Part 3
La bonne Susanne n'avait plus la naïve confiance que donne la jeunesse; elle était moins tranquille que son fils. Dans les rares moments de loisir qu'elle s'accordait, assise aux rayons du soleil, devant la cabane, elle regardait Charles aller et venir avec sa voiture vide ou pleine, et se disait tristement qu'il travaillait peut-être pour d'autres que lui. A supposer que la rivière respectât son ouvrage, le caprice d'un homme suffirait pour qu'il en perdît tout le fruit. Elle ne put s'empêcher d'exprimer plusieurs fois ses craintes à son fils; elle lui conseillait d'appliquer à un autre objet ses forces et son activité. «Ne dressons dans ce lieu qu'une tente, disait-elle; nul établissement n'est solide sur le sol étranger; nous sommes ici des oiseaux de passage: les mauvais jours viendront, qui nous forceront de prendre le vol, et de chercher un autre gîte.» Charles répondait: «Mère, ne m'ôtez pas le courage ou peut-être les illusions dont j'ai besoin. Je me suis attaché à ce rivage: ne me faites pas entrevoir qu'il faudra peut-être le quitter un jour. Eh! pourquoi ne nous laisserait-on pas ici à l'avenir, comme on nous y laisse aujourd'hui? Voici bientôt une année que nous y sommes, et, bien loin que notre présence paraisse le gêner, le voisin se prête avec bonté à tout ce que je veux entreprendre. Je ne peux croire qu'il attende le moment où j'aurai achevé ces travaux pour me dépouiller. Il faudrait pour cela qu'il fût bien méchant, lui qui paraît si bon. D'ailleurs le voisin est intéressé à me laisser jouir sans trouble d'un fonds que j'améliore tous les jours, et j'ai encore de l'ouvrage pour bien des années. Jusque-là on nous laissera tranquilles. C'est déjà beaucoup, ma bonne mère, car, en attendant, je vous aide, et je suis heureux.--Et quand tu auras consacré à ces travaux une bonne partie de ta jeunesse, on peut te dépouiller tout à coup.--Cela peut se faire, mais il peut arriver aussi qu'on soit plus juste et plus humain. Laissez-moi l'espérer. Quoi qu'il arrive, nous aurons vécu sous le même toit; nous aurons élevé mes soeurs et mon frère.--Je conviens, dit la veuve, que beaucoup de gens n'ont pas une existence plus assurée. Combien de familles vivent d'une place, que le père occupe aujourd'hui, et qu'une révolution ou le caprice d'un supérieur peut lui ôter demain! Si donc je ne pensais qu'à moi, mon bon Charles, à tes soeurs et à ton frère, j'accepterais tranquillement la douce vie que tu veux nous faire: c'est pour toi que je m'inquiète, c'est toi qui te dévoues, et, puisque tu oublies tes intérêts, il faut bien qu'on y pense pour toi.--Je les oublie moins que vous ne croyez. En travaillant comme je fais, j'apprends tous les jours quelque chose. Forcé de chercher en moi toutes mes ressources, je deviens adroit, inventif, entreprenant: qualités précieuses, que je ne laisserai pas au Rivage, si je dois le quitter. D'ailleurs, si je n'ai fait que semer jusqu'à présent, nous allons bientôt recueillir; nous ne tarderons pas à cultiver un jardin; ce sera pour moi un nouvel apprentissage. Le bon Jardinier, que je possède, votre expérience, les conseils de quelques voisins seront mes guides. Le temps approche, ma mère, où vous porterez au marché de beaux légumes et de beaux fruits. Voyez comme cette terre est grasse et fertile. L'eau ne nous manquera pas. Après avoir empêché qu'elle ne nous nuise, nous l'obligerons de nous servir.»
Le jeune homme réussit, dès ce temps même, à faire travailler la rivière pour lui. Il en détourna les eaux, quand celles du lac furent basses, et les fit passer par un long détour sur le sol du Rivage, en rendant la pente presque insensible. L'eau dormante déposait, où notre, jeune colon le voulait, la terre limoneuse dont elle était souvent chargée. Charles y trouvait un double avantage: il empêchait la barre de se reformer, et il élevait insensiblement le sol du petit domaine. Ce procédé fut lent, mais il était sûr, et cela n'empêchait pas l'industrieux ouvrier de travailler de son côté, pour élever le niveau du terrain. Ayant vu les bords de la route couverts, à une grande distance, de terres extraites des fossés, il offrit aux cantonniers de les enlever; il en eut la permission, et dès lors il ne cessa de transporter au Rivage toutes les terres qui furent ainsi mises à sa disposition.
17.--La truite.
Il entremêlait ces travaux pénibles d'occupations plus agréables. C'était toujours un plaisir pour lui de lever les nasses. Il le partageait quelquefois avec son frère et ses soeurs, depuis qu'il avait mis la barque en meilleur état. Par une belle matinée d'automne, il les avait menés tous trois avec lui. Les enfants aimaient beaucoup ces petites promenades, et, pour être admis à les faire, ils ne s'y permettaient aucun mouvement brusque et dangereux; cependant, ce jour-là, lorsqu'ils virent la nasse dans le bateau, et, dans la nasse, une belle truite de six livres, qui faisait des sauts désespérés, ils sautèrent eux-mêmes de joie, et firent balancer le bateau, tellement que Juliette perdit l'équilibre, et serait tombée dans l'eau, sans le prompt secours de son frère. On revint en triomphe. «Que ferons-nous de ce beau poisson? dit la mère.--Eh! nous le vendrons sans doute, dit André, en soupirant.--Non, mon ami, nous ne le vendrons pas, nous le donnerons.--A qui donc, s'il vous plaît?--A notre bon voisin.--J'y pensais, dit Charles, et depuis longtemps je souhaitais d'avoir quelque chose dont on osât lui faire hommage. Nous enverrons Isabelle et Juliette présenter cette offrande.» Aussitôt dit, aussitôt fait. On coucha la truite sur un linge blanc dans une corbeille d'osier, ouvrage du petit frère. Les deux soeurs mirent leurs meilleurs habits, et se rendirent chez le vieillard. Elles furent très-bien reçues; il les remercia lui-même avec bonté, et se garda bien de reconnaître d'abord leur politesse autrement que par un accueil gracieux; mais, quelques jours après, il envoya à ses voisins une simple et bonne pendule, avec cette devise sur le socle:
Je mesure le temps pour qui sait l'employer.
Jusque-là nos colons ne s'étaient servis que d'un cadran solaire, horloge bien imparfaite, que Charles avait établie sur le devant de la cabane, et que le voisin avait probablement remarquée. Un cadran solaire ne mesure que les heures où le soleil brille, et l'on peut juger si la pendule fut bien reçue!
A quelque temps de là, ayant vu Charles transporter chez lui les terres nouvellement fournies par le cantonnier, M. M... proposa au fils de Susanne beaucoup mieux que cela. Il avait dessein d'ouvrir dans sa campagne de nouvelles allées; il en avait déjà fait le tracé lui-même: «Enlevez, dit-il à Charles, toute la bonne terre, à la profondeur qu'il vous plaira; vous la remplacerez par du gravier et du sable: nous y gagnerons tous deux.» Le jeune garçon accepta avec reconnaissance et se mit sur-le-champ à l'ouvrage. Il eut encore de quoi s'occuper longtemps; les allées étaient longues et larges; la terre se trouva bonne presque partout, à la profondeur d'un ou deux mètres: il n'en voulut rien perdre. Et que pouvait-il faire de plus avantageