Part 18
L’année suivante, Sarrazin[329] mourut. Retiré du théâtre depuis plusieurs années, il obtint sans difficulté les secours de la religion et fut enterré à Saint-Sulpice. Mais quand ses camarades, quelques jours plus tard, voulurent faire dire un service en son honneur, ils se heurtèrent à un refus formel; on leur répondit que les curés ne pouvaient pas dire de prières à la requête de gens excommuniés.
[329] Sarrazin (1729-1759) porta d’abord le petit collet puis il embrassa la carrière théâtrale. «C’était un grand comédien, dit Grimm. Aucun de ses confrères n’a jamais approché de la simplicité et de la vérité de son jeu.» Voltaire était loin de partager cet enthousiasme; il prétendait que Sarrazin récitait les vers comme on lit la Gazette. Un jour, dans une répétition, agacé de la mollesse de l’acteur, il lui cria à brûle-pourpoint: «Mais, monsieur, songez donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls romains, et qu’il ne faut pas parler au dieu Mars comme si vous disiez: «Ah! bonne sainte Vierge, faites-moi gagner un lot de cent francs à la loterie.»
Un refus du même genre, mais plus étrange encore, se produisit peu de temps après et provoqua un scandale qui amusa tout Paris. En 1763, Crébillon, l’un des quarante de l’Académie française, succomba à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. Peu d’auteurs avaient joui depuis le commencement du siècle d’autant de réputation; il la devait plus encore à sa longue rivalité avec Voltaire qu’à son propre talent[330].
[330] Il était né le 15 février 1674. «Il jouissait sur la fin de ses jours, raconte Favart, de sept à huit mille livres de rente; mais les femmes, par l’ascendant qu’elles avaient sur lui, le dépouillaient de tout. Il était souvent obligé, pour vivre, d’avoir recours à la bourse de ses amis. Il adorait le sexe, mais ne l’estimait point. Il n’a jamais respecté que deux sœurs, filles d’un apothicaire nommé Péage: il leur fit deux enfants par délicatesse de sentiment. Le père, qui ne connaissait pas ce raffinement-là, prétendit que l’honneur de sa famille était blessé, et qu’il fallait que M. de Crébillon épousât tout au moins une des deux, en lui laissant la liberté du choix. Le hasard en décida, et notre auteur se maria à la mère de M. Crébillon fils; l’autre devint ce qu’elle put. Il ne goûta pas longtemps les douceurs du mariage; il fut si affligé de la mort de son épouse, qu’il cherchait partout des consolations. Dans l’espérance où il était de pouvoir trouver une femme aussi estimable que celle qu’il avait perdue, il mettait à l’essai toutes celles qu’il rencontrait. La passion qu’il ressentait pour les femmes n’était balancée que par celle qu’il avait pour les animaux domestiques.» (_Journal de Favart._)
Les Comédiens français, désireux de témoigner publiquement leur reconnaissance à l’auteur qui pendant si longtemps avait illustré leur scène, résolurent de faire dire une messe pour le repos de son âme. Ce souhait n’avait rien d’extravagant ni de répréhensible. Cependant, craignant, s’ils sollicitaient un curé de Paris, de s’exposer à un refus fort humiliant, les Comédiens eurent l’idée assez ingénieuse de s’adresser à l’église de Saint-Jean-de-Latran, qui appartenait à l’Ordre de Malte et ne se trouvait pas placée sous la juridiction de l’archevêque de Paris.
Le curé de Saint-Jean-de-Latran se laissa persuader et il s’engagea à célébrer le 6 juillet un service solennel. Ravis d’une faveur aussi inespérée, les Comédiens saisirent avec empressement l’occasion de mettre le clergé dans l’embarras en faisant une manifestation qui contrastât avec leur situation d’excommuniés. Tout ce que Paris comptait de plus distingué par la naissance et par le rang, tous les membres des académies, tous les gens de lettres furent conviés par des billets imprimés de la part de Messieurs les Comédiens français et du Roi.
