Part 7
Ils touchaient à la rive, lorsqu'un autre objet fixa leur attention. Ils virent une petite lumière sur la grève, et distinguèrent bientôt deux hommes, dont l'un portait une lanterne. Un cri partit du bord: Charles y répondit. C'étaient en effet le vigneron et son fils, qui reçurent les exilés avec les témoignages de la plus vive amitié. Ils les aidèrent à débarquer, eux et leur petit troupeau. On tira le bateau sur le sable; on l'attacha solidement à un pieu; on cacha les rames sous les broussailles, puis la petite troupe se mit en marche le long du bord. La cabane promise était près de là, à quelques pas du lac. Ce n'était qu'une pauvre cahutte, composée d'une seule pièce, avec un galetas au-dessus. Cependant cette chambre unique, devant servir de cuisine au temps des vendanges, avait une cheminée. Le bon Rodolphe alluma un grand feu de sarments. Il avait apporté un pot de petit vin nouveau et quelques provisions. Nos voyageurs ne touchèrent pas pour le moment à ce qui leur était offert; mais le feu clair et vif leur fit beaucoup de bien. Rodolphe, jugeant qu'ils avaient grand besoin de repos, se retira avec son fils; Charles les aida à emmener les moutons et la volaille. Les deux chèvres, indispensables au déjeuner, restèrent avec Minet et Caniche, qui, retrouvant le coin du feu, n'avaient pas demandé, pour se blottir devant, sur quelle rive ils étaient. Charles revint au bout d'un quart d'heure, la maison de Rodolphe n'étant pas éloignée. Alors la veuve et les enfants se couchèrent, tout habillés, l'un sur un matelas, l'autre sur la paille, et tous finirent par trouver le sommeil.
Le réveil fut pénible. Le jour naissant n'éclairait que des objets qui parlaient à nos amis de leur infortune; ils se trouvaient tout dépaysés, et, malgré le voisinage du lac, ils se croyaient dans un monde nouveau; ils voyaient loin d'eux ce qui les avait toujours environnés, et il leur semblait toucher de la main ces montagnes, qu'ils n'avaient contemplées que de loin pendant toute leur vie. La vigne effeuillée et des murailles arides pressaient de tous côtés leur triste demeure; plus de jardin, de verger, de fontaine. Au Rivage, ils n'avaient non plus qu'une cabane, mais quelle différence de ce petit ménage, où chaque chose était si bien casée à sa place, avec le pêle-mêle affreux qui les entourait! Cette confusion d'objets entassés jetait dans leurs esprits le trouble et l'inquiétude; les soucis d'un avenir incertain rendaient bien plus pénible leur condition présente. Jetés pour quelques semaines peut-être dans ce nouveau gîte, oh! comme ils regrettaient le moment, d'ailleurs si difficile, où ils étaient venus s'établir dans la chétive cabane de roseaux, avec de si belles espérances!
La veuve dit enfin à la famille découragée:
«Lorsqu'on détruit un nid d'hirondelles, les pauvres oiseaux voltigent et crient quelques moments alentour, et bientôt ils recommencent à bâtir une nouvelle maison: aurons-nous moins de courage que les hirondelles? Nous ne passerons ici, je l'espère, qu'un temps fort court; cependant il faut sortir de la confusion où nous sommes, et mettre un peu d'ordre dans tout ceci.» Alors ils se mirent à l'ouvrage; ils remplirent de foin et de paille le galetas, en y ménageant une place, que Charles et André se réservèrent, afin de laisser la chambre toute entière à la mère et aux soeurs. On casa, on empila comme on put dans cette chambre, fort petite, le modeste mobilier. Il se trouva tout à côté pour les chèvres un petit abri, qui servait à serrer des outils dans la saison des travaux.
41.--Une visite chez Rodolphe.
