Part 6
Un jour il vint dire à Susanne: «Nous avons un compte à régler ensemble. Vous m'avez fourni du poisson, de la volaille, des fruits, des légumes; dites-moi, je vous prie, ce que je vous dois.--Il suffit que vous vous sentiez redevable, monsieur Cravel. Nous n'avons rien noté, nous ne vous demandons rien.» Il insista longtemps, non qu'il eût des remords: il n'agissait que par calcul, et voulait seulement assurer sa position; mais il ne put vaincre la résistance de Susanne, et cette bonté ne le toucha point. Il imagina qu'on voulait conserver sur lui l'avantage qu'il avait donné par sa mauvaise conduite, et s'indignait de ne pouvoir faire accepter ses réparations intéressées.
34.--Instants de bonheur.
Tant que leur ennemi fut arrêté par la crainte, nos colons goûtèrent de nouveau la joie et la paix. Tout prospérait dans la famille. Depuis son établissement au Rivage, Susanne semblait rajeunie; Charles était devenu un homme robuste: il avait vingt-deux ans, Isabelle près de dix-neuf, André et Juliette dix-sept; ils étaient heureux, et cependant lorsque Susanne, assise devant sa porte, mêlait le bruit de son rouet au murmure de la fontaine et au bourdonnement des abeilles; quand elle voyait ses fils jetant leur filet à quelques encâblures du Rivage, Isabelle donnant la pâture aux poules, aux moutons et à ses deux chèvres, et Juliette cueillant des herbes pour le repas, la pauvre femme sentait ses yeux se mouiller de larmes.
«Cela est bien doux, se disait-elle en soupirant, mais cela ne doit pas durer. La vague qui paraît la plus éloignée est bien vite au bord; nous avançons comme elle sans bruit, pour nous briser en gémissant. Dieu veuille qu'avant ce terme naturel du bonheur, le nôtre ne soit pas troublé par de nouveaux orages!» Telles étaient les pensées mélancoliques de la bonne mère; une ombre de tristesse passait sur son front, et tout à coup Juliette revenait en chantant; Isabelle s'approchait, le sourire sur les lèvres, et comptait ses oeufs dans son tablier; André, monté sur la pointe du bateau, agitait en l'air son chapeau de paille, pour annoncer un bon coup de filet, et la veuve attendrie se livrait à la joie où la conviaient ses enfants.
35.--Nouvelles inquiétudes.
On attendait avec impatience la fin du mois et la visite promise; soudain le bruit se répandit dans le voisinage que M. M... était malade. Ce fut un grand sujet de chagrin et d'alarme pour les habitants du Rivage. Ils allaient souvent demander des nouvelles aux domestiques de la maison, qui ne leur en donnaient pas toujours de bien positives. Ce qui était malheureusement assez clair, c'est que Cravel devenait moins honnête de jour en jour. «Notre protecteur est bien malade, disait Charles, car l'intendant ne me salue plus.»
Un jour il se fit un mouvement extraordinaire dans la maison voisine; un personnage d'importance venait d'arriver: les Baudry apprirent que c'était le neveu du maître, et son héritier. Le lendemain ils le virent se promener dans la campagne avec l'intendant. Celui-ci, le chapeau à la main, suivant le visiteur avec une contenance humble et soumise, paraissait lui donner des renseignements et répondre à ses questions. Ils avancèrent enfin jusque sur les rochers qui dominaient le Rivage, et ils eurent à cette place une conversation très-animée. André, qui, sans être aperçu, avait observé les gestes des deux personnages, crut pouvoir les expliquer de la manière suivante:
«Le neveu a indiqué du doigt notre cabane, et regardé Cravel fixement, ce qui voulait dire: «Qu'est-ce que cela?» Cravel a montré, de même, notre frère, qui émondait dans ce moment les branches gourmandes du pommier de rainettes. Il est clair que Cravel a répondu: «Voilà celui qui l'a bâtie.» Ensuite le neveu a tourné lentement la tête, en promenant ses regards depuis l'entrée du Rivage jusqu'à l'autre bout, et il a regardé de nouveau l'intendant, en lui indiquant, d'un geste du bras, tout ce qu'il venait de parcourir des yeux. «Oui, tout cela,» a répondu Cravel, car il a fait un signe de tête aussi clair qu'expressif. Alors le neveu a regardé à ses pieds, comme pour y chercher quelque chose, puis à droite et à gauche, dans la direction des plantations qui nous séparent; il a montré de la main le lieu sur lequel il se trouvait, et il a demandé, je gage, si c'était donc là que se bornait la propriété de son oncle? Sur quoi Cravel a répondu négativement, avec beaucoup de vivacité, et, d'un air triomphant, il a étendu à son tour les deux bras, comme cela, et a fait comprendre, j'en suis sûr, que, jusqu'au lac, comme ceci et comme cela, tout appartenait à son maître, ce qui a paru faire grand plaisir au neveu, car il a balancé plusieurs fois la tête, d'un air qui voulait dire: «A la bonne heure!» Après quoi il a frappé du pied vivement, en mettant les mains dans ses poches et en paraissant adresser à Cravel une question pressante, savoir (ou je suis bien trompé): «Mais pourquoi donc ces gens sont-ils là?» Alors notre ennemi a plié le dos, et s'est incliné en avant, les bras entr'ouverts, les mains à la hauteur de la tête, dans une posture qui, certainement, voulait dire: «Ce n'est pas ma faute.» Là-dessus, le neveu a secoué la tête d'un air menaçant, et s'est retiré, après avoir jeté sur le pauvre Rivage des regards qui ne lui présageaient rien de bon.»
Malgré leur inquiétude, les bonnes gens ne purent s'empêcher de sourire, en écoutant le petit frère expliquer à sa façon, et si nettement, une conversation dont il n'avait pas entendu un mot. Le neveu partit deux jours après, et Cravel, qui paraissait fort content de la visite qu'il avait reçue, recommença à se montrer davantage. Il se contenait encore; mais, comme le chien du chasseur, il paraissait n'attendre qu'un signe pour se jeter sur la proie.
36.--Il faut partir.
On n'avait pas besoin, sous le toit de chaume, d'écouter la voix de l'intérêt, pour demander au ciel avec ardeur la guérison du bon vieillard. On se flattait toujours de le voir bientôt revenir, aussi ce fut une grande désolation chez les Baudry, lorsqu'à l'entrée de l'hiver, on leur annonça que M. M... avait succombé. Cette funeste nouvelle affligea tout le voisinage; l'intendant, lui seul, apprit avec une joie secrète la mort de son bienfaiteur.
En homme qui croyait savoir parfaitement ce qu'il avait à faire, il signifia sur-le-champ aux Baudry qu'ils eussent à sortir du Rivage dans trois jours. Larmes, prières, reproches, tout fut inutile. Il alléguait le devoir de sa charge et l'obligation de rétablir les droits du maître dans leur intégrité.
Tout le voisinage fut indigné d'une telle rigueur. Nos colons s'étaient fait beaucoup d'amis par leur sage conduite; plusieurs vinrent leur offrir des conseils, des consolations, des secours. Un homme versé dans la pratique des affaires disait à Charles: «On n'a pas le droit de vous chasser d'ici sans avertissement préalable; vous n'avez pas, il est vrai, de bail écrit, mais il y avait entre M. M... et vous un contrat tacite; on vous a laissé jouir, cultiver, planter, bâtir; on s'est engagé par là même avec vous jusqu'à une certaine limite, que le Code a fixée. Lisez-le: il est positif. On doit vous signifier votre congé pour l'époque d'usage. Vous seriez dupe, si vous renonciez au bénéfice de la loi.--Ce bénéfice, répondait Charles, me vaudra un procès; voilà ce que j'y trouve de plus clair. C'est du temps perdu; ce sont des risques, auxquels je ne veux pas m'exposer. Nous entrons en hiver: il faut que je pense à des choses plus pressantes que des citations et des ajournements.» Isabelle ajoutait: «Nous ne pouvons nous éloigner trop vite, afin de ne plus voir ce méchant homme.--Enfin disait la veuve, nous savons que nous ne sommes pas chez nous: on ne reste pas chez les gens contre leur gré. Nous avons eu trop de confiance en l'appui de l'homme; apprenons maintenant à ne plus nous confier qu'en Dieu.