Les avenues de l’église, ainsi que la porte, étaient tendues de noir; à l’intérieur de longues draperies noires semées de larmes d’argent tapissaient toute la nef. De grands candélabres d’argent avec des girandoles d’or supportaient un luminaire considérable, qui seul rompait la profonde obscurité dans laquelle le temple était plongé. L’éclat des lumières, au milieu de ces draperies mortuaires, produisait l’effet le plus saisissant[331].
[331] L’_Almanach des spectacles_, auquel nous empruntons ces détails, ne tarit pas en descriptions sur cette importante cérémonie.
Tout le clergé, revêtu de ses plus beaux ornements, figurait à l’autel. La majesté du lieu, la solennité du service, le recueillement des assistants, tout contribuait à la pompe de la cérémonie.
Les Comédiens français faisaient naturellement les honneurs; ils attendaient les invités à la porte de l’Église et les conduisaient aux places qui leur étaient réservées. M. de Crébillon, fils du défunt, occupait le premier rang. Les assistants furent si nombreux qu’à peine le vaisseau put les contenir. L’Académie française envoya une députation. L’Opéra, la Comédie italienne, tous les corps comiques assistèrent au service.
La Comédie se trouvait au grand complet, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre; les actrices étaient sans rouge. Mlle Clairon, portant un long manteau de deuil, représentait avec beaucoup de dignité; ses camarades tenaient à la main de superbes missels tout neufs achetés pour la circonstance. L’assistance se rendit à l’offrande dans le plus grand ordre, et les acteurs se firent remarquer par leur générosité. Cette brillante cérémonie devait avoir des suites.
L’archevêque de Paris[332], qui n’avait pu l’empêcher à temps, fit les reproches les plus vifs à l’Ordre de Malte et il demanda la suppression du privilège qui enlevait l’église à son autorité. On tint aussitôt un consistoire chez l’ambassadeur de l’Ordre et, dans l’espoir d’apaiser la colère du prélat, il fut décidé que le curé de Saint-Jean-de-Latran recevrait une punition pour avoir causé un scandale dans l’Église de Paris en communiquant avec des excommuniés. L’infortuné curé fut condamné à trois mois de séminaire, et de plus à distribuer aux pauvres l’argent qu’il avait reçu pour les frais du service.
[332] M. de Beaumont.
A cette nouvelle les Comédiens montrèrent la plus vive indignation. Ils s’adressèrent aux premiers Gentilshommes et aux Ministres pour avoir raison de cet outrage. Clairon voulait que la Comédie donnât sa démission en masse pour forcer la cour à faire enfin abolir cette loi absurde portée contre des gens que «le roi pensionnait pour se donner au diable». Mais le préjugé était encore trop puissant; tous les efforts échouèrent, et il fallut se résigner à attendre une occasion meilleure.
Le scandale provoqué par la cérémonie de Saint-Jean-de-Latran fit du tort à Crébillon, qui n’en pouvait mais. Son buste en marbre fut exécuté par l’ordre du roi; quand il fut terminé, on voulut le poser dans l’église Saint-Gervais, où le célèbre auteur était inhumé, mais le curé s’y opposa formellement, «à la sollicitation, dit Favart, de plusieurs dévotes qui trouvent très scandaleux que le buste d’un homme d’esprit mort en bon chrétien figure à côté des simulacres de MM. les marguilliers qui n’étaient que des sots[333].»
[333] Favart à Durazzo, 17 avril 1764.
Le curé cependant finit par revenir à des sentiments plus conciliants et il laissa la troupe comique élever dans l’église une statue et un mausolée, avec tous les attributs du théâtre, à l’auteur de _Rhadamiste_.
XVIII
RÈGNE DE LOUIS XV (SUITE)
1765
SOMMAIRE: Querelle de Saint-Foix et de Clairon.--Intervention de Fréron.--Il est condamné à la prison.--La reine obtient sa grâce.--Dubois et Blainville font un faux serment.--Le _Siège de Calais_.--Les Comédiens refusent de jouer avec Dubois.--Troubles à la Comédie.--Arrestation des Comédiens.--Clairon est mise en liberté.--Bellecour fait amende honorable.--Les Comédiens sont relâchés.
