Part 9
Cependant je ne cessais pas de m'exercer chez moi, et, comme j'avais la main naturellement adroite, et surtout une grande envie de me perfectionner, je fis encore des progrès par mes propres efforts. Chaque fois que je pouvais me procurer un modèle remarquable par l'élégance de la forme ou la beauté du tissu, je l'étudiais à fond, et il était rare que je ne parvinsse pas à l'imiter assez exactement.
Je trouvais même dans les objets naturels des idées et d'heureuses directions; j'observais les formes des feuilles et des fleurs chez certaines plantes; celles même de quelques animaux, et jusqu'aux oeufs et aux nids d'oiseaux. Je donnais ainsi à mes produits une certaine grâce naturelle. Je me procurai de plus quelques dessins de vases et d'ornements, et j'en tirai bon parti. On s'étonnait, disait-on, de voir sortir des mains d'un paysan de si jolies choses!
Pour moi, je n'étais pas encore satisfait de mon travail. Il y a dans les plus modestes métiers un point de perfection qu'il faut savoir atteindre, si l'on veut bien réussir et mériter le nom de maître. Je prolongeai donc mon apprentissage pendant trois ans, et ne voulus commencer à vendre mes produits qu'au moment où je crus pouvoir les présenter au public avec un succès certain. Un fâcheux début cause le plus souvent un tort irréparable.
Je travaillais presque tous les soirs chez ma voisine Claude: Sophie s'exerçait auprès de moi aux mêmes ouvrages. La pauvre enfant, qui m'aimait comme un frère et qui désirait que je fusse content d'elle, fit bientôt des paniers et des corbeilles acceptables; de mois en mois ses ouvrages furent moins imparfaits. Où ne va-t-on pas avec le zèle et la docilité? D'ailleurs les mains de la femme ont une merveilleuse souplesse, et la vannerie est une industrie qui leur convient parfaitement.
Cependant Sophie se faisait grande, et le temps approchait où notre sort devait se décider.
Un jour, quelques voisins et voisines étaient chez moi et me regardaient travailler. On louait beaucoup un joli berceau que je venais d'achever.
--Ce n'est rien que cela, leur dis-je en riant, je vous ferai voir quelque chose de mieux!
J'allai prendre dans mon magasin une corbeille à fruits, pour dessert.
Tout le monde l'admira; les femmes ne pouvaient croire que les mains d'un homme fussent capables de tresser des fils si déliés.
--Aussi, n'est-ce pas une main d'homme qui a fait cette corbeille, c'est une main de femme, c'est celle de Sophie.
--Alors elle en sait autant que son maître, dit le voisin Louis.
--Je ne sais rien que Germain ne m'ait enseigné, répondit ma jeune parente, et je lui en serai obligée toute ma vie.
Ces paroles me touchèrent le coeur, et je dis le lendemain à ma voisine:
--Il me reste une dernière épreuve à tenter, avant de proposer à Sophie d'unir son sort au mien: je veux savoir comment je vendrai dans la plaine et ce que peuvent valoir dans les villes voisines ces paniers, ces corbeilles et tous ces brimborions que nous fabriquons avec tant de soin. Je prendrai une voiture à bras; je la chargerai de mes marchandises, et j'irai courir le pays pour essayer de les écouler. Si ma tournée est heureuse, je vous prierai de faire connaître à Sophie le voeu de ma mère qui est aussi le mien.
4.--Premier voyage de commerce.
Je fis ce que j'avais dit. Un voisin me remit une voiture légère, qu'il avait fabriquée lui-même, et me chargea de la vendre. Je la remplis et l'habillai de mes produits. Sophie et Claude m'aidèrent de leur mieux; l'étalage prit sous nos mains une façon qui plaisait. Des cercles, fixés sur la voiture, portaient toute sorte d'ustensiles, qui se balançaient au moindre mouvement. Ce spectacle attira presque tout le village; on me faisait compliment sur cette exhibition de mes ouvrages, et chacun me souhaitait une bonne chance: on me la prédisait même. Quelques villageois, montrant à leurs fils la voiture chargée, leur disaient:
--Voyez ce que peuvent le travail et la persévérance!
--Attendez, mes amis, leur disais-je. Sachons d'abord quel sera mon succès. Après quoi, si mes affaires vont bien, je ne refuserai pas de prendre chez moi des apprentis. Je serais bien heureux si je prouvais à vos fils qu'on peut, sans quitter le village, gagner sa vie honorablement. C'est ce que nous saurons dans quelques jours.
Sophie et la voisine Claude m'accompagnèrent assez loin, et ne me quittèrent qu'à une demi-lieue du village. Elles me suivirent des yeux, aussi longtemps que les détours du chemin ne leur cachèrent pas Germain et sa voiture.
Dans certains endroits j'avais de la peine à la retenir à cause de la pente rapide; quelquefois, si le chemin était rocailleux, je ne me fatiguais pas moins à la traîner. Il est dur d'être à la fois le cocher et le cheval. Patience, me disais-je, peut-être finirai-je par posséder au moins un âne ou un mulet.
Mon entrée dans le premier village de la plaine fit événement. On n'avait pas encore vu chose pareille. Les femmes et les enfants me suivaient, en m'adressant questions sur questions. Il y avait au bout du village une maison plus belle et plus grande que les autres: je m'arrêtai un moment devant la porte; il en sortit une petite demoiselle qui s'écria:
--Maman, maman, viens voir les jolies choses!
La maman parut à son tour, et me demanda si ces objets étaient à vendre et qui les avait fabriqués.
--Ils sont à vendre, madame, et ils sont tous de ma fabrique.
--Combien donc me demanderez-vous pour cette jolie corbeille?
--Madame, je n'en sais vraiment rien; vous êtes la première personne avec qui j'ai affaire. Je fais mon premier voyage, une tournée d'essai.
Là-dessus je donnai quelques explications, et la dame, qui m'écoutait avec le plus vif intérêt, me fit entrer dans la cour avec la voiture. On me dit de m'asseoir sur un banc de pierre; on me servit quelques rafraîchissements, et encouragé par la bonté de mes hôtes, je fis mon histoire en détail.
La dame, qui me témoignait tout l'intérêt d'une amie, me dit enfin:
--Puisque vous désirez fixer vos idées sur le prix que peuvent valoir vos produits, vous ferez bien d'aller jusqu'à la ville avec tout votre assortiment. Vous y trouverez des marchands de vannerie, et vous apprendrez à connaître les prix des divers articles. Vous pourrez alors commencer à vendre, sans craindre de demander trop ou trop peu. Au retour, si vous avez encore quelques objets qui me conviennent, je les achèterai.
--Non, madame, je ne veux pas que vous ayez le rebut. Votre conseil est excellent, et il ne sera pas trop payé par cette corbeille, que je vous prie d'accepter.
--Je la prends, mais je la paie un écu, me dit-elle. Vous voilà étrenné; le coeur me dit que cela vous portera bonheur.
Il me fallut en passer par là; je suivis le conseil de la dame, et ne vendis plus rien avant d'être arrivé à la ville. Je vis des ouvrages du même genre que les miens. Il y en avait d'une jolie forme, mais le plus grand nombre étaient faits négligemment. C'était ce qu'on appelle de la marchandise de pacotille. Je trouvai pourtant que ces articles se vendaient assez cher, et je me dis: si l'on paie aussi raisonnablement les miens, je serai content.
Je commençai donc à circuler dans les rues avec ma petite voiture. Cet objet nouveau attira l'attention. Les connaisseurs s'aperçurent bientôt que ma vannerie était travaillée en conscience; cependant quelques personnes croyant le pauvre montagnard simple et sans expérience, voulaient avoir les choses à vil prix; mais d'autres furent plus justes et plus généreuses. Je vendis tout en trois jours, et je comptai avec joie dans ma bourse cent vingt-cinq francs et quelques centimes.
Il ne me restait plus que la voiture; je la vendis, comme le voisin me l'avait demandé, et, quoiqu'elle ne fût pas d'un bien bon travail, j'en tirai quelques sous de plus que le prix fixé par le fabricant. Alors, prenant mon bâton, je m'acheminai vers nos montagnes. J'avais les pieds et le coeur bien légers, et m'en retournai plus vite que je n'étais venu.
