Part 4
Le lendemain, l'étranger quitta ses hôtes de bonne heure, sans se faire connaître, et sans leur dire un seul mot de ses desseins; ils le virent s'éloigner en regardant de tous côtés avec défiance, comme une personne qui craint d'être poursuivie. «Il s'en va bien mécontent de nous, dit Isabelle: il n'a pu nous persuader que nous sommes les gens les plus malheureux du monde.» Comment nos pauvres amis auraient-ils pu le croire? On n'écoute là-dessus que son propre sentiment. Et puis, n'avaient-ils pas ce qui fait le vrai bonheur? Une conscience pure, la santé, le travail, la présence de ceux qu'ils aimaient, et sans cesse le livre de la nature ouvert pour eux à ses plus belles pages! La veuve, entourée de ses enfants et comblée de leurs caresses, disait quelquefois: «Vous avez reconnu, mes amis, que les riches vous abandonnent beaucoup de choses utiles à la vie; vous avez moissonné où d'autres passaient et repassaient sans voir la moindre chose à recueillir: combien d'avantages plus précieux on nous laisse encore, et dont nous savons seuls jouir! L'ambitieux, qui s'emprisonne dans les grandes villes, où l'air, la lumière et l'espace lui manquent, renonce à ce qu'il y a de plus aimable dans l'univers; ceux qui restent dans les campagnes, mais qui, trop attachés à la fortune, ne vivent que pour amasser de l'or, n'ont jamais le temps de lever les yeux et de bénir. Ils vivent sous le ciel et n'y songent pas; la campagne, les monts, les rivages, tous ces objets ravissants, qui nous offrent des peintures mille fois plus belles, j'imagine, que celles des palais, tout cela est pour les gens affamés de richesses comme s'il n'existait pas. Ils traversent leurs superbes cultures, sans y voir autre chose que des écus. Ils y trouvent encore plus de soucis. Cependant elles charment notre vue ces moissons étrangères, et les petits oiseaux, qui viennent en recueillir les prémices sous nos yeux, nous disent, en se balançant sur l'épi, que notre part est aussi réservée. A d'autres le soin d'entasser, d'administrer, de conserver; le pain quotidien ne manque pas à notre table: il nous arrive doucement avec ces travaux qui vous plaisent.
«Je n'ai qu'une étroite cabane: mais n'est-ce rien de la devoir aux mains d'un fils; de le voir tous les jours auprès de moi, et de dormir sous sa garde, tandis que, dans la maison opulente, une mère pleure son fils absent, et le suit par la pensée au bout du monde, où il affronte mille dangers, pour doubler une fortune déjà trop grande? Notre demeure est petite; cependant vous êtes-vous jamais trouvés trop près les uns des autres, autour de la table et devant le foyer? Si nous voulons de l'espace, aussitôt que le soleil se lève, et, le soir encore, quand les étoiles brillent, nous voilà sous le pavillon magnifique, dressé pour l'homme des mains de l'Éternel.
«Notre lendemain n'est pas assuré, nous dit-on. Eh! qui donc, riche ou pauvre, peut compter sur l'heure prochaine? Les riches sont-ils plus tranquilles que nous avec leurs précautions infinies? Ils sont plus inquiets mille fois, et l'événement justifie trop souvent leurs craintes. Ils se sont reposés sur eux-mêmes, et ils éprouvent par l'effet que c'est un appui bien fragile. Le pauvre se confie plus en Dieu et moins en lui: aussi est-il mieux gardé.»
23.--L'école au rivage.
Une mère si sage ne devait pas négliger de cultiver l'esprit de ses enfants. Les exercices du culte domestique s'accomplissaient régulièrement sous ce toit de chaume, comme au temps de nos pères. Quelques livres d'édification suppléaient au défaut de science. Ces livres, il faut le dire, étaient le rebut de mainte bibliothèque, et c'est par la négligence et l'abandon des premiers possesseurs qu'ils étaient parvenus enfin dans des mains plus empressées. On enrichit de magnifiques reliures, et l'on dore sur tranche, des ouvrages qui ne renferment que des vanités; et les Évangiles, les livres de prières, habillés souvent d'une grossière enveloppe, sont relégués sur les derniers étalages, d'où la plus chétive pièce de monnaie les fait passer dans les mains du pauvre. C'est ainsi que le meilleur épi de la moisson tombe quelquefois dans les mains du glaneur.
