Chapter 22
Il y avait là une véritable collection d'armes de toutes les espèces: pistolets, tromblons, carabines, épées, poignards. Comme le bal pouvait être tout à coup interrompu par une descente de la police, il fallait qu'à la seconde chaque danseur pût se transformer en combattant.
Débarrassé de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal.
Nous doutons que la plume puisse donner à nos lecteurs une idée de l’aspect qu'offrait ce bal.
En général, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on n'était admis à ce bal qu'en vertu des droits étranges que vous y avaient donnés vos parents envoyés sur l'échafaud par la Convention ou la commune de Paris, mitraillés par Collot- d'Herbois, ou noyés par Carrier; mais comme, à tout prendre, c'étaient les guillotinés qui, pendant les trois années de terreur que l'on venait de traverser, l'avaient emporté en nombre sur les autres victimes, les costumes qui formaient la majorité étaient les costumes des victimes de l’échafaud.
Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les mères et les soeurs aînées étaient tombées sous la main du bourreau, portaient elles-mêmes le costume que leur mère et leur soeur avaient revêtu pour la suprême et lugubre cérémonie, c'est-à-dire la robe blanche, le châle rouge et les cheveux coupés à fleur de cou.
Quelques-unes, pour ajouter à ce costume, déjà si caractéristique, un détail plus significatif encore, quelques-unes avaient noué autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat, indiquait le passage du fer entre les mastoïdes et les clavicules.
Quant aux hommes qui se trouvaient dans le même cas, ils avaient le collet de leur habit rabattu en arrière, celui de leur chemise flottant, le cou nu et les cheveux coupés.
Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal, que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient fait eux-mêmes des victimes.
Ceux-là cumulaient.
Il y avait là des hommes de quarante à quarante-cinq ans, qui avaient été élevés dans les boudoirs des belles courtisanes du XVIIe siècle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthé chez le comte d'Artois, qui avaient emprunté à la politesse du vice le vernis dont ils recouvraient leur férocité. Ils étaient encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumés, et ce n'était point une précaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l’ambre ou la verveine, ils eussent senti le sang.
Il y avait là des hommes de vingt-cinq à trente ans, mis avec une élégance infinie, qui faisaient partie de l’Association des Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat, de la folie de l'égorgement; qui avaient la frénésie du sang, et que le sang ne désaltérait pas; qui, lorsque l’ordre leur était venu de tuer, tuaient celui qui leur était désigné, ami ou ennemi; qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilité du meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la tête de tel ou tel jacobin, et qui la payaient à vue.
Il y avait là des jeunes gens de dix-huit à vingt ans, des enfants presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des bêtes féroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'étaient des élèves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la sainte Vehme; c'était cette génération étrange qui arrive après les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans après le chaos, les hydres après le déluge, comme viennent enfin les vautours et les corbeaux après le carnage.
C'était un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible qu'on appelle le talion.
Et ce spectre se mêlait aux vivants; il entrait dans les salons dorés, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un mouvement de la tête, et on le suivait.
On faisait, dit l’auteur auquel nous empruntons ces détails si inconnus et cependant si véridiques, on faisait Charlemagne à la bouillotte pour une partie d'extermination.
La Terreur avait affecté un grand cynisme dans ses vêtements, une austérité lacédémonienne dans ses repas, le plus profond mépris enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les spectacles.
La réaction thermidorienne, au contraire, était élégante, parée et opulente; elle épuisait tous les luxes et toutes les voluptés, comme sous la royauté de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe de la vengeance, la volupté du sang.
Fréron donna son nom à toute cette jeunesse que l’on appela la jeunesse de Fréron ou jeunesse dorée.
Pourquoi Fréron, plutôt qu'un autre, eut-il cet étrange et fatal honneur?
Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux arriver à un but, les recherches ne me coûtent pas -- mes recherches ne m'ont rien appris là-dessus.
Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule déesse plus capricieuse encore que la fortune.
À peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'était que Fréron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que celui qui fut le patron de ces élégants assassins.