37.--Résolution courageuse.
Plusieurs personnes compatissantes offraient des secours à Susanne et à ses enfants. «Comment passerez-vous l'hiver?» leur disait-on. «Je me charge de Juliette,» disait une bonne femme. «André viendra chez moi,» ajoutait une autre. Un homme respectable, le plus riche de l'endroit, trouvait fâcheux de les séparer, et voulait qu'ils se retirassent tous chez lui. À ces offres obligeantes, Charles répondit: «Je vous remercie, mes bons voisins; ma mère, mes soeurs et mon frère ne vivront pas de charité. Gardez vos secours pour les infirmes. Vous voyez que nous sommes tous en état de gagner notre vie. Nous nous y sommes préparés autour de cette cabane. C'est un avantage que Cravel ne nous ôtera pas. Si nous regrettons le Rivage, c'est que nous l'aimions; nous l'avons tiré des eaux, cultivé, amélioré, embelli; on ne quitte pas sans peine son enfant: mais ce que nous avons fait ici, nous pourrons le faire ailleurs, et probablement avec plus de facilité.
«Je veux passer sur l'autre bord. Là demeure un vigneron de mes amis, qui m'a souvent parlé de ce qu'il voit autour de lui; les terres y sont moins chères que dans ces quartiers; le pays est moins peuplé: c'est dans les cantons moins remplis que les pauvres gens trouvent plus facilement leur part et leur place. Quand on sait se résigner à la vie sobre et dure que nous avons menée sous ce chaume, il n'est pas trop difficile de trouver le pain d'une famille. On ne voulait pas croire que la nôtre pût vivre sur cette grève: vous voyez cependant à quoi nous étions parvenus. La persévérance fait bien d'autres miracles.
«Je suis à présent dans la force de l'âge; voilà mon frère comme j'étais quand nous vînmes ici. Ma mère, qui a repris des forces et de la santé, mes soeurs, qui ont appris le service de la maison et les ouvrages de leur sexe, nous aideront à vivre doucement. J'ignore si elles pourraient se passer de moi, mais je ne peux me passer d'elles. Si elles veulent me croire encore, nous resterons tous ensemble: il n'y aura de changé que la rive. En nous éloignant un peu du lac, en pénétrant dans l'intérieur, nous trouverons des terres plus fortes, plus fertiles et moins chères. Mon ami le vigneron connaît une commune qui en possède, qu'elle laisse en friche, parce qu'elles sont éloignées des voies de communication: c'est là justement que je voudrais m'établir. Je le pourrai, même sans avances. Quand nous aurons du blé à vendre, on saura bien trouver un chemin pour venir l'acheter. Seulement, je ferai mes conditions avant de m'établir, et je prendrai mes sûretés, afin de ne pas causer deux fois à ma famille un chagrin comme celui-ci.»
38.--Regrets, nouveaux arrangements.
Chacun admirait le courage de Charles; il consolait, il encourageait ses jeunes soeurs; il contenait la fougue de son frère. Celui-ci, dans le transport de sa douleur, voulait tout arracher, tout brûler, tout détruire avant de s'éloigner. Sa mère lui disait: «Nous n'en avons pas le droit. Ce qu'on a bâti ou planté sur le fonds d'autrui appartient au maître du terrain. Ne nous exposons pas à des poursuites, qui seraient justes, et qui nous causeraient un grand tort. La colère, si criminelle devant Dieu, est aussi fort nuisible chez les hommes.--Pour moi, ajoutait Charles, je ne voudrais rien toucher, rien gâter ici; je voudrais respecter jusqu'à la fin notre ouvrage. Ces jeunes arbres, ces petites constructions, me parlent et m'intéressent encore; ce sont des amis que je laisse, et que je veux ménager. Quand nous aurons fondé une nouvelle colonie, je reviendrai un jour demander des greffes au nouveau possesseur du jardin et du verger; je ferai revivre pour nous, sur l'autre bord, ces plantes aimées; nous goûterons encore de leurs fruits; ils nous feront souvenir des beaux jours du Rivage!»
C'est ainsi que Charles lui-même commençait à parler avec fermeté, et finissait, comme les autres, par s'attendrir.