Oh! que les ressources extrêmes auxquelles l'indigence peut se trouver réduite sont souvent préférables aux avantages trompeurs qu'on envie à la richesse! La pauvre veuve, ne pouvant pas donner à ses enfants des maîtres habiles, se faisait elle-même leur institutrice, et leur ouvrait ainsi la meilleure des écoles.
Susanne n'était pas sans instruction. Soigneusement élevée par son père, elle transmettait à ses enfants cet héritage de sagesse. La cabane était la salle d'école; sur la même table, où les corps venaient prendre leur nourriture, les esprits recevaient les aliments qui ne leur sont pas moins nécessaires. On donnait surtout à l'étude les veillées d'hiver. Les instruments de travail attestaient la plus rigoureuse économie. Charles, qui secondait sa mère en ceci comme en tout le reste, avait noirci et poli une large planche, tableau souvent couvert de lettres et de chiffres, page toujours nouvelle, qui, chaque jour, oubliait ce qu'elle avait exprimé la veille, mais qui laissait dans la mémoire des enfants la trace fidèle de ce que l'éponge avait effacé.
Si la veuve n'apprenait pas à ses enfants beaucoup de choses, elle leur enseignait à faire un bon et raisonnable usage de leurs facultés, à observer les choses attentivement, à savoir ignorer, quand les preuves n'étaient pas claires; à chercher patiemment ce qu'ils devaient espérer de découvrir; à renoncer sans regret aux choses qui passaient leur portée. Elle leur enseignait surtout _à être bons_. «Aime Dieu, aime ton frère, ne t'aime pas trop:» c'était le résumé de ses leçons. Elle en trouvait dans les Évangiles le principe et le développement. Que de fois la vie du Christ fut passée en revue sous ce chaume, de Bethléem à Golgotha! Nulle part on ne pouvait mieux la comprendre, cette vie, passée sous le ciel, au milieu des champs, le long des rivages. Les enfants de Susanne voyaient autour d'eux le lac de Génésareth, les montagnes de Judée, l'étable de Bethléem, et ses pâturages, et ses troupeaux. N'étaient-ils pas eux-mêmes bergers, comme les premiers adorateurs de Jésus; pêcheurs, comme ses apôtres?
Quelques livres élémentaires, que cinq centimes avaient enlevés au panier du bouquiniste, donnaient, presque sans frais, à ces enfants, des notions plus complètes de géographie, de calcul, d'histoire, de technologie, qu'ils n'en auraient reçu dans plusieurs écoles de ce temps-là.
Dans la conversation, Charles et sa mère communiquaient eux-mêmes à la petite famille tout ce qu'ils savaient. L'à-propos donnait souvent de la valeur et de l'attrait à l'enseignement. «Huit heures sonnent à la pendule, disait Susanne, assise devant la maisonnette, après un orage: André, compte les vagues pendant cinq minutes, et tu me diras ensuite combien de fois elles frapperaient le bord en une heure, en un jour, un mois, une année, un siècle, si elles ne hâtaient ni ne ralentissaient leur course.--Juliette, dis-moi combien de poulettes la poule t'a données? elle m'en a donné cinq.--Si chacune d'elles t'en donnait autant chaque année, et celles-ci autant à leur tour, combien aurais-tu de poules dans six ans?» Juliette en faisait le calcul, et s'étonnait de pouvoir être si riche en si peu de temps.
Charles passait au bord du lac avec les deux jumeaux; de grandes places étaient couvertes du sable le plus fin, que l'eau en se retirant avait laissé parfaitement uni: «Cela donnerait envie d'écrire, dit André en y traçant une figure grotesque.--Eh bien! dessinez un triangle, mes amis, deux lignes droites côte à côte, un carré, un losange, un rond, un ovale, une figure à cinq côtés, à six, à douze!» Les enfants, armés d'un morceau de bois pointu, exécutaient ce qui leur était demandé. «Qui dessinera de mémoire le contour de la France, de l'Italie, de l'Amérique?» Nouveaux efforts, et quelquefois l'image n'était pas trop infidèle. La trace en demeurait jusqu'aux premiers orages, mais bientôt le calme rendait aux enfants des sables unis.