L'un était le fils de l'autre. Louis Stanislas était le fils d'Élie-Catherine; le père était mort de colère de voir son journal supprimé par le garde des sceaux, Miromesnil.
L'autre, irrité par les injustices dont son père avait été victime, avait d'abord embrassé avec ardeur les principes révolutionnaires, et, à la place de _l'Année littéraire, _morte et étranglée en 1775, il avait, en 1789, créé _l'Orateur du peuple. _Envoyé dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautés.
Mais tout fut oublié quand, au 9 thermidor, il se prononça contre Robespierre, et aida à précipiter de l'autel de l'Être suprême le colosse qui, d'apôtre, s'était fait dieu. Fréron, répudié par la Montagne, qui l’abandonna aux lourdes mâchoires de Moïse Bayle; Fréron, repoussé avec dédain par la Gironde, qui le livra aux imprécations d'Isnard; Fréron, comme le disait le terrible et pittoresque orateur du Var, Fréron tout nu et tout couvert de la lèpre du crime, fut recueilli, caressé, choyé par les thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se trouva tout à coup à la tête d'un parti puissant de jeunesse, d'énergie et de vengeance, placé entre les passions du temps, qui menaient à tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout.
Ce fut au milieu de cette jeunesse dorée, de cette jeunesse de Fréron, grasseyant, zézayant, donnant sa parole d'honneur à tout propos, que Morgan se fraya un passage.
Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgré le costume dont elle était revêtue, malgré les souvenirs que rappelaient ces costumes, toute cette jeunesse était d'une gaieté folle.
C'est incompréhensible, mais c'était ainsi.
Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement du XVe siècle, avec la furie d'un galop moderne conduit par Musard, déroulant ses anneaux dans le cimetière même des Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de ses funèbres danseurs.
Morgan cherchait évidemment quelqu'un.
Un jeune élégant qui plongeait, dans une bonbonnière de vermeil que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang, seule partie de sa main délicate qui eût été soustraite à la pâte d'amande, voulait l'arrêter pour lui donner des détails sur l'expédition dont il avait rapporté ce sanglant trophée; mais Morgan lui sourit, pressa celle de ses deux mains qui était gantée, et se contenta de lui répondre:
-- Je cherche quelqu'un.
-- Affaire pressée?
-- Compagnie de Jéhu.
Le jeune homme au doigt sanglant le laissa passer.
Une adorable furie, comme eût dit Corneille, qui avait ses cheveux retenus par un poignard à la lame plus pointue que celle d'une aiguille, lui barra le passage en lui disant:
-- Morgan, vous êtes le plus beau, le plus brave et le plus digne d'être aimé de tous ceux qui sont ici. Qu'avez-vous à répondre à la femme qui vous dit cela?
-- J'ai à lui répondre que j'aime, dit Morgan, et que mon coeur est trop étroit pour une haine et deux amours.
Et il continua sa recherche.
Deux jeunes gens qui discutaient, l'un disant: «C'est un Anglais» l'autre disant: «C'est un Allemand» arrêtèrent Morgan:
-- Ah! pardieu! dit l'un, voilà l'homme qui peut nous tirer d'embarras.
-- Non, répondit Morgan en essayant de rompre la barrière qu'ils lui opposaient, car je suis pressé.
-- Il n'y a qu'un mot à répondre, dit l'autre. Nous venons de parier, Saint-Amand et moi, que l'homme jugé et exécuté dans la chartreuse de Seillon était selon lui un Allemand, selon moi un Anglais.
-- Je ne sais, répondit Morgan; je n'y étais pas. Adressez-vous à Hector; c'est lui qui présidait ce soir-là.
-- Dis-nous alors où est Hector?
-- Dites-moi plutôt où est Tiffauges; je le cherche.
-- Là-bas, au fond, dit le jeune homme en indiquant un point de la salle où la contredanse bondissait plus joyeuse et plus animée. Tu le reconnaîtras à son gilet; son pantalon, non plus, n'est point à dédaigner, et je m'en ferai faire un pareil avec la peau du premier mathévon à qui j'aurai affaire.
