Part 8
Lastec suivit Charles jusqu'à la grotte, avec la plus grande répugnance. A peine étaient-ils arrivés, que le vigneron, accourant d'un autre côté, s'écria de loin: «Venez, mes amis, venez chez moi. Plus de risques maintenant. Vous serez mieux, et ces messieurs le permettent.» Ces messieurs étaient deux gendarmes, à qui le bon Rodolphe avait conté, avec indignation, ce qui s'était passé dans la cahutte. Touchés de pitié (car ces gens-là sont aussi bons que braves), ils s'étaient empressés de l'accompagner jusqu'à la grotte, afin d'inviter les Baudry à passer la nuit dans la ferme. Aussitôt que Lastec les aperçut, il essaya de fuir; mais ils l'eurent bientôt pris, et, lorsque le signalement leur eut fait connaître l'identité: «Vous êtes libres, messieurs,» dirent-ils à la petite troupe, en s'éloignant avec leur prisonnier. «Nous tenons l'homme, et nous partons à l'instant.» Resté seul avec les Baudry, Rodolphe leur dit: «Je vais retourner, selon toutes les apparences, à mon premier maître: revenez aussi à votre premier logement.» Ensuite il leur conta en peu de mots ce que les gendarmes lui avaient appris sur ce M. Lastec. «Je me rappelle encore, dit la veuve, les discours que cet homme tenait sur l'autre bord, et je ne suis pas surprise de ce qui lui arrive sur celui-ci.--Ma mère, dit Juliette avec effroi, allons-nous encore déménager ce soir?--Non pas, dit Rodolphe, vous passerez la nuit chez moi: Julien gardera vos effets.» Sur quoi, Charles dit à son tour: «J'accepte votre hospitalité pour ma mère, mes soeurs et mon frère, mais je ferai la garde moi-même.--Jusqu'à minuit, je le veux bien, lui répondit Rodolphe, mais Julien viendra vous relever.» Des choses ainsi réglées, le vigneron s'éloigna avec le reste de la famille, et Charles demeura seul au bord du lac.
47.--La veille de Charles.
Heureux de savoir que sa mère et ses soeurs passeraient une bonne nuit, Charles n'était pas fâché de rester seul quelque temps, pour se livrer enfin en toute liberté à ses regrets. La situation où il se trouvait en ce moment lui rappela le jour où, s'étant assis sur la grève de l'autre bord, il avait fait ses premiers projets de fortune. Couché à l'entrée de la grotte sur quelques bottes de foin, de sa dernière récolte, il regardait le lac, les montagnes et le rivage, que la lune éclairait de sa douce et triste lumière.
«J'ai perdu cinq années de ma vie, disait-il avec amertume. Que je suis éloigné du moment où je faisais la moisson des roseaux! Combien de travaux ont rempli l'intervalle! Et me voilà, comme autrefois, couché sur le sable! Moi!... qu'importe? je ne songe pas à moi. C'est vous, bonne mère, c'est vous, pauvres soeurs, qui me coûtez ces larmes! Je me hâte de les répandre à l'écart; mais vous n'en verrez pas trace demain sur mes joues. Je saurai vous sourire gaîment; je ne vous parlerai que d'espérances.
«Elles ne verront donc plus ce Rivage, qu'elles aimaient tant, parce qu'il était l'ouvrage de Charles! Elle n'est donc plus cette chère cabane, où nous supportâmes si doucement la pauvreté! Les secrets innocents de notre vie patriarcale s'en sont allés en fumée avec les joncs et les roseaux! Où retrouverai-je ce que j'ai éprouvé devant ce foyer, grossière ébauche de mes mains; au milieu de ces cultures, ma lente et paisible conquête; au bord de cette fontaine, que j'ai tirée pour d'autres du sein de la terre? D'autres lieux me donneront, je l'espère, du pain pour la famille; mais le bonheur, je ne dois pas le retrouver: il ne sait pas renaître; il ne se transplante pas avec nous; il s'attache aux lieux où nous l'avons rencontré pour la première fois, et, si nous les quittons, il nous quitte.
«Je n'aimerai jamais rien autant que le Rivage. Pauvre petit domaine, je m'étais donné à toi pour toute la vie! J'avais espéré de vieillir et de mourir chez toi. C'est là, me disais-je, qu'après de longs travaux, j'assurerai enfin à ma mère et à mes soeurs une véritable aisance. Tant qu'elles auront besoin de moi, je serai tout à elles; personne ne partagera mon affection avec celles à qui j'ai tenu lieu de tout. Ces projets étaient bons, ma conscience les approuvait; Dieu les renverse: j'adore ses incompréhensibles desseins!
«Je lui rends grâce encore de ce que j'ai conservé dans la misère l'honneur et la liberté! Avec son secours, j'en saurai faire un bon usage. Mon infortune est le bonheur même, quand je la compare à l'état horrible de cet homme que l'on vient d'arrêter sous mes yeux. Il voulait être riche à tout prix, je ne souhaitais que de vivre honnêtement et de faire vivre ma famille; nous sommes ruinés tous les deux: mais quelle différence dans notre sort! La honte le courbe vers la terre, où il voudrait se cacher et disparaître: le sentiment de l'innocence me relève, me raffermit, me rappelle, au milieu des hommes, à de nouvelles entreprises, qu'ils suivront de leurs voeux et qu'ils aideront de leur appui, car la malice est rare et la bienveillance commune, mille bonnes âmes nous feront oublier les injures d'un méchant.»
C'est ainsi que l'honnête Charles s'affligeait et puis se consolait à l'entrée de la grotte; enfin, sentant que l'heure tardive amenait le sommeil, il y cédait sans trop de résistance, parce qu'il voyait la plage déserte, et qu'il s'était accoutumé depuis longtemps à laisser beaucoup de choses à la garde de Dieu. Dans ce vague intervalle qui sépare la veille du sommeil, il faisait encore de beaux projets d'établissement dans les friches du voisinage; il réformait ses premiers desseins; il donnerait moins à la fantaisie et davantage au produit solide; il bâtirait lui-même une cabane de pisé; il s'attacherait à la culture des céréales et des prairies artificielles; il aurait bientôt du bétail en abondance; il voyait alterner dans ses champs le trèfle sanguin, le colza jaune, l'esparcette rose; enfin, comme la Perrette de La Fontaine, il rêvait _veau_, _vache_, _cochon_, _couvée_: pauvre Charles, seras-tu réveillé aussi tristement que la naïve laitière?
Au milieu de cette insomnie délirante, il revenait par moments à ses premières affections; il voyait sur l'autre rive du lac les maisons, les arbres, et ses voisins à travers les branchages; quelques bateaux passaient, chargés de joyeux promeneurs, qu'il entendait répéter ensemble sa chanson favorite:
Rien n'est si beau que cette plage; Le vrai bonheur est ici mon partage: Séjour de l'éternelle paix, Objet sacré de nos souhaits, Soyez pareil à mon rivage.
48.--Est-ce un rêve?
Ces paroles semblaient venir jusqu'à lui, toujours plus fortes et mieux accentuées; il prêtait l'oreille en se disant: «Je rêve,» et il écoutait toujours; puis les voix faisaient silence et des rires joyeux y succédaient. Ces rires provocateurs l'excitaient lui-même; il se mêlait à cette gaîté folâtre, et, le sourire sur les lèvres, il prononçait quelques paroles confuses. Cependant les rires cessent à leur tour; des conversations bruyantes s'établissent; la surface de l'eau apporte jusqu'à ses oreilles des paroles distinctes; enfin il entend son nom: «Charles! Charles!» disaient les vagues murmurantes. A demi-réveillé, il lève la tête: «Charles! Charles!» répétaient les échos du rivage.
Il se lève en sursaut: «On m'appelle sans doute!» se dit-il; et lorsque, s'étant délivré des obstacles qui l'entourent, il a pu jeter les yeux sur le lac, il voit distinctement deux, trois bateaux pavoisés, qui cinglent droit à lui. «Charles? bonnes nouvelles, bonnes nouvelles du Rivage!» Il voyait les bateaux près du bord; il entendait les cris de joie; il reconnaissait même la voix de ses voisins: cependant il ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles. «Ma tête s'égare, disait-il tristement. C'est un rêve, étrange comme ma position. Ah! qu'il faut souffrir pendant le jour, pour avoir la nuit de si folles idées!»
Il ne laissait pas, en faisant ces réflexions pénibles, de courir vers l'image qui l'attirait. Alors tout ses doutes cessèrent; la lumière se fit chez lui tout à coup, et la réalité fut plus belle que le songe. On débarque; Charles est reconnu. C'est à qui l'embrassera le premier. «Votre protecteur n'est pas mort, il est revenu; le Rivage vous est rendu.» On voulait lui donner tous les détails: «Assez, mes amis! Je ne veux pas en savoir davantage avant ma mère. Courons auprès d'elle; ne lui dérobons pas un instant de bonheur.»
Quelques-uns restèrent pour la garde des bateaux; tous les autres suivirent Charles, ou plutôt le menèrent en triomphe chez le bon Rodolphe. Au bruit de leurs chansons, les chiens aboient; le bruit redouble. Rodolphe ouvre sa fenêtre: la joie pénètre du dehors au dedans; mais il se passe un peu de temps encore, avant que Susanne, Isabelle, Juliette, André, qui goûtaient enfin les douceurs du premier sommeil, reviennent de leur surprise, se mettent sur pied, et soient en état de recevoir les nombreux visiteurs. La cour était seule assez grande pour contenir une telle assemblée. On y descend; Rodolphe éclaire la scène, en élevant, du seuil de la porte, sa lampe rustique, et les épanchements confus de la joie recommençaient de plus belle. Alors le bon Emmanuel, le même qui avait voulu recueillir toute la famille chassée du Rivage, monte sur un banc de pierre, et, d'une voix forte, demande la parole, afin d'instruire tous les intéressés à la fois.
«Mes amis, leur dit-il, le Rivage vous est rendu. Notre cher voisin n'est point mort, comme les journaux l'avaient annoncé: c'est un autre personnage du même nom et de la même province. Pour lui, il est arrivé ce matin, et d'abord il a chassé Cravel de sa maison. Vous ne verrez plus monsieur l'intendant, mais vous ne reverrez pas non plus votre cabane; le misérable l'a brûlée, le soir même de votre départ, comme un monceau de chènevottes. Consolez-vous; en vous rendant le Rivage, M. M... a résolu de vous rendre aussi une maison. Elle vaudra bien la première. C'est en son nom que je vous parle: il vous abandonne en toute propriété le petit domaine; l'acte en sera passé demain.»
Ces paroles, plus vives que bien ordonnées, avaient toutefois informé les Baudry de ce qu'il leur importait le plus de connaître. Après le discours, les explications recommencèrent. On apprit, entre autres, que la visite du neveu avait eu pour objet l'examen secret de la conduite de Cravel, et que, ce jeune homme ayant fait un rapport sévère à son oncle, l'expulsion de l'intendant fut dès lors arrêtée. «Il faut en conclure, dit la bonne Susanne, que notre petit homme n'avait pas bien saisi une certaine conversation, qu'il expliquait avec tant d'assurance.» André répartit: «J'ai mieux vu, de notre barque, quand j'ai annoncé la cause de l'incendie; mais je reconnais, bonne mère, qu'on peut se tromper souvent, à juger trop vite et de loin.--Mes amis, dit Emmanuel, le lac est tranquille, la nuit est belle, il faut en profiter à l'instant. Nous avons promis de ramener sans retard les hôtes du Rivage.--Il sera dit, s'écria Rodolphe avec chagrin, que je ne pourrai pas les héberger une fois!--Bon Rodolphe, lui répondit Charles, nous reviendrons bientôt. Le lac nous sépare, mais l'amitié ne connaît point de barrières. Et d'ailleurs, ce lac n'est-il pas le plus beau des chemins pour visiter un ami? Faites vous-même à présent la traversée avec nous; il manquerait quelque chose à notre joie, si vous n'étiez pas là, quand nous reprendrons possession du Rivage.»
Rodolphe se joignit aux voisins de Charles. Un bateau, qui était à sa disposition, et les trois qui avaient passé l'eau cette nuit, composèrent, avec celui des Baudry, une petite escadre, qui ramena tout à la fois la famille, les moutons, les chèvres, la volaille, le chat et le chien; on chargea sur les bateaux tout le bagage, et l'on partit en chantant.
M. M... avait fait prendre les mesures nécessaires pour que le rétablissement de nos colons dans leur enclos fût une véritable fête. A l'aube naissante, dès qu'ils furent signalés, on sonna la cloche du village, le canon de réjouissance salua leur approche: la foule les attendait au lieu du débarquement, en poussant des cris de joie, et l'on voyait flotter un drapeau sur la pointe la plus avancée du Rivage. Le bon vieillard était là quand la famille prit terre: il embrassa son jeune voisin en présence de la foule. «Honneur au travail! dit cet homme respectable. Honneur à la persévérance! Vingt fois j'ai été sur le point de faire cesser l'épreuve de mon ami Charles, en venant à son aide, comme je pouvais le faire; mais je me suis toujours arrêté, pour lui laisser le mérite d'achever lui-même son établissement. Maintenant l'épreuve est finie, et je me livre au penchant de mon coeur, en l'aidant selon mes moyens. Charles, ce qui vous entoure est votre ouvrage; et la justice non moins que l'amitié, me presse de vous dire: «Le Rivage est à vous.»
Trois mois après, une nouvelle habitation fut élevée à la place de la cabane; c'était une simple maison de bois, un chalet, comme on en voit quelques-uns sur cette rive. Gracieux au dehors, il avait au dedans tout ce qui était nécessaire au bien-être d'une modeste famille. Au reste, nos colons vécurent de leur travail comme auparavant. Leur ami était trop sage pour les détourner de la voie dans laquelle ils avaient trouvé le bonheur.
HISTOIRE
DE
GERMAIN, LE VANNIER,
RACONTÉE PAR VALENTIN ***.
1.--Comment je fis la rencontre de Germain.
C'est un beau jour pour l'écolier que celui où il entre en vacances. Ce jour brillait pour moi, et, dès le soir, je quittai la ville, pour me rendre chez mes parents à la campagne. J'avais à faire un trajet de six lieues, le bâton à la main et le sac sur le dos.
On était dans les jours les plus chauds de l'année, et j'avais choisi la nuit pour faire mon voyage. Le soleil venait de disparaître, au moment où je sortais de la ville, mais je voyais, avec satisfaction, la lune se lever à l'autre bout de l'horizon; pas un nuage au ciel, et la brise du soir, soufflant des montagnes, faisait déjà succéder à la chaleur étouffante une délicieuse fraîcheur.
Je cheminais depuis une demi-heure, livré aux plus agréables pensées; le passé, le présent, l'avenir, me souriaient à l'envi: j'emportais de bons témoignages de mes maîtres; j'allais revoir des parents aimés; je faisais une course charmante. En marchant d'un pas léger, j'atteignis peu à peu une voiture au bas d'une montée, qui décida le conducteur de ce modeste équipage à mettre pied à terre pour ménager son petit cheval.
Et pourtant cet homme était un vieillard, déjà courbé par les années, et la voiture, quoiqu'elle fût d'un volume extraordinaire, n'était pas pour le cheval une charge bien pesante. Elle ne portait que des paniers, des corbeilles, des mannes et d'autres ustensiles, que fabriquent les vanniers.
La clarté du crépuscule me permit de distinguer encore en détail ces marchandises, et je fus d'abord surpris de l'élégance du travail; ces produits attiraient l'attention par des couleurs et des formes agréables; le tissu était souvent d'une finesse et toujours d'une régularité surprenantes.
Je ne pus m'empêcher d'en faire mon compliment au vieillard, après lui avoir adressé un salut, qu'il me rendit avec cordialité. Répondant ensuite à mes éloges, il me dit:
--Voilà plus d'un demi-siècle que je tresse l'osier: il n'est donc pas étonnant que je sois parvenu à un certain fini dans l'exécution, et qu'on aime dans le pays les corbeilles, les paniers et les berceaux de Germain.
--Ah! c'est vous, monsieur, qui êtes ce Germain le Bourguignon, dont j'ai entendu parler tant de fois! Je connais des enfants qui passent d'heureux moments dans la jolie voiture que vous leur avez faite.
--Oui, c'est moi, monsieur, qui suis Germain le vannier ou le Bourguignon, comme vous dites; mais mon règne passe, et mon successeur sera, je l'espère, mon fils, mon Philippe, enfant de quinze ans, qui dort là-dedans sur la paille.
Je m'approchai de la voiture et j'aperçus le jeune garçon, qui paraissait plongé dans un profond sommeil.
--Il en aura pour quelques heures, dit le vieillard; il a beaucoup marché tout le jour pour placer notre marchandise.
--Et vous cheminerez toute la nuit?
--Je vais à ***; c'est à six lieues d'ici, et, pour ménager mon vieux serviteur, je ne vais guère qu'au pas.
--En ce cas, nous pourrons bien, si cela vous plaît, faire la route ensemble: je vais au même endroit que vous.
--Monsieur, votre compagnie me sera fort agréable. Vous avez choisi la nuit, comme moi, pour éviter la chaleur?
--Oui, monsieur Germain, et nous aurons une nuit aussi belle que le plus beau jour.
--Voilà, dit le vieillard, les premières étoiles qui se montrent; elles ont un éclat extraordinaire. Voyez Vénus au couchant, et, là-bas à l'orient, Jupiter, qui se lève pour escorter la lune, dont la lumière ne l'empêche pas de briller lui-même comme un diamant!
--Oh! monsieur Germain, vous connaissez l'astronomie!
--Moi? pas du tout! je n'en sais pas même autant que l'almanach; seulement, je me suis fait nommer, dans l'occasion, quelques étoiles: ce sont des choses qu'on n'oublie pas. Ah! monsieur, que le ciel est beau!
En disant ces mots le vieillard leva un peu la tête, et je pus le considérer à loisir, parce qu'il resta quelques moments plongé dans une contemplation muette. Les rayons de la lune brillaient dans ses yeux humides; une sérénité céleste se répandit sur sa figure; ses lèvres paraissaient articuler quelques mots: ce ne pouvait être qu'une prière. Je n'avais jamais vu, ailleurs que dans les tableaux, une tête de vieillard aussi belle et aussi expressive.
Au bout de quelques instants il reprit la parole.
--Vous me semblez, monsieur, un écolier en vacances, qui va peut-être passer les congés dans la maison paternelle.
--C'est cela même, monsieur Germain. Comment se fait-il que vous deviniez si juste?
--J'ai su par hasard à la ville que le collège a fermé ses portes aujourd'hui; votre âge, ces livres, que j'aperçois dans votre sac, enfin votre air joyeux... Voilà tout le mystère. Heureux ceux qui sont attendus! Heureux ceux qui attendent! Pour moi, je ne suis plus attendu qu'au ciel. Vous voyez là tout ce qui me reste de ma famille!
--Vous me faites compassion, M. Germain, et, si j'osais vous demander en détail l'histoire de votre vie, je suis sûr que j'y trouverais de précieux enseignements.
--C'est possible, monsieur, car l'expérience d'autrui profite presque toujours aux coeurs bien disposés.
--Malheureusement vous allez remonter dans votre voiture et...
--Et qui vous empêche d'y monter avec moi? Venez vous asseoir à mon côté: vous prendrez la place de mon Philippe; il ne paraît pas disposé à vous la disputer de sitôt. En allant de ce pas nous ne fatiguerons point mon cheval, et vous arriverez plus dispos chez vos parents.
L'offre était séduisante; Germain la faisait d'ailleurs de si bonne grâce! J'en profitai. Quand nous fûmes assis sur le petit banc à dossier, nous gardâmes quelques instants le silence; enfin, mes regards ayant exprimé l'impatience que j'avais d'entendre l'histoire du vieux Germain, il commença en ces termes:
2.--Germain commence le récit de sa vie.
«Je suis un enfant de ces montagnes. Mon village, déjà fort élevé au-dessus de la plaine, doit cependant à une exposition favorable une température encore assez douce. Nous avons des cerisiers, des pruniers, et même quelques pommiers à l'abri des murailles. La vigne et les noyers ne viennent pas jusque chez nous. Nous moissonnons de l'orge et du seigle; nous cultivons des pommes de terre et des choux excellents.
Mais la population est trop nombreuse dans nos montagnes pour que le sol suffise à la nourrir. Or, vous savez que le montagnard est fort attaché au lieu de sa naissance; il aime mieux la pauvreté chez lui que la richesse à l'étranger: pour ne pas quitter son clocher, ou du moins pour revenir à son ombre le plus tôt possible, chacun s'ingénie de son mieux, et l'industrie vient au secours de l'agriculture.
