Les compagnons de Jéhu

Chapter 2

Chapter 23,860 wordsPublic domain

Ce n'était point un jeune homme; il n'était donc point emporté par la fougue de l'âge. Non, c'était presque un vieillard qui n'était même pas du pays; il était Français, Picard, ardent et réfléchi à la fois; ancien notaire, établi depuis longtemps à Avignon.

Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si grand, que la Vierge en pleura!

Vous le voyez, Avignon, c'est déjà l'Italie. Il lui faut à tout prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve à coup sûr quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette terre poétique. La _Madonna, _tout l'esprit, tout le coeur, toute la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.

Ce fut dans l'église des Cordeliers que ce miracle se fit.

La foule y accourut.

C'était beaucoup que la Vierge pleurât; mais un bruit se répandit en même temps qui mit le comble à l’émotion. Un grand coffre bien fermé avait été transporté par la ville: ce coffre avait excité la curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir?

Deux heures après, ce n'était plus un coffre dont il était question, c'étaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant au Rhône.

Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait révélé: c'étaient les effets du mont-de-piété, que le parti français emportait avec lui en s'exilant d'Avignon.

Les effets du mont-de-piété, c'est-à-dire la dépouille des pauvres.

Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu de monts-de-piété pouvaient se vanter d'être aussi riches que celui d'Avignon.

Ce n'était plus une affaire d'opinion, c'était un vol et un vol infâme. Blancs et rouges coururent à l'église des Cordeliers, criant qu'il fallait que la municipalité leur rendît compte.

Lescuyer était le secrétaire de la municipalité.

Son nom fut jeté à la foule, non pas comme ayant arraché les deux décrets pontificaux -- dès lors il y eût eu des défenseurs -- mais comme ayant signé l'ordre au gardien du mont-de-piété de laisser enlever les effets.

On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l’amener à l'église. On le trouva dans la rue, se rendant à la municipalité. Les quatre hommes se ruèrent sur lui et le traînèrent dans l'église avec des cris féroces.

Arrivé là, au lieu d'être dans la maison du Seigneur, Lescuyer comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings étendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort, Lescuyer comprit qu'il était dans un de ces cercles de l’enfer oubliés par Dante.

La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore est prêt à recommencer:

-- Mes frères, dit-il, j'ai cru la révolution nécessaire; j'ai, en conséquence, agi de tout mon pouvoir...

Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer était sauvé.

Ce n'était point cela qu'il leur fallait. Ils se jetèrent sur lui, l'arrachèrent de la tribune, le poussèrent au milieu de la meute aboyante, qui l’entraîna vers l’autel en poussant cette espèce de cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier à la population avignonnaise.

Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se réfugier au pied de l'autel.

Il ne s'y réfugia pas, il y tomba.

Un ouvrier matelassier, armé d'un bâton, venait de lui en asséner un si rude coup sur la tête, que le bâton s'était brisé en deux morceaux.

Alors on se précipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce mélange de férocité et de gaieté particulier aux peuples du Midi, les hommes, en chantant, se mirent à lui danser sur le ventre, tandis que les femmes, afin qu'il expiât les blasphèmes qu'il avait prononcés contre le pape, lui découpaient, disons mieux, lui festonnaient les lèvres avec leurs ciseaux.

Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutôt un râle; ce râle disait:

-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanité! tuez-moi tout de suite.

Ce râle fut entendu: d'un commun accord, les assassins s'éloignèrent. On laissa le malheureux, sanglant, défiguré, broyé, savourer son agonie.

Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des éclats de rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps palpita sur les marches de l’autel.

Voilà comment on tue à Avignon. Attendez; il y a une autre façon encore.

Un homme du parti français eut l'idée d'aller au mont-de-piété et de s'informer.

Tout y était en bon état, il n'en était pas sorti un couvert d'argent.

Ce n'était donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait d'être si cruellement assassiné: c'était comme patriote.

Il y avait en ce moment à Avignon un homme qui disposait de la populace.

Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale célébrité, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, même les moins lettrés, les connaisse.

Cet homme, c'était Jourdan.

Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que c'était lui qui avait coupé le cou au gouverneur de la Bastille.

Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tête. Ce n'était pas son nom: il s'appelait Mathieu Jouve. Il n'était pas Provençal, il était du Puy-en-Velay. Il avait d'abord été muletier sur ces âpres hauteurs qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre l'eût peut-être rendu plus humain; puis cabaretier à Paris.

À Avignon, il était marchand de garance.

Il réunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y laissa la moitié de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur l'église des Cordeliers, précédé de deux pièces de canon. Il les mit en batterie devant l'église et tira tout au hasard.