Un jour la veuve, qui était seule, y lut ces mots tracés: «Mon Dieu, conservez-nous notre mère!» De petites vagues venaient mourir tout près de l'inscription, mais elles ne l'atteignaient pas. Quelquefois un flot semblait la menacer davantage, et il expirait à la dernière limite. Susanne, attendrie, s'arrêta quelques moments pour voir ce qui arriverait; peu à peu les flots se calmèrent, et la prière subsista encore quelque temps. Ah! le premier moment l'eût-il effacée, elle avait été recueillie dans le ciel. Avant de s'éloigner, la bonne mère ne put s'empêcher d'écrire à son tour: «Mon Dieu, bénissez mes enfants!»
Charles faisait fréquemment des lectures à haute voix. Les choses dont nos amis s'occupaient étaient le plus souvent de celles que le monde laisse tomber dans l'oubli. Ils ne lisaient guère que des livres sérieux, passés de mode, où le bon sens parlait sans prétention, et instruisait avec prudence. Ainsi nous voyons toujours ces pauvres gens s'accommoder de ce que la foule délaisse, et trouver un salutaire plaisir où les autres ne rencontrent qu'un mortel dégoût.
On chantait aussi dans la chaumière, on chantait dans le jardin, sur la grève, sur le lac. Le premier âge ne peut être heureux sans le dire. Il veut surtout au milieu des champs, exprimer sa joie, comme les oiseaux qui l'entourent; André, Isabelle, Juliette, chantaient. Ils apprenaient de leur mère les hymnes qu'elle avait répétés, jeune enfant, sur les genoux de l'aïeul. C'étaient des souvenirs bibliques, des tableaux de la vie champêtre; c'était la prière du berger, du soldat, du matelot. Les mélodies, aussi simples que les paroles, convenaient à des voix peu cultivées, mais justes et pures. Quelquefois le voyageur, qui entendait de la route ce touchant concert, sans apercevoir les chanteurs, se demandait si les anges habitaient ce rivage et quels étaient ces accents religieux si différents des refrains vulgaires, consacrés au vice et à la folie? On pourra juger du caractère de ces hymnes par celui que nous allons citer; les enfants de Susanne le chantaient souvent, parce qu'il leur offrait des tableaux faits pour leur plaire.
NOÉ CULTIVATEUR.
Ils ne sont plus qu'une seule famille. Pour eux, hélas! que de place au soleil! On est aux champs sitôt que le jour brille; Sous même abri l'on revient au sommeil. Le blanc vieillard, prévoyant nos colères, Disait souvent, de l'accent le plus doux: «Fils de Noé, soyez toujours bons frères; «Le monde est grand, tout le monde est à vous.
«Donnez la vie à des races nouvelles: «D'autres sillons ne leur manqueront pas; «Pour cultiver les campagnes rebelles, «Voici le fer: Dieu le prête à vos bras. «N'abusez point de ce don salutaire! «Attachez-vous aux paisibles travaux; «Ce grand déluge a fécondé la terre: «De votre sang n'y mêlez pas les flots.
«Longtemps, mes fils, de l'arbuste sauvage «Ma main pour vous cueillit les fruits amers; «Dieu m'inspira d'élaguer le feuillage, «De lui sauver la rigueur des hivers. «Il bénit l'oeuvre, et les fruits s'adoucirent; «Je m'entourai de ces plants bienfaiteurs: «Suivez la route où mes soins vous attirent, «Et comme Dieu vous serez créateurs.»
Bon patriarche! heureuse expérience! De ses vergers il sut faire un Éden. Ainsi fleurisse un jour la terre immense! Le monde entier ne sera qu'un jardin. Il fuit le temps des luttes meurtrières: Je vois la guerre oublier ses fureurs, Et nous vivons de travail, de prières, Dignes enfants des premiers laboureurs.
24.--Nouveaux progrès.
