Chapter 24
Seulement, il répéta à demi-voix:
-- C'est égal, si les compagnons de Jéhu nous arrêtent, je sais bien ce que je ferai, moi.
La diligence avait repris sa marche pesante et roulait vers Paris. Il faisait une de ces belles journées d’hiver qui font comprendre, à ceux qui croient la nature morte, que la nature ne meurt pas, mais dort seulement. L'homme qui vit soixante et dix ou quatre- vingts ans, dans ses longues années a des nuits de dix à douze heures, et se plaint que la longueur de ses nuits abrège encore la brièveté de ses jours; la nature, qui a une existence infinie, les arbres, qui ont une vie millénaire, ont des sommeils de cinq mois, qui sont des hivers pour nous et qui ne sont que des nuits pour eux. Les poètes chantent, dans leurs vers envieux, l’immortalité de la nature, qui meurt chaque automne et ressuscite chaque printemps; les poètes se trompent: la nature ne meurt pas chaque automne, elle s'endort; la nature ne ressuscite pas chaque printemps, elle se réveille. Le jour où notre globe mourra réellement, il sera bien mort, et alors il roulera dans l'espace ou tombera dans les abymes du chaos, inerte, muet, solitaire, sans arbres, sans fleurs, sans verdure, sans poètes.
Or, par cette belle journée du 23 février 1800, la nature endormie semblait rêver du printemps; un soleil brillant, presque joyeux, faisait étinceler, sur l'herbe du double fossé qui accompagnait la route dans toute sa longueur, ces trompeuses perles de givre qui fondent aux doigts des enfants et qui réjouissent l’oeil du laboureur lorsqu'elles tremblent à la pointe de ses blés, sortant bravement de terre. On avait ouvert les vitres de la diligence, pour donner passage à ce précoce sourire de Dieu, et l'on disait au rayon, depuis si longtemps absent: Sois le bienvenu, voyageur que nous avions cru perdu dans les profonds nuages de l'ouest ou dans les vagues tumultueuses de l'Océan.
Tout à coup, et après avoir roulé une heure à peu près depuis Châtillon, en arrivant à un coude de la rivière, la voiture s'arrêta sans obstacle apparent; seulement, quatre cavaliers s'avançaient tranquillement au pas de leurs chevaux, et l'un d'eux, qui marchait à deux ou à trois pas en avant des autres, avait fait de la main, au postillon, signe de s’arrêter.
Le postillon avait obéi. -- Oh! maman, dit le petit Édouard qui, debout malgré les recommandations de madame de Montrevel, regardait par l'ouverture de la vitre baissée; oh! maman, les beaux chevaux! Mais pourquoi donc ces cavaliers ont-ils un masque! Nous ne sommes point en carnaval.
Madame de Montrevel rêvait; une femme rêve toujours un peu: jeune, à l'avenir; vieille, au passé.
Elle sortit de sa rêverie, avança à son tour la tête hors de la diligence, et poussa un cri.
Édouard se retourna vivement.
-- Qu'as-tu donc, mère! lui demanda-t-il.
Madame de Montrevel, pâlissant, le prit dans ses bras sans lui répondre.
On entendait des cris de terreur dans l’intérieur de la diligence.
-- Mais qu'y a-t-il donc? demandait le petit Édouard en se débattant dans la chaîne passée à son cou par le bras de sa mère.
-- Il y a, mon petit ami, dit d'une voix pleine de douceur un des hommes masqués en passant sa tête dans le coupé, que nous avons un compte à régler avec le conducteur, un compte qui ne regarde en rien MM. les voyageurs; dites donc à madame votre mère de vouloir bien agréer l’hommage de nos respects, et de ne pas faire plus d'attention à nous que si nous n'étions pas là.
Puis, passant à l’intérieur:
-- Messieurs, votre serviteur, dit-il, ne craignez rien pour votre bourse ou pour vos bijoux, et rassurez la nourrice; nous ne sommes pas venus pour faire tourner son lait.
Puis au conducteur:
-- Allons! père Jérôme, nous avons une centaine de mille francs sur l’impériale et dans les coffres, n'est-ce pas?
-- Messieurs, je vous assure...
-- L'argent est au gouvernement, il appartient au trésor des ours de Berne; soixante et dix mille francs sont en or, le reste en argent; l'argent est sur la voiture, l’or dans le coffre du coupé; est-ce cela, et sommes-nous bien renseignés?