Au commencement de 1765 survint un incident dont toute la capitale allait s’occuper.
M. de Saint-Foix[334], que Clairon n’aimait pas, venait de composer une pièce intitulée _les Grâces_; il obtint qu’elle serait jouée à Versailles, et il fut convenu qu’elle paraîtrait comme petite pièce le même jour que la tragédie d’_Olympie_. Le roi avait témoigné le désir d’entendre l’œuvre nouvelle, mais il demanda que le spectacle fût terminé à neuf heures pour pouvoir se rendre au conseil. Les actrices qui jouaient dans _les Grâces_, et notamment Mlle Dolliguy[335], devaient faire partie du cortège d’Olympie; mais afin qu’elles eussent le temps de s’habiller et que la petite pièce pût commencer sans perte de temps, M. de la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs, décida qu’elles seraient remplacées dans le cortège par des choristes de l’Opéra. Prévenue de ce changement, Clairon, qui remplissait le rôle d’Olympie, s’y opposa formellement, et elle déclara qu’elle n’achèverait pas son rôle si Mlle Dolligny quittait la scène avant le dernier vers de la tragédie. Il fallut s’incliner, l’entr’acte fut long, et le roi sortit avant l’apparition des _Grâces_.
[334] Saint-Foix (1698-1776).
[335] Mlle Dolligny avait été reçue à la Comédie française en 1763 pour jouer les rôles tendres et ingénus. Un fâcheux incident signala ses débuts. En rentrant dans la coulisse, elle fit un faux pas et tomba si malheureusement que le public jouit d’un spectacle qui ne faisait nullement partie du programme. Sans être jolie, elle avait de la fraîcheur, de la jeunesse, une figure intéressante, un son de voix si touchant qu’elle fut bientôt l’idole du public. Ses camarades tout naturellement la détestaient. Elle avait encore le tort d’être d’une sagesse et d’une vertu rares. Le marquis de Gouffler, raconte Bachaumont (26 janvier 1766), lui fit des offres brillantes qui furent repoussées; il la demanda alors en mariage et lui envoya le contrat tout prêt à signer. Elle lui répondit fort prudemment qu’elle s’estimait trop pour être sa maîtresse et trop peu pour être sa femme.
Saint-Foix, furieux, écrivit dans l’_Année littéraire_ de Fréron[336] une lettre qui se terminait par ces mots: «J’aime mieux la franchise du vice que la morgue orgueilleuse de la dignité.»
[336] Fréron (1719-1776). «Il y a eu de tout temps des Frérons dans la littérature, écrivait Voltaire à Laharpe, mais on dit qu’il faut qu’il y ait des chenilles, parce que les rossignols les mangent afin de mieux chanter.» (22 décembre 1763.)
Clairon supposa avec raison que la phrase était à son adresse, et, pour se venger, elle fit ramasser toutes les estampes d’un portrait de Saint-Foix qu’on venait de graver; elle enleva la figure, la remplaça par une tête d’hyène et remit le tout dans le commerce. Paris en fut inondé.
La lutte ainsi engagée ne devait pas se terminer si vite; le poète riposta par ces vers sanglants:
Pour la fameuse Frétillon[337] On a frappé, dit-on, un médaillon; Mais à quelque prix qu’on le donne, Fût-ce pour douze sols, fût-ce même pour un, Il ne sera jamais aussi commun Que le fut jadis sa personne.
[337] On avait publié à Rouen, en 1740, un infâme libelle contre Mlle Clairon sous le titre: _Histoire de Mlle Cronel, dite Frétillon_. Ce nom était la plus cruelle injure qu’on pût adresser à la tragédienne; quand elle fut reçue à la Comédie, elle dit à ses camarades: «Mesdemoiselles, je chercherai toutes les occasions de vous être agréable, mais quiconque m’appellera Frétillon, je proteste que je lui f...... le meilleur soufflet qu’elle ait reçu de sa vie.» (De Manne.)