Morgan ne prit point le temps de demander ce que le gilet de Tiffauges avait de remarquable, et par quelle coupe bizarre ou quelle étoffe précieuse son pantalon avait pu obtenir l'approbation d'un homme aussi expert en pareille matière que l'était celui qui lui adressait la parole. Il alla droit au point indiqué par le jeune homme, et vit celui qu'il cherchait dansant un pas d'été qui semblait, par son habileté et son tricotage, qu'on me pardonne ce terme technique, sorti des salons de Vestris lui-même.
Morgan fit un signe au danseur.
Tiffauges s'arrêta à l’instant même, salua sa danseuse, la reconduisit à sa place, s'excusa sur l'urgence de l’affaire qui l’appelait, et vint prendre le bras de Morgan.
-- L'avez-vous vu? demanda Tiffauges à Morgan.
-- Je le quitte, répondit celui-ci.
-- Et vous lui avez remis la lettre du roi?
-- À lui-même.
-- L'a-t-il lue?
-- À l'instant.
-- Et il a fait une réponse?
-- Il en a fait deux, une verbale et une écrite; la seconde dispense de la première.
-- Et vous l’avez?
-- La voici.
-- Et savez-vous le contenu?
-- C'est un refus.
-- Positif?
-- Tout ce qu'il y a de plus positif.
-- Sait-il que, du moment où il nous ôte tout espoir, nous le traitons en ennemi?
-- Je le lui ai dit.
-- Et il a répondu?
-- Il n'a pas répondu, il a haussé les épaules.
-- Quelle intention lui croyez-vous donc?
-- Ce n'est pas difficile à deviner.
-- Aurait-il l'idée de garder le pouvoir pour lui?
-- Cela m'en a bien l'air.
-- Le pouvoir, mais pas le trône!
-- Pourquoi pas le trône?
-- Il n'oserait se faire roi.
-- Oh! je ne puis pas vous répondre si c'est précisément roi qu'il se fera; mais je vous réponds qu'il se fera quelque chose.
-- Mais, enfin, c'est un soldat de fortune.
-- Mon cher, mieux vaut en ce moment être le fils de ses oeuvres que le petit-fils d'un roi.
Le jeune homme resta pensif.
-- Je rapporterai tout cela à Cadoudal, fit-il.
-- Et ajoutez que le premier consul a dit ces propres paroles: «Je tiens la Vendée dans ma main, et, si je veux, dans trois mois, il ne s'y brûlera plus une amorce.»
-- C'est bon à savoir.
-- Vous le savez; que Cadoudal le sache, et faites-en votre profit.
En ce moment, la musique cessa tout à coup; le bourdonnement des danseurs s'éteignit; il se fit un grand silence, et, au milieu de ce silence, quatre noms furent prononcés par une voix sonore et accentuée.
Ces quatre noms étaient ceux de Morgan, de Montbar, d'Adler et de d'Assas.
-- Pardon, dit Morgan à Tiffauges, il se prépare probablement quelque expédition dont je suis; force m'est donc, à mon grand regret, de vous dire adieu: seulement, avant de vous quitter, laissez-moi regarder de plus près votre gilet et votre pantalon, dont on m'a parlé; c'est une curiosité d'amateur, j'espère que vous l’excuserez.
-- Comment donc! fit le jeune Vendéen, bien volontiers.
XXVII -- LA PEAU DES OURS
Et, avec une rapidité et une complaisance qui faisaient honneur à sa courtoisie, il s'approcha des candélabres qui brûlaient sur la cheminée.
Le gilet et le pantalon paraissaient être de la même étoffe; mais quelle était cette étoffe? c'était là que le connaisseur le plus expérimenté se fût trouvé dans l'embarras.
Le pantalon était un pantalon collant ordinaire, de couleur tendre, flottant entre le chamois et la couleur de chair; il n'offrait rien de remarquable que d'être sans couture aucune et de coller exactement sur la chair.