À ces mots _dans le coffre du coupé_, madame de Montrevel poussa un second cri de terreur; elle allait se trouver en contact immédiat avec ces hommes qui, malgré leur politesse, lui inspiraient une profonde terreur.
-- Mais qu'as-tu donc, mère? qu'as-tu donc? demandait l’enfant avec impatience.
-- Tais-toi, Édouard, tais-toi.
-- Pourquoi me taire?
-- Ne comprends-tu pas?
-- Non.
-- La diligence est arrêtée. -- Pourquoi? mais dis donc pourquoi?... Ah! mère, je comprends.
-- Non, non, dit madame de Montrevel, tu ne comprends pas.
-- Ces messieurs, ce sont des voleurs.
-- Garde-toi bien de dire cela.
-- Comment! ce ne sont pas des voleurs? les voilà qui prennent l'argent du conducteur.
En effet, l'un d'eux chargeait, sur la croupe de son cheval, les sacs d'argent que le conducteur lui jetait de dessus l’impériale.
-- Non, dit madame de Montrevel, non, ce ne sont pas des voleurs.
Puis, baissant la voix:
-- Ce sont des _compagnons de Jéhu._
-- Ah! dit l’enfant, ce sont donc ceux-là qui ont assassiné mon ami sir John?
Et l’enfant devint très pâle à son tour, et sa respiration commença de siffler entre ses dents serrées.
En ce moment, un des hommes masqués ouvrit la portière du coupé, et, avec la plus exquise politesse:
-- Madame la comtesse, dit-il, à notre grand regret, nous sommes forcés de vous déranger; mais nous avons, ou plutôt le conducteur a affaire dans le coffre de son coupé; soyez donc assez bonne pour mettre un instant pied à terre; Jérôme fera la chose aussi vite que possible.
Puis, avec un accent de gaieté qui n'était jamais complètement absent de cette voix rieuse:
-- N'est-ce pas, Jérôme? dit-il.
Jérôme répondit du haut de sa diligence, confirmant les paroles de son interlocuteur.
Par un mouvement instinctif, et pour se mettre entre le danger et son fils, s'il y avait danger, madame de Montrevel, tout en obéissant à l’invitation, avait fait passer Édouard derrière elle.
Cet instant avait suffi à l’enfant pour s'emparer des pistolets du conducteur.
Le jeune homme à la voix rieuse aida, avec les plus grands égards, madame de Montrevel à descendre, fit signe à un de ses compagnons de lui offrir le bras, et se retourna vers la voiture.
Mais, en ce moment, une double détonation se fit entendre; Édouard venait de faire feu de ses deux mains sur le compagnon de Jéhu, qui disparut dans un nuage de fumée.
Madame de Montrevel jeta un cri et s'évanouit.
Plusieurs cris, expressions de sentiments divers, répondirent au cri maternel.
Dans l’intérieur, ce fut un cri d'angoisse; on était bien convenu de n'opposer aucune résistance, et voilà que quelqu'un résistait.
Chez les trois autres jeunes gens, ce fut un cri de surprise; c'était la première fois qu'arrivait pareille chose.
Ils se précipitèrent vers leur camarade, qu'ils croyaient pulvérisé.
Ils le trouvèrent debout, sain et sauf, et riant aux éclats, tandis que le conducteur, les mains jointes, s'écriait:
-- Monsieur, je vous jure qu'il n'y avait pas de balles; monsieur, je vous proteste qu'ils étaient chargés à poudre seulement.
-- Pardieu! fit le jeune homme, je le vois bien qu'ils étaient chargés à poudre seulement: mais la bonne intention y était... n'est-ce pas, mon petit Édouard?
Puis, se retournant vers ses compagnons:
-- Avouez, messieurs, dit-il, que voilà un charmant enfant, qui est bien le fils de son père, et le frère de son frère; bravo, Édouard, tu seras un homme un jour!
Et, prenant l'enfant dans ses deux bras, il le baisa malgré lui sur les deux joues.
Édouard se débattait comme un démon, trouvant sans doute qu'il était humiliant d'être embrassé par un homme sur lequel il venait de tirer deux coups de pistolet.
Pendant ce temps, un des trois autres compagnons avait emporté la mère d'Édouard à quelques pas de la diligence, et l’avait couchée sur un manteau au bord d'un fossé.
Celui qui venait d'embrasser Édouard avec tant d'affection et de persistance la chercha un instant des yeux, et l’apercevant:
-- Avec tout cela, dit-il, madame de Montrevel ne revient pas à elle; nous ne pouvons abandonner une femme dans cet état, messieurs; conducteur, chargez-vous de M. Édouard.