Quand Rodolphe revint, il trouva ses amis un peu plus tranquilles; il les invita à dîner. Il était en même temps vigneron et fermier du domaine. La famille exilée se rendit avec lui dans sa modeste mais confortable demeure. «Vous voyez toute ma fortune,» disait Rodolphe, en leur montrant ses récoltes, ses instruments aratoires, son troupeau de cinq vaches et son mobilier, fort complet, mais d'une antique simplicité. «Je n'ai pas de terres à moi, ajouta-t-il, et je n'en ai pas trop de regret. Celles que je cultive me rapportent, je crois, beaucoup plus qu'au maître, et j'en jouis certainement bien plus que lui. Il est le propriétaire; mais, en payant une rente, je suis l'usufruitier. J'ai vu cette campagne passer déjà dans plus d'une main: ces arbres, ces champs, me connaissent beaucoup mieux que leurs maîtres passagers, qui font ici quelques rares visites, et puis disparaissent comme des ombres. Au reste, mon sort est assez doux, parce que j'ai, comme on dit, plusieurs cordes à mon arc: je suis vigneron, laboureur, berger, un peu tout: c'est moins chanceux. Quand la vigne manque, le pré donne abondamment; si mon herbe est brûlée, mes raisins sont dorés.--J'aime à vous voir si content, lui disait Charles; pour moi, je l'avoue, j'ai toujours désiré d'avoir un petit coin de terre à moi. C'est pour cela que j'ai tant travaillé au Rivage, et vous me voyez prêt à recommencer: on ne perd pas si vite courage à vingt ans. Je prendrai avec mon frère des terres à défricher; le fruit de nos efforts paiera, je l'espère, le prix d'achat, et nous nous verrons un jour propriétaires d'un petit bien.--Projet très-louable et très-bon, répondit Rodolphe. Vous serez heureux à votre manière: tous les états, Dieu merci, peuvent mener au bonheur; et l'on peut fort bien ne pas le trouver dans un château comme celui de mon maître. Aussi monsieur n'y vient-il presque jamais, et c'est dommage! une maison si magnifique!»
Les jeunes filles ayant exprimé vivement le désir de la visiter: «J'en ai les clefs, leur dit-il; je vous ferai tout voir. Je n'aurais pas osé vous en faire la proposition maintenant.--Mes pauvres filles oublient qu'elles n'ont plus ni feu ni lieu, dit la bonne mère; la curiosité l'emporte chez elles sur la crainte d'avoir à faire une triste comparaison.--J'espère qu'elles auront d'autres pensées, dit Rodolphe; elles remplaceront bientôt ce qu'elles ont perdu; d'ailleurs beau logement n'est pas contentement, comme je dis quelquefois, quand je pense à nos maîtres.»
On se rendit au château. Isabelle et Juliette, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, admiraient tout et se récriaient «Comment se fait-il, disait Isabelle, qu'on possède une si belle maison et qu'on ne l'habite pas?--Notre maître est retenu à la ville par les devoirs de sa charge. Il habite un appartement encore plus somptueux, où il ne cesse pas de regretter la campagne. Si j'étais libre! dit-il souvent; en effet, il est esclave de sa dignité; car nous avons tous nos chaînes, et celles d'or sont plus pesantes que celles de fer. Au reste, vous voyez ici des lits moelleux, superbes, des couvertures et des rideaux de soie; cependant mes pauvres maîtres y passent de bien mauvaises nuits. Madame a des maux de nerfs, des vapeurs, des misères, que sais-je moi? qui la tourmentent sans cesse; monsieur est souvent pris de la goutte, et il en souffre à crier. Si quelquefois ces maux leur laissent du relâche, ils se rongent l'esprit, en pensant à M. Philippe, leur fils unique, capitaine de vaisseau, qui a déjà essuyé deux naufrages, et qui cherche le troisième aux Grandes-Indes. Allez, mes amis, ces riches sont souvent bien misérables. Quand monsieur vient ici, il me conte ses peines, et je tâche de le consoler. J'attends sa visite à présent; il me l'a fait annoncer, dans cette saison cela m'étonne un peu.--Approuvera-t-il, dit Susanne, l'hospitalité que vous nous avez donnée?--Lui? Il me grondera de n'avoir pas mieux fait, et de vous recevoir si mal. Il aurait trouvé le moyen de vous loger dans quelque pavillon. Il est si affable, si obligeant! A-t-il souvent amusé mon petit Julien! tenez, par exemple, avec cet instrument, que vous voyez braqué, comme un petit canon, devant la fenêtre. C'est un téles...--Un télescope,» dit Julien, qui vint au secours de son père.