Je saluai en passant la dame qui m'avait donné un bon conseil, et la remerciai du mieux que je sus faire. Mais que j'eus de plaisir à revoir Claude et Sophie, et qu'elles furent heureuses elles-mêmes d'apprendre le bon succès de mon voyage!
--Il ne s'agit plus que de fabriquer, leur disais-je; le débit de notre marchandise est assuré.
5.--Germain se marie.
Sophie consentit d'être la femme du vannier; et dès-lors commencèrent pour moi une suite de belles années, dont le souvenir m'est bien doux et fait pourtant couler mes pleurs.
--Mon Dieu, monsieur Germain, auriez-vous perdu votre bonne femme?
--Il y a six ans, me répondit-il, et il me semble que ce soit hier.
Après un moment de silence, il poursuivit son récit.
--Aussitôt que nous fûmes en ménage, nous commençâmes à travailler avec un nouveau zèle. Il fallait pourvoir non-seulement au présent, mais aussi à l'avenir. Sophie avait soin du ménage et des chèvres, qui mangeaient l'herbe de notre petit pré et les feuilles de notre oseraie. Cependant ma femme trouvait encore du temps pour travailler avec moi. Nous passâmes tout l'hiver à fabriquer de nouvelles marchandises, et quand les beaux jours furent venus, nous descendîmes, Sophie et moi, de notre montagne. Je fis un voyage plus lucratif encore que le premier, et surtout bien plus agréable.
6.--Son industrie excite celle de ses voisins.
Je ne cachai pas à mes voisins l'heureux état de mes affaires; plusieurs m'en félicitèrent de bon coeur; d'autres furent jaloux. Quelques-uns se disposèrent à me faire concurrence. Je leur dis avec franchise:
--Vous êtes libres; mais veuillez réfléchir que j'ai déjà cinq ans d'expérience; j'ai l'avance sur vous. Eh! pourquoi nous jeter tous dans le même chemin? Nous nous gênerons les uns les autres. Si j'étais à votre place, j'aimerais mieux m'ouvrir un sentier nouveau. Les gens de la plaine ont mille besoins différents: tâchons de les contenter. Vous, François, par exemple, pourquoi n'apprendriez-vous pas à fabriquer les cuves, les tonneaux, les baquets de toute sorte? Vous, Pierre, pourquoi ne feriez-vous pas des échalas? Vous, Sylvestre, des tuyaux de fontaine? Charles, vous avez deux jeunes fils, qui montrent déjà beaucoup d'adresse et d'application: faites-en des horlogers. Ils travailleront à vos côtés, et leur métier vaudra mieux que le mien. Voilà ce que je crois le plus sage; après cela si vous préférez la vannerie, je souhaite que Dieu bénisse votre oeuvre, comme je le prie de m'aider moi-même. Je ne serai pas jaloux de vos succès: soyons rivaux, mais soyons amis; il y aura peut-être du pain pour tout le monde.
Mes avis furent très-bien reçus; chacun se choisit une occupation qui lui offrît de bonnes chances, et j'eus le plaisir de voir le village devenir industrieux à mon exemple.
7.--Germain répare sa maison.--Bons conseils aux voisins.
Avec le secours de Sophie, je parvins à faire quelques épargnes. Aussitôt les gens me conseillèrent d'acheter du terrain. Quand même je ne payerais pas tout comptant, je pourrais achever de m'acquitter plus tard.
--Non, leur dis-je, les hypothèques me font peur. On est sûr d'avoir à payer la rente, on ne l'est pas de tirer le produit. D'ailleurs, il faut toujours aller au plus pressé; notre maison a besoin de réparations urgentes; je veux aussi la couvrir de tuiles. Il ne faudrait qu'un malheur dans le village, et nos maisons, couvertes de bardeaux, flamberaient comme des allumettes.
Je mis aussitôt la main à l'oeuvre. J'eus lieu de m'en féliciter: dès l'année suivante, la maison d'un voisin prit feu pendant la nuit; elle fut consumée tout entière, et les étincelles communiquèrent l'incendie aux trois maisons voisines. La mienne fut seule préservée.