Il remit l'enfant entre ses bras, et s'adressant à l'un de ses compagnons:
-- Voyons, toi, l’homme aux précautions, dit-il, est-ce que tu n'as pas sur toi quelque flacon de sels ou quelque bouteille d'eau de mélisse?
-- Tiens, répondit celui auquel il s'adressait.
Et il tira de sa poche un flacon de vinaigre anglais.
-- Là! maintenant, dit le jeune homme, qui paraissait le chef de la bande, termine sans moi avec maître Jérôme; moi, je me charge de porter secours à madame de Montrevel.
Il était temps, en effet; l'évanouissement de madame de Montrevel prenait peu à peu le caractère d'une attaque de nerfs: des mouvements saccadés agitaient tout son corps, et des cris sourds s'échappaient de sa poitrine.
Le jeune homme s'inclina vers elle et lui fit respirer les sels.
Madame de Montrevel rouvrit des yeux effarés, et tout en appelant: «Édouard! Édouard!» d'un geste involontaire, elle fit tomber le masque de celui qui lui portait secours.
Le visage du jeune homme se trouva à découvert.
Le jeune homme, courtois et rieur -- nos lecteurs l’ont déjà reconnu --, c'était Morgan.
Madame de Montrevel demeura stupéfaite à l’aspect de ces beaux yeux bleus, de ce front élevé, de ces lèvres gracieuses, de ces dents blanches entrouvertes par un sourire.
Elle comprit qu'elle ne courait aucun danger aux mains d'un pareil homme et que rien de mal n'avait pu arriver à Édouard.
Et, traitant Morgan non pas comme le bandit qui est la cause de l’évanouissement, mais comme l'homme du monde qui porte secours à une femme évanouie:
-- Oh! monsieur, dit-elle, que vous êtes bon!
Et il y avait, dans ces paroles et dans l’intonation avec laquelle elles avaient été prononcées, tout un monde de remerciements, non seulement pour elle, mais pour son enfant.
Avec une coquetterie étrange et qui était tout entière dans son caractère chevaleresque, Morgan, au lieu de ramasser vivement son masque et de le ramener assez rapidement sur son visage pour que madame de Montrevel n'en gardât qu'un souvenir passager et confus, Morgan répondit par une salutation au compliment, laissa à sa physionomie tout le temps de produire son effet, et, passant le flacon de d'Assas aux mains de madame de Montrevel, renoua seulement alors les cordons de son masque.
Madame de Montrevel comprit cette délicatesse du jeune homme.
-- Oh! monsieur, dit-elle, soyez tranquille, en quelque lieu et dans quelque situation que je vous retrouve, vous m'êtes inconnu.
-- Alors, madame, dit Morgan, c'est à moi de vous remercier et de vous dire, à mon tour, que vous êtes bonne!
-- Allons, messieurs les voyageurs, en voiture! dit le conducteur avec son intonation habituelle et comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé.
-- Êtes-vous tout à fait remise, madame, et avez-vous besoin encore de quelques instants? demanda Morgan; la diligence attendrait.
-- Non, messieurs, c'est inutile; je vous en rends grâces et me sens parfaitement bien.
Morgan présenta son bras à madame de Montrevel, qui s'y appuya pour traverser tout le revers du chemin et pour remonter dans la diligence.
Le conducteur y avait déjà introduit le petit Édouard.
Lorsque madame de Montrevel eut repris sa place, Morgan, qui avait déjà fait la paix avec la mère, voulut la faire avec le fils.
-- Sans rancune, mon jeune héros, dit-il en lui tendant la main.
Mais l’enfant reculait.
_--_ Je ne donne pas la main à un voleur de grande route, dit-il.
Madame de Montrevel fit un mouvement d’effroi.
-- Vous avez un charmant enfant, madame, dit Morgan; seulement, il a des préjugés.
Et, saluant avec la plus grande courtoisie:
-- Bon voyage, madame! ajouta t-il en fermant, la portière.
-- En route! cria le conducteur.
La voiture s'ébranla.
-- Oh! pardon, monsieur, s'écria madame de Montrevel, votre flacon! votre flacon!
-- Gardez-le, madame, dit Morgan, quoique j'espère que vous soyez assez bien remise pour n'en avoir plus besoin.
Mais l’enfant, l’arrachant des mains de sa mère:
-- Maman ne reçoit pas de cadeau d'un voleur, dit-il.
