Part 5
André murmura quelques excuses en baissant la tête et revint le coeur gros de colère. «Patience!» disait toujours Suzanne. «J'ai cru m'apercevoir, dit Isabelle, qu'il aime beaucoup le poisson. Que de fois je lui en ai vendu, qu'il demandait pour son maître, même quand monsieur ne dînait pas à la maison!--Nous ferons encore une tentative,» dit la veuve. A quelques jours de là, Charles et son frère prirent un brochet d'assez belle taille: malgré les réclamations du petit homme, on porta le poisson à l'intendant. Isabelle fut chargée de la commission. Soit que Cravel fut mieux disposé, soit que le présent lui fût plus agréable, il l'accepta et même il sourit à la jeune fille, qui lui fit une humble révérence, et se retira bien contente.
«Il n'y a pas de quoi se réjouir, disait André de mauvaise humeur. Le beau plaisir de régaler un si méchant homme!--Mon enfant, répondit la mère, il faut nous résigner à ces sacrifices; un poisson donné de temps en temps nous sauvera les autres et tout ce que nous avons ici.» Depuis, ils ne manquèrent pas d'envoyer à l'intendant, une fois la semaine, ce qu'ils prenaient de plus beau.
28.--L'abus de la force.
C'était une dîme fort onéreuse pour ces pauvres gens, et cependant ils se seraient trouvés bien heureux d'éviter à ce prix toutes les vexations. Encore si l'on avait paru satisfait et si l'on avait reçu ces présents de bonne grâce! Au contraire, on n'y vit plus, au bout de quelque temps, qu'une chose due, et l'on se montrait toujours plus exigeant. Tantôt le poisson était trouvé bien petit, tantôt ce n'était que de la perche, et l'on aurait voulu de la truite. Un jour l'intendant, voyant Charles au jardin, lui cria par-dessus la haie: «Il me faut pour ce soir un plat de poisson; j'ai du monde à dîner.» Cet ordre, donné avec arrogance, blessa le jeune homme au coeur; cependant il quitta sa bêche, il appela André, qui travaillait de son côté, et ils allèrent sans retard à la pêche. Ils ne prirent que des lottes, qui même n'étaient pas bien grosses. Charles les fit porter à Cravel par ses soeurs, avec des excuses de ce qu'il n'avait pas mieux réussi.
Le lendemain, il essuya des reproches. «Si vous m'aviez averti d'avance, monsieur l'intendant, vous auriez été mieux servi.--Je ne veux plus, répondit-il brusquement, m'exposer à ces contre-temps désagréables. Je ferai placer là, près du bord, un réservoir flottant; vous aurez à le pourvoir de poissons, et j'y ferai prendre, selon ma convenance, ce dont j'aurai besoin.» Le réservoir fut établi, et les Baudry devinrent décidément les tributaires de l'intendant. Comme il allait fort souvent à la provision, la tâche des pauvres pêcheurs n'était pas légère.
Si du moins on les avait laissés libres chez eux comme auparavant! Mais le méchant se mêlait de tout, il contrôlait tout, comme s'il avait eu affaire à ses gens. Charles voulait-il émonder quelques arbres forestiers, qui poussaient trop de branches et nuisaient aux cultures: «N'y touchez pas,» lui disait l'intendant. Voulait-il construire quelques digues pour se garantir du lac ou de la rivière: «On s'y prenait mal,» disait Cravel, ou «ce n'était pas le moment, et l'on devait d'ailleurs se pourvoir au dehors des matériaux nécessaires.» Charles disait doucement: «Monsieur m'a toujours permis ce que vous me défendez.--Monsieur n'a jamais regardé aux choses d'assez près; c'est mon devoir de veiller à ses affaires.--Eh bien, dit un jour Charles, poussé à bout, dites-moi, monsieur, ce que je vous dois payer par année; passons un bail, je vous prie, et laissez-moi cultiver librement ce que j'ai créé sans le secours de personne!--Holà! de quel ton me parlez-vous, mon ami? Prenez garde! vous n'êtes ici que par tolérance: soyez donc plus honnête et plus réservé.» Charles garda le silence et dévora cet affront. «Mère, disait-il en soupirant, on veut me prouver que votre défiance était bien fondée. Mais auriez-vous pu croire à tant de méchanceté?