On pouvait du moins vider l'étable et la basse-cour. Des voisins recueillirent les abeilles; ils prêtèrent des cages pour la volaille. Mais les canards trouveraient-ils ailleurs une aussi jolie rivière? Et ce poulailler, si bien construit par les frères, il fallait l'abandonner! Pauvres soeurs! elles avaient bien d'autres sujets de regret: la cabane et tous ses souvenirs, la fontaine, les espaliers, les dernières fleurs de l'arrière-saison, quelques violettes, épanouies à l'abri des rochers, tout ce qu'elles voyaient semblait leur dire: «Eh quoi, vous partez! Vous nous délaissez! Qui prendra soin de nous, lorsque vous n'y serez plus?» Enfin, le temps se passait à gémir, et le moment du départ approchait avec une effrayante vitesse.
Charles et André s'étaient rendus tout de suite chez le vigneron. Quand il les vit de loin débarquer, il courut à leur rencontre, et les salua joyeusement: bientôt la tristesse peinte sur leur visage le fit changer de ton. Charles lui fit part de ses projets et lui dit: «La cahutte que vous avez à l'angle de cette vigne écartée vous est, je crois, inutile à présent: voulez-vous me la prêter quelques semaines?--Volontiers, dit le vigneron, en lui serrant la main; elle est à vous aussi longtemps qu'il vous plaira. Mais un si mauvais gîte ne peut vous suffire; je vous offre ma maison; j'en sortirais plutôt pour vous loger; ne croyez pas que j'aie oublié ce que je vous dois.--Ne vous êtes-vous pas acquitté, mon ami? répondit Charles. Ce bateau, notre seul refuge maintenant, nous ne l'aurions pas sans vous. Enfin vous nous prêtez ce petit logement: cela suffit. Nous savons nous accommoder de tout. Vous n'ignorez pas comment nous débutâmes au Rivage. Nous ferons en sorte que notre mère ne souffre pas trop: la jeunesse peut supporter quelque gêne.»
Le bon homme offrit encore sa grange pour les provisions, son étable pour les moutons et les chèvres, sa basse-cour pour la volaille. Tout fut accepté avec reconnaissance, comme on l'offrait de bon coeur.
Les frères passèrent ensuite avec le bateau tout le plus gros bagage, le foin, la paille, les feuilles sèches, les meubles, les outils; enfin ils revinrent chercher la famille, le petit bétail et les hôtes de la basse-cour; on n'oublia pas Minet, et Caniche ne se laissa pas oublier.
39.--Le passage.
Le terme accordé était si court, et l'embarras fut si grand, la dernière résolution si difficile à prendre, qu'on s'attarda beaucoup le troisième jour, et l'on ne put partir que le soir. Le temps était froid, le ciel voilé des vapeurs de décembre; à peine le soleil fut-il couché, que la lune vint éclairer cette triste scène de ses pâles rayons. Quelques amis, plus fermes ou plus dévoués que les autres, avaient accompagné les exilés jusqu'au bord. On pleurait sur la barque et sur le rivage. Susanne était assise entre ses deux filles. Toutes trois s'efforçaient de contenir les chèvres et les moutons qui s'agitaient de frayeur. Lorsque l'amarre fut détachée, et que le mouvement de l'eau et des rames fit balancer la barque, le petit troupeau poussa des cris de détresse. A ce bruit, les sanglots redoublèrent; Isabelle et Juliette se penchaient sur leur mère, qui avait les mains jointes et les yeux levés au ciel; Charles et André ramaient de toutes leurs forces; navrés de douleur, ils avaient hâte de s'éloigner, pour ne plus voir ce qui ne leur appartenait plus.
A mesure qu'ils avançaient, la pleine lune, en s'élevant au-dessus de l'horizon, répandait une lumière plus vive; le ciel devenait serein, l'air plus tranquille et plus doux; le lac se calmait; il parut bientôt uni comme une glace. A brebis tondue Dieu mesure le vent, dit la veuve après un long silence. Si la cause de cette traversée n'était pas si triste, on pourrait y trouver du plaisir.--Nous sommes au milieu du lac, dit Charles. On ne distingue pas mieux un bord que l'autre. Les montagnes s'abaissent du côté que nous quittons, autant qu'elles s'élèvent de l'autre.» André fit observer que l'heure de traire les chèvres se passait. «Elles souffrent de notre oubli, dit Isabelle; il faut le réparer tout de suite.--Ce n'est pas moins nécessaire pour nous que pour elles, reprit le jeune rameur; nous avons aussi oublié tous nos repas aujourd'hui, et l'on a beau être affligé, l'air du lac donne de l'appétit.»
