Les compagnons de Jéhu

Chapter 23

Chapter 233,770 wordsPublic domain

-- Je crois bien, continua Morgan; nous crèverons les chevaux s'il le faut; nous serons de retour ici à sept heures du soir, et nous nous montrerons à l’Opéra.

-- Ce qui établira un alibi, dit d’Assas.

-- Justement, continua Morgan avec son inaltérable gaieté; le moyen d'admettre que des gens qui applaudissent mademoiselle Clotilde et M. Vestris à huit heures du soir, étaient occupés le matin, entre Bar et Châtillon, à régler leurs comptes avec le conducteur d'une diligence? Voyons, mes enfants, un coup d'oeil sur la carte, afin de choisir notre endroit.

Les quatre jeunes gens se penchèrent sur l'oeuvre de Cassini. -- Si j'avais un conseil topographique à vous donner, dit le courrier, ce serait de vous embusquer un peu en-deçà de Massu; il y a un gué en face des Riceys... tenez, là!

Et le jeune homme indiqua le point précis sur la carte.

-- Je gagnerais Chaource, que voilà; de Chaource, vous avez une route départementale, droite comme un I, qui vous conduit à Troyes; à Troyes, vous retrouvez votre voiture, vous prenez la route de Sens au lieu de celle de Coulommiers; les badauds -- il y en a en province -- qui vous ont vus passer la veille, ne s'étonnent pas de vous voir repasser le lendemain; vous êtes à l’Opéra à dix heures, au lieu d'y être à huit, ce qui est de bien meilleur ton, et ni vu ni connu, je t'embrouille.

-- Adopté pour mon compte, dit Morgan.

-- Adopté! répétèrent en choeur les trois autres jeunes gens.

Morgan tira une des deux montres dont les chaînes se balançaient à sa ceinture; c'était un chef-d'oeuvre de Petitot comme émail, et sur la double boîte qui protégeait la peinture était un chiffre en diamants. La filiation de ce merveilleux bijou était établie comme celle d'un cheval arabe: elle avait été faite pour Marie- Antoinette, qui l’avait donnée à la duchesse de Polastron, laquelle l’avait donnée à la mère de Morgan.

-- Une heure du matin, dit Morgan; allons, messieurs, il faut qu'à trois heures nous relayions à Lagny.

À partir de ce moment, l'expédition était commencée, Morgan devenait le chef; il ne consultait plus, il ordonnait.

D'Assas -- qui en son absence commandait -- lui présent, obéissait tout le premier. Une demi-heure après, une voiture enfermant quatre jeunes gens enveloppés de leurs manteaux était arrêtée à la barrière Fontainebleau par le chef de poste, qui demandait les passeports.

-- Oh! la bonne plaisanterie! fit l'un d'eux en passant sa tête par la portière et en affectant l'accent à la mode; il faut donc des passeports pour _sasser _à Grosbois, chez le citoyen Baas_? _Ma _paole _d'honneur _panachée, _vous êtes fou, mon _ché_ ami! Allons, fouette cocher!

Le cocher fouetta et la voiture passa sans difficulté.

XXVIII -- EN FAMILLE

Laissons nos quatre _chasseurs _gagner Lagny, où, grâce aux passeports qu'ils doivent à la complaisance des employés du citoyen Fouché, ils troqueront leurs chevaux de maître contre des chevaux de poste, et leur cocher contre un postillon, et voyons pourquoi le premier consul avait fait demander Roland.

Roland s'était empressé, en quittant Morgan, de se rendre aux ordres de son général.

Il avait trouvé celui-ci debout et pensif devant la cheminée.

Au bruit qu'il avait fait en entrant, le général Bonaparte avait levé la tête.

-- Que vous êtes-vous dit tous les deux? demanda Bonaparte sans préambule, et se fiant à l'habitude que Roland avait de répondre à sa pensée.

-- Mais, dit Roland, nous nous sommes fait toutes sortes de compliments... et nous nous sommes quittés, les meilleurs amis du monde.