29.--L'ingrat.
Qu'était-ce donc que cet homme orgueilleux et dur, qui exerçait sur nos pauvres colons une autorité si capricieuse et si tyrannique? Georges Cravel, né dans l'indigence, devait tout aux bontés du maître qu'il servait si mal, et auquel il ressemblait si peu. Il oublia, ou plutôt il ne sentit jamais ce qu'on avait fait pour lui. Pour apprécier la bienveillance, il faut en porter en soi quelque germe. Le même égoïsme qui fait l'homme ingrat le rend avare et cruel. Comment se croirait-il obligé de rendre à autrui le bien qu'on lui fait? Il ne se croit pas redevable, même à son bienfaiteur. Ah! nos pauvres amis ne demandaient rien à ce méchant homme; mais il aurait trouvé mauvais qu'ils se dérobassent, par leurs propres forces et par de pénibles travaux, à l'indigence, d'où une main charitable l'avait doucement tiré lui-même. C'était déjà se montrer assez inique, et toutefois il devait mettre à une plus rude épreuve le fils de Susanne.
Soit que Cravel eût pris le goût de la pêche, soit plutôt qu'il se défiât de ses pourvoyeurs, et les soupçonnât de ne pas lui donner leurs plus beaux poissons, il s'avisa bientôt de visiter les nasses lui-même. Il prenait sans façon le bateau de Charles, et levait tantôt celle-ci tantôt celle-là. Il n'était ni fort ni adroit: un jour, en soulevant une nasse, il fut entraîné par le poids, et tomba dans l'eau, la tête la première. L'eau était assez profonde, et M. l'intendant ne savait pas nager. Il se débattait à la surface, lorsque le vigilant Caniche, apercevant ce mouvement extraordinaire, aboya de toutes ses forces. Charles accourut au moment où l'homme allait disparaître. Sans se dépouiller de ses habits, et tout couvert de sueur, il se jeta à l'eau. Il nageait à merveille: il arriva bientôt près du malheureux pêcheur; il le prit par les cheveux, et, comme la barque s'était éloignée, à cause de l'impulsion qu'elle avait reçue, il ramena jusqu'au bord du lac l'intendant qui avait perdu connaissance. Les soins de la mère et du fils le rendirent à la vie. Revenu à lui, il fit beaucoup de remerciements; mais la confusion y avait plus de part que la reconnaissance, comme on put le voir bientôt: au bout de quelques jours, Cravel avait tout oublié; il fut aussi dur, aussi querelleur qu'auparavant. André disait à Charles: «Il veut te donner des regrets.--Je l'en défie,» répondit le bon jeune homme. Nos colons ne gagnèrent à cela qu'une chose, c'est que l'intendant ne toucha plus aux nasses; mais ce n'était pas l'effet d'un sentiment honorable: Cravel, on le vit trop bien à sa conduite, n'avait horreur que du danger.
30.--Nouvelles exigences.
En effet, il se montrait chaque jour plus injuste et plus insolent. Il avait imposé un tribut sur la pêche: il en mit un sur les cultures. Et, comme il avait de tout en abondance dans la maison de son maître, où il faisait ce qu'il voulait, s'il mit à contribution le jardin et le verger du Rivage, ce n'était pas qu'il en eût besoin; c'était seulement afin de tourmenter ses malheureux voisins et de leur faire sentir le joug. La manière dont il prélevait ce qu'il appelait le droit du maître était plus odieuse que le tribut même. Il entrait sans façon dans la petite ferme, s'y promenait en long et en large, comme pour narguer nos colons, et, sans les prévenir, il cueillait les fruits ou les légumes qu'il trouvait à sa convenance. Les Baudry avaient-ils élevé un produit d'élite? au moment où ils pensaient recueillir le fruit d'un long travail, ils voyaient le seigneur intendant l'enlever sous leurs yeux. Il croyait leur faire grâce en leur abandonnant le reste. «Mes pêches! disait Charles désespéré.--Mes choux-fleurs!» s'écriait André en s'arrachant les cheveux. Isabelle et Juliette n'étaient pas plus épargnées. Cravel prélevait sa part sur leur volaille et leurs oeufs: un oiseau de proie fait moins de ravages. Quand elles se voyaient ainsi dépouillées, elles rentraient chez elles aussi désolées que leurs frères. La veuve, tout affligée, disait à ses malheureux enfants: «Oui, cet homme nous fait beaucoup de mal; on le dirait poussé par le démon pour se perdre lui-même et nous avec lui. Résistez à la tentation, mes enfants; ne haïssez pas, ne maudissez pas. D'autres ont pardonné de plus cruelles injures. J'ose à peine vous dire: «considérez le divin modèle,» car vous trouverez que ces petites persécutions ne sont rien auprès de ce qu'il a souffert.»