Ce malheur réduisit plusieurs familles à l'indigence: il fallut venir à leur secours. Je pris chez moi un jeune garçon en apprentissage; d'autres firent ce qu'ils purent, chacun selon sa position.
--Voilà qui est bien, dis-je à mes voisins; nous réparons de notre mieux les maux passés; mais, cette fois, me croirez-vous et couvrirez-vous de tuiles ou d'ardoises vos maisons? Il y a d'autres pierres, dans nos montagnes, qui se détachent par feuilles: vous pouvez vous en servir, si vous trouvez l'ardoise trop chère.
J'eus la satisfaction de voir mes conseils écoutés; mais j'obtins un autre succès, qui me fit encore un grand plaisir. Je décidai la commune à se pourvoir d'une pompe à incendie. Ce fut une grosse dépense; aussi, quand nous eûmes acheté cet instrument de salut, je veillai à ce qu'on le maintînt toujours en bon état et prêt à servir. Nous avions près de nous l'exemple d'un village où l'on possédait deux pompes à incendie, qui, à quatre reprises différentes, s'étaient trouvées sans usage, parce qu'on les avait négligées. Une fois que la dépense est faite, n'est-ce pas une folie de la rendre inutile par défaut de soins?
8.--Soucis paternels.
Tout allait bien dans mon petit ménage; nous regrettions cependant de n'avoir qu'un enfant. C'était un garçon. Je n'attendis pas longtemps pour l'exercer au métier de son père. Je lui mettais quelques petits osiers entre les doigts, et il s'essayait à les tresser, car les enfants sont naturellement disposés à l'imitation. Un peu plus tard, son travail devint sérieux; je lui appris à enlever avec le couteau l'écorce des baguettes. Il nous voyait travailler constamment et il faisait comme nous. Enfin notre petit Pierre ne nous donnait que des sujets de satisfaction. Plus tard il m'a causé de cruels chagrins, mains j'ai du moins la consolation d'avoir fait tout ce que j'ai pu pour qu'il fût heureux et sage.
Ce n'est pas de la maison paternelle que lui sont venus les mauvais conseils, c'est du dehors; c'est aussi dans certains livres qu'il a pris de fausses idées; ils ont gâté l'ouvrage des pauvres parents.
Voilà pourquoi quelques personnes font la guerre aux écoles et à l'instruction, mais c'est bien mal à propos. Ces choses sont excellentes en soi, seulement il faut savoir en user. Il n'y a pas un des outils dont se servent les campagnards qui ne puisse devenir, dans les mains d'un furieux, une arme dangereuse.
9.--L'aisance augmente dans le village, grâce aux avis de Germain.
Quoique le village fût moins pauvre chaque année, on sentait encore de la gêne. Un dimanche, que les hommes étaient réunis, au sortir de l'église, on se mit à parler des affaires de la commune. On dit que les ressources manquaient pour nourrir les pauvres, pour entretenir les fontaines et les chemins, enfin pour toutes les dépenses d'utilité publique à la charge de la commune.
Chacun fit là-dessus les observations qu'il jugea convenables. Je pris la parole à mon tour, et l'on fit cercle autour de moi, parce que je commençais à passer pour une des bonnes têtes du village.
--Mes chers voisins, dis-je en regardant l'assemblée, ce sont nos chèvres qui nous ruinent.
On se récria de toutes parts:
--Nos chèvres?
--Oui, nos chèvres, et ce que je vous dis là n'est pas une découverte que j'ai faite moi-même: d'autres s'en sont avisés avant moi. Nos voisins, les habitants des Épinailles, ont reconnu que le libre parcours des chèvres dans les communaux plantés en bois finirait par détruire leurs forêts, et ils ont défendu qu'on les y menât paître à l'avenir.
Pour nous, notre cas est encore plus grave; notre forêt communale a été rasée; et maintenant nous envoyons paître nos chèvres parmi les jeunes pousses. Comment voulez-vous que le bois se rétablisse jamais?
C'est un bien petit avantage que d'envoyer une chèvre courir sur la montagne: elle n'engraisse pas nos terres, et la quantité de son lait n'est pas égale à ce qu'elle donnerait, bien nourrie à l'étable.