42.--Le Télescope.
Charles, qui avait entendu parler de cet instrument, demanda s'il ne pourrait pas y regarder. «Certainement, reprit le vigneron, et vous verrez des choses merveilleuses. Sur vos montagnes, de l'autre côté, où vous apercevez à peine les chalets à la simple vue, vous verrez les vaches et vous distinguerez les rouges, les noires et les mouchetées.--On peut donc voir l'autre bord? dit Juliette.--Sans doute, comme si l'on y était.» Julien, ayant disposé l'instrument, demanda aux Baudry ce qu'ils voulaient voir: «Le Rivage!» répondirent tous les enfants.
«Le Rivage? C'est bien facile: je l'ai vu très-souvent.» Julien chercha un instant, et, lorsqu'il eut trouvé la place: «C'est singulier, dit-il, voilà bien les arbres, les rochers, et je ne vois pas la maison!--Je crois bien, dit André, l'intendant l'a brûlée.» Et il conta, en quelques mots, ce qu'ils avaient vu sur l'autre bord, pendant la traversée. «En effet, reprit le jeune vigneron, je vois une place toute noire, comme celles où l'on a fait le charbon à la montagne.»
Chacun voulut constater cette observation de Julien, et chacun vit comme il avait vu.--«N'accusez pas encore l'intendant, dit la charitable Susanne; un autre peut avoir mis le feu; l'incendie peut être l'effet d'un pur accident. Laissez-moi donc, pour croire le mal, attendre que j'y sois forcée.» Pendant que la mère faisait ces réflexions, dont Rodolphe approuvait la sagesse, les enfants regardaient tour à tour le lieu qu'ils avaient quitté avec tant de regrets. Ils signalaient les moindres détails, s'étonnaient de pouvoir les distinguer, et gémissaient à ce triste spectacle, auquel ils ne pouvaient s'arracher. L'instrument, en rapprochant pour eux la distance, semblait rapprocher aussi le passé, et le faire naître une seconde fois.
André avait l'oeil fixé, depuis un moment, sur l'oculaire: soudain il s'écrie en frémissant: «C'est lui!--Qui donc?--Cravel.» Isabelle, Juliette, tous, Susanne elle-même, voulurent le voir: tous le reconnurent parfaitement. André s'empara de nouveau du télescope, et, suivant Cravel dans tous ses mouvements: «Il marche, disait-il; il s'arrête, il regarde le lac: il pense à nous sans doute, le méchant! Il ne se doute pas que je le vois!... Il porte quelque chose comme un bâton, un levier... Le voilà auprès de ma jolie basse-cour. Il ouvre la porte, il entre, il sort... Ah! le monstre! il frappe, il brise tout!»
André n'y tint pas plus longtemps; il quitta l'instrument, et se promenait à grands pas dans la salle. Tous les autres assistants vérifièrent et confirmèrent l'observation du jeune homme. «Il se croit seul, dit Susanne; l'insensé!... Et tous les témoins de sa fureur ne sont pas ici; il en est un... Je me trompe, il est ici, comme nous; mais il est aussi de l'autre côté, il est partout.--Eh bien, ma mère, dit André, croirez-vous cette fois que Cravel ait brûlé la cabane?--Après ce que j'ai vu, mon enfant, je crois qu'il a pu la brûler, mais je ne l'affirme pas; un soupçon n'est pas une preuve.» Ensuite elle dit tout bas quelques mots à Julien, qui donna une autre direction au télescope; quand Susanne fut assurée qu'il avait fait ce qu'elle désirait: «Regarde à présent,» dit-elle à André. Le jeune garçon s'étant mis en posture: «Que vois-tu? lui dit-elle.--Je vois le clocher et la croix de notre église paroissiale.» Puis, en se retirant, il ajouta d'un ton pénétré: «Ma mère, vous n'avez pas besoin de paroles pour vous faire comprendre: vous me montrez le signe de la rédemption, pour m'avertir que je dois pardonner.»
Isabelle et Juliette auraient bien voulu passer encore quelques moments au Rivage, avec le secours du merveilleux instrument; Charles prit la parole: «Voilà bien du temps donné aux regrets; songeons à l'avenir et pensons à l'établissement que nous voulons fonder plutôt qu'à celui dont nous voyons la ruine; le temps de notre ami Rodolphe est précieux: laissons-le à ses affaires, et allons aux nôtres.»