Les assassins se dispersèrent comme une nuée d'oiseaux effarouchés, laissant quelques morts sur les degrés de l'église.

Jourdan et ses hommes enjambèrent par-dessus les cadavres et entrèrent dans le saint lieu.

Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer respirant encore.

Jourdan et ses camarades se gardèrent bien d'achever Lescuyer: son agonie était un suprême moyen d'excitation. Ils prirent ce reste de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emportèrent saignant, pantelant, râlant.

Chacun fuyait à cette vue, fermant portes et fenêtres.

Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient maîtres de la ville.

Lescuyer était mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de son agonie.

Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arrêta ou fit arrêter quatre-vingts personnes à peu près, assassins ou prétendus assassins de Lescuyer.

Trente peut-être n'avaient pas même mis le pied dans l'église; mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares.

Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour Trouillas.

On l'a appelée historiquement la tour de la Glacière.

Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est immonde et va bien à l'immonde action qui devait s'y passer.

C'était le théâtre de la torture inquisitionnelle.

Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse suie qui montait avec la fumée du bûcher où se consumaient les chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de la torture précieusement conservé: la chaudière, le four, les chevalets, les chaînes, les oubliettes et jusqu'à des vieux ossements, rien n'y manque.

Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément V, que l'on enferma les quatre-vingts prisonniers.

Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermés dans la tour Trouillas, on en fut bien embarrassé.

Par qui les faire juger?

Il n'y avait de tribunaux légalement constitués que les tribunaux du pape.

Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer?

Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitié peut-être, qui non seulement n'avaient point pris part à l'assassinat, mais qui même n'avaient pas mis le pied dans l'église.

Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des représailles.

Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain nombre de bourreaux.

Une espèce de tribunal, improvisé par Jourdan, siégeait dans une des salles du palais: il avait un greffier nommé Raphel, un président moitié Italien, moitié Français, orateur en patois populaire, nommé Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent dans l'infimité des conditions.

C'étaient ces gens-là qui criaient:

-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait de témoin.

Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient.

À peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour, tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier; tout cela armé à peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une baïonnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-là d'un morceau de bois durci au feu.

Tous ces gens-là refroidis par une fine pluie d'octobre.

Il était difficile d'en faire des assassins.

Bon! rien est-il difficile au diable?

Il y a, dans ces sortes d'événements, une heure où il semble que Dieu abandonne la partie.

Alors, c'est le tour du démon.

Le démon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.

Il avait revêtu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire du pays, nommé Mendes: il dressa une table éclairée par deux lanternes; sur cette table, il déposa des verres, des brocs, des cruches, des bouteilles.

Quel était l'infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux récipients, aux formes bizarres? On l’ignore, mais l'effet en est bien connu.

Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris soudain d'une rage fiévreuse, d'un besoin de meurtre et de sang. Dès lors, on n'eut plus qu'à leur montrer la porte, ils se ruèrent dans le cachot.

Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténèbres.

On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les tueurs, nous l'avons dit, étaient ivres et mal armés.

Cependant ils y arrivèrent.

Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa cruauté bestiale, par sa soif immodérée de sang.

C'était le fils de Lescuyer.

Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir à lui seul, de sa main enfantine, tué dix hommes et quatre femmes.

-- Bon! je puis tuer à mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze ans, on ne me fera rien.

À mesure qu'on tuait, on jetait morts et blessés, cadavres et vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds de haut; les hommes y furent jetés d'abord, les femmes ensuite. Il avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de celles qui étaient jeunes et jolies.

À neuf heures du matin, après douze heures de massacres, une voix criait encore du fond de ce sépulcre:

-- Par grâce! venez m'achever, je ne puis mourir.

Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda; les autres n'osaient.

-- Qui crie donc? demandèrent-ils.

-- C'est Lami, répondit Bouffier.

Puis, quand il fut au milieu des autres:

-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond?

-- Une drôle de marmelade, dit-il: tout pêle-mêle, des hommes et des femmes, des prêtres et des jolies filles, c'est à crever de rire.

«Décidément c'est une vilaine chenille que l'homme!...» disait le comte de Monte-Cristo à M. de Villefort.

Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude, encore émue de ces derniers massacres, que nous allons introduire les deux personnages principaux de notre histoire.

I -- UNE TABLE D'HÔTE

Le 9 octobre de l'année 1799, par une belle journée de cet automne méridional qui fait, aux deux extrémités de la Provence, mûrir les oranges d'Hyères et les raisins de Saint-Péray, une calèche attelée de trois chevaux de poste traversait à fond de train le pont jeté sur la Durance, entre Cavaillon et Château-Renard, se dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un décret du 25 mai 1791 avait, huit ans auparavant, réunie à la France, réunion confirmée par le traité signé, en 1797, à Tolentino, entre le général Bonaparte et le pape Pie VI.

