Les compagnons de Jéhu

Chapter 29

Chapter 293,779 wordsPublic domain

Il était onze heures du matin: c'était l'heure du déjeuner de sir John; Roland avait toute chance de le rencontrer à cette heure. Il remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher à l'hôtel Mirabeau.

Il trouva sir John, en effet, devant une table servie à l'anglaise, chose rare à cette époque, et buvant de grandes tasses de thé, et mangeant des côtelettes saignantes.

En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et courut au-devant de lui.

Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle où les qualités du coeur semblaient prendre à tâche de se cacher sous les excentricités nationales, un sentiment de profonde affection.

Sir John était pâle et amaigri; mais, du reste, il se portait à merveille.

Sa blessure était complètement cicatrisée, et, à part une oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientôt devait disparaître tout à fait, il était tout prêt à recouvrer sa première santé. Lui, de son côté, fit à Roland des tendresses que l'on eût été bien loin d'attendre de cette nature concentrée, et prétendit que la joie qu'il éprouvait de le revoir allait lui rendre ce complément de santé qui lui manquait.

Et d'abord, il offrit à Roland de partager son repas, en s'engageant à le faire servir à la française.

Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces rudes guerres de la Révolution où le pain manquait souvent, Roland était peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de toutes les cuisines, dans la prévoyance des jours où il n'aurait pas de cuisine du tout.

L'attention de sir John de le faire servir à la française fut donc une attention à peu près perdue.

Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la préoccupation de sir John.

Il était évident que son ami avait sur les lèvres un secret qui hésitait à en sortir.

Roland pensa qu'il fallait l'y aider.

Aussi, le déjeuner arrivé à sa dernière période, Roland, avec cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'à la brutalité, appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux mains:

-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc à dire à votre ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire?

Sir John tressaillit, et, de pâle qu'il était, devint pourpre. -- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses à me demander, sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser. Parlez donc, je vous écoute.

Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son attention sur ce qu'allait lui dire sir John.

Mais, en effet, c'était, au point de vue de lord Tanlay, quelque chose sans doute de bien difficile à dire, car, au bout d'une dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland rouvrit les yeux.

Sir John était redevenu pâle; seulement, il était redevenu plus pâle qu'il n'était avant de devenir rouge.

Roland lui tendit la main.

-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre à moi de la façon dont vous avez été traité au château des Noires- Fontaines.

-- Justement, mon ami; attendu que de mon séjour dans ce château datera le bonheur ou le malheur de ma vie.

Roland regarda fixement sir John.

-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?...

Et il s'arrêta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la société, il allait commettre une faute d'inconvenance.

-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland.

-- Vous le voulez?

-- Je vous en supplie.

-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie?

-- Mon ami, mon ami, achevez.

-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que Votre Seigneurie fit à ma soeur l'honneur d'être amoureuse d'elle?

Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on l'en eût cru, lui, l'homme flegmatique, complètement incapable, il se précipita dans les bras de Roland.

-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'écria-t-il, et je l'aime de toute mon âme!

-- Vous êtes complètement libre, Milord?

-- Complètement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres sterling par an.

-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a à vous apporter qu'une cinquantaine de mille francs.

-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait parfois dans les grandes émotions, s'il faut se défaire de la fortune, on s'en défera.

-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous êtes riche, c'est un malheur; mais qu'y faire?... Non, là n'est point la question. Vous aimez ma soeur?

-- Oh! j'adore elle.

-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami, aime-t-elle vous, ma soeur?

--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas demandé; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser à vous, et, si la chose vous agréait, vous prier de plaider ma cause près de votre mère; puis, votre aveu à tous deux obtenu, alors je me déclarais, ou plutôt, mon cher Roland, vous me déclariez, car, moi, je n'oserais jamais.

-- Alors, c'est moi qui reçois votre première confidence?

-- Vous êtes mon meilleur ami, c'est trop juste.

-- Eh bien! mon cher, vis-à-vis de moi, votre procès est gagné naturellement.