Et il jeta le flacon par la portière.
-- Diable! murmura Morgan avec le premier soupir que ses compagnons lui eussent entendu pousser, je crois que je fais bien de ne pas demander ma pauvre Amélie en mariage.
Puis, à ses camarade:
-- Allons! messieurs, dit-il, est-ce fini?
-- Oui! répondirent ceux-ci d'une seule voix.
-- Alors, à cheval et en route! N’oublions pas que nous devons être ce soir à neuf heures à l'opéra.
Et, sautant en selle, il s'élança le premier par-dessus le fossé, gagna le bord de la rivière, et, sans hésiter, s'engagea dans le gué indiqué sur la carte de Cassini par le faux courrier.
Arrivé sur l’autre bord et tandis que les jeunes gens se ralliaient:
-- Dis donc, demanda d'Assas à Morgan, est-ce que ton masque n'est pas tombé?
-- Oui; mais madame de Montrevel seule a vu mon visage.
-- Hum! fit d’Assas, mieux vaudrait que personne ne l’eût vu.
Et tous quatre, mettant leurs chevaux au galop, disparurent à travers champs du côté de Chaource.
XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ
En arrivant le lendemain, vers onze heures du matin, à l'hôtel des Ambassadeurs, madame de Montrevel fut tout étonnée de trouver, au lieu de Roland, un étranger qui l’attendait.
Cet étranger s'approcha d'elle.
-- Vous êtes la veuve du général de Montrevel, madame? lui demanda-t-il
-- Oui, monsieur, répondit madame de Montrevel assez étonnée.
-- Et vous cherchez votre fils?
-- En effet, et je ne comprends pas, après la lettre qu’il m'a écrite...
-- L'homme propose et le premier consul dispose, répondit en riant l'étranger; le premier consul a disposé de votre fils pour quelques jours et m'a envoyé pour vous recevoir à sa place.
Madame de Montrevel s'inclina.
-- Et j'ai l'honneur de parler...? demanda-t-elle.
-- Au citoyen Fauvelet de Bourrienne, son premier secrétaire, répondit l'étranger.
-- Vous remercierez pour moi le premier consul, répliqua madame de Montrevel, et vous aurez la bonté de lui exprimer, je l'espère, le profond regret que j'éprouve de ne pouvoir le remercier moi-même.
-- Mais rien ne vous sera plus facile, madame.
-- Comment cela?
-- Le premier consul m'a ordonné de vous conduire au Luxembourg.
-- Moi?
-- Vous et monsieur votre fils.
-- Oh! je vais voir le général Bonaparte, je vais voir le général Bonaparte, s'écria l'enfant, quel bonheur!
Et il sauta de joie en battant des mains.
-- Eh bien, eh bien, Édouard! fit Madame de Montrevel.
Puis, se retournant vers Bourrienne:
-- Excusez-le, monsieur, dit-elle, c'est un sauvage des montagnes du Jura.
Bourrienne tendit la main à l'enfant.
-- Je suis un ami de votre frère, lui dit-il; voulez-vous m'embrasser?
-- Oh! bien volontiers, monsieur, répondit Édouard, vous n'êtes pas un voleur, vous.
-- Mais non, je l’espère, repartit en riant le secrétaire.
-- Encore une fois, excusez-le, monsieur, mais nous avons été arrêtés en route.
-- Comment, arrêtés?
-- Oui.
-- Par des voleurs?
--Pas précisément.
-- Monsieur, demanda Édouard, est-ce que les gens qui prennent l'argent des autres ne sont pas des voleurs?
-- En général, mon cher enfant, on les nomme ainsi.
-- Là! tu vois, maman.
--Voyons, Édouard, tais-toi, je t'en prie.
Bourrienne jeta un regard sur madame de Montrevel et vit clairement, à l'expression de son visage, que le sujet de la conversation lui était désagréable; il n'insista point.
-- Madame, dit-il, oserai-je vous rappeler que j'ai reçu l’ordre de vous conduire au Luxembourg, comme j'ai déjà eu l’honneur de vous le dire, et d'ajouter que madame Bonaparte vous y attend!
-- Monsieur, le temps de changer de robe et d'habiller Édouard.
-- Et ce temps-là, madame, combien durera-t-il?
-- Est-ce trop de vous demander une demi-heure?
-- Oh! non, et, si une demi-heure vous suffisait, je trouverais la demande fort raisonnable.
-- Soyez tranquille, monsieur, elle me suffira.