Mon frère Denis et moi nous n'avions hérité de nos parents qu'une pauvre maison et un arpent de terre: il n'y avait pas de quoi nous établir tous deux. Denis me loua sa part de la maison et vendit son terrain pour se faire aubergiste.
On venait de percer une nouvelle route au bas de la montagne: il crut que la fortune l'attendait là. Je fis inutilement tout ce que je pus pour le détourner de ce projet.
--Mon pauvre Denis, lui disais-je, le métier d'aubergiste est le plus ingrat des métiers. Jamais tu ne seras maître chez toi; tu seras forcé de recevoir toute sorte de gens; malgré tout ce que tu pourras faire, il se passera dans ta maison des scènes désagréables, peut-être même violentes ou scandaleuses; et je serai bien trompé si tu n'es pas obligé plus d'une fois de paraître en justice comme témoin; Dieu veuille que ce ne soit pas comme victime! Tu es bon et confiant, et dans cet état on est exposé à se voir trompé de mille manières. Tu te marieras, mais tu ne goûteras point les douceurs du ménage dans ta maison ouverte à tous venants. Et quelle éducation pourras-tu donner à tes fils et à tes filles? Mon pauvre Denis, tu devrais me croire et entreprendre tout autre chose.
Denis était l'aînée et s'estimait le plus sage: cependant ma prédiction ne s'est que trop vérifiée. Après vingt ans de soucis et de peines, mon frère est mort, laissant une veuve indigente et des enfants qui se sont dispersés pour chercher leur pain de divers côtés.
Pour moi j'étais bien décidé à ne pas quitter notre village. Là étaient morts et ensevelis mon père et ma mère. J'avais des voisins qui m'étaient attachés, et à qui je désirais d'être utile. Ce clocher encore et cette église, où j'avais prié Dieu dès mon enfance, avaient pour moi un attrait inexprimable. Enfin, monsieur, une voisine, madame Claude, élevait à côté de chez moi ma petite cousine Sophie, pauvre orpheline que j'aimais. J'avais promis à ma mère de l'épouser. C'était la fille d'une soeur qu'elle avait beaucoup aimée, et qui avait été bien malheureuse.
--Tâche, mon Germain, m'avait dit souvent ma mère, que Sophie soit plus heureuse que sa mère ne l'a été.
J'avais vingt ans, Sophie en avait quatorze, quand j'héritai de ma maison et de mon demi arpent de terre. Je dis à la voisine Claude:
--Il en sera ce que la petite voudra, mais dans quatre ans d'ici je l'épouserai, si elle veut de moi. Voyez, madame Claude, si vous trouvez bon de la disposer un jour à suivre la volonté de ma mère. En attendant gardez-moi le secret que je vous confie: ne parlez de rien à cette enfant.
--Ce serait le bonheur de Sophie, me répondit la voisine, si tu la prenais pour femme; mais, mon bon Germain, que ferais-tu pour vivre et pour nourrir ta famille?
--Laissez-moi faire, lui répondis-je, j'ai en tête une idée qui n'est pas mauvaise. Vous verrez!
3.--Comme quoi Germain se fait vannier.
On sortait de l'hiver: je me procurai force boutures d'osier et je les plantai dans mon petit pré. Il en fut complètement garni. Le terrain y convenait à merveille; il était gras et humide, étant arrosé toute l'année par une source abondante.
Quand on me vit planter mes osiers, on me demanda ce que je comptais faire.
--Ma fortune, répondis-je, et cette réplique fit beaucoup rire les voisins.
--Je dis ma fortune, repris-je aussitôt, parce que je me trouverai assez riche, si je peux gagner mon pain et celui de ma famille, quand j'en aurai une.
En attendent que l'oseraie fût en rapport, j'allai, aussi souvent que possible, dans un village voisin, où demeurait le seul vannier qui fût aux environs. C'était un vieillard tel que me voilà maintenant; mais il avait une mauvaise vue, et l'on ne s'en apercevait que trop à son travail.
Heureusement pour moi il avait conservé quelques ouvrages de son bon temps; ils me servirent de modèles, et, grâce aux explications de mon maître, je sus bientôt tout ce qu'il pouvait m'apprendre.