-- Quel effet te fait-il?

-- L'effet d'un homme parfaitement élevé.

-- Quel âge lui donnes-tu?

-- Mon âge, tout au plus.

-- Oui, c'est bien cela; la voix est jeune. Ah çà, Roland, est-ce que je me tromperais? est-ce qu'il y aurait une jeune génération royaliste?

-- Eh! mon général, répondit Roland avec un mouvement d'épaules, c'est un reste de la vieille.

-- Eh bien, Roland, il faut en faire une autre qui soit dévouée à mon fils, si jamais j'ai un fils.

Roland fit un geste qui pouvait se traduire par ces mots: «Je ne m'y oppose pas.»

Bonaparte comprit parfaitement le geste.

-- Ce n'est pas le tout que tu ne t'y opposes pas, dit-il, il faut y contribuer.

Un frissonnement nerveux passa sur le corps de Roland.

-- Et comment cela? demanda-t-il.

-- En te mariant.

Roland éclata de rire.

-- Bon! avec mon anévrisme! dit-il.

Bonaparte le regarda.

-- Mon cher Roland, dit-il, ton anévrisme m'a bien l'air d'un prétexte pour rester garçon.

-- Vous croyez?

-- Oui; et, comme je suis un homme moral, je veux qu'on se marie.

-- Avec cela que je suis immoral, moi, répondit Roland, et que je cause du scandale avec mes maîtresses!

-- Auguste, reprit Bonaparte, avait rendu des lois contre les célibataires; il les privait de leurs droits de citoyens romains.

-- Auguste...

-- Eh bien?

-- J'attendrai que vous soyez Auguste; vous n'êtes encore que César.

Bonaparte s'approcha du jeune homme.

-- Il y a des noms, mon cher Roland, dit-il en lui posant la main sur l'épaule, que je ne veux pas voir s'éteindre, et le nom de Montrevel est de ceux-là.

-- Eh bien! général, est-ce qu'à mon défaut, et en supposant que, par un caprice, une fantaisie, un entêtement, je me refuse à la perpétuer, est-ce qu'il n'y a pas mon frère!

-- Comment ton frère? tu as donc un frère?

-- Mais oui, j'ai un frère! pourquoi donc n'aurais-je pas un frère?

-- Quel âge a-t-il?

-- Onze à douze ans.

-- Pourquoi ne m'as-tu jamais parlé de lui?

--Parce que j'ai pensé que les faits et gestes d'un gamin de cet âge-là ne vous intéresseraient pas beaucoup.

-- Tu te trompes, Roland: je m'intéresse à tout ce qui touche mes amis; il fallait me demander quelque chose pour ce frère.

-- Quoi, général?

-- Son admission dans un collège de Paris.

-- Bah! vous avez assez de solliciteurs autour de vous sans que j'en grossisse le nombre.

-- Tu entends, il faut qu'il vienne dans un collège de Paris; quand il aura l'âge, je le ferai entrer à l'École militaire ou à quelque autre école que je fonderai d'ici là.

-- Ma foi, général, répondit Roland, à l'heure qu'il est, comme si j'eusse deviné vos bonnes intentions à son égard, il est en route ou bien près de s'y mettre.

-- Comment cela?

-- J'ai écrit, il y a trois jours, à ma mère d'amener l'enfant à Paris; je comptais lui choisir un collège sans vous en rien dire, et, quand il aurait l'âge, vous en parler... en supposant toutefois que mon anévrisme ne m'ait pas enlevé d'ici là. Mais, dans ce cas...

-- Dans ce cas?

-- Dans ce cas, je laissais un bout de testament à votre adresse, qui vous recommandait la mère, le fils et la fille, tout le bataclan.

-- Comment, la fille?

-- Oui, ma soeur.

-- Tu as donc aussi une soeur?

-- Parfaitement:

-- Quel âge?

-- Dix-sept ans.

-- Jolie?

-- Charmante!

-- Je me charge de son établissement.