-- Eh bien, madame, dit le secrétaire en s'inclinant, je fais une course, et, dans une demi-heure, je viens me mettre à vos ordres.
-- Je vous remercie, monsieur.
-- Ne m'en veuillez pas si je suis ponctuel.
-- Je ne vous ferai pas attendre.
Bourrienne partit.
Madame de Montrevel habilla d'abord Édouard puis s'habilla elle- même, et, quand Bourrienne reparut, depuis cinq minutes elle était prête.
-- Prenez garde, madame, dit Bourrienne en riant, que je ne fasse part au premier consul de votre ponctualité.
-- Et qu'aurais-je à craindre dans ce cas?
-- Qu'il ne vous retînt près de lui pour donner des leçons d'exactitude à madame Bonaparte.
-- Oh! fit madame de Montrevel, il faut bien passer quelque chose aux créoles.
-- Mais vous êtes créole aussi, madame, à ce que je crois.
-- Madame Bonaparte, dit en riant madame de Montrevel, voit son mari tous les jours, tandis que, moi, je vais voir le premier consul pour la première fois.
-- Partons! partons, mère! dit Édouard.
Le secrétaire s'effaça pour laisser passer madame de Montrevel.
Un quart d'heure après, on était au Luxembourg.
Bonaparte occupait, au petit Luxembourg, l’appartement du rez-de- chaussée à droite; Joséphine avait sa chambre et son boudoir au premier étage; un couloir conduisait du cabinet du premier consul chez elle.
Elle était prévenue, car, en apercevant madame de Montrevel, elle lui ouvrit ses bras comme à une amie.
Madame de Montrevel s'était arrêtée respectueusement à la porte.
-- Oh! venez donc! venez, madame dit Joséphine; je ne vous connais pas d'aujourd'hui, mais du jour où j'ai connu votre digne et excellent Roland. Savez-vous une chose qui me rassure quand Bonaparte me quitte? C'est que Roland le suit, et que, quand je sais Roland près de lui, je crois qu'il ne peut plus lui arriver malheur... Eh bien, vous ne voulez pas m'embrasser?
Madame de Montrevel était confuse de tant de bonté.
-- Nous sommes compatriotes, n'est-ce pas? continua-t-elle. Oh! je me rappelle parfaitement M. de la Clémencière, qui avait un si beau jardin et des fruits si magnifiques! Je me rappelle avoir entrevu une belle jeune fille qui en paraissait la reine. Vous vous êtes mariée bien jeune, madame?
-- À quatorze ans.
-- Il faut cela pour que vous ayez un fils de l’âge de Roland; mais asseyez-vous donc!
Elle donna l'exemple en faisant signe à madame de Montrevel de s'asseoir à ses côtés.
-- Et ce charmant enfant, continua-t-elle en montrant Édouard, c'est aussi votre fils?...
Elle poussa un soupir.
-- Dieu a été prodigue envers vous, madame, reprit-elle, et puisqu'il fait tout ce que vous pouvez désirer, vous devriez bien le prier de m'en envoyer un.
Elle appuya envieusement ses lèvres, sur le front d'Édouard.
-- Mon mari sera bien heureux de vous voir, madame. Il aime tant votre fils! Aussi ne serait-ce pas chez moi que l'on vous eût conduite d'abord, s'il n'était pas avec le ministre de la police... Au reste, ajouta-t-elle en riant, vous arrivez dans un assez mauvais moment; il est furieux!
-- Oh! s'écria madame de Montrevel presque effrayée, s'il en était ainsi, j'aimerais mieux attendre.
-- Non pas! non pas! au contraire, votre vue le calmera; je ne sais ce qui est arrivé: on arrête, à ce qu'il paraît, les diligences comme dans la forêt Noire, au grand jour, en pleine route. Fouché n'a qu'à bien se tenir, si la chose se renouvelle.
Madame de Montrevel allait répondre; mais, en ce moment, la porte s'ouvrit, et un huissier paraissant:
-- Le premier consul attend madame de Montrevel, dit-il.
-- Allez, allez, dit Joséphine; le temps est si précieux pour Bonaparte, qu'il est presque aussi impatient que Louis XIV, qui n'avait rien à faire. Il n'aime pas à attendre.
Madame de Montrevel se leva vivement et voulut emmener son fils.
-- Non, dit Joséphine, laissez-moi ce bel enfant-là; nous vous gardons à dîner: Bonaparte le verra à six heures; d'ailleurs, s'il a envie de le voir, il le fera demander; pour l'instant, je suis sa seconde maman. Voyons, qu'allons-nous faire pour vous amuser?
