Chapter 16
Roland prit la page des mains du secrétaire et, fixant son regard à l'endroit indiqué, il lut assez couramment:
-- «_Paragraphe XI_. Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues au nord du Caire, coule dans une seule branche...» Eh bien, mais, fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc? Le général s'est appliqué au contraire.
-- Continuez, continuez, dit Bourrienne.
Le jeune homme reprit:
-- «De ce point que l'on appelle...» Ah! ah!
-- Nous y sommes, qu'en dites-vous?
Roland répéta:
-- «Que l'on appelle...» Diable! «Que l'on appelle...»
-- Oui, que l'on appelle, après?
-- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'écria Roland, si je le tiens?
-- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai signé en blanc.
-- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le général, j'aime mieux avoir un bon père que cinq cents mauvais enfants. Je vais vous donner vos trois mots pour rien.
-- Comment! il y a trois mots là?
-- Qui n'ont pas l’air d'en faire tout à fait deux, j'en conviens. Écoutez et inclinez-vous: «De ce point que l'on appelle _Ventre della Vacca.»_
-- Ah! «_Ventre de la Vache!...» _Pardieu! c'est déjà illisible en français: s'il va se mettre dans l’imagination d'écrire en italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela.
Et il répéta la phrase tout entière:
-- «Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues au nord du Caire, coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle _Ventre de la Vache_, il forme les branches de Rosette et de Damiette.» Merci, Roland.
Et il se mit en devoir d'écrire la fin du paragraphe dont le commencement était déjà jeté sur le papier.
-- Ah çà! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre général: coloniser l'Égypte?
-- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la France; nous coloniserons... à distance.
-- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa.
-- D'abord, revenez-vous de vous-même, ou êtes-vous rappelé?
-- Rappelé, tout ce qu'il y a de plus rappelé!
-- Par qui?
-- Mais par le général lui-même.
-- Dépêche particulière?
-- De sa main; voyez!
Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes non signées, de cette même écriture dont Bourrienne avait tout un cahier sous les yeux.
Ces deux lignes disaient:
«Pars, et sois à Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi.»
-- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18.
-- Pour le 18, quoi?
-- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais, Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif. Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore; cependant, je répondrais qu'il y aura quelque chose.
-- Oh! vous avez bien un léger doute?
-- Je crois qu'il veut se faire directeur à la place de Sieyès, peut-être président à la place de Gohier.
-- Bon! et la constitution de l’an III?
-- Comment! la constitution de l’an III? -- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour être directeur, et il s'en faut juste de dix ans que le général n'en ait quarante.
-- Dame, tant pis pour la constitution on la violera.
-- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guère les enfants de sept ans.
-- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien vite: la petite fille de sept ans est déjà une vieille courtisane.
Roland secoua la tête.
-- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne.
-- Eh bien, je ne crois pas que notre général se fasse simple directeur avec quatre collègues; juge donc, mon cher, cinq rois de France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage.
-- En tout cas, jusqu'à présent, il n'a laissé apercevoir que cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre général, quand on veut savoir, il faut deviner.
-- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine, Bourrienne; moi, je suis un véritable janissaire: ce qu'il fera sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir une opinion, de la débattre, de la défendre? C'est déjà bien assez ennuyeux de vivre.
Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long bâillement; puis il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance:
-- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne?
-- C'est probable.
-- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce qu'il me faut. Où est le général?
-- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure. Lui avez-vous fait dire que vous étiez arrivé?
-- Non, je n'étais point fâché de vous voir d'abord. Mais, tenez, j'entends son pas: le voici.
Au même moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le même personnage historique que nous avons vu remplir incognito à Avignon un rôle silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans son costume pittoresque de général en chef de l’armée d'Égypte.
Seulement, comme il était chez lui, la tête était nue.
Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombé encore que d'habitude.
Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutôt méditatif de Bonaparte lança un éclair de joie.
-- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidèle comme l’acier; on t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu.
Et il tendit la main au jeune homme.
Puis, avec un imperceptible sourire: -- Que fais-tu chez Bourrienne?
-- Je vous attends, général.
-- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes.
-- Je vous l’avoue, général; je lui montrais mon ordre d'être ici le 16 brumaire.
-- J'ai je écrit le 16 ou le 17?
-- Oh! le 16 général; le 17, c'eût été trop tard.
-- Pourquoi trop tard le 17?
-- Dame, s'il y a, comme l’a dit Bourrienne, de grands projets pour le 18.
-- Bon! murmura Bourrienne, voilà mon écervelé qui va me faire laver la tête.
-- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18?
Il alla à Bourrienne, et, le prenant par l'oreille:
-- Portière! lui dit-il.
Puis à Roland:
-- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le 18: nous dînons, ma femme et moi, chez le président Gohier, un excellent homme, qui a parfaitement reçu Joséphine en mon absence. Tu dîneras avec nous, Roland.
Roland regarda Bonaparte.
-- C’est pour cela que vous m'avez fait revenir, général? dit-il en riant.
-- Pour cela, oui, et peut-être encore pour autre chose. Écris, Bourrienne.
Bourrienne reprit vivement la plume.
-- Y es-tu?
-- Oui, général.
«Mon cher président, je vous préviens que ma femme, moi et un de mes aides de camp, irons vous demander à dîner après-demain 18.
«C'est vous dire que nous nous contenterons du dîner de famille ....»
-- Après? fit Bourrienne.
-- Comment, après?
-- Faut-il mettre: «Liberté, égalité, fraternité?»
-- «Ou la mort!» ajouta Roland.
-- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume. Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne:
«Tout à vous, BONAPARTE.»
Puis, repoussant le papier:
-- Tiens, mets l’adresse, Bourrienne, et envoie cela par ordonnance.
Bourrienne mit l’adresse, cacheta, sonna. Un officier de service entra.
-- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne.
-- Il y a réponse, ajouta Bonaparte.
L'officier referma la porte.
-- Bourrienne, dit le général en montrant Roland, regarde ton ami.
-- Eh bien, général, je le regarde.
-- Sais-tu ce qu'il a fait à Avignon?
-- J'espère qu'il n'a pas fait un pape.
-- Non; il a jeté une assiette à la tête d'un homme.
-- Oh! c'est vif.
-- Ce n'est pas le tout
-- Je le présume bien.
-- Il s'est battu en duel avec cet homme.
-- Et tout naturellement il l'a tué, dit Bourrienne.
-- Justement; et sais-tu pourquoi?
-- Non.
Le général haussa les épaules.
-- Parce que cet homme avait dit que j'étais un voleur.
Puis, regardant Roland avec une indéfinissable expression de raillerie et d'amitié:
-- Niais! dit-il.
Puis, tout à coup:
-- À propos, et l’Anglais?
-- Justement, l’Anglais, mon général, j'allais vous en parler.
-- Il est toujours en France?
-- Oui, et j'ai même cru un instant qu'il y resterait jusqu'au jour où la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la vallée de Josaphat. -- As-tu manqué de tuer celui-là aussi?
-- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et, mon général, c'est un si excellent homme, et si original en même temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance pour lui.
-- Diable! pour un Anglais?
Bonaparte secoua la tête.
-- Je n'aime pas les Anglais.
-- Bon! comme peuple; mais les individus...
-- Eh bien, que lui est-il arrivé, à ton ami?
-- Il a été jugé, condamné et exécuté.
-- Que diable me comptes-tu là?
-- La vérité du bon Dieu, mon général.
-- Comment! il a été jugé, condamné et guillotiné?
-- Oh! pas tout à fait; jugé, condamné, oui; guillotiné, non; s’il avait été guillotiné, il serait encore plus malade qu'il n'est.
-- Voyons, que me rabâches-tu? par quel tribunal a-t-il été jugé et condamné?
-- Par le tribunal des compagnons de Jéhu. -- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jéhu?
-- Allons! voilà que vous avez déjà oublié notre ami Morgan, l’homme masqué qui a rapporté au marchand de vin ses deux cents louis.
-- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublié. Bourrienne, je t'ai raconté l’audace de ce drôle, n'est-ce pas?