Fréron, qui avait déjà publié la première attaque de Saint-Foix, crut à propos de ne pas abandonner son collaborateur en pleine lutte, et à son tour il ouvrit les hostilités. Il ne le fit pas cependant ouvertement; il se contenta de faire un pompeux éloge de Mlle Dolligny[338] et d’amener en contraste un portrait infâme où, bien qu’il ne la nommât pas, il n’était que trop facile de reconnaître Clairon.
[338] La curieuse lettre que nous donnons ici, et que nous devons à l’extrême obligeance de Mlle Bartet, montre que, si de nouvelles difficultés s’élevèrent encore trois ans plus tard entre Clairon et Mlle Dolligny, la première du moins agit avec délicatesse vis-à-vis de celle dont on avait cherché à lui faire une ennemie. Elle lui écrivait le 14 novembre 1768:
«On vient de me dire, mademoiselle, que je vous causois la peine la plus sensible en désirant qu’une autre que vous jouât le rôle d’Iphise. Il faut qu’on ne vous ait pas dit ni mes raisons ni les termes dont je me suis servie; vous seriez sûrement contente de l’un et de l’autre. Si je n’étois pas malade et même obligée de garder mon lit, je volerois chez vous pour justifier la droiture de mes intentions. En attendant que je le puisse, je proteste au moins que je n’ai jamais voulu, que je ne veux pas, que sûrement je ne voudrai jamais ni vous affliger ni vous nuire. Si vous croyez votre talent compromis en ne jouant pas, je cède. Mon refus portoit sur l’inégalité de nos forces, de nos organes, sur le peu de vraisemblance que nos âges mettroient dans la confiance d’Électre pour sa sœur, et voilà tout. On auroit dû vous dire que je n’avois parlé de vos talents qu’avec éloge, et que j’avois exigé les plus grands ménagements dans la demande qu’on devoit vous faire. Mais enfin, mademoiselle, si la représentation des Menus-Plaisirs a lieu, je vous laisse maîtresse absolue, je n’apporterai d’obstacle à rien de ce qui pourra vous plaire.»
«On dit que le vertueux M. Fréron, écrit Grimm, connu par son amour pour la vérité et son fanatisme pour les bonnes mœurs, s’est laissé entraîner un peu loin par sa ferveur pour la chasteté, et que le public a cru reconnaître dans sa philippique contre les actrices qui vivent dans le désordre les erreurs célèbres de la première jeunesse de Mlle Clairon[339].»
[339] _Corresp. littér._, février 1765.
L’actrice, outrée de cette attaque injustifiée, alla trouver les Gentilshommes de la chambre et menaça de se retirer si elle n’obtenait pas justice de ce «vil journaliste». La plainte était légitime. On sollicita et on obtint un ordre du roi pour mener l’imprudent écrivain au For l’Évêque.
Heureusement pour lui, Fréron fut subitement frappé d’un accès de goutte, qui le mit dans l’impossibilité de remuer. C’est du moins ce qu’il expliqua à l’exempt qui vint le chercher, et on lui accorda quelques jours de répit[340]. Il en profita pour mettre en campagne tous ses amis. L’abbé de Voisenon, un de ses plus intimes, s’adressa au duc de Duras, Gentilhomme de la chambre, mais le duc répondit qu’il n’accorderait la grâce qu’à la demande de Mlle Clairon elle-même. «Aux carrières plutôt», s’écria le folliculaire en parodiant le mot du philosophe grec. En même temps il protestait contre l’interprétation donnée à ses articles, et il écrivait lettre sur lettre au maréchal de Richelieu pour l’assurer de son innocence. Enfin il se donna tant de mal, il fit si bien mouvoir toutes ses relations, qu’il réussit à intéresser la reine à sa cause et que Marie Leczinska demanda sa grâce[341]. «Il est bien honteux qu’un pareil coquin trouve des protections respectables[342]», s’écrie d’Alembert.
[340] Au cours de cette querelle fameuse, un partisan de l’actrice régala Fréron de cette épigramme:
Aliboron, de la goutte attaqué, Se confessoit, croyant sa fin prochaine, Et détailloit, de remords provoqué, De ses méfaits une liste assez pleine. Naïvement chacun étoit marqué, Basse impudence et noire hypocrisie, Stupide orgueil, mensonge, ivrognerie; Il ne croyoit en oublier aucun. Le confesseur dit: Vous en passez un. --Un: non, pardieu, j’en dis assez, je pense. --Eh! mon ami, le péché d’ignorance.