-- Restent votre mère et votre soeur.

-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mère laissera Amélie entièrement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez.

-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pesé dans sa tête les chances contraires et favorables à un projet, qui croit les avoir toutes passées en revue, et auquel on présente un nouvel obstacle qu'il n'attendait pas. -- Le premier consul, fit Roland.

-- _God...!_ laissa échapper l'Anglais avalant la moitié du juron national.

-- Il m'a justement, avant mon départ pour la Vendée, continua Roland, parlé du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous regardait plus, ma mère ni moi, mais bien lui-même.

-- Alors, dit sir John, je suis perdu.

-- Pourquoi cela?

-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais.

-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul.

-- Mais qui parlera de mon désir au premier consul?

-- Moi.

-- Et vous parlerez de ce désir comme d'une chose qui vous est agréable, à vous?

-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations, dit Roland en se levant.

-- Oh! merci, s'écria sir John en saisissant la main du jeune homme.

Puis, avec regret:

-- Et vous me quittez? -- Cher ami, j'ai un congé de quelques heures: j'en ai donné une à ma mère, deux à vous, j'en dois une à votre ami Édouard... Je vais l'embrasser et recommander à ses maîtres de le laisser se cogner tout à son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg.

-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai commandé une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin, quand il sera attaqué par des brigands, de se servir des pistolets du conducteur.

Roland regarda sir John.

-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il.

-- Comment! vous ne savez pas?

-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas?

-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre Amélie!

-- Quelle chose?

-- L'attaque de la diligence.

-- Mais quelle diligence?

-- Celle où était votre mère.

-- La diligence où était ma mère?

-- Oui. -- La diligence où était ma mère a été arrêtée?

-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit?

-- Pas un mot de cela, du moins.

-- Eh bien, mon cher Édouard a été un héros; comme personne ne se défendait, lui s'est défendu. Il a pris les pistolets du conducteur et a fait feu.

-- Brave enfant! s'écria Roland.

-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu la précaution d'enlever les balles; Édouard a été caressé par MM. les Compagnons de Jéhu, comme étant le brave des braves, mais il n'a tué ni blessé personne.

-- Et vous êtes sûr de ce que vous me dites là?

-- Je vous répète que votre soeur a pensé en mourir d'effroi.

-- C'est bien, dit Roland.

-- Quoi, c'est bien? fit sir John.

-- Oui... raison de plus pour que je voie Édouard.

-- Qu'avez-vous encore?

-- Un projet.

-- Vous m'en ferez part. -- Ma foi, non; mes projets, à moi, ne tournent pas assez bien pour vous.

-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une revanche à prendre?

-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous êtes amoureux, mon cher lord, vivez dans votre amour.

-- Vous me promettez toujours votre appui?

-- C'est convenu; j'ai le plus grand désir de vous appeler mon frère.

-- Êtes-vous las de m'appeler votre ami?

-- Ma foi, oui: c'est trop peu.

-- Merci.

Et tous deux se serrèrent la main et se séparèrent.

Un quart d'heure après, Roland était au Prytanée français, situé où est situé aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand, c'est-à-dire vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne.

Au premier mot que lui dit le directeur de l'établissement, Roland vit que son jeune frère avait été recommandé tout particulièrement.

On fit venir l'enfant.

Édouard se jeta dans les bras de son grand frère avec cet élan d'adoration qu'il avait pour lui.

Roland, après les premiers embrassements, mit la conversation sur l'arrestation de la diligence.

Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait été sobre de détails, il n'en fut pas de même d'Édouard.

Cette arrestation de diligence, c'était son Iliade à lui.

Il raconta la chose à Roland dans ses moindres détails, la connivence de Jérôme avec les bandits, les pistolets chargés, mais à poudre seulement, l'évanouissement de sa mère, les secours prodigués pendant cet évanouissement par ceux-là mêmes qui l'avaient causé, son nom de baptême connu des agresseurs, enfin le masque un instant tombé du visage de celui qui portait secours à madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait dû voir le visage de celui qui la secourait.