Ils cessèrent de ramer pour prendre un peu de repos. Isabelle se chargea de traire une des chèvres, et Juliette l'autre. Susanne tira d'un panier la moitié d'un pain bis et quelques écuelles grossières. Alors la pauvre famille fit, au milieu de ce triste passage, un petit repas, mêlé de prévenances amicales et de mots consolants, que les frères, les soeurs, et surtout la mère, savaient trouver encore.
Elle disait: «Aussi longtemps que je verrai près de moi mes fils et mes filles en bonne santé, je me croirai assez heureuse. Nous voici loin de tout le monde, et comme abandonnés; cependant n'oublions pas que des regrets bienveillants nous ont suivis jusqu'au bord que nous quittons, et que l'hospitalité d'un ami nous attend sur l'autre. Ce passage est beaucoup moins affreux que je ne l'aurais imaginé.--Je voudrais bien savoir, dit Juliette, ce que fait Cravel dans ce moment, et s'il est seulement aussi tranquille que nous.» Isabelle dit à sa jeune soeur: «As-tu donc vécu jusqu'à dix-sept ans, ma bonne Juliette, sans te douter que le méchant n'est jamais tranquille? Ou peut-être ignores-tu ce qui nous arrive, quand une pensée coupable nous surprend et nous poursuit? Quel trouble et quelle angoisse, jusqu'au moment où nous sommes de nouveau maîtres de notre coeur! Figure-toi donc, si tu peux, l'état d'une âme sans cesse tourmentée de cette manière! L'intendant nous ôte le sommeil pour cette nuit, mais crois bien que nous l'empêcherons aussi de dormir.» André soupira, et prit à son tour la parole: «Isabelle dit bien vrai; une mauvaise pensée est un supplice, et je vous avouerai que je m'en suis aperçu ce soir même, depuis notre départ.--Eh! mon enfant, quelle mauvaise pensée a pu te troubler?--Je me disais malgré moi que, si Charles avait laissé Cravel au fond du lac, nous ne serions pas dessus à l'heure qu'il est.--Mon enfant, je t'invite à nous le dire sincèrement, si tu pouvais faire que Charles n'eût pas réussi à sauver Cravel, le voudrais-tu?» A cette question pressante, faite d'une voix émue, André répondit vivement: «Non, ma mère, je ne le voudrais pas! Je ne veux aucun mal à Cravel!» Après avoir dit ces paroles, parties du coeur, il quitta sa rame un instant pour embrasser sa mère, qui lui dit: «Bien, mon André! Dieu te bénira.»
La barque poursuivit doucement sa course, au milieu de ces émotions diverses. Peu à peu les esprits avaient retrouvé tant de sérénité, que le jeune batelier se mit à murmurer tout bas un chant religieux, qu'il mesurait au mouvement cadencé de la rame; Juliette se joignit à lui timidement, et puis Isabelle et Charles enfin. Les voix s'affermirent par degrés, et s'unissant dans une harmonie simple et douce, les enfants de Susanne chantèrent les paroles suivantes, non sans faire en eux-mêmes quelques rapprochements avec leur propre situation, comme le sujet pouvait les y conduire:
AGAR ET ISMAËL.
Avec son fils Agar s'avance; Il se fait nuit. Dans ces déserts, nouvelle transe A chaque bruit. Dans l'urne ils ont vu dès l'aurore L'onde tarir: --Mère, pourquoi marcher encore? Je veux mourir.
--Viens, Ismaël, viens, prends courage, Et pense à moi; La pauvre Agar en son veuvage N'a plus que toi. Loin de ton père, c'est toi-même Qui me bannis, Mais garde-moi le fils que j'aime: Je te bénis.