Roland se mit à rire.

-- Qu'as-tu? lui demanda le premier consul.

-- Je dis, général, que je vais faire mettre un écriteau au-dessus de la grande porte du Luxembourg.

-- Et sur cet écriteau?

-- _Bureau de mariages_.

-- Ah çà! mais, si tu ne veux pas te marier, toi, ce n'est point une raison pour que ta soeur reste fille. Je n'aime pas plus les vieilles filles que les vieux garçons.

-- Je ne vous dis pas, mon général, que ma soeur restera vieille fille; c'est bien assez qu'un membre de la famille Montrevel encoure votre mécontentement.

-- Eh bien, alors, que me dis-tu?

-- Je vous dis que, si vous le voulez bien, comme la chose la regarde, nous la consulterons là-dessus.

-- Ah! ah! y aurait-il quelque passion de province?

-- Je ne dirais pas non! J'avais quitté la pauvre Amélie fraîche et souriante, je l’ai retrouvée pâle et triste. Je tirerai tout cela au clair avec elle; et, puisque vous voulez que je vous en reparle, eh bien, je vous en reparlerai.

-- Oui, à ton retour de la Vendée; c'est cela.

-- Ah! je vais donc en Vendée?

-- Est-ce comme pour le mariage? as-tu des répugnances?

-- Aucunement.

-- Eh bien, alors, tu vas en Vendée.

-- Quand cela?

-- Oh! rien ne presse, et, pourvu que tu partes demain matin...

-- À merveille! plus tôt si vous voulez; dites-moi ce que j'y vais faire.

-- Une chose de la plus haute importance, Roland.

-- Diable! ce n'est pas une mission diplomatique, je présume?

-- Si, c'est une mission diplomatique pour laquelle j’ai besoin d’un homme qui ne soit pas diplomate.

-- Oh! général, comme je fais votre affaire! Seulement, vous comprenez, moins je suis diplomate, plus il me faut des instructions précises.

-- Aussi vais-je te les donner. Tiens, vois-tu cette carte?

Et il montra au jeune homme une grande carte du Piémont étendue à terre et éclairée par une lampe suspendue au plafond.

-- Oui, je la vois, répondit Roland, habitué à suivre son général dans tous les bonds inattendus de son génie; seulement, c’est une carte du Piémont.

-- Oui, c’est une carte du Piémont.

-- Ah! Il est donc question de l’Italie?

-- Il est toujours question de l’Italie.

-- Je croyais qu’il s’agissait de la Vendée?

-- Secondairement.

-- Ah çà, général, vous n’allez pas m’envoyer dans la Vendée et vous en aller en Italie, vous?

-- Non, sois tranquille.

-- À la bonne heure! Je vous préviens que, dans ce cas là, je déserte et vous rejoins.

-- Je te le permets; mais revenons à Mélas.

-- Pardon, général, c’est la première fois que nous en parlons.

-- Oui; mais il y a longtemps que j’y pense. Sais-tu où je bats Mélas?

-- Parbleu!

-- Où cela?

-- Où vous le rencontrerez.

Bonaparte se mit à rire.

-- Niais! dit-il avec la plus intime familiarité.

Puis se couchant sur la carte:

-- Viens ici, dit-il à Roland.

Roland se coucha à côté de lui.

-- Tiens, reprit Bonaparte, voilà où je le bats.

-- Près d’Alexandrie?

-- À deux ou trois lieues. Il a à Alexandrie ses magasins, ses hôpitaux, son artillerie, ses réserves; il ne s’en éloignera pas. Il faut que je frappe un grand coup, je n'obtiendrai la paix qu'à cette condition. Je passe les Alpes -- il montra le grand Saint- Bernard -- je tombe sur Mélas au moment où il s'y attend le moins, et je le bats à plate couture.

-- Oh! je m'en rapporte bien à vous pour cela.

-- Mais, tu comprends, pour que je m'éloigne tranquille, Roland, pas d'inflammation d'entrailles, c'est-à-dire pas de Vendée derrière moi.