C'est ainsi que la pieuse mère exhortait sa famille. Aux heures de la veillée, après une journée que le méchant avait assombrie, lorsque nos amis gémissaient autour de la table, Susanne profitait du calme de la nuit pour verser le baume dans les coeurs ulcérés. Elle disait: «Nos premières prospérités sont interrompues, mais l'adversité sera aussi passagère. Laissons-la, sans murmure, s'asseoir à notre foyer, et mettons à profit sa présence. Le bonheur n'exige que des vertus faciles, qui ne suffisent pas pour nous ouvrir le ciel; le Seigneur attend de nous davantage, c'est pourquoi il permet que nous soyons affligés. Encore une fois, ne maudissez pas la verge dont il vous châtie. Celui qui sert d'instrument à la colère divine est plus à plaindre que nous. Cette colère, nous l'avons méritée, car nous faillissons tous. Demandons grâce à Dieu, mes enfants; ne lui demandons pas justice: ce serait prononcer nous-mêmes notre condamnation.»
Voilà les réflexions touchantes que l'esprit de l'Évangile inspirait sous le chaume à une pauvre femme; des enfants comprenaient ce langage, et tous ensemble priaient d'un coeur sincère pour leur infatigable persécuteur.
N'essayons pas d'expliquer les mystères de Dieu. La présence du mal sur la terre, les souffrances du juste, nous étonnent et révoltent notre raison: voyez pourtant, après le recueillement et la prière, nos amis affligés: ils ont retrouvé la paix, ils causent doucement, ils sourient: l'affliction même, en resserrant le lien qui les unit, leur fait goûter de nouveaux plaisirs; il faut avoir pleuré ensemble pour connaître le plus doux charme de l'amitié. La veuve et ses enfants nous semblaient à plaindre: jugeons-en mieux, nous les trouverons dignes d'envie.
31.--Appel au maître.
Cependant le persécuteur ne se ralentissait pas, et Charles dit enfin: «On doit opposer, je l'avoue, la patience à l'injure; mais, si l'on peut arrêter le cours du mal par des moyens légitimes, c'est aussi un devoir: Dieu ne veut pas que nous laissions la terre en proie aux méchants. Cet homme se fait, vous l'avez dit, plus de mal qu'à nous-mêmes; eh bien, tâchons de l'arrêter, en recourant à son maître. Si notre bon voisin savait ce que nous endurons, il serait indigné. Éclairons-le, nous devons la vérité à qui nous devons le respect et l'amour.--Et comment recourir à celui que nous ne voyons plus?--Je lui écrirai.--Prends garde, Charles. Tu rendras notre position plus mauvaise si tu ne réussis pas, et peut-être même si tu es écouté favorablement. Cravel ne ménagera plus rien quand il sera poussé par la vengeance.»
On patienta quelque temps encore; enfin les choses allèrent si loin, que Susanne elle-même jugea la situation insupportable. Cravel poursuivait ses victimes jusque chez elles, et ne leur laissait de repos ni le jour ni la nuit. Quelquefois il survenait brusquement pendant la soirée; il interrompait le souper, la prière, ou une conversation paisible, pour intimer ses ordres capricieux, en sorte que leurs soucis recommençaient à l'heure où l'on oublie les fatigues de la journée. Les pauvres gens ne connaissaient plus cette douce paix du foyer qui sait charmer tant de peines.
Alors Charles eut permission d'écrire, et il rédigea la lettre suivante, dont il fit lecture un soir à la famille assemblée, et recueillie dans un silence profond:
«Mon très-honoré bienfaiteur!
«Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire, moi qui ai vécu plus de quatre ans près de vous, sans avoir osé presque jamais vous adresser la parole. Quand vous étiez ici, je pouvais éviter de vous importuner longuement; un mot suffisait pour me faire entendre, et souvent vous deviniez vous-même nos besoins et nos désirs. Vous croyez sans doute, très-honoré Monsieur, que nous sommes encore dans l'état où vous nous avez laissés: il s'en faut beaucoup; notre sort est bien changé; votre présence était nécessaire à notre bonheur: il a commencé sous vos yeux, il finira loin de vous.
«Vous avez donné en partant des ordres qui devaient nous maintenir dans notre heureuse position: ces ordres ne sont point exécutés. Je regrette qu'on me force à le dire, mais je dois, avant tout, respect à mon bienfaiteur et à la vérité. M. l'intendant nous fait toute sorte de maux. Il ne me laisse pas libre de cultiver et d'améliorer, selon vos vues et mes désirs, ce Rivage, où vous m'avez établi avec ma famille. Cependant je n'ai point profité de votre absence pour faire quoi que ce soit contre vos intérêts. Je voulais continuer mes soins vigilants à notre petite ferme: votre intendant s'oppose à tout ce que j'essaie de faire, et m'arrête sans cesse.
«Nous eûmes lieu de reconnaître sa mauvaise volonté aussitôt que vous fûtes parti. Pour tâcher de nous le rendre plus favorable, nous lui avons offert quelques produits de notre pêche: bientôt il a exigé cela comme une chose due, et puis il a demandé toujours davantage. Enfin, ce qui se prend dans nos filets, ce qui croît dans nos cultures, ce que nous élevons dans notre basse-cour, ne nous appartient plus. Nous ne sommes pas même tranquilles dans notre cabane, où M. l'intendant ne se gêne pas d'entrer, même à des heures indues, pour nous quereller, nous injurier et nous donner tous les ordres capricieux qu'il lui plaît, sans consulter ni raison ni justice.
«Pour tout dire, très-honoré Monsieur, nous sommes aussi tourmentés loin de vous que nous étions paisibles en votre présence, et nous prions Dieu qu'il vous ramène au plus tôt dans ce pays, ou qu'il donne vos sentiments aux personnes à qui vous avez remis votre autorité: mais, comme nous n'osons plus espérer ce miracle, après tant d'efforts inutiles que nous avons faits pour apaiser M. l'intendant, nous formons des voeux jour et nuit pour que vous nous donniez bientôt la joie de vous revoir. Dieu veuille, en attendant, vous conserver pour vos amis, et particulièrement pour les malheureux colons du Rivage, qui ont un si pressant besoin de votre secours!»
André, Isabelle et Juliette trouvèrent cette lettre fort belle, et ne doutèrent pas qu'elle ne réussît parfaitement. «Il ne manque plus qu'une chose, dit Susanne, c'est l'adresse de notre voisin. Nous n'irons pas la demander à l'intendant: ce serait une perfidie, puisque nous écrivons pour nous plaindre de lui; nous ne devons pas non plus recourir à quelqu'un de la maison: cela pourrait arriver aux oreilles de Cravel, et lui donner des soupçons, dont nous aurions à souffrir; Charles ira à la poste, où il apprendra sans doute ce que nous voulons savoir.» En effet, on lui donna l'adresse, et la lettre fut expédiée.
32.--L'agneau Frise-Laine.
On eût dit que l'intendant prévoyait que son règne allait finir, car il sembla profiter des jours qui s'écoulèrent avant que la réponse fût arrivée, pour maltraiter plus que jamais les pauvres colons.
De leur côté, ils souffrirent ces nouvelles injures avec une patience toujours plus égale, dans l'attente où ils étaient d'une prompte délivrance. Et certainement Cravel, tout insensible qu'il était, dut s'étonner enfin de tout ce que ses malheureux voisins pouvaient supporter.
Un soir, il entre soudainement dans la chaumière et dit à Isabelle, avec un rire cruel: «Petite bergère, j'ai quelques amis à traiter; il me faut un rôti qui me fasse honneur et qui leur plaise: vous avez un agneau de trois semaines, faites qu'il soupe bien ce soir: ce sera son dernier repas; je viendrai le chercher demain.»