(Favart, Corresp. avec Durazzo, mars 1765.)
[341] Le roi Stanislas était parrain du fils de Fréron.
[342] D’Alembert à Voltaire, 27 février 1765.
Cependant le bruit se répand que Fréron va être gracié. A cette nouvelle, Clairon s’indigne; elle écrit aussitôt aux Gentilshommes une lettre des plus pathétiques, où elle leur témoigne son regret de voir que ses talents ne sont plus agréables au roi, puisqu’on la laisse avilir impunément, et elle prie qu’on lui accorde sa retraite. Puis, estimant que le premier ministre ne peut être trop tôt mis au courant d’un pareil projet, elle se rend chez le duc de Choiseul pour lui narrer ces graves événements.
S’il faut en croire les mémoires contemporains, le duc lui aurait répondu, avec une douce ironie: «Mademoiselle, nous sommes, vous et moi, chacun sur un théâtre; mais avec la différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du public. Il n’y a que quelques gens de mauvais goût comme ce malheureux Fréron qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au contraire, j’ai ma tâche souvent très désagréable; j’ai beau faire de mon mieux, on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans notre genre. D’ailleurs la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté[343].»
[343] Bachaumont, 21 février 1765.
Clairon se retira fort peu satisfaite du persiflage, et elle réunit chez elle tous ses camarades, sous la présidence du duc de Duras, pour aviser à la conduite qu’elle devait tenir. Les esprits se montraient fort échauffés, et il n’était question de rien moins que d’une désertion en masse si l’on ne faisait pas droit à la Melpomène moderne. Le duc de Duras fut chargé de porter cet ultimatum à M. de Saint-Florentin, ministre d’État.
Cependant des amis intervinrent, on fit comprendre à la comédienne qu’elle ne pouvait résister aux volontés de la reine, et elle finit par céder[344]. Fréron, à cette nouvelle, éprouva une joie si vive que la goutte, qui le tenait alité depuis le commencement de la querelle, disparut comme par enchantement.
[344] Comme compensation, le due de Richelieu envoya aux Comédiens, en les autorisant à les garder dans leurs archives, les lettres qu’il avait reçues de Fréron.
Clairon resta profondément irritée de n’avoir pu obtenir justice de celui qui l’avait si cruellement outragée. Elle comprit que c’était à sa profession qu’elle devait cet injuste traitement; aussi attendit-elle impatiemment l’occasion de recommencer la lutte en faveur de l’émancipation des comédiens. Un futile incident lui fournit le prétexte qu’elle désirait.
Un certain Dubois, acteur médiocre de la Comédie, eut recours aux soins d’un chirurgien et négligea de le payer. L’homme de l’art le cita en justice, mais Dubois affirma sous serment qu’il avait réglé sa dette, et il trouva même un de ses camarades, Blainville, qui déclara également par serment avoir assisté au payement.
Le procureur du chirurgien, voyant que son adversaire n’était pas à un faux serment près, eut recours à un autre expédient; il fit imprimer un mémoire dans lequel il soutint que ni le serment de Dubois ni celui de Blainville ne pouvaient être reçus en justice, attendu qu’ils exerçaient tous les deux un métier infâme. A Rome, en effet, le témoignage des histrions n’était pas admis; les lois romaines étant appliquées aux comédiens du dix-huitième siècle, on pouvait en conclure que leur serment n’avait aucune valeur; bien des esprits éclairés partageaient cette opinion et la thèse était parfaitement soutenable.