Le gilet avait, au contraire, deux signes caractéristiques qui appelaient plus particulièrement l'attention sur lui: il était troué de trois balles dont on avait laissé les trous béants, en les ravivant avec du carmin qui jouait le sang à s'y méprendre.
En outre, au côté gauche était peint le coeur sanglant qui servait de point de reconnaissance aux Vendéens.
Morgan examina les deux objets avec la plus grande attention, mais l'examen fut infructueux.
-- Si je n'étais pas si pressé, dit-il, je voudrais en avoir le coeur net et ne m'en rapporter qu'à mes propres lumières; mais, vous avez entendu, il est probablement arrivé quelques nouvelles au comité; c'est de l'argent que vous pouvez annoncer à Cadoudal: seulement, il faut l'aller prendre. Je commande d'ordinaire ces sortes d'expéditions, et, si je tardais, un autre se présenterait à ma place. Dites-moi donc quel est le tissu dont vous êtes habillé?
-- Mon cher Morgan, dit le Vendéen, vous avez peut-être entendu dire que mon frère avait été pris aux environs de Bressuire et fusillé par les bleus?
-- Oui, je sais cela.
-- Les bleus étaient en retraite; ils laissèrent le corps au coin d'une haie; nous les poursuivions l'épée dans les reins, de sorte que nous arrivâmes derrière eux. Je retrouvai le corps de mon frère encore chaud. Dans une de ses blessures était plantée une branche d'arbre avec cette étiquette: «Fusillé comme brigand, par moi, Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.» Je recueillis le corps de mon frère; je lui fis enlever la peau de la poitrine, cette peau qui, trouée de trois balles, devait éternellement crier vengeance devant mes yeux, et j'en fis faire mon gilet de bataille.
-- Ah! ah! fit Morgan avec un certain étonnement dans lequel, pour la première fois, se mêlait quelque chose qui ressemblait à de la terreur; ah! ce gilet est fait avec la peau de votre frère? Et le pantalon?
-- Oh! répondit le Vendéen, le pantalon, c'est autre chose: il est fait avec celle du citoyen Claude Flageolet, caporal au 3e bataillon de Paris.
En ce moment la même voix retentit, appelant pour la seconde fois, et dans le même ordre, les noms de Morgan, de Montbar, d'Adler et de d'Assas.
Morgan s'élança hors du cabinet.
Morgan traversa la salle de danse dans toute sa longueur et se dirigea vers un petit salon situé de l'autre côté du vestiaire.
Ses trois compagnons, Montbar, Adler et d'Assas l'y attendaient déjà.
Avec eux se trouvait un jeune homme portant le costume d'un courrier de cabinet à la livrée du gouvernement, c'est-à-dire l'habit vert et or.
Il avait les grosses bottes poudreuses, la casquette-visière et le sac de dépêches qui constituent le harnachement essentiel d'un courrier de cabinet.
Une carte de Cassini, sur laquelle on pouvait relever jusqu'aux moindres sinuosités de terrain, était étendue sur une table.
Avant de dire ce que faisait là ce courrier et dans quel but était étendue cette carte, jetons un coup d'oeil sur les trois nouveaux personnages dont les noms venaient de retentir dans la salle du bal, et qui sont destinés à jouer un rôle important dans la suite de cette histoire.
Le lecteur connaît déjà Morgan, l'Achille et le Pâris tout à la fois de cette étrange association. Morgan avec ses yeux bleus, ses cheveux noirs, sa taille haute et bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte, son oeil qu'on n'avait jamais vu sans un regard animé; sa bouche aux lèvres fraîches et aux dents blanches, qu'on n'avait jamais vue sans un sourire; sa physionomie si remarquable, composée d'un mélange d'éléments qui semblaient étrangers les uns aux autres, et sur laquelle on retrouvait tout à la fois la force et la tendresse, la douceur et l'énergie, et tout cela mêlé à l'étourdissante expression d'une gaieté qui devenait effrayante parfois lorsqu'on songeait que cet homme côtoyait éternellement la mort, et la plus effrayante de toutes les morts, celle de l'échafaud.