Deux années s'écoulèrent encore, pendant lesquelles chaque jour fut témoin d'un nouveau progrès. Le Rivage s'était constamment agrandi, Charles ayant réussi de mieux en mieux à discipliner la rivière et à profiter de ses alluvions. Il protégeait ses nouvelles conquêtes par des barrières de plus en plus avancées. Il empruntait au lac même des armes contre lui; il en extrayait des blocs de granit, qu'on avait amenés autrefois dans ce lieu pour l'usage auquel il les employait. Il s'en fit un rempart, contre lequel les vagues épuisaient leur violence. Deux circonstances accidentelles furent d'un grand secours au jeune colon. On fit à la grande route des réparations, qui exigèrent l'enlèvement de beaucoup de terres. L'ingénieur ne savait où les déposer. Charles indiqua son Rivage, et n'eut qu'à désigner la place où il voulait qu'on transportât ces précieux déblais. Ils furent pour lui un bienfait tout gratuit, comme la pluie pour le jardinier fatigué de ses arrosoirs. Quelque temps après, on bâtit dans le voisinage une maison fort grande; on eut à faire des excavations considérables: même embarras des constructeurs et même conséquence pour l'heureux Charles. Le Rivage s'étendit de neuf cents mètres carrés, qui s'élevaient au-dessus des plus hautes eaux. Charles, ayant veillé à ce que la terre fertile fût réservée pour la surface, mit sans difficulté et sans délai ces nouveaux terrains en culture.
La maison reçut aussi de l'extention. On bâtit comme une seconde cabane à côté de la première, et l'on eut deux petites chambres de plus. L'ameublement, toujours aussi rustique, se compléta. Cependant Charles fit tout lui-même; il fut menuisier comme il avait été charpentier et maçon. Ensuite il revêtit les quatre côtés de la cabane avec des planchettes minces, comme celles dont on couvre les toits, à défaut de tuile ou d'ardoise. Elles étaient, dans leur disposition verticale, imbriquées comme les tuiles d'un toit, ou, selon l'observation de Juliette, comme les écailles des poissons: «Ce qui convenait très-bien, disait-elle, à une demeure de pêcheurs.» Dès lors la chaumière ne laissa rien à désirer pour la fraîcheur en été et la chaleur en hiver. Enfin, à l'intérieur, la cloison fut recouverte d'une couche de plâtre, et le danger du feu prévenu par cette amélioration, qu'on avait longtemps désirée. Une peinture d'un jaune clair, qu'un peu d'ocre suffit à produire, donna à la cabane et aux chambres un air gai, qui plaisait à la vue sans la fatiguer.
Autour de la maison les plantations grandirent; les arbres et la vigne fructifièrent. On voyait là, dans un étroit espace, champ, verger, jardin, vigne, et même un bouquet de bois au bord du lac. Tout cela était un peu serré, pas un pouce de terrain n'était perdu; mais un ordre parfait ôtait à ces cultures l'apparence de l'encombrement, et leur état prospère réjouissait la vue.
Si les besoins de la famille augmentaient avec l'âge des enfants, leurs forces et leur intelligence croissaient plus rapidement encore. Peu à peu la gêne faisait donc place à l'aisance. André était pour son frère le plus docile et le plus zélé des apprentis. Isabelle s'occupait du ménage, et la bonne mère pouvait rester fidèle à son rouet, avec lequel elle faisait merveilles. Juliette régnait sur la basse-cour et s'employait d'ailleurs à mille petits ouvrages au dedans et au dehors. Le lac suppléait à ce qui pouvait manquer en ressources du côté de la terre. Charles et André ayant aidé, par de prompts secours, à sauver un chargement de vin considérable, qu'un vigneron amenait de l'autre côté du lac, furent pressés par lui d'accepter un témoignage de reconnaissance.--«Eh bien! répondit l'aîné des frères, on dit que les planches et les bois de construction sont moins chers de l'autre côté: procurez-m'en la quantité nécessaire pour construire un bateau un peu plus grand que celui-ci, qui sera bientôt hors de service, et fixez le prix comme vous l'entendrez.--Je ne veux que le plaisir de vous amener ici ce que vous désirez. Je vous dois beaucoup plus.» Telle fut la réponse du vigneron. Au bout de huit jours, il avait rempli sa promesse, et, la même année, Charles et André construisirent leur bateau. Le chanvre que produisit le domaine fournit la matière de la voile et des cordages. La mère et les filles fabriquèrent des filets, et, dès lors, elles eurent du poisson à vendre plusieurs fois la semaine.