-- Oui, général, fit Bourrienne, et je vous ai répondu qu'à votre place j'aurais voulu savoir qui il était.
-- Oh! le général le saurait déjà s'il m'avait laissé faire: j'allais lui sauter à la gorge et lui arracher son masque, quand le général m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: _Ami Roland_!
-- Voyons, reviens à ton Anglais, bavard! fit le général. Ce Morgan l’a-t-il assassiné?
-- Non, pas lui... ce sont ses compagnons.
-- Mais tu parlais tout à l’heure de tribunal, de jugement.
-- Mon général, vous êtes toujours le même, dit Roland avec ce reste de familiarité prise à l'École militaire: vous voulez savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler.
-- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras.
-- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf collègues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui me couperont la parole: j'aime encore mieux être interrompu par vous que par un avocat.
-- Parleras-tu?
-- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, général, qu'il y a près de Bourg une chartreuse...
-- La chartreuse de Seillon: je connais cela.
-- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda Roland.
-- Est-ce que le général ne connaît pas tout? fit Bourrienne.
-- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux?
-- Non; il n'y a plus que des fantômes.
-- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant à me raconter?
-- Et des plus belles.
-- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va.
-- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mère qu'il revenait des fantômes à la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutôt moi et sir John; nous y avons donc passé chacun une nuit.
-- Où cela?
-- À la chartreuse, donc.
Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix, habitude corse qu'il ne perdit jamais.
-- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantômes?
-- J'en ai vu un.
-- Et qu'en as-tu fait?
-- J'ai tiré dessus.
-- Alors?
-- Alors, il a continué son chemin.
-- Et tu t'es tenu pour battu!
-- Ah! bon! voilà comme vous me connaissez! Je l’ai poursuivi, et j'ai retiré dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin que moi à travers les ruines, il m'a échappé.
-- Diable!
-- Le lendemain, c'était le tour de sir John, de notre Anglais.
-- Et a-t-il vu ton revenant?
-- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entrés dans l’église, qui l'ont jugé comme ayant voulu pénétrer leurs secrets, qui l'ont condamné à mort, et qui l'ont, ma foi! poignardé.
-- Et il ne s'est pas défendu? -- Comme un lion. Il en a tué deux.
-- Et il est mort?
-- Il n'en vaut guère mieux; mais j'espère cependant qu'il s'en tirera. Imaginez-vous, général, qu'on l'a retrouvé au bord du chemin et qu'on l'a rapporté chez ma mère avec un poignard planté au milieu de la poitrine, comme un échalas dans une vigne.
-- Ah çà! mais c'est une scène de la Sainte-Vehme que tu me racontes là, ni plus ni moins.
-- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutât point d'où venait, le coup, il y avait gravé en creux: _Compagnons de Jéhu._
-- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles choses en France, pendant la dernière année du dix-huitième siècle! C'était bon en Allemagne, au moyen âge, du temps des Henri et des Othon.
-- Pas possible, général? Eh bien, voilà le poignard; que dites vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas?
Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en fer, lame et garde.
La garde, ou plutôt la poignée, avait la forme d'une croix, et sur la lame étaient, en effet, gravés ces trois mots: _Compagnons de Jéhu._
Bonaparte examina l'arme avec soin.
-- Et tu dis qu'ils lui ont planté ce joujou-là dans la poitrine, à ton Anglais? -- Jusqu'au manche.
-- Et il n'est pas mort!
-- Pas encore, du moins.
-- Tu as entendu, Bourrienne?
-- Avec le plus grand intérêt.
-- Il faudra me rappeler cela, Roland.
-- Quand, général?
-- Quand... quand je serai maître. Viens dire bonjour à Joséphine; viens, Bourrienne, tu dîneras avec nous; faites attention à ce que vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau à dîner. Ah! je garde le poignard comme curiosité.
Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientôt fut suivi lui-même de Bourrienne.
Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyée à Gohier.
-- Eh bien, demanda-t-il?
-- Voici la réponse du président.
-- Donnez.