43.--C'est lui-même.
Comme ils sortaient du château, une belle voiture entra dans la cour. C'était celle du maître. Il arrivait accompagné d'un monsieur qui paraissait âgé, et qui descendit pourtant de voiture assez lestement, après quoi il porta ses regards de tous côtes. Les Baudry, l'ayant considéré en passant, se regardèrent ensuite les uns les autres, comme pour se consulter et se faire part de leur surprise. «Serait-ce le malheureux fugitif que nous reçûmes un soir au Rivage, et qui voulait tant de mal aux riches?» C'était lui en effet; mais sa fortune avait bien changé, et il ne reconnut point ses hôtes, que d'ailleurs il ne devait pas s'attendre à voir sur ce bord.
Le vigneron, retenu par son maître, fut obligé de quitter les Baudry, qui se retirèrent dans la cahutte. Pendant tout le jour, il virent l'étranger parcourir la campagne avec le propriétaire. Rodolphe les suivait pas à pas. On allait et on venait, on s'arrêtait; c'était une inspection minutieuse, non une simple visite. «Si je ne me trompe, dit Susanne, c'est un acheteur que nous voyons là.»
Le vigneron vint en effet apprendre à ses amis, dès le lendemain, que le domaine avait changé de maître. Bientôt ils virent le nouvel acquéreur se promener partout avec l'air d'importance que prennent beaucoup de gens en pareille occasion. Il était déjà entouré d'ouvriers. Il visita enfin la vigne et la cahutte, et demanda quels étaient ces locataires. Informé de ce que Rodolphe avait fait, il trouva fort mauvais qu'on eût disposé de ce refuge pour un autre usage que celui auquel il était destiné, et il fit dire à la veuve et à ses enfants qu'ils eussent à vider sur-le-champ la maison. Il avait, disait-il, de grands projets. On allait démolir cette baraque, arracher la vigne, planter des bosquets. Il n'y avait pas un moment à perdre avant les premières gelées.
Charles se rendit auprès du nouveau maître, pour tâcher d'obtenir un répit de quelques jours. L'homme refusa durement. Charles lui dit sans aigreur: «Vous êtes donc bien changé, monsieur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous donner l'hospitalité?--Vous, l'hospitalité?--Oui, monsieur, là-bas, sur l'autre bord, dans une cabane aussi pauvre que cette cahutte.
L'étranger, à qui la mémoire était revenue tout à coup, ne put s'empêcher de faire un mouvement de surprise, mais, l'ayant réprimé d'abord. «Je ne sais ce que vous voulez dire; vous me prenez pour un autre.--En effet, vous n'êtes plus le même, car, sans cela, étant devenu riche, vous auriez mis vos leçons en pratique, et vous seriez humain. «L'étranger lui tourna le dos et dit aux ouvriers: Vous abattrez cela dès aujourd'hui.» Là-dessus il rentra dans sa belle résidence, dont il avait déjà pris possession.
44.--Un dernier refuge.