25.--Un voeu accompli.
Si près du lac et de la rivière, on regrettait pourtant de n'avoir pas une fontaine jaillissante. Cela est si joli! Et puis l'eau de la rivière se troublait par les grandes pluies et celle du lac par le gros vent. Charles, attentif à profiter de tous les secours que la nature lui présentait, avait remarqué que depuis longtemps le bas du pré de son riche voisin annonçait visiblement la présence d'une eau souterraine. Encore une richesse perdue, qu'il demanda la permission de tourner à son usage. On y consentit avec empressement. Quiconque fait jaillir une source cachée rend un service, et mérite qu'on l'aide. Charles eut encore ce succès, grâce à la complaisance de son bienveillant protecteur. Les deux jeunes gens firent les fouilles eux-mêmes; ils construisirent l'aqueduc de pierre et de glaise, et le couvrirent de mousse; enfin ils amenèrent la source jusque chez eux: la pente permit de placer la fontaine devant la cabane. L'inauguration fut un jour de fête. Isabelle et Juliette couronnèrent de fleurs l'humble chapiteau; et, quand l'eau vint à couler, les jeunes filles dansèrent alentour avec le joyeux André. «Coulez, jolie fontaine, disait Isabelle, coulez longtemps pour la mère, les frères et les soeurs!» L'eau se trouva fraîche, et, si la source n'était pas d'une grande abondance, son murmure n'en fut pas moins une agréable musique pour les colons du Rivage. Ils prêtaient souvent l'oreille à ce bruit chantant, quand le lac endormi et le feuillage immobile semblaient se taire pour l'écouter aussi.
26.--Une fâcheuse séparation.
Au mois d'avril, Charles était occupé à tailler ses pêchers et ses abricotiers fleuris, lorsque M. M... parut au-dessus des roches, et lui fit signe d'approcher. Le jeune homme gravit l'obstacle qui le séparait du vieillard, et s'arrêta devant lui, la tête découverte. «Mon ami, dit cet homme bienveillant, je vais m'éloigner d'ici, et peut-être pour longtemps; mais soyez sans inquiétude: j'ai donné l'ordre qu'on vous laissât jouir sans trouble de ce terrain. Courage, continuez comme vous avez fait jusqu'à présent, et tout ira bien. Adieu.» A ces mots, M. M... serra la main de Charles et s'éloigna, après avoir écouté avec bienveillance quelques paroles de remerciement et de regret.
Cette nouvelle causa une grande émotion dans la cabane. «Il s'en va, dit la veuve, l'intendant sera libre de faire ce qu'il voudra. S'il n'a pas caché ses mauvaises dispositions en présence du maître, que sera-ce quand le maître sera parti? Si du moins nous avions quelques sûretés, un bail, un écrit! J'aimerais beaucoup mieux que nous fussions simplement fermiers de ce petit bien, même à des conditions très-dures, que de le posséder gratuitement, sans titre valable, et d'être à la merci d'un homme qui ne nous aime pas. M. M... connaît-il si mal son serviteur et peut-il nous laisser à sa discrétion!»
Après avoir laissé échapper ces tristes plaintes, Susanne dit à son fils: «Si tu pouvais arriver jusqu'au maître avant son départ, tu obtiendrais peut-être qu'il réglât notre position.» Charles essaya de faire ce que sa mère lui conseillait; il se rendit chez M. M...; mais, au moment où il arriva, la voiture partait. Le vieillard l'aperçut encore, lui fit un signe de la tête et de la main, et s'éloigna au grand trot de ses chevaux.
Ce mauvais succès affligea vivement la pauvre famille. «Il nous a quittés, dit Suzanne, mais Dieu nous reste. Agissons honnêtement avec l'homme auquel on nous livre: peut-être, en lui témoignant de la déférence, obtiendrons-nous de lui protection et justice.»