Il décacheta la lettre et lut: «Le président Gohier est enchanté de la bonne fortune que lui promet le général Bonaparte; il l'attendra après-demain, 18 brumaire, à dîner avec sa charmante femme et l'aide de camp annoncé, quel qu'il soit.
«On se mettra à table à cinq heures.
«Si cette heure ne convenait pas au général Bonaparte, il est prié de faire connaître celle contre laquelle il désirerait qu'elle fût changée.
«Le président,
«16 brumaire an VII.
«GOHIER.»
Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa poche.
Puis, se retournant vers Roland:
-- Connais-tu le président Gohier? lui demanda-t-il.
-- Non, mon général.
-- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme.
Et ces paroles furent prononcées avec un accent non moins indescriptible que le sourire.
XX -- LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE
Joséphine, malgré ses trente-quatre ans, et peut-être même à cause de ses trente-quatre ans -- cet âge délicieux de la femme, du sommet duquel elle plane à la fois sur sa jeunesse passée et sur sa vieillesse future -- Joséphine, toujours belle, plus que jamais gracieuse, était la femme charmante que vous savez.
Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de son mari, jeté un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois jours avaient suffi pour rendre à l’enchanteresse tout son pouvoir sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides.
Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra.
Toujours incapable, en véritable créole qu'elle était, de maîtriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit la main en l'apercevant; elle savait Roland profondément dévoué à son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eût données toutes pour le général Bonaparte.
Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la baisa avec respect.
Joséphine avait connu la mère de Roland à la Martinique; jamais, lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son grand-père maternel M. de la Clémencière, dans le magnifique jardin duquel, étant enfant, elle allait cueillir ces fruits splendides inconnus à nos froides régions.
Le texte de la conversation était donc tout trouvé; elle s'informa tendrement de la santé de madame de Montrevel, de celle de sa fille et de celle du petit Édouard.
Puis, ces informations prises:
-- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois à tout le monde; mais tachez donc, ce soir, de rester après les autres ou de vous trouver demain seul avec moi: j'ai à vous parler de _lui_ (elle désignait Bonaparte de l’oeil), et j’ai des millions de choses à raconter.
Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme:
-- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est- ce pas?
-- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland étonné.
-- Je me comprends, dit Joséphine, et je suis sûre que, quand vous aurez causé dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi. En attendant, regardez, écoutez et taisez-vous.
Roland salua et se retira à l’écart, résolu, ainsi que le conseil venait de lui en être donné par Joséphine, de se borner au rôle d'observateur.
Il y avait de quoi observer.
Trois groupes principaux occupaient le salon.
Un premier, qui était réuni autour de madame Bonaparte, seule femme qu'il y eût dans l’appartement: c'était, au reste, plutôt un flux et un reflux qu'un groupe.
Un second, qui était réuni autour de Talma et qui se composait d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de deux ou trois autres membres de l'Institut.
Un troisième, auquel Bonaparte venait de se mêler et dans lequel on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, l’amiral Bruig, Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Fouché, Réal et deux ou trois généraux au milieu desquels on remarquait Lefebvre. Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans le second, on parlait littérature, sciences, art dramatique; dans le troisième, on parlait de tout, excepté de la chose dont chacun avait envie de parler.
Sans doute, cette retenue ne correspondait point à la pensée qui animait en ce moment Bonaparte; car, après quelques secondes de cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien évêque d'Autun et l’emmena dans l’embrasure d'une fenêtre.
-- Eh bien?, lui demanda-t-il.
Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'à lui.
-- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyès, général?
-- Vous m'avez dit: «Cherchez un appui dans les gens qui traitent de jacobins les amis de la République, et soyez convaincu que Sieyès est à la tête de ces gens-là.»
-- Je ne m'étais pas trompé. -- Il se rend donc?
-- Il fait mieux, il est rendu...
-- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir débarqué à Fréjus sans faire quarantaine!
-- Oh! non, ce n'était point pour cela.
-- Pourquoi donc?
-- Pour ne l’avoir point regardé et pour ne lui avoir point adressé la parole à un dîner chez Gohier.