La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues étroites et tortueuses, bâtie tout à la fois contre le vent et contre le soleil, et alla s'arrêter à cinquante pas de la porte d'Oulle, à l'hôtel du Palais-Égalité, que l'on commençait tout doucement à rappeler l'hôtel du Palais-Royal, nom qu'il avait porté autrefois et qu'il porte encore aujourd'hui.

Ces quelques mots, presque insignifiants, à propos du titre de l’hôtel devant lequel s'arrêtait la chaise de poste sur laquelle nous avons les yeux fixés, indiquent assez bien l'état où était la France sous ce gouvernement de réaction thermidorienne que l'on appelait le Directoire.

Après la lutte révolutionnaire qui s'était accomplie du 14 juillet 1789 au 9 thermidor 1794; après les journées des 5 et 6 octobre, du 21 juin, du 10 août, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29 thermidor, et du 1er prairial; après avoir vu tomber la tête du roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des Girondins et des Cordeliers, des modérés et des Jacobins, la France avait éprouvé la plus effroyable et la plus nauséabonde de toutes les lassitudes, la lassitude du sang!

Elle en était donc revenue, sinon au besoin de la royauté, du moins au désir d'un gouvernement fort, dans lequel elle pût mettre sa confiance, sur lequel elle pût s'appuyer, qui agît pour elle et qui lui permît de se reposer elle-même pendant qu'il agissait.

À la place de ce gouvernement vaguement désiré, elle avait le faible et irrésolu Directoire, composé pour le moment du voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyès, du brave Moulins, de l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnête, mais un peu trop naïf, Gohier.

Il en résultait une dignité médiocre au dehors et une tranquillité fort contestable au dedans.

Il est vrai qu'au moment où nous en sommes arrivés, nos armées, si glorieuses pendant les campagnes épiques de 1796 et 1797, un instant refoulées vers la France par l'incapacité de Scherer à Vérone et à Cassano, et par la défaite et la mort de Joubert à Novi, commencent à reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff à Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le général Hermann à Bergen; Masséna a anéanti les Austro-Russes à Zurich; Korsakov s'est sauvé à grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois autres généraux ont été tués, et cinq faits prisonniers.

Masséna a sauvé la France à Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans auparavant, Villars l'avait sauvée à Denain.

Mais, à l'intérieur, les affaires n'étaient point en si bon état, et le gouvernement directorial était, il faut le dire, fort embarrassé entre la guerre de la Vendée et les brigandages du Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise était loin de rester étrangère.

Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de poste, arrêtée à la porte de l'hôtel du Palais-Royal, avaient-ils quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se trouvait la population, toujours agitée, de la ville papale, car, un peu au-dessus d'Orgon, à l'endroit où trois chemins se présentent aux voyageurs -- l'un conduisant à Nîmes, le second à Carpentras, le troisième à Avignon -- le postillon avait arrêté ses chevaux, et, se retournant, avait demandé:

-- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras?

-- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demandé, d'une voix brève et stridente, l'aîné des deux voyageurs, qui, quoique visiblement plus vieux de quelques mois, était à peine âgé de trente ans.

-- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au moins.

-- Alors, avait-il répondu, suivons la route d'Avignon.

Et la voiture avait repris un galop qui annonçait que les _citoyens_ voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la qualification de _monsieur_ commençât à rentrer dans la conversation, payaient au moins trente sous de guides.

Ce même désir de ne point perdre de temps se manifesta à l'entrée de l'hôtel.

Ce fut toujours le plus âgé des deux voyageurs qui, là comme sur la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait dîner promptement, et la forme dont était faite la demande indiquait qu'il était prêt à passer sur bien des exigences gastronomiques, pourvu que le repas demandé fût promptement servi.

-- Citoyen, répondit l'hôte qui, au bruit de la voiture, était accouru, la serviette à la main, au-devant des voyageurs, vous serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais si je me permettais de vous donner un conseil...

Il hésita.

-- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs, prenant la parole pour la première fois.

-- Eh bien, ce serait de dîner tout simplement à table d'hôte, comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette voiture tout attelée; le dîner y est excellent et tout servi.

L'hôte, en même temps, montrait une voiture organisée de la façon la plus confortable, et attelée, en effet, de deux chevaux qui frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en vidant, sur le bord de la fenêtre, une bouteille de vin de Cahors.

Le premier mouvement de celui à qui cette offre était faite fut négatif; cependant, après une seconde de réflexion, le plus âgé des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa détermination première, fit un signe interrogateur à son compagnon.