La douleur de la famille fut extrême. Encore un asile d'où ils étaient chassés! Le vigneron accourut, quand il sut la fâcheuse nouvelle. Il était, pour son compte, aussi affligé que ses amis. Il perdait un excellent maître, et il en aurait un méchant. Il ne pourrait pas y tenir ni s'accoutumer à cette dureté, qu'il n'avait rencontrée chez aucun des prédécesseurs. Cependant on ne pouvait pas le chasser, lui, comme cela; il avait un bail. On ne pouvait l'empêcher de recevoir dans son appartement qui bon lui semblait. «Venez donc, mes amis, disait-il; retirez-vous chez moi, en attendant que nous ayons trouvé pour vous quelque chose de convenable.--Non, dit la veuve; nous n'irons pas chez vous: car nous vous ferions tort auprès du nouveau venu, qu'il vous importe de ménager. Notre présence doit lui déplaire. Quand on oublie si lâchement sa première fortune, on n'aime pas à voir les gens qui l'ont connue. D'ailleurs je ne pourrais me résoudre à passer une seule nuit sur les terres d'un hôte ingrat.--Où logerez-vous donc, je vous prie?--Où nous pourrons, à la garde de Dieu.--Mère, s'écria André avec exaltation, je sais un refuge digne de notre misère; c'est une habitation faite pour de pauvres sauvages comme nous. J'ai vu, à l'endroit même où notre bateau est à sec, une grotte assez profonde. Elle m'a déjà protégé contre une averse; avec quelques précautions, elle peut nous préserver du froid. Venez, on nous y souffrira peut-être!--Nous irons!» répondirent soudain d'une voix unanime la mère et les enfants. Le fermier essaya vainement de les retenir. Déjà ils vidaient la cahutte; ils déposaient leurs provisions et leurs effets sur la grève; ils portaient dans le bateau tout ce qu'ils avaient de plus précieux, et le couvraient de la voile comme d'une tente. C'était un spectacle douloureux et admirable tout à la fois de voir ces pauvres gens lutter contre la mauvaise fortune. Les jeunes filles ne montraient pas moins de courage que leurs frères; la mère présidait sans trouble à ce nouveau départ. Pendant que Rodolphe les aidait en soupirant, Julien accourut: «Mon père, il se passe du nouveau chez nous.--Quoi donc?--Des gendarmes arrivent.--Que veulent-ils?--Je ne sais. Venez à notre secours.--Je vous reverrai bientôt,» dit Rodolphe aux Baudry, en se disposant à suivre son fils.
45.--Qui était l'hôte du Rivage.
Rodolphe ne fut pas libre de revenir aussitôt qu'il l'aurait bien voulu. Pour comprendre ce qui se passait chez lui, il est nécessaire de savoir qui était l'hôte du Rivage, et ce qu'il était devenu depuis qu'il avait quitté les Baudry en homme qui redoute les poursuites de la justice.
Pierre Lastec était entré de bonne heure dans le courant révolutionnaire. Il avait embrassé par orgueil et par ressentiment une cause que de tout autres motifs rendaient chère aux nobles coeurs. En se proclamant défenseur de la liberté, il n'avait pensé qu'à lui-même. Les droits de l'homme c'était seulement les droits de Lastec. Roturier et pauvre, il avait souffert l'oppression: il voulait la faire souffrir à son tour. Étant devenu démocrate par égoïsme, il fut démocrate insatiable, comme la passion qui l'animait. Jamais la victoire de son parti n'était assez complète; jamais les riches et les nobles n'étaient assez humiliés, écrasés, anéantis. Il marchait donc toujours à la tête des plus pressés; enfin il se trouva impliqué dans la conspiration de Babeuf, qui voulait, comme on sait, abolir la propriété et la famille, pour mettre ses horribles folies à la place de ces institutions divines.
Lastec, poursuivi avec ses complices, se cacha longtemps, puis il s'évada; c'est alors qu'il parut chez les colons du Rivage. Ensuite il parvint à faire perdre sa trace; il changea de nom. Sa conduite antérieure demeura inconnue; il parut avoir oublié lui-même son passé. Il avait cherché vainement à s'élever en abaissant les autres; lorsqu'il vit l'ordre social raffermi sous la main puissante du Premier Consul, il courut à la fortune par d'autres chemins. L'ennemi de la propriété devint fournisseur d'armée. Malgré la sévère vigilance du chef de l'État, on sait combien d'abus se glissèrent dans cette partie de l'administration, encore mal organisée; combien de bénéfices illégitimes se firent aux dépens du trésor et des soldats. Lastec, audacieux et fripon, acquit promptement, dans ce nouvel emploi, une fortune considérable.
Il était vieux, il voulut se hâter de jouir, c'est-à-dire d'étaler impudemment une fortune acquise frauduleusement. «A mon tour!» disait-il, comme autrefois sous le toit de Susanne. Le château de V... lui parut une demeure digne de lui; il en devint acquéreur, comme on l'a dit plus haut. Cependant ses richesses mal acquises avaient fixé l'attention d'administrateurs justes et sévères. Un rapport fut adressé au chef de l'État, qui ordonna d'abord de plus amples recherches, puis l'arrestation, dès qu'on eut des preuves suffisantes. Le coupable eut-il vent de ce qui le menaçait, ou vit-il de loin approcher les gendarmes? On ne le sait pas; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au moment où ils cernèrent la maison, Lastec n'y était plus. On craignit que le fermier et ses fils ne voulussent favoriser sa fuite, et l'on s'assura de leurs personnes, pendant les premières perquisitions.