Mais quelle perte pour chacune de nos familles! Pensez à vous; pensez surtout à nos enfants. Figurez-vous ce que sera la forêt dans trente ans, si, au lieu de laisser dévorer chaque année les jeunes pousses par la dent de nos chèvres, nous donnons quelques soins à cette propriété, si riche et si belle du temps de nos pères!
Une forêt qui grandit et prospère chaque année est un capital qui s'accroît pour le propriétaire, sans autre mérite que la patience; c'est du bien qui vient en dormant.»
Ce discours du pauvre Germain fit beaucoup réfléchir; on en causa longtemps et diversement dans le village. Il se forma deux partis: il y avait les amis et les ennemis des chèvres. Les femmes se prononcèrent surtout avec beaucoup de vivacité en faveur de celles qu'elles appelaient les nourrices de leurs familles.
Bien des gens me regardaient de travers; plusieurs voisines faisaient entendre à ma bonne Sophie des paroles très-dures. Malgré tout cela l'opinion se formait, et, dans la municipalité, on pensait généralement qu'il fallait interdire aux chèvres le parcours du terrain qu'on voulait reboiser.
Les défenseurs des chèvres ayant appris qu'à un certain jour on prendrait à ce sujet une résolution définitive, ils se préparèrent à s'y opposer. Le jour venu, il y eut du trouble et de l'agitation dans le village: les femmes s'attroupèrent et vinrent entourer la maison commune. Tout à coup l'une d'elles s'écria:
--Ce n'est pas de là que le mal est venu. C'est ce méchant Germain qui en est le premier auteur: courons chez lui. Mort à Germain!
Sophie, qui était près de la maison, accourut tout effrayée, et me dit ce qui se passait.
--Entre, et fermons la porte, lui dis-je froidement: le domicile est inviolable.
Bientôt nous entendîmes de nouvelles menaces autour de la maison: ma femme s'évanouit. Nous avions alors une petite fille, qui s'appelait Marie, et que Dieu nous a retirée depuis. Je la pris dans mes bras, j'ouvris la porte et me présentai à cette foule égarée, en lui criant d'une voix émue:
--Vous voulez donc, mes voisines, tuer le père de cette enfant? Alors venez la prendre dans mes bras, et, après ma mort, chargez-vous de la nourrir, car la mère ne survivra pas au père.
Ces simples paroles calmèrent sur-le-champ mes pauvres voisines. Je fis signe que je désirais parler.
--Je suis si peu l'ennemi de vos chèvres et des miennes, leur dis-je posément, que je vais vous proposer un moyen d'en nourrir deux pour une.
--Voici du nouveau, s'écria l'une des femmes.
--Oui, du nouveau, du simple et du praticable en même temps. Vous savez que la commune possède un grand pâturage au-dessous du chemin; tout le monde s'accorde à dire que c'est d'excellent terrain, et qu'il ne rapporte pas la dixième partie de ce qu'il produirait s'il était mis en culture. Adressons une demande à la municipalité; prions-la de diviser ce terrain entre les familles du village, et de nous en laisser l'usage pour un long terme, sinon indéfiniment. Chaque ménage récoltera sur sa portion assez de trèfle, de luzerne ou d'esparcette pour nourrir non pas deux fois, mais trois ou quatre fois autant de chèvres à l'étable, qu'il en fait paître maintenant dans les communaux. Voilà mon avis.
Les femmes ont l'imagination plus vive que les hommes; quand une idée leur plaît, elle est promptement saisie. Je fus chargé le jour même de rédiger une pétition; les femmes la firent signer à leurs maris. Ma seconde proposition fut accueillie favorablement, et permit d'adopter sans risque la première. La forêt fut respectée; le pâturage fut divisé et mis en culture, et en peu d'années cela transforma le village; il était pauvre et il devint riche; il y avait des mendiants, on n'en vit plus; la santé même y gagna, car les familles furent mieux et plus sainement nourries.
10.--Une bonne ménagère.