Roland s'arrêta surtout à ce dernier détail.

Puis vint, racontée par l'enfant, la relation de l'audience du premier consul, comment celui-ci l'avait embrassé, caressé, choyé, et enfin recommandé au directeur du Prytanée français.

Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et, comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques au Luxembourg, il était au Luxembourg cinq minutes après.

XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE

Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait une heure et un quart de l'après-midi.

Le premier consul travaillait avec Bourrienne.

Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures historiques peuvent se passer.

Ce n'est point notre avis.

Du jour où nous avons mis la main à la plume -- et il y aura de cela bientôt trente ans -- soit que notre pensée se concentrât dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu un double but: instruire et amuser.

Et nous disons instruire d'abord; car l’amusement, chez nous, n'a été qu'un masque à l'instruction.

Avons-nous réussi? Nous le croyons.

Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la _Comtesse de Salisbury_ et le _Comte de Monte-Cristo_, cinq siècles et demi se trouvent enfermés.

Eh bien, nous avons la prétention d’avoir, sur ces cinq siècles et demi, appris à la France autant d’histoire qu’aucun historien.

Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement, nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.

Nous admirons le marquis de Posa dans le _Don Carlos _de Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à la cour de Philippe II.

Ainsi, de même que nous avons été -- littérairement parlant -- monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.

Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le bien comme dans le mal.

Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point jugés par un homme, mais par un peuple.

C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le jugement de Dieu.»

Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui, impartialement, résument les débats et laissent les jurés prononcer le jugement.

Le livre, c'est le résumé. Les lecteurs, c'est le jury.

C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous les temps, ayant à la peindre à l’époque de sa transition, c'est- à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des faits.

Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui disent, c'était Voltaire qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.»

C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux, deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.

Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros.

Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie l'emporte momentanément sur le coeur.

Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité?

Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie.

Historiens, jugez le génie.

Peuple, juge le coeur.

Qui a jugé Charlemagne? Les historiens.

Qui a jugé Henri IV? Le peuple.

Lequel à votre avis est le mieux jugé?

Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie.

Revenons à Bonaparte.

Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.

Quelle était la division du temps pour le premier consul au Luxembourg?

Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part, d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge, Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier; puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant:

-- Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!... Bourrienne, allons travailler. Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées, Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.

Là, aucune méthode de travail n’était adoptée; c'était une affaire d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au conseil.

Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi, depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans son cabinet.

Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.

Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout, disant:

-- Écrivez, Bourrienne.

Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné -- disons mieux - - qui ont parfois épouvanté le monde.

À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires extérieures, M. de Talleyrand.

À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le signal de la retraite, en disant brusquement:

-- Allons nous coucher.

Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait, troublée seulement par les incidents imprévus.

Après les détails sur les habitudes particulières au génie puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il nous semble que doit venir le portrait.

Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800, indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le marbre ne peuvent fixer.

La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David, les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes époques où se sont révélées les grandes vues providentielles auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi, plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.

C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent, son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste; mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu, c'est-à-dire la preuve de sa divinité.

Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace.

Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient son âme.

Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée.

Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire l’action pénétrante et magnétique de ce regard.

Les coeurs troubles ont les yeux voilés.

Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.

Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet, étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.

Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite, comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule, et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif: c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le premier consul ou l’empereur mûrissait de vastes projets. C'était après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus importantes; en campagne, à l’armée, à cheval, il était infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire, où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans s'en apercevoir.

Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et s'appuyait dessus.

Tout mince, tout maigre qu'il était à l’époque où nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette singulière confidence. -- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh bien, on ne m'ôterait pas de l’idée qu'à quarante ans je serai gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne peut manquer d’arriver.

On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de Sainte-Hélène.

Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne contribua point médiocrement à développer son obésité; cette passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour lire.

Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte.

On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze ans près de lui et ne l’a jamais vu atteint de ce mal.