Qu'on juge de l'effet que durent produire dans la cabane cette affreuse nouvelle et la manière dont elle était annoncée! Les deux soeurs en versèrent des larmes, et, la tendresse l'emportant sur tout autre sentiment, Juliette s'humilia devant Cravel, et le supplia les mains jointes d'épargner cette pauvre bête, le premier agneau de Brunette, qui était si doux, et auquel elle avait fait de ses mains un si joli collier! André gémissait dans un coin pendant cette prière; Charles regardait sa mère en frémissant. «Non! répondit le barbare. Sera-t-il dit que je n'aurai rien de vous de bonne grâce? Payez-vous trop cher tout ce que vous récoltez ici? Voilà le premier tribut qu'on exige de votre étable. Consolez-vous; l'agneau sera mis à la broche: c'est pour cela qu'ils sont faits.»
Après cette réponse, Cravel se retira. La mère essaya de calmer ses enfants. Elle leur dit: «L'agneau était bien joli sans doute; il était né le jour de la fête de Juliette, et Juliette devait être sa maîtresse: c'est elle qui avait trouvé pour lui ce nom de Frise-Laine qui lui allait si bien; mais il faut en prendre notre parti. Ne nous démentons pas, au moment où nous attendons l'arrêt de notre juge, et méritons par une patience inaltérable la justice qu'il ne manquera pas de nous rendre.»
C'étaient là de sages paroles, et la voix touchante d'une mère leur donnait beaucoup de force; malheureusement l'agneau vint à bêler, et l'on entendait dans la cabane les moindres bruits de l'étable: ce bêlement fit oublier à tout le monde, et à Susanne elle-même, ce qu'elle avait dit. Frise-Laine fut pleuré sur nouveaux frais par la famille entière. Après un moment de silence, Charles dit avec fermeté: «Le malheur que nous déplorons aujourd'hui ne peut arriver que demain: or, savons-nous si demain Cravel sera libre de nous faire le mal qu'il médite? J'irai de grand matin à la ville; je verrai à la poste s'il n'y a pas de lettre pour nous; je peux revenir avant que Cravel paraisse: il n'est pas bien matineux; et peut-être apporterai-je des nouvelles qui arracheront la victime des mains du bourreau.» Une si faible espérance fut reçue avidement par ces coeurs désolés, et l'on passa dans la cabane une nuit plus tranquille.
Charles partit au point du jour. Quelques temps après, les deux soeurs et André se mirent aux aguets, regardant d'une part le chemin qui menait à la ville, et de l'autre le sentier par lequel on voyait d'ordinaire s'avancer le cruel intendant. Après une longue attente, Juliette, qui avait dans ce moment les yeux fixés sur le grand chemin, s'écria vivement: «Le voici!» On reconnut Charles à ne pas s'y méprendre, quoiqu'il fût à un quart de lieue. Un moment après, André, ayant regardé de l'autre côté, dit d'une voix étouffée: «Le voilà!» C'était Cravel, qui s'approchait derrière les arbustes. Il devait arriver avant Charles, étant beaucoup plus près que lui. André courut au chemin; il fit signe à son frère de hâter sa marche, et revint tout essoufflé, en disant: «Il vient, il court; les nouvelles sont bonnes: il a mis son chapeau au bout de son bâton.»
Cependant l'ennemi était déjà si près, que Charles courait le risque de ne pas revoir l'agneau dans l'étable. Alors Juliette alla au-devant de Cravel, et, pour l'arrêter un peu, elle lui fit remarquer de fort belles pêches, dont plusieurs étaient mûres. «M. l'intendant, lui dit-elle doucement, vous avez pensé au rôti, mais il ne faut pas oublier le dessert. Voici des pêches qui feraient aussi beaucoup d'honneur à votre table, et qui plairaient fort à vos amis.--Vraiment, elle a raison! dit Cravel, étonné de sa prévenance; et, puisque j'en ai le temps, je vais cueillir les plus belles.»
Pendant que le misérable était à l'ouvrage, sans scrupule et sans défiance, Charles arrivait enfin. Il était en nage; il montrait de loin une lettre ouverte. Il n'eut pas le temps de la lire à la famille, avant que le pillard eût achevé de dépouiller le pêcher. Cravel s'avançait les poches pleines, et disait à Isabelle: «Faites sortir l'agneau.--Vous ne l'aurez pas! dit Charles avec véhémence.--Je ne l'aurai pas!» En prononçant ces mots d'une voix menaçante, l'intendant allait forcer la faible porte de l'étable: Charles lui barra le passage: «Reconnaissez-vous cette écriture, monsieur l'intendant?» Il lui montrait le dessus de la lettre. Cravel reconnut avec étonnement la main de son maître.