-- Ah! voilà votre affaire: pas de Vendée! et vous m'envoyez en Vendée pour que je supprime la Vendée.

-- Ce jeune homme m'a dit de la Vendée des choses très graves. Ce sont de braves soldats que ces Vendéens conduits par un homme de tête; il y a Georges Cadoudal surtout... Je lui ai fait offrir un régiment, qu'il n'acceptera pas.

-- Peste! il est bien dégoûté.

-- Mais il y a une chose dont il ne se doute point.

-- Qui, Cadoudal?

-- Cadoudal. C'est que l'abbé Bernier, m’a fait des ouvertures.

-- L'abbé Bernier?

-- Oui.

-- Qu'est-ce que c'est que cela, l’abbé Bernier?

-- C'est le fils d’un paysan de l'Anjou, qui peut avoir aujourd'hui de trente-trois à trente-quatre ans, qui était curé à Saint-Laud à Angers lors de l’insurrection, qui a refusé le serment, et qui s'est jeté parmi les Vendéens. Deux ou trois fois la Vendée a été pacifiée, une ou deux fois on l’a crue morte. On se trompait: la Vendée était pacifiée; mais l’abbé Bernier n'avait pas signé la paix; la Vendée était morte, mais l’abbé Bernier était vivant. Un jour, la Vendée fut ingrate envers lui: il voulait être nommé agent général de toutes les armées royalistes de l'intérieur; Stofflet pesa sur la décision et fit nommer le comte Colbert de Maulevrier, son ancien maître. À deux heures du matin, le conseil s'était séparé, l'abbé Bernier avait disparu. Ce qu'il fit, cette nuit-là, Dieu et lui pourraient seuls le dire; mais, à quatre heures du matin, un détachement républicain entourait la métairie où dormait Stofflet désarmé et sans défense. À quatre heures et demie, Stofflet était pris; huit jours après, il était exécuté à Angers... Le lendemain, d'Autichamp prenait le commandement en chef, et, le même jour, afin de ne pas tomber dans la même faute que son prédécesseur Stofflet, il nommait l’abbé Bernier agent général... Y es-tu?

-- Parfaitement!

-- Eh bien, l'abbé Bernier, agent général des puissances belligérantes, fondé des pleins pouvoirs du comte d'Artois, l'abbé Bernier m'a fait faire des ouvertures.

-- À vous, à Bonaparte, premier consul, il daigne...? Savez-vous que c'est très bien de la part de l'abbé Bernier? Et vous acceptez les ouvertures de l'abbé Bernier?

-- Oui, Roland; que la Vendée me donne la paix, je lui rouvre ses églises, je lui rends ses prêtres.

-- Et s'ils chantent le _Domine, salvum fac_ _regem?_

-- Cela vaut encore mieux que de ne rien chanter du tout. Dieu est tout puissant et décidera. La mission te convient-elle, maintenant que je te l'ai expliquée?

-- À merveille!

-- Eh bien, voilà une lettre pour le général Rédouville. Il traitera avec l'abbé Bernier, comme général en chef de l’armée de l’Ouest; mais tu assisteras à toutes les conférences: lui, ne sera que ma parole; toi, tu es ma pensée. Maintenant, pars le plus tôt possible; plus tôt tu reviendras, plus tôt Mélas sera battu.

-- Général, je vous demande le temps d'écrire à ma mère, voilà tout.

-- Où doit-elle descendre?

-- Hôtel des Ambassadeurs.

-- Quand crois-tu qu'elle arrive?

-- Nous sommes dans la nuit du 21 au 22 janvier; elle arrivera le 23 au soir ou le 24 au matin.

-- Et elle descend hôtel des Ambassadeurs?

-- Oui, général.

-- Je me charge de tout.

-- Comment! vous vous chargez de tout?

-- Certainement! ta mère ne peut pas rester à l'hôtel.

-- Où voulez-vous donc qu'elle reste?