Quant à d'Assas, c'était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, aux cheveux touffus et grisonnants, mais aux sourcils et aux moustaches d'un noir d'ébène; pour ses yeux, ils étaient de cette admirable nuance des yeux indiens tirant sur le marron. C'était un ancien capitaine de dragons, admirablement bâti pour la lutte physique et morale, dont les muscles indiquaient la force, et la physionomie l'entêtement. Au reste, d'une tournure noble, d'une grande élégance de manières, parfumé comme un petit-maître, et respirant par manie ou par manière de volupté, soit un flacon de sel anglais, soit une cassolette de vermeil contenant les parfums les plus subtils.
Montbar et Adler, dont on ne connaissait pas plus les véritables noms que l'on ne connaissait ceux de d'Assas et de Morgan, étaient généralement appelés dans la compagnie les _inséparables. _Figurez-vous Damon et Pythias, Euryale et Nisus, Oreste et Pylade à vingt-deux ans; l'un joyeux, loquace, bruyant; l'autre triste, silencieux, rêveur, partageant tout, dangers, argent, maîtresses; se complétant l'un par l'autre, atteignant à eux deux les limites de tous les extrêmes; chacun dans le péril s'oubliant lui-même pour veiller sur l'autre, comme les jeunes Spartiates du bataillon sacré, et vous aurez une idée de Montbar et d'Adler.
Il va sans dire que tous trois étaient compagnons de Jéhu.
Ils étaient convoqués, comme s'en était douté Morgan, pour affaire de la compagnie.
Morgan, en entrant, alla droit au faux courrier et lui serra la main.
-- Ah! ce cher ami! dit celui-ci avec un mouvement de l'arrière- train indiquant qu'on ne fait pas impunément, si bon cavalier que l'on soit, une cinquantaine de lieues à franc étrier sur des bidets de poste; vous vous la passez douce, vous autres Parisiens, et, relativement à vous, Annibal à Capoue était sur des ronces et des épines! Je n'ai fait que jeter un coup d'oeil sur la salle de bal, en passant, comme doit faire un pauvre courrier de cabinet portant les dépêches du général Masséna au citoyen premier consul; mais vous avez là, il me semble, un choix de victimes parfaitement entendu; seulement, mes pauvres amis, il faut pour le moment dire adieu à tout cela; c'est désagréable, c'est malheureux, c'est désespérant, mais la maison de Jéhu avant tout.
-- Mon cher Hastier, dit Morgan.
-- Holà! dit Hastier, pas de noms propres, s'il vous plaît, messieurs. La famille Hastier est une honnête famille de Lyon faisant négoce, comme on dit, place des Terreaux, de père en fils, et qui serait fort humiliée d'apprendre que son héritier s'est fait courrier de cabinet, et court les grands chemins avec la besace nationale sur le dos. Lecoq, tant que vous voudrez, mais Hastier point; je ne connais pas Hastier. Et vous, messieurs, continua le jeune homme s'adressant à Montbar, à Adler et à d'Assas, le connaissez-vous?
-- Non, répondirent les trois jeunes gens, et nous demandons pardon pour Morgan, qui a fait erreur.
-- Mon cher Lecoq, fit Morgan.
-- À la bonne heure, interrompit Hastier, je réponds à ce nom-là. Eh bien, voyons, que voulais-tu me dire?
-- Je voulais te dire que, si tu n'étais pas l'antipode du dieu Harpocrate, que les Égyptiens représentaient un doigt sur la bouche, au lieu de te jeter dans une foule de divagations plus ou moins fleuries, nous saurions déjà pourquoi ce costume et pourquoi cette carte.