-- Je vous avoue que je l’ai fait exprès; je ne puis pas souffrir ce moine défroqué.
Bonaparte s'aperçut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait de lâcher était, comme le glaive de l’archange, à double tranchant: si Sieyès était défroqué, Talleyrand était démitré.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur; l'ex-évêque d'Autun souriait de son plus doux sourire.
-- Ainsi je puis compter sur lui?
-- J'en répondrais.
-- Et Cambacérès, et Lebrun, les avez-vous vus?
-- Je m'étais chargé de Sieyès, c'est-à-dire du plus récalcitrant; c'est Bruix qui a vu les deux autres.
L'amiral, du milieu du groupe où il était resté, ne quittait pas des yeux le général et le diplomate; il se doutait que leur conversation avait une certaine importance.
Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre.
Un homme moins habile eût obéi à l’instant même; Bruix s'en garda bien.
Il fit, avec une indifférence affectée, deux ou trois tours dans le salon; puis, comme s'il apercevait tout à coup Talleyrand et Bonaparte causant ensemble, il alla à eux.
-- C'est un homme très fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait les hommes aussi bien d'après les petites choses que d'après les grandes.
-- Et très prudent surtout, général! dit Talleyrand.
-- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les paroles du ventre.
-- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire, aborder franchement la question.
En effet, à peine Bruix était-il réuni à Bonaparte et à Talleyrand, qu'il entra en matière par ces mots aussi clairs que concis:
-- Je les ai vus, ils hésitent!
-- Ils hésitent! Cambacérès et Lebrun hésitent? Lebrun, je le comprends encore: une espèce d'homme de lettres, un modéré, un puritain; mais Cambacérès... -- C'est comme cela.
-- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux un consul?
-- Je ne me suis pas avancé jusque-là, répondit Bruix en riant.
-- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte.
-- Mais parce que voilà le premier mot que vous me dites de vos intentions, citoyen général.
-- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les lèvres.
-- Faut-il réparer cette omission? demanda Bruix.
-- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se décident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens assez fort pour être seul, et j'ai maintenant Sieyès et Barras.
-- Barras? répétèrent les deux négociateurs étonnés.
-- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune, et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras...
-- Barras?
-- Rien...
Puis, se reprenant: --Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce que Barras a avoué hier à dîner devant moi? qu'il était impossible de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il reconnaissait la nécessité d'une dictature; qu'il était décidé à se retirer, à abandonner les rênes du gouvernement, ajoutant qu'il était usé dans l'opinion et que la République avait besoin d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est disposé à déverser son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Sévigné, en cent, en mille, en dix mille! -- sur le général Hédouville, un brave homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait être foudroyant! Il en est résulté que, ce matin, à huit heures, Barras était auprès de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa bêtise d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la République, me déclarant qu'il venait se mettre à ma disposition, faire ce que je voudrais, prendre le rôle que je lui donnerais, et me priant de lui promettre que, si je méditais quelque chose, je compterais sur lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme!
-- Cependant, général, dit M. de Talleyrand ne pouvant résister au désir de faire un mot, du moment où l'orme n'est point un arbre de la liberté.
Bonaparte jeta un regard de côté à l'ex-évêque.
-- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouché et de Réal; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous retournerez chez Lebrun et chez Cambacérès, Bruix, et vous leur mettrez le marché à la main.
Puis, regardant à sa montre et fronçant le sourcil:
-- Il me semble que Moreau se fait attendre.
Et il se dirigea vers le groupe où dominait Talma. Les deux diplomates le regardèrent s'éloigner.
Puis, tout bas:
-- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de ces sentiments pour l'homme qui l’a distingué au siège de Toulon n'étant que simple officier, qui lui a donné la défense de la Convention au 13 vendémiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, à vingt-six ans, général en chef de l'armée d'Italie?
-- Je dis, mon cher amiral, répondit M. de Talleyrand avec son sourire pâle et narquois tout ensemble, qu'il existe des services si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude.
En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça le général Moreau.
À cette annonce, qui était plus qu'une nouvelle, qui était un étonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se tournèrent vers la porte.