27.--L'intendant.
Les Baudry ne tardèrent pas à sentir que leur position était bien changée, et qu'ils avaient beaucoup perdu au départ du maître. Malgré toutes leurs précautions, ils se virent en butte aux mauvais procédés, aux menaces de l'intendant. Il avait toujours quelque reproche à faire; une poule était entrée dans le parterre, et avait gratté les plates-bandes où il avait fait semer des fleurs précieuses; le chien avait aboyé trop tard; le chat allait manger la part de ses voisins. Un jour Charles trouva M. l'intendant qui se promenait dans le petit domaine, et regardait à tout, comme un inspecteur qui fait sa ronde. Le jeune homme ne s'en montra point fâché; il salua le visiteur et lui demanda des nouvelles du maître. «Il ne m'a pas chargé de vous en donner,» répondit avec dureté cet homme orgueilleux. Charles s'éloigna doucement sans lui rien répliquer, et le laissa achever sa visite. Il rentra chez lui le coeur blessé.
«Patience, mon ami, disait la bonne Suzanne, jusqu'ici on ne nous a point fait de mal; souffrons tout ce qui se pourra souffrir.»
Pendant que la veuve faisait écouter ces conseils dans la cabane, quelqu'un se mutinait au dehors, et provoquait, par sa résistance, la colère de l'intendant: c'était le fidèle Caniche. Il l'avait suivi avec humeur dès son entrée dans le petit enclos, et murmurait tout bas de le voir s'impatroniser en un lieu dont lui, Caniche, avait la garde. La patience du pauvre animal fut à bout, lorsqu'après la retraite de Charles, il vit l'homme s'approcher de la basse-cour et mettre la main sur le verrou de bois. Il aboya du ton le plus menaçant, et même, on doit l'avouer, il mordit le bas du pantalon assez vivement pour qu'un morceau d'étoffe lui restât dans la gueule.
«Maudit animal!» s'écria le visiteur indiscret, et il réussit à lui donner en même temps un coup de pied, qui fit pousser à Caniche des cris perçants. Cette vengeance satisfaite fut cependant ce qui sauva le fidèle gardien. L'homme pensa que le coup valait bien la déchirure. Charles accourut au bruit et se confondit en excuses; Cravel lui répondit en riant: «Soyez tranquille, il n'y reviendra pas.» Pour plus de sûreté, Charles châtia le barbet d'une manière exemplaire, et le mit à la chaîne. Caniche, qui, dès lors, crut avoir commis une faute en accomplissant un devoir, alla se coucher dans sa loge, chaque fois que l'intendant parut au Rivage. Cependant il le regardait de travers au passage: la rancune subsistait toujours. Le chat, témoin de la scène violente que nous venons de rapporter, avait gagné en trois sauts le faîte de la cabane; et, chose singulière, lorsqu'il voyait, dans la suite, le bon Caniche se blottir dans sa retraite, à l'approche de l'intendant, lui, il retournait sur le comble de chaume, et il restait en observation, les yeux demi-clos, le corps amassé en boule, jusqu'au moment où l'ennemi avait quitté la place.
On parlait beaucoup du farouche intendant chez les habitants du Rivage; on s'épuisait en conjectures sur ce qui pouvait l'avoir si mal disposé, sur la conduite qu'on devait tenir à son égard, sur les moyens d'apaiser ce méchant homme. Isabelle dit un jour: «Il est gourmand peut-être: tâchons de le gagner en lui offrant quelquefois ce que nous aurons de meilleur au jardin. Tu as raison, dit Juliette, essayons de l'apprivoiser ainsi. Il est peut-être de ces gens qui veulent qu'on les paie pour ne pas faire le mal.--Nous avons, dit la mère, un très-beau melon, qui est à point; André ira l'offrir ce soir.» André, malgré sa répugnance, fit ce qu'on voulait; il porta le melon et l'offrit honnêtement. L'intendant, après avoir considéré d'un air dédaigneux l'offrande et le messager, dit avec mépris: «Je n'en ai que faire; les miens sont plus beaux.»