-- Eh! pardieu! si tu ne le sais pas encore, reprit le jeune homme, c'est ta faute et non la mienne. S'il n'avait point fallu t'appeler deux fois, perdu que tu étais probablement avec quelque belle Euménide, demandant à un beau jeune homme vivant vengeance pour de vieux parents morts, tu serais aussi avancé que ces messieurs, et je ne serais pas obligé de bisser ma cavatine. Voici ce que c'est: il s'agit tout simplement d'un reste du trésor des ours de Berne, que, par ordre du général Masséna, le général Lecourbe a expédié au citoyen premier consul. Une misère, cent mille francs, qu'on n'ose faire passer par le Jura à cause des partisans de M. Teysonnet, qui seraient, à ce que l'on prétend, gens à s'en emparer, et que l'on expédie par Genève, Bourg, Mâcon, Dijon et Troyes; route bien autrement sûre, comme on s'en apercevra au passage.
-- Très bien!
-- Nous avons été avisés de la nouvelle par Renard, qui est parti de_ _Gex à franc étrier, et qui l’a transmise à l’Hirondelle, pour le moment en station à Châlons-sur-Saône, lequel ou laquelle l’a transmise à Auxerre, à moi, Lecoq, lequel vient de faire quarante- cinq lieues pour vous la transmettre à son tour. Quant aux détails secondaires, les voici. Le trésor est parti de Berne octodi dernier, 28 nivôse an VIII de la République triple et divisible. Il doit arriver aujourd'hui duodi à Genève; il en partira, demain tridi avec la diligence de Genève à Bourg; de sorte qu'en partant cette nuit même, après-demain quintidi, vous pouvez, mes chers fils d'Israël, rencontrer le trésor de MM. les ours entre Dijon et Troyes, vers Bar-sur-Seine ou Châtillon. Qu'en dites-vous?
-- Pardieu! fit Morgan, ce que nous en disons, il me semble qu'il n'y a pas de discussions là-dessus; nous disons que jamais nous ne nous serions permis de toucher à l'argent de messeigneurs les ours de Berne tant qu'il ne serait pas sorti des coffres de Leurs Seigneuries; mais que, du moment où il a changé de destination une première fois, je ne vois aucun inconvénient à ce qu'il en change une seconde. Seulement comment allons-nous partir?
-- N'avez-vous donc pas la chaise de poste?
-- Si fait, elle est ici, sous la remise.
-- N'avez-vous pas des chevaux pour vous conduire jusqu'à la prochaine poste?
-- Ils sont à l'écurie.
-- N'avez-vous pas chacun votre passeport?
-- Nous en avons chacun quatre.
-- Eh bien?
-- Eh bien, nous ne pouvons pas arrêter la diligence en chaise de poste; nous ne nous gênons guère, mais nous ne prenons pas encore nos aises à ce point-là.
-- Bon! pourquoi pas? dit Montbar; ce serait original. Je ne vois pas pourquoi, puisqu'on prend un bâtiment à l'abordage avec une barque, on ne prendrait pas aussi une diligence à l'abordage avec une chaise de poste; cela nous manque comme fantaisie; en essayons-nous, Adler?
-- Je ne demanderais pas mieux, répondit celui-ci; mais le postillon, qu'en feras-tu?
-- C'est juste, répondit Montbar.
-- Le cas est prévu, mes enfants, dit le courrier; on a expédié une estafette à Troyes: vous laisserez votre chaise de poste chez Delbauce; vous y trouverez quatre chevaux tout sellés qui regorgeront d'avoine; vous calculerez votre temps, et, après- demain, ou plutôt demain, car minuit est sonné, demain, entre sept et huit heures du matin, l'argent de MM. Les ours passera un mauvais quart d'heure.
-- Allons-nous changer de costumes? demanda d'Assas.
-- Pour quoi faire? dit Morgan; il me semble que nous sommes fort présentables comme nous voici; jamais diligence n'aura été soulagée d'un poids incommode par des gens mieux vêtus. Jetons un dernier coup d'oeil sur la carte, faisons apporter du buffet dans les coffres de la voiture un pâté, une volaille froide et une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, armons-nous à l'arsenal, enveloppons-nous dans de bons manteaux, et fouette cocher!
-- Tiens, dit Montbar, c'est une idée, cela.