-- Chez un ami.

-- Elle ne connaît personne à Paris.

-- Je vous demande bien pardon, monsieur Roland: elle connaît le citoyen Bonaparte, premier consul, et la citoyenne Joséphine, sa femme.

-- Vous n'allez pas loger ma mère au Luxembourg, général; je vous préviens que cela la gênerait beaucoup.

-- Non, mais je la logerai rue de la Victoire.

-- Oh! général!

-- Allons! allons! c'est décidé. Pars et reviens le plus vite possible.

Roland prit la main du premier consul pour la baiser; mais Bonaparte, l'attirant vivement à lui:

-- Embrasse-moi, mon cher Roland, lui dit-il, et bonne chance.

Deux heures après, Roland roulait en chaise de poste sur la route d'Orléans.

Le lendemain, à neuf heures du matin, il entrait à Nantes après trente-trois heures de voyage.

XXIX -- LA DILIGENCE DE GENÈVE

À l’heure à peu près où Roland entrait à Nantes, une diligence pesamment chargée s'arrêtait à l'auberge de la Croix-d'Or au milieu de la grande rue de Châtillon-sur-Seine.

Les diligences se composaient, à cette époque, de deux compartiments seulement, le coupé et l’intérieur.

La rotonde est une adjonction d’invention moderne.

La diligence à peine arrêtée, le postillon mit pied à terre et ouvrit les portières.

La voiture éventrée donna passage aux voyageurs.

Ces voyageurs, voyageuses comprises, atteignaient en tout au chiffre de sept personnes.

Dans l'intérieur, trois hommes, deux femmes et un enfant à la mamelle.

Dans le coupé, une mère et son fils.

Les trois hommes de l'intérieur étaient, l'un un médecin de Troyes, l'autre un horloger de Genève, le troisième un architecte de Bourg.

Les deux femmes étaient, l'une une femme de chambre qui allait rejoindre sa maîtresse à Paris, l’autre une nourrice. L'enfant était le nourrisson de cette dernière: elle le ramenait à ses parents.

La mère et le fils du coupé étaient, la mère une femme d'une quarantaine d'années, gardant les traces d'une grande beauté, et le fils un enfant de onze à douze ans.

La troisième place du coupé était occupée par le conducteur.

Le déjeuner était préparé, comme d'habitude, dans la grande salle de l'hôtel; un de ces déjeuners que le conducteur, d'accord sans doute avec l’hôte, ne laisse jamais aux voyageurs le temps de manger.

La femme et la nourrice descendirent pour aller chez le boulanger y prendre chacune un petit pain chaud, auquel la nourrice joignit un saucisson à l'ail, et toutes deux remontèrent dans la voiture, où elles s'établirent tranquillement pour déjeuner, s'épargnant ainsi les frais, sans doute trop considérables pour leur budget, du déjeuner de l’hôte.

Le médecin, l’architecte, l'horloger, la mère et son fils entrèrent à l'auberge, et, après s'être rapidement chauffés en passant à la grande cheminée de la cuisine, entrèrent dans la salle à manger et se mirent à table.

La mère se contenta d'une tasse de café à la crème et de quelques fruits.

L'enfant, enchanté de constater qu'il était un homme, par l’appétit du moins, attaqua bravement le déjeuner à la fourchette.

Le premier moment fut, comme toujours, donné à l'apaisement de la faim.

L'horloger de Genève prit le premier la parole:

-- Ma foi! citoyen, dit-il (dans les endroits publics on s'appelait encore citoyen), je vous avouerai franchement que je n'ai été aucunement fâché ce matin quand j'ai vu venir le jour.

-- Monsieur ne dort pas en voiture? demanda le médecin.

-- Si fait, monsieur, répondit le compatriote de Jean-Jacques; d'habitude, au contraire, je ne fais qu'un somme; mais l’inquiétude a été plus forte que la fatigue.

-- Vous craigniez de verser? demanda l’architecte.