-- Le premier consul doit avoir de bien belles armes, madame? dit l'enfant.
-- Oui, très belles. Eh bien, on va vous montrer les armes du premier consul.
Joséphine sortit par une porte, emmenant l’enfant, et madame de Montrevel par l’autre, suivant l'huissier.
Sur le chemin, la comtesse rencontra un homme blond, au visage pâle et à l'oeil terne, qui la regarda avec une inquiétude qui semblait lui être habituelle.
Elle se rangea vivement pour le laisser passer.
L'huissier vit le mouvement.
-- C'est le préfet de police, lui dit-il tout bas.
Madame de Montrevel le regarda s'éloigner avec une certaine curiosité; Fouché, à cette époque, était déjà fatalement célèbre.
En ce moment, la porte du cabinet de Bonaparte s'ouvrit, et l'on vit se dessiner sa tête dans l'entrebâillement.
Il aperçut madame de Montrevel.
-- Madame de Montrevel, dit-il, venez, venez!
Madame de Montrevel pressa le pas et entra dans le cabinet.
-- Venez, dit Bonaparte en refermant la porte sur lui-même. Je vous ai fait attendre, c'est bien contre mon désir; j'étais en train de laver la tête à Fouché. Vous savez que je suis très content de Roland, et que je compte en faire un général au premier jour. À quelle heure êtes-vous arrivée?
-- À l'instant même, général.
-- D'où venez-vous? Roland me l'a dit, mais je l'ai oublié.
-- De Bourg.
-- Par quelle route?
-- Par la route de Champagne!
-- Alors vous étiez à Châtillon quand...?
-- Hier matin, à neuf heures.
-- En ce cas, vous avez dû entendre parler de l'arrestation d'une diligence?
-- Général...
-- Oui, une diligence a été arrêtée à dix heures du matin, entre Châtillon et Bar-sur-Seine.
-- Général, c'était la nôtre.
-- Comment, la vôtre?
-- Oui.
-- Vous étiez dans la diligence qui a été arrêtée?
-- J'y étais.
-- Ah! je vais donc avoir des détails précis! Excusez-moi, vous comprenez mon désir d'être renseigné, n'est-ce pas? Dans un pays civilisé, qui a le général Bonaparte pour premier magistrat, on n'arrête pas impunément une diligence sur une grande route, en plein jour, ou alors...
-- Général, je ne puis rien vous dire, sinon que ceux qui ont arrêté la diligence étaient à cheval et masqués.
-- Combien étaient-ils?
-- Quatre.
-- Combien y avait-il d'hommes dans la diligence?
-- Quatre, y compris le conducteur.
-- Et l'on ne s'est pas défendu?
-- Non, général.
-- Le rapport de la police porte cependant que deux coups de pistolet ont été tirés.
-- Oui, général; mais ces deux coups de pistolet...
-- Eh bien?
-- Ont été tirés par mon fils.
-- Votre fils! mais votre fils est en Vendée.
-- Roland, oui; mais Édouard était avec moi.
-- Édouard! qu'est-ce qu'Édouard?
-- Le frère de Roland.
-- Il m'en a parlé; mais c'est un enfant!
-- Il n'a pas encore douze ans, général.
-- Et c'est lui qui a tiré les deux coups de pistolet?
-- Oui, général.
-- Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené?
-- Il est avec moi.
-- Où cela?
-- Je l'ai laissé chez madame Bonaparte.
Bonaparte sonna, un huissier parut.
-- Dites à Joséphine de venir avec l'enfant.
Puis, se promenant dans son cabinet:
-- Quatre hommes, murmura-t-il; et c'est un enfant qui leur donne l'exemple du courage! Et pas un de ces bandits n'a été blessé?
-- Il n'y avait pas de balles dans les pistolets.
-- Comment, il n'y avait pas de balles?
-- Non: c'étaient ceux du conducteur, et le conducteur avait eu la précaution de ne les charger qu'à poudre.
-- C'est bien, on saura son nom.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et madame Bonaparte parut, tenant l’enfant par la main.
-- Viens ici, dit Bonaparte à l'enfant.
Édouard s'approcha sans hésitation et fit le salut militaire.
-- C'est donc toi qui tires des coups de pistolet aux voleurs?
-- Vois-tu, maman, que ce sont des voleurs? interrompit l'enfant.