--Mère, à travers l'immense plaine, N'entends-je pas De nos brebis la voix lointaine, Là-bas, là-bas? Votre Ismaël pour l'héritage Vint le premier: De grâce, un trait de ce laitage Pour l'héritier!
--Dieu te donna ces bergeries, Dieu les reprend; Mais son trésor, si tu le pries, Est assez grand. Quand le Seigneur pour ses largesses Ouvre les mains, Il peut combler de ses richesses Tous les humains.
--Ah! pardonnez ma plainte amère! Je souffre tant! Embrassez-moi, vivez, ma mère: Je meurs content. Votre amitié vous faisait suivre Mon triste sort; Près d'Abraham vous pourrez vivre Après ma mort.
Enfin le mal de sa faiblesse Paraît vainqueur; Sa triste mère en vain le presse Contre son coeur; Elle se trouble, et crie, et pleure, Quittant ces lieux, Et ne veut pas que l'enfant meure Devant ses yeux.
Un ange vient calmer sa crainte, Et dit ces mots: --Dieu de ton fils entend la plainte, Il voit tes maux. Agar, Agar, sois attentive Et sans effroi: Ne vois-tu pas la source vive Auprès de toi?
Agar, tremblante et consolée, Tombe à genoux; Sa plainte au vent s'est envolée, Réveil bien doux! Déjà l'enfant peut lui sourire, Les yeux ouverts; D'un vaillant peuple il eut l'empire Dans ces déserts.
«Agar n'avait qu'un fils, dit la pieuse mère, dont elle avait peine à soutenir les pas, et moi j'ai quatre enfants qui me soutiennent; elle se traînait avec effort dans le désert aride, et je vogue sans fatigue sur un beau lac, dans ma vallée natale; elle fuyait, bannie par celui qui devait la chérir et la protéger: tous les miens me suivent et me témoignent leur tendresse. Nous ne verrons pas un ange apparaître; mais Dieu, l'invisible, est près de nous lui-même; avec son aide nous trouverons la source d'eau vive sur le bord opposé, comme nous l'avions trouvée au Rivage. Croyez-moi, mes enfants, la riche Sara elle-même, sous les tentes d'Abraham et près de son Isaac, ne me fait pas envie; car enfin, lorsqu'elle eut fait chasser inhumainement sa pauvre esclave avec l'enfant, elle dut avoir des remords!»
Depuis quelques moments, le temps était devenu sombre; des masses de nuages s'étaient amoncelées devant la lune, et cette obscurité soudaine rendit à nos passagers leur tristesse. «N'avons-nous point d'orage à craindre? dit Juliette un peu tremblante.--Non, ma petite soeur, répondit Charles doucement, sois tranquille; d'ailleurs, nous approchons du bord.» André fit remarquer qu'on pouvait à peine distinguer la rive opposée, comme une grande ligne sombre. «Mais quelle est cette flamme? s'écria-t-il aussitôt.--Je viens de l'apercevoir, dit Juliette, comme un point brillant. Voyez comme elle augmente!--Hélas! dit Isabelle, en soupirant, il me semble que c'est exactement dans la direction du Rivage!--N'est-ce pas un adieu de Cravel?» reprit André; et Charles dit à son tour: «Je le crains; il se donne peut-être le plaisir de brûler notre cabane.--Ne soupçonnons pas le mal,» dit la mère; sur quoi, Juliette s'écria: «Oh! il fait son devoir! le neveu lui aura donné des ordres.--Il n'en avait pas besoin, dit le jeune frère. Nous savons assez de quoi il est capable. Il a voulu nous témoigner sa haine de loin comme de près!--André, mon enfant, tu parles comme si tu étais sûr de ton fait, et cependant la charité ne soupçonne point le mal.» Cette réflexion ramena le silence, mais elle ne put empêcher ces jeunes têtes de s'échauffer sur l'idée qu'elles avaient conçue. Tous les regards suivaient les progrès de la flamme; l'image, réfléchie dans le lac, touchait à l'objet sans intervalle, ce qui faisait juger que le feu était tout près du bord. Au bout de quelques instants, la flamme s'éteignit, aussi promptement qu'elle s'était allumée, et André ne put s'empêcher de dire à demi-voix: «Des roseaux et des joncs ne sont pas longs à brûler!»
40.--L'autre bord.