-- Non pas, j'ai de la chance, sous ce rapport, et je crois qu'il suffit que je sois dans une voiture pour qu'elle devienne inversable; non, ce n'est point cela encore.

-- Qu'était-ce donc? demanda le médecin.

-- C'est qu'on dit là-bas, à Genève, que les routes de France ne sont pas sûres.

-- C'est selon, dit l’architecte.

-- Ah! c'est selon, fit le Genevois.

-- Oui, continua l’architecte; ainsi, par exemple, si nous transportions avec nous de l'argent du gouvernement, nous serions bien sûrs d'être arrêtés, ou plutôt nous le serions déjà.

-- Vous croyez? dit le Genevois.

-- Ça, c'est immanquable; je ne sais comment ces diables de compagnons de Jéhu s'y prennent pour être si bien renseignés; mais ils n'en manquent pas une.

Le médecin fit un signe de tête affirmatif.

-- Ah! ainsi, demanda le Genevois au médecin, vous aussi, vous êtes de l'avis de monsieur?

-- Entièrement.

-- Et, sachant qu'il y a de l’argent du gouvernement sur la diligence, auriez-vous fait l'imprudence de vous y embarquer?

-- Je vous avoue, dit le médecin, que j'y eusse regardé à deux fois.

-- Et vous, monsieur? demanda le questionneur à l'architecte.

-- Oh! moi, répondit celui-ci, étant appelé par une affaire très pressée, je fusse parti tout de même.

-- J'ai bien envie, dit le Genevois, de faire descendre ma valise et mes caisses et d'attendre la diligence de demain, parce que j'ai pour une vingtaine de mille francs de montres dans mes caisses; nous avons eu de la chance jusque aujourd'hui, mais il ne faut pas tenter Dieu.

-- N'avez-vous pas entendu, monsieur, dit la mère se mêlant à la conversation, que nous ne courions risque d'être arrêtés -- ces messieurs le disent du moins -- que dans le cas où nous porterions de l’argent du gouvernement?

-- Eh bien, c'est justement cela, reprit l’horloger en regardant avec inquiétude tout autour de lui: nous en avons là!

La mère pâlit légèrement en regardant son fils: avant de craindre pour elle, toute mère craint pour son enfant.

-- Comment! nous en transportons? reprirent en même temps, et d'une voix émue à des degrés différents, le médecin et l'architecte; êtes-vous bien sûr de ce que vous dites?

-- Parfaitement sûr, monsieur.

-- Alors, vous auriez dû nous le dire plus tôt, ou, nous le disant maintenant, vous deviez nous le dire tout bas.

-- Mais, répéta le médecin, monsieur n'est peut-être pas bien certain de ce qu'il dit?

-- Ou monsieur s'amuse peut-être? ajouta l’architecte.

-- Dieu m'en garde!

-- Les Genevois aiment fort à rire, reprit le médecin.

-- Monsieur, dit le Genevois fort blessé que l'on pût penser qu'il aimât à rire, monsieur, je l'ai vu charger devant moi.

-- Quoi?

-- L'argent.

-- Et y en a-t-il beaucoup?

-- J'ai vu passer bon nombre de sacs.

-- Mais d'où vient cet argent-là?

-- Il vient du trésor des ours de Berne. Vous n'êtes pas sans savoir, messieurs, que les ours de Berne ont eu jusqu'à cinquante et même soixante mille livres de rente.

Le médecin éclata de rire.

-- Décidément, dit-il, monsieur nous fait peur.

-- Messieurs, dit l’horloger, je vous donne ma parole d'honneur...

-- En voiture, messieurs! cria le conducteur ouvrant la porte; en voiture! nous sommes en retard de trois quarts d'heure.

-- Un instant, conducteur, un instant, dit l'architecte, nous nous consultons.

-- Sur quoi?

-- Fermez donc la porte, conducteur, et venez ici.

-- Buvez donc un verre de vin avec nous, conducteur.

