- Oui, dit le jeune homme de la table d'hôte, ils préviennent pour qu'il n'y ait pas de méprise, c'est leur habitude.
-- Ah çà! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jéhu qui a des compagnons si polis? Est-ce leur capitaine?
-- Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un prêtre sécularisé et qui paraissait, lui aussi, non seulement un habitué de la table d'hôte, mais encore un initié aux mystères de l'honorable corporation dont on était en train de discuter les mérites, si vous étiez plus versé que vous ne paraissez l’être dans la lecture des Écritures saintes, vous sauriez qu'il y a quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jéhu est mort, et que, par conséquent, il ne peut arrêter, à l'heure qu'il est, les diligences sur les grandes routes.
-- Monsieur l'abbé, répondit Roland qui avait reconnu l'homme d'Église, comme, malgré le ton aigrelet avec lequel vous parlez, vous paraissez fort instruit, permettez à un pauvre ignorant de vous demander quelques détails sur ce Jéhu mort il y a eu deux mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des compagnons qui portent son nom.
-- Jéhu! répondit l'homme d'Église du même ton vinaigré, était un roi d'Israël, sacré par Élisée, sous la condition de punir les crimes de la maison d'Achab et de Jézabel, et de mettre à mort tous les prêtres de Baal.
-- Monsieur l’abbé, répliqua en riant le jeune homme, je vous remercie de l'explication: je ne doute point qu'elle ne soit exacte et surtout très savante; seulement, je vous avoue qu'elle ne m'apprend pas grand-chose.
-- Comment, citoyen, dit l'habitué de la table d'hôte, vous ne comprenez pas que Jéhu, c'est Sa Majesté Louis XVIII, sacré sous la condition de punir les crimes de la Révolution et de mettre à mort les prêtres de Baal, c'est-à-dire tous ceux qui ont pris une part quelconque à cet abominable état de choses que, depuis sept ans, on appelle la République?
-- Oui-da! fit le jeune homme; si fait, je comprends. Mais, parmi ceux que les compagnons de Jéhu sont chargés de combattre, comptez-vous les braves soldats qui ont repoussé l'étranger des frontières de France, et les illustres généraux qui ont commandé les armées du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie?
-- Mais sans doute, ceux-là les premiers et avant tout.
Les yeux du jeune homme lancèrent un éclair; sa narine se dilata, ses lèvres se serrèrent: il se souleva sur sa chaise; mais son compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que, d'un seul regard, il lui imposait silence.
Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance, prenant la parole pour la première fois:
-- Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hôte, excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui dirait de l'Amérique ou de l'Inde, qui ont quitté la France depuis deux ans, qui ignorent complètement ce qui s'y passe, et qui sont désireux de s'instruire.
-- Mais, comment donc, répondit celui auquel ces paroles étaient adressées, c'est trop juste, citoyen; interrogez et l'on vous répondra.
-- Eh bien, continua le jeune homme brun à l'oeil d'aigle, aux cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je sais ce que c’est Jéhu et dans quel but sa compagnie est instituée, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de l’argent qu’ils prennent.
-- Oh! mon Dieu, c’est bien simple, citoyen; vous savez qu’il est fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne?
-- Non, je ne le savais pas, répondit le jeune homme brun d'un ton qu'il essayait inutilement de rendre naïf; j'arrive, comme je vous l'ai dit, du bout du monde.
-- Comment! vous ne saviez pas cela? eh bien, dans six mois ce sera un fait accompli.
-- Vraiment!
-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen.
Les deux jeunes gens à la tournure militaire échangèrent entre eux un regard et un sourire, quoique le jeune blond parût sous le poids d'une vive impatience.
Leur interlocuteur continua:
-- Lyon est le quartier général de la conspiration, si toutefois on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand jour; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux.
-- Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse qui n'était point exempte de raillerie, disons gouvernement provisoire.
-- Ce gouvernement provisoire a son état-major et ses armées.
-- Bah! son état-major, peut-être... mais ses armées...
-- Ses armées, je le répète.
-- Où sont-elles?
-- Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne, sous les ordres de M. de Chardon; une autre dans les montagnes du Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet; enfin, une troisième qui fonctionne, et même assez agréablement à cette heure, dans la Vendée, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de Cadoudal.
-- En vérité, citoyen, vous me rendez un véritable service en m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons complètements résignés à l’exil; je croyais la police faite de manière qu’il n’existât ni comité provisoire royaliste dans les grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je croyais la Vendée complètement pacifiée par le général Hoche.