Mais Dubois et Blainville poussèrent des cris d’indignation; la Comédie prit naturellement fait et cause pour eux; tous les acteurs se levèrent comme un seul homme pour demander satisfaction de l’insulte publique faite à l’état de comédien. Malheureusement, quand on vint à l’éclaircissement des faits, il fut prouvé que Dubois et Blainville étaient des fripons; qu’ils avaient fait un faux serment et que le chirurgien n’avait réellement pas été payé. Les Comédiens s’empressèrent de désintéresser le disciple d’Esculape; puis ils eurent le bon esprit de ne pas chercher à pallier la faute de leurs camarades et ils mirent autant d’empressement à les répudier qu’ils en avaient mis à les défendre, tant qu’ils les avaient crus innocents. En somme, leur conduite fut des plus correctes et des plus honorables. Ils s’adressèrent aux Gentilshommes de la chambre en racontant les faits et en demandant l’expulsion immédiate des coupables. «M. de Richelieu, dit Bachaumont, a traité l’affaire comme une affaire de vilains; il n’a pas voulu s’en mêler, il en a remis la décision aux Comédiens, disant qu’ils étoient les pairs de Dubois et qu’ils pouvoient le juger[345].»
[345] 6 avril 1765.
Les acteurs n’hésitèrent pas, ils chassèrent avec éclat les deux fripons.
On donnait à ce moment sur la scène de la Comédie le _Siège de Calais_, de du Belloy[346]; la pièce était encore dans toute sa nouveauté et obtenait un succès étourdissant[347]. Dubois y jouait le rôle de Mauny; on ne voulut pas naturellement interrompre le succès par suite de son départ, et Bellecour fut chargé de le remplacer. Les affiches annoncèrent simplement au public cette modification dans l’interprétation. Mais Dubois avait une fille[348] qui faisait elle-même partie de la Comédie. «Animée, dit Grimm, de cette piété filiale qui mène droit à l’héroïsme, elle entreprend de sauver son père, à quelque prix que ce soit... L’histoire prétend que la beauté, suivant l’usage, trouva les dieux propices, qu’un des premiers Gentilshommes de la chambre, se rappelant les anciennes bontés de la belle Dubois, ne put la voir dans cet état sans lui en demander de nouvelles et sans lui promettre de finir ses malheurs.» Le duc de Fronsac, auquel il est fait ici allusion, obtint l’intervention de son père, le maréchal de Richelieu, et le dévouement filial de Mlle Dubois ne resta pas stérile.
[346] Lorsque Voltaire vint à Paris en 1778, Lemierre et du Belloy, en qualité d’auteurs tragiques, crurent devoir lui rendre visite. «Messieurs, leur dit Voltaire, ce qui me console de quitter la vie, c’est que je laisse après moi MM. Lemierre et du Belloy.» Lemierre racontait volontiers cette anecdote, et il ne manquait jamais d’ajouter: «Ce pauvre du Belloy ne se doutait pas que Voltaire se moquait de lui.»
[347] On la donna trois fois à Versailles, le Roi en agréa la dédicace et il accorda à l’auteur une gratification de mille écus et une médaille d’or.
[348] Mlle Dubois passait pour avoir peu de talent; elle avait eu cependant beaucoup de succès dans la tragédie de _Tancrède_, car Voltaire écrivait d’elle, après la représentation: «Je ne connaissais pas cette aimable actrice, ce que vous m’en écrivez me charme. Je tremblais pour le Théâtre français, Mlle Clairon est prête à lui échapper. Remercions la Providence d’être venue à notre secours. Si les suffrages d’un vieux philosophe peuvent encourager notre jeune actrice, faites-lui dire, mon ancien ami, tout ce que j’ai dit autrefois à l’immortelle Lecouvreur... Dites-lui surtout d’aimer; le théâtre appartient à l’Amour, ses héros sont enfants de Cythère.» «Il paraît, dit Grimm, que le devoir d’aimer, que M. de Voltaire impose aux actrices, est celui dont Mlle Dubois s’acquitte le mieux.»
Le _Siège de Calais_ était affiché pour le soir avec Bellecour[349]; à midi un ordre du roi transmis par les premiers Gentilshommes, arrive à la Comédie, enjoignant de jouer la pièce avec Dubois dans le rôle de Mauny. On juge de la consternation des Comédiens et de leur indignation; ils se réunirent chez Clairon pour aviser aux mesures à prendre; à l’unanimité ils décidèrent de refuser de jouer.
[349] Bellecour (1724-1778), comédien français.