Celui-ci répondit d'un regard qui signifiait: «Vous savez bien que je suis à vos ordres.»

-- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait chargé de prendre l'initiative, nous dînerons à table d'hôte.

Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait ses ordres:

-- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux soient à la voiture.

Et, sur l'indication du maître d'hôtel, tous deux entrèrent dans la salle à manger, le plus âgé des deux marchant le premier, l'autre le suivant.

On sait l'impression que produisent, en général, de nouveaux venus à une table d'hôte. Tous les regards se tournèrent vers les arrivants; la conversation, qui paraissait assez animée, fut interrompue.

Les convives se composaient des habitués de l'hôtel, du voyageur dont la voiture attendait tout attelée à la porte, d'un marchand de vin de Bordeaux en séjour momentané à Avignon pour les causes que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se rendant de Marseille à Lyon par la diligence.

Les nouveaux arrivés saluèrent la société d'une légère inclination de tête, et se placèrent à l'extrémité de la table, s'isolant des autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts.

Cette espèce de réserve aristocratique redoubla la curiosité dont ils étaient l'objet; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire à des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs vêtements fussent de la plus grande simplicité.

Tous deux portaient la botte à retroussis sur la culotte courte, l'habit à longues basques, le surtout de voyage et le chapeau à larges bords, ce qui était à peu près le costume de tous les jeunes gens de l'époque; mais ce qui les distinguait des élégants de Paris et même de la province, c'étaient leurs cheveux, longs et plats, et leur cravate noire serrée autour du cou, à la façon des militaires.

Les muscadins -- c'était le nom que l'on donnait alors aux jeunes gens à la mode -- les muscadins portaient les oreilles de chien bouffant aux deux tempes, les cheveux retroussés en chignon derrière la tête, et la cravate immense aux longs bouts flottants et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient la réaction jusqu'à la poudre.

Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types complètement opposés.

Le plus âgé des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons déjà remarqué, pris l'initiative, et dont la voix, même dans ses intonations les plus familières, dénotait l'habitude du commandement, était, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine d'années, aux cheveux noirs séparés sur le milieu du front, plats et tombant le long des tempes jusque sur ses épaules. Il avait le teint basané de l'homme qui a voyagé dans les pays méridionaux, les lèvres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux de faucon que Dante donne à César.

Sa taille était plutôt petite que grande, sa main était délicate, son pied fin et élégant; il avait dans les manières une certaine gêne qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il n'avait point l'habitude, et quand il avait parlé, si l'on eût été sur les bords de la Loire au lieu d'être sur les bords du Rhône, son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la prononciation un certain accent italien.

Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins âgé que lui.

C'était un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononcé, mais presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait être, sinon d'une force, au moins d'une agilité et d'une adresse peu communes.

Quoique mis de la même façon, quoique se présentant sur le pied de l'égalité, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une déférence remarquable, qui, ne pouvant tenir à l'âge, tenait sans doute à une infériorité dans la condition sociale. En outre, il l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement Roland.

Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondément le lecteur à notre récit, ne furent probablement point faites dans toute leur étendue par les convives de la table d'hôte; car, après quelques secondes d'attention données aux nouveaux venus, les regards se détachèrent d'eux, et la conversation, un instant interrompue, reprit son cours.

Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus intéressants pour des voyageurs: il était question de l'arrestation d'une diligence chargée d'une somme de soixante mille francs appartenant au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la route de Marseille à Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal.

Aux premiers mots qui furent dits sur l’événement, les deux jeunes gens prêtèrent l'oreille avec un véritable intérêt.

L'événement avait eu lieu sur la route même qu'ils venaient de suivre, et celui qui le racontait était un des acteurs principaux de cette scène de grand chemin.

C'était le marchand de vin de Bordeaux.

Ceux qui paraissaient le plus curieux de détails étaient les voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient à la localité, paraissaient assez au courant de ces sortes de catastrophes pour donner eux-mêmes des détails, au lieu d'en recevoir.

-- Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se pressait, dans sa terreur, une femme grande, sèche et maigre, vous dites que c'est sur la route même que nous venons de suivre que le vol a eu lieu?

-- Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarqué un endroit où la route monte et se resserre entre deux monticules? Il y a là une foule de rochers.

-- Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari, je, l'ai remarqué; j'ai même dit, tu dois t'en souvenir: «Voici un mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit.»

-- Oh! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler grasseyant de l'époque, et qui, dans les temps ordinaires, paraissait exercer sur la table d'hôte la royauté de la conversation, vous savez que, pour MM. Les _compagnons de Jéhu_ il n'y a ni jour ni nuit.