Le jeune homme auquel s’adressait cette réponse éclata de rire.
-- Mais d’où venez-vous? s’écria-t-il, d’où venez-vous?
-- Je vous l’ai dit, citoyen, du bout du monde.
-- On le voit.
Puis continuant:
-- Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas riches; les émigrés dont on a vendu les biens, sont ruinés; il est impossible d’organiser deux armées et d’en entretenir une troisième sans argent. On était embarrassé; il n’y avait que la République qui pût solder ses ennemis: or, il n’était pas probable qu’elle s’y décidât de gré à gré; alors, sans essayer avec elle cette négociation scabreuse, on jugea qu’il était plus court de lui prendre son argent que de le lui demander.
-- Ah! je comprends enfin.
-- C'est bien heureux.
-- Les _compagnons de Jéhu _sont les intermédiaires entre la République et la contre-révolution, les percepteurs des généraux royalistes.
-- Oui; ce n'est plus un vol, c'est une opération militaire, un fait d'armes comme un autre.
-- Justement, citoyen, vous y êtes, et vous voilà sur ce point, maintenant, aussi savant que nous.
-- Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si MM. les compagnons de Jéhu -- remarquez que je n'en dis aucun mal -- si MM. Les compagnons de Jéhu n’en veulent qu’à l’argent du gouvernement...
-- À l'argent du gouvernement, pas à d'autre; il est sans exemple qu'ils aient dévalisé un particulier.
-- Sans exemple?
-- Sans exemple.
-- Comment se fait-il alors que, hier, avec l’argent du gouvernement, ils aient emporté un group de deux cents louis qui m’appartenait?
-- Mon cher Monsieur, répondit le jeune homme de la table d’hôte, je vous ai déjà dit qu’il y avait là quelque erreur, et qu’aussi vrai que je m’appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera rendu un jour ou l’autre.
Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tête en homme qui, malgré l’assurance qu’on lui donne, conserve encore quelques doutes.
Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble, qui venait de révéler sa condition sociale en disant son nom, avait éveillé la délicatesse de ceux pour lesquels il se portait garant, un cheval s'arrêta à la porte, on entendit des pas dans le corridor, la porte de la salle à manger s'ouvrit, et un homme masqué et armé jusqu'aux dents parut sur le seuil.
-- Messieurs, dit-il au milieu du profond silence causé par son apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nommé Jean Picot, qui se trouvait hier dans la diligence qui a été arrêtée entre Lambesc et Pont-Royal?
-- Oui, dit le marchand de vin tout étonné.
-- C'est vous? demanda l'homme masqué.
-- C'est moi.
-- Ne vous a-t-il rien été pris?
-- Si fait, il m'a été pris un group de deux cents louis que j'avais confié au conducteur.
-- Et je dois même dire, ajouta le jeune noble, qu'à l'instant même monsieur en parlait et le regardait comme perdu.
-- Monsieur avait tort, dit l'inconnu masqué, nous faisons la guerre au gouvernement et non aux particuliers; nous sommes des partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis, monsieur, et si pareille erreur arrivait à l'avenir, réclamez et recommandez-vous du nom de Morgan.
À ces mots, l'homme masqué déposa un sac d'or à la droite du marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table d'hôte et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres dans la stupéfaction d’une pareille hardiesse.
II -- UN PROVERBE ITALIEN
Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer eussent été les sentiments dominants, ils ne se manifestaient point chez tous les assistants à un degré semblable. Les nuances se graduèrent selon le sexe, selon l'âge, selon le caractère, nous dirons presque selon la position sociale des auditeurs.
Le marchand de vin, Jean Picot, principal intéressé dans l'événement qui venait de s'accomplir, reconnaissant dès la première vue, à son costume, à ses armes et à son masque, un des hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, à son apparition, été frappé de stupeur: puis, peu à peu, reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mystérieux bandit, il avait passé de la stupeur à la joie en traversant toutes les nuances intermédiaires qui séparent ces deux sentiments. Son sac d'or était près de lui et l'on eût dit qu'il n'osait y toucher: peut-être craignait-il, au moment où il y porterait la main, de le voir s'évanouir comme l'or que l'on croit trouver en rêve et qui disparaît même avant que l'on rouvre les yeux, pendant cette période de lucidité progressive qui sépare le sommeil profond du réveil complet.
Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifesté, ainsi que les autres voyageurs faisant partie du même convoi, la plus franche et la plus complète terreur. Placé à la gauche de Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de vin, il avait, dans l'espérance illusoire de maintenir une distance honnête entre lui et le compagnon de Jéhu, reculé sa chaise sur celle de sa femme, qui, cédant au mouvement, de pression, avait essayé de reculer la sienne à son tour. Mais, comme la chaise qui venait ensuite était celle du citoyen Alfred de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes sur lesquels il venait de manifester une si haute et si avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait trouvé un obstacle dans l'immobilité de celle du jeune noble; de sorte que, de même qu'il arriva à Marengo, huit ou neuf mois plus tard, lorsque le général en chef jugea qu'il était temps de reprendre l'offensive, le mouvement rétrograde s'était arrêté.
Quant à celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous parlons -- son aspect, comme celui de l'abbé qui avait donné l'explication biblique touchant le roi d'Israël Jéhu et la mission qu'il avait reçue d'Élisée, son aspect, disons-nous, avait été celui d'un homme qui non seulement n'éprouve aucune crainte, mais qui s'attend même à l'événement qui arrive, si inattendu que soit cet événement. Il avait, le sourire sur les lèvres, suivi du regard l'homme masqué, et, si tous les convives n'eussent été si préoccupés des deux acteurs principaux de la scène qui s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque imperceptible échangé des yeux entre le bandit et le jeune noble, signe qui, à l’instant même, s'était reproduit entre le jeune noble et l'abbé.
De leur côté, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la salle de la table d'hôte et qui, comme nous l'avons dit, étaient assez isolés à l'extrémité de la table, avaient conservé l'attitude propre à leurs différents caractères. Le plus jeune des deux avait instinctivement porté la main à son côté, comme pour y chercher une arme absente, et s'était levé, comme mû par un ressort, pour s'élancer à la gorge de l’homme masqué, ce qui n'eût certes pas manqué d'arriver s'il eût été seul; mais le plus âgé, celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit de lui donner des ordres, s'était, comme il l'avait déjà fait une première fois, contenté de le retenir vivement par son habit en lui disant d'un ton impératif, presque dur même:
-- Assis, Roland!
Et le jeune homme s'était assis.
Mais celui de tous les convives qui était demeuré, en apparence du moins, le plus impassible pendant toute la scène qui venait de s'accomplir, était un homme de trente-trois à trente-quatre ans, blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de grands yeux bleus, un teint clair, des lèvres intelligentes et fines, une taille élevée, et un accent étranger qui indiquait un homme né au sein de cette île dont le gouvernement nous faisait, à cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par les rares paroles qui lui étaient échappées, il parlait, malgré l'accent que nous avons signalé, la langue française avec une rare pureté. Au premier mot qu'il avait prononcé et dans lequel il avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus âgé des deux voyageurs avait tressailli, et, se retournant du côté de son compagnon, habitué à lire la pensée dans son regard, il avait semblé lui demander comment un Anglais se trouvait en France au moment où la guerre acharnée que se faisaient les deux nations exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Français de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible à Roland, car celui-ci avait répondu d'un mouvement des yeux et d'un geste des épaules qui signifiaient: «Cela me paraît tout aussi extraordinaire qu'à vous; mais, si vous ne trouvez pas l'explication d'un pareil problème, vous, le mathématicien par excellence, ne me la demandez pas à moi.»
Ce qui était resté de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, à l'accent anglo-saxon, était le voyageur dont la calèche confortable attendait tout attelée à la porte de l'hôtel, et que ce voyageur était de Londres ou, tout au moins, de quelqu'un des comtés ou duchés de la Grande- Bretagne.
Quant aux paroles qu'il avait prononcées, nous avons dit qu'elles étaient rares, si rares qu'en réalité c'étaient plutôt des exclamations que des paroles; seulement, à chaque explication qui avait été demandée sur l'état de la France, l'Anglais avait ostensiblement tiré un calepin de sa poche, et, en priant soit le marchand de vin, soit l'abbé, soit le jeune noble, de répéter l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance pareille à la courtoisie qui présidait à la demande -- il avait pris en note ce qui avait été dit de plus important, de plus extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la diligence, l'état de la Vendée et les compagnons de Jéhu, remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur familière à nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans la poche de côté de sa redingote son calepin enrichi d'une note nouvelle.
Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un dénouement inattendu, il s'était écrié de satisfaction à l'aspect de l'homme masqué, avait écouté de toutes ses oreilles, avait regardé de tous ses yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fût refermée derrière lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa poche
-- Oh! monsieur, avait-il dit à son voisin, qui n'était autre que l'abbé, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me répéter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici?
Il s'était mis à écrire aussitôt, et, la mémoire de l'abbé s'associant à la sienne, il avait eu la satisfaction de transcrire, dans toute son intégrité, la phrase du compagnon de Jéhu au citoyen Jean Picot.
Puis, cette phrase transcrite, il s'était écrié avec un accent qui ajoutait un étrange cachet d'originalité à ses paroles
-- Oh! ce n'est qu'en France, en vérité, qu'il arrive de pareilles choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis enchanté, messieurs, de voyager en France et de connaître les Français.
Et la dernière phrase avait été dite avec tant de courtoisie qu'il ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche sérieuse, qu'à remercier celui qui l'avait prononcée, fût-il le descendant des vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.
Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui répondit à cette politesse avec le ton d'insouciante causticité qui paraissait lui être naturel.
-- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis milord, car je présume que vous êtes Anglais.
-- Oui, monsieur, répondit le gentleman, j'ai cet honneur.
-- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je suis enchanté de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu. Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins, Roger Ducos, Sieyès et Barras, pour assister à une pareille drôlerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu d'une ville de trente mille âmes, en plein jour, un voleur de grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et un sabre à la ceinture, rapporter à un honnête négociant qui se désespérait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passé à une table d'hôte où étaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et que ce bandit modèle s'est retiré sans que pas une des vingt ou vingt-cinq personnes présentes lui ait sauté à la gorge; j'offre de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura l'audace de raconter l'anecdote.
Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, éclata de rire, mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le regarda avec étonnement, tandis que, de son côté, son compagnon avait les yeux figés sur lui avec une inquiétude presque paternelle.
-- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les autres, paraissait impressionné de cette étrange modulation, plus triste, ou plutôt plus douloureuse que gaie, et dont, avant de répondre, il avait laissé éteindre jusqu'au dernier frémissement; monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin.
-- Bah? franchement, qu'est-ce donc?
-- C'est, selon toute probabilité, un jeune homme d'aussi bonne famille que vous et moi.
-- Le comte de Horn, que le régent fit rouer en place de Grève, était aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est que toute la noblesse de Paris envoya des voitures à son exécution.
-- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassiné un juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'était point en mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de Jéhu ait touché à un cheveu de la tête d'un enfant.
-- Eh bien! soit; admettons que l’institution soit fondée au point de vue philanthropique, pour rétablir la balance entre les fortunes, redresser les caprices du hasard, réformer les abus de la société; pour être un voleur à la façon de Karl Moor, votre ami Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnête citoyen?
-- Oui, dit l'Anglais.
-- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur.
Le citoyen Alfred de Barjols devint très pâle.
-- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, répondit le jeune aristocrate, et, s'il l'était, je me ferais honneur de son amitié.
-- Sans doute, répondit Roland en éclatant de rire; comme dit M. de Voltaire: «_L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux._»
-- Roland, Roland! lui dit à voix basse son compagnon.
-- Oh! général, répondit celui-ci laissant, à dessein peut-être, échapper le titre qui était dû à son compagnon, laissez-moi, par grâce, continuer avec monsieur une discussion qui m'intéresse au plus haut degré.
Celui-ci haussa les épaules.
-- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une étrange persistance, j'ai besoin d'être édifié: il y a deux ans que j'ai quitté la France, et, depuis mon départ, tant de choses ont changé, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir changé aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle aujourd'hui en France, arrêter les diligences et prendre l'argent qu'elles renferment?
-- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme décidé à soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la guerre; et voilà votre compagnon, que vous avez appelé général tout à l'heure, qui, en sa qualité de militaire, vous dira qu'à part le plaisir de tuer et d'être tué, les généraux de tout temps n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan.
-- Comment! s'écria le jeune homme, dont les yeux lancèrent un éclair, vous osez comparer?...
-- Laissez monsieur développer sa théorie, Roland, dit le voyageur brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon, qui semblaient s'être dilatés pour jeter leurs flammes, se voilèrent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce qui se passait dans son coeur.
-- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccadé, vous voyez bien qu'à votre tour vous commencez à prendre intérêt à la discussion.
Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris à partie:
-- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le général le permet.