Mes affaires continuaient à prospérer, et je peux dire que c'était en grande partie par les soins et le travail de Sophie. Le mari a beau s'évertuer et gagner de l'argent: rien n'avance, si la femme n'épargne pas. Sophie était la femme forte dont parle l'Écriture. Sa lampe veillait plus tard que toutes les autres, et s'allumait chaque matin longtemps avant le jour. Je ne pouvais modérer cette ardeur vertueuse, et l'on citait Sophie comme le modèle des ménagères. Ses enfants étaient les plus propres et les mieux vêtus du village; sa maison la mieux tenue; sa vaisselle d'étain la plus brillante; les alentours de notre habitation plaisaient par un air d'ordre et de propreté; ce n'était pas chez nous qu'on aurait pu voir un fumier devant la porte. On avait reproché d'abord à ma femme de vouloir se singulariser, mais, quand les voisines virent le bon résultat de sa conduite, elles finirent par l'imiter.
11.--Nouveaux soucis.
Cependant les mauvais jours arrivèrent aussi pour nous, comme pour la plupart des hommes. Nous eûmes le malheur de perdre notre petite Marie; elle fut atteinte d'une fièvre scarlatine, et emportée en quelques jours.
Je ne vous dirai pas, mon cher monsieur, quelle fut notre douleur. Nous regrettâmes d'autant plus cette chère enfant, que Pierre, mon fils aîné, alors mon fils unique, nous donnait des sujets d'inquiétude. Il avait lu, dans je ne sais quels livres, des choses singulières sur l'état du peuple en France; il croyait que tout allait mal pour les pauvres gens dans notre patrie, et se figurait qu'il n'y avait qu'un beau et bon pays au monde, c'étaient les États-Unis d'Amérique. Il aurait voulu nous décider à y transporter notre établissement.
--Avec notre industrie, nous disait-il, nous y ferions fortune, tandis qu'ici nous végétons.
Je répondis à Pierre que je ne voulais pas quitter mon pays; que sa mère pensait comme moi; nous n'étions plus assez jeunes pour songer à passer la mer; quand nous voudrions le faire, ce ne serait pas pour nous établir dans un pays étranger, dont la langue nous était inconnue.
--Nous végétons, s'il faut t'en croire? Moi, j'appelle cela vivre comme il convient à des chrétiens. Nous avons ce que souhaitait le sage: «O Dieu, ne me donnez ni pauvreté ni richesse!» C'est le plus heureux des états. Tu nous promets la fortune; mais il faudrait d'abord dépenser tout notre avoir en frais de voyage et d'établissement. Il ne manquerait plus après cela qu'une maladie ou un autre accident, pour nous abîmer tout à fait. On ne court presque jamais les chances de la fortune sans courir celles de la ruine.
Je dis encore beaucoup de choses à Pierre; sa mère en ajouta quelques-unes de son côté. Elle ne voulait pas quitter son lieu natal; elle voulait vivre et mourir près de la tombe de Marie.
--Travaillons, mon Pierre, disait-elle; le travailleur ferait venir le pain jusqu'à lui depuis le bout du monde. Tu vois qu'on aime ici nos ouvrages; chaque nouvelle tournée nous réussit mieux que les autres. Ailleurs peut-être on n'aurait pas le même goût. Et je suppose que tu veuilles par la suite étendre ton marché, tu pourras expédier au loin tes marchandises; fais-leur passer la mer et reste dans tes montagnes.
Pierre n'était pas convaincu, mais, je dois le dire, il se montra résigné; seulement il paraissait triste et devenait silencieux.
--Tout notre bonheur terrestre dépend de toi, lui disais-je: sois donc joyeux et content, si tu veux que nous le soyons aussi.
Il fit quelques efforts pour nous complaire: nous lui en savions gré, mais nous aurions voulu qu'il n'eût pas besoin de se contraindre, pour nous montrer un visage satisfait.
12.--Joie et douleur.
Il approchait de sa vingtième année, quand Sophie devint mère pour la troisième fois. J'accueillis avec des transports de joie ce consolateur, que Dieu nous envoyait à la place de Marie: c'était un garçon, mais je vis bientôt qu'il serait, comme sa soeur, tout le portrait de sa mère. Nous appelâmes Philippe ce fruit de notre arrière-saison.