Les pauvres Baudry, ignorant ce qui se passait, continuaient leur déménagement. Le soir, à la nuit close, ils furent installés dans la grotte. Les enfants se désolaient de voir leur mère si mal abritée. «Nous menons une vie de Bédouins, disait André.--Je commence à m'y faire,» répondait Susanne en souriant. L'expérience rendait les deux frères ingénieux à trouver de nouvelles ressources; ils savaient tirer parti de tout. Voyant donc la grotte assez spacieuse, ils entassèrent à l'entrée des bottes de foin, comme une muraille, en ne laissant qu'un étroit passage, qu'ils se proposaient de fermer plus tard. Ils étendirent de la paille sur le sol. La grotte ne présentait d'ailleurs aucune humidité, si bien que Susanne en vint à faire l'éloge du nouveau gîte, où l'on veilla quelque temps à la clarté de la lampe. «Ce logement vaut bien celui que nous quittons, disait en souriant la bonne mère, et, cette fois, c'est André qui nous héberge. Nous avons lu des histoires de pieux solitaires, qui ont passé leur vie dans des retraites non moins sauvages que celle où nous passerons tout au plus quelques nuits. Ne me laissez donc pas voir tant de tristesses, mes bien-aimés! Plus le Seigneur nous éprouve, plus je crois qu'il nous chérit, et je me trompe fort, ou ce redoublement de peines nous promet, si nous le supportons sans murmurer, un prompt changement de fortune. Car on a beau dire, c'est presque toujours dès ce monde que la vertu est récompensée et que le vice est puni.»
46.--Où coucheront-ils enfin?
La mère faisait ces réflexions pendant le repas du soir, qui fut, on l'imagine, simple et frugal; telle auberge, tel souper. Juliette disait: «Cela ne va pas trop mal, pourvu qu'on nous laisse enfin tranquilles. Je ne serai pas fâchée de pouvoir dire que j'ai passé une nuit comme les ermites.» Charles et André s'entendirent pour veiller tour à tour auprès du bateau, où se trouvait la meilleure partie de leurs effets. Quand la nuit fut venue, Charles se mit le premier en faction, il se promenait de çà de là sur le bord, enveloppé d'un manteau grossier; soudain il aperçut, derrière une haie, un homme qui se glissait furtivement vers le rivage. Ce personnage, s'étant approché du bateau, le considéra un moment, et chercha des yeux les bateliers. Charles s'avança, et la clarté de la lune lui permit de reconnaître, à sa grande surprise, le nouveau propriétaire, qui l'avait expulsé si durement. La surprise de Lastec ne fut pas moins grande, et ne fut nullement agréable.
«Ce bateau est à vous? dit-il vivement.--Oui.--Eh bien déchargez tout cela, je vous prie; passez-moi vite de l'autre côté, et vous aurez une belle récompense.--Encore vous, mon hôte? Ainsi nous sommes destinés à nous rencontrer partout, et vous me demandez toujours le passage? C'est impossible à présent; non que j'y mette de la rancune, mais je ne peux quitter ma famille, que vous avez délogée.--J'en suis au désespoir, mon ami, d'autant plus que je ne peux réparer mes torts.--Monsieur, ils sont graves, soit dit franchement; on est doublement coupable d'offenser l'humanité, quand on la prêche si bien.--De grâce épargnez-moi; je suis dans la plus fâcheuse position. Voici une bourse pleine d'or; passez-moi de l'autre côté; elle est à vous.--Vous m'étonnez, monsieur, et je craindrais de mal servir le pays, si je vous aidais à fuir.--Point du tout, mon jeune ami: il s'agit de ce qu'on appelle un délit politique, c'est-à-dire que je ne suis pas le plus fort. Sauvez une victime de la tyrannie...--Consultons ma mère.--C'est du temps perdu, et je n'ai qu'un moment peut-être pour échapper à mes persécuteurs!--Permettez, monsieur, je ne suis pas libre de vous obéir.»