«Écoutez, ma mère, poursuivit le jeune homme, écoutez, mes amis, et vous aussi, monsieur: je me suis plaint de vous à M. M...; et voici ce qu'il m'a répondu:»
«Mon cher voisin, votre lettre m'aurait surpris autant qu'elle m'afflige, si je n'avais pas reçu dernièrement des avis étrangers, qui confirment toutes vos plaintes. Je n'aurais pas imaginé que Cravel pût oublier à ce point mes ordres et ses devoirs. Je vous trouve bien généreux, dans ces circonstances, de me taire une action qui vous honore, et que Cravel n'aurait pas dû me laisser apprendre par d'autres. J'ai su que vous lui avez sauvé la vie. Après cela, sa conduite à votre égard est d'une ingratitude révoltante. Je me réserve de le juger plus tard: en attendant, je lui fais savoir qu'il ait à réparer ses torts. Nous nous verrons le mois prochain, je l'espère; et je saurai par vous, mon ami, l'effet qu'aura produit la lettre que mon intendant recevra par ce même courrier.»
On comprend avec quels sentiments cette lecture fut écoutée par les divers auditeurs. Charles ajouta: «Vous n'auriez eu votre lettre que ce soir, monsieur Cravel; dans l'intérêt de l'agneau, j'ai cru nécessaire, je l'avoue, de vous la faire avoir plus vite; excusez-moi: je l'ai retirée en votre nom; la voici.» L'intendant la reçut, tout pâle de colère et de confusion. Il tourna le dos à la famille, et ouvrit la lettre d'une main tremblante. On le vit s'éloigner en lisant, et l'on comprit à ses gestes que la lettre n'était pas de nature à le satisfaire. Juliette s'écria en sautant de joie: «Frise-Laine est sauvé!»
33.--Réparations forcées.
Dès le même soir l'intendant revint à la chaumière. Qu'il était changé depuis le matin! Il se montra aussi humble, disons mieux, aussi rampant, qu'il avait toujours paru hautain. Il portait un panier rempli de pêches, proprement casées dans des feuilles de vigne. «Mademoiselle Juliette, dit-il avec un sourire forcé, j'en avais cueilli douze, en voici vingt-quatre.--C'est trop de la moitié, dit Charles. Donnez, je reconnaîtrai les nôtres; pour celles de M. M..., nous ne pouvons les accepter de vous, qui n'avez pas le droit de les offrir.»
Quel orage de telles paroles auraient excité la veille! Cravel ne répondit pas un mot; il laissa Charles reprendre ce qu'il voulut, et emporta le reste, en souhaitant le bonsoir à la famille, qui lui rendit poliment son salut.
Le lendemain, André, qui s'était approché du lac, revint, tout joyeux, dire que Cravel faisait enlever son réservoir. Quelques moments après, l'intendant arriva en effet avec un large baquet rempli de poissons. «Voilà qui vous appartient, monsieur Charles, dit-il, en le déposant devant ses pieds.--Fort bien, monsieur. Isabelle, c'est l'heure d'aller au marché, prépare-toi. Vois-tu les belles truites que tu auras à vendre? Aujourd'hui c'est M. Cravel qui a pêché pour toi.» Après s'être permis cette légère plaisanterie, il plaça les poissons dans le panier d'Isabelle, et rendit à l'homme son baquet.
Ainsi les choses reprirent leur premier cours, et les mauvais temps qu'on avait passés firent paraître d'autant plus agréable le retour de la sérénité. Cravel ne se montrait plus au Rivage. S'il passait derrière le bosquet, il saluait de loin Susanne, Charles, Isabelle et même le petit André. On lui rendait toujours cordialement politesse pour politesse; ces bonnes gens n'avaient pas le moindre ressentiment de ses injures; et, s'il avait pu s'en convaincre, en lisant dans leur âme, il n'aurait pas été moins surpris de leur générosité que de leur patience.