-- Avec plaisir, messieurs, dit le conducteur; un verre de vin, cela ne se refuse pas.

Le conducteur tendit son verre; les trois voyageurs trinquèrent avec lui.

Au moment où il allait porter le verre à sa bouche, le médecin lui arrêta le bras.

-- Voyons, conducteur, franchement, est-ce que c'est vrai?

-- Quoi?

-- Ce que nous dit monsieur.

Et il montra le Genevois.

-- Monsieur Féraud?

-- Je ne sais pas si monsieur s'appelle M. Féraud.

-- Oui, monsieur, c'est mon nom, pour vous servir, dit le Genevois en s'inclinant, Féraud et compagnie, horlogers, rue du Rempart, n° 6, à Genève.

-- Messieurs, dit le conducteur, en voiture!

-- Mais vous ne nous répondez pas.

-- Que diable voulez-vous que je vous réponde? vous ne me demandez rien.

-- Si fait, nous vous demandons s'il est vrai que vous transportez dans votre diligence une somme considérable appartenant au gouvernement français?

-- Bavard! dit le conducteur à l'horloger; c'est vous qui avez dit cela?

-- Dame, mon cher monsieur...

-- Allons, messieurs, en voiture.

-- Mais c'est qu'avant de remonter, nous voudrions savoir...

-- Quoi? si j'ai de l’argent au gouvernement? Oui, j'en ai; maintenant, si nous sommes arrêtés, ne soufflez pas un mot, et tout se passera à merveille.

-- Vous êtes sûr?

-- Laissez-moi arranger l’affaire avec ces messieurs.

-- Que ferez-vous si l'on nous arrête? demanda le médecin à l'architecte.

-- Ma foi! je suivrai le conseil du conducteur.

-- C'est ce que vous avez de mieux à faire, reprit celui-ci.

-- Alors, je me tiendrai tranquille, dit l’architecte.

-- Et moi aussi, dit l'horloger.

-- Allons, messieurs, en voiture, dépêchons-nous.

L'enfant avait écouté toute cette conversation le sourcil contracté, les dents serrées.

-- Eh bien, moi, dit-il à sa mère, si nous sommes arrêtés, je sais bien ce que je ferai. -- Et que feras-tu? demanda celle-ci.

-- Tu verras.

-- Que dit ce jeune enfant? demanda l'horloger.

-- Je dis que vous êtes tous des poltrons, répondit l'enfant sans hésiter.

-- Eh bien, Édouard! fit la mère, qu'est-ce que cela?

-- Je voudrais qu'on arrêtât la diligence, moi, dit l’enfant, l'oeil étincelant de volonté.

-- Allons, allons, messieurs, au nom du ciel! en diligence, s'écria pour la dernière fois le conducteur.

-- Conducteur, dit le médecin, je présume que vous n'avez pas d'armes.

-- Si fait, j'ai des pistolets.

-- Malheureux!

Le conducteur se pencha à son oreille, et, tout bas:

-- Soyez tranquille, docteur; ils ne sont chargés qu'à poudre.

-- À la bonne heure.

Et il ferma la portière de l'intérieur.

-- Allons, postillon, en route!

Et tandis que le postillon fouettait ses chevaux et que la lourde machine s'ébranlait, il referma la portière du coupé.

-- Ne montez-vous pas avec nous, conducteur? demanda la mère.

-- Merci, madame de Montrevel, répondit le conducteur, j'ai affaire sur l'impériale.

Puis, en passant devant l'ouverture du carreau:

-- Prenez garde, dit-il, que M. Édouard ne touche aux pistolets qui sont dans la poche, il pourrait se blesser.

-- Bon! dit l'enfant, comme si l'on ne savait pas ce que c'est que des pistolets: j'en ai de plus beaux que les vôtres, allez, que mon ami sir John m'a fait venir d'Angleterre; n'est-ce pas, maman?

-- N'importe, dit madame de Montrevel; je t'en prie, Édouard, ne touche à rien.

-- Oh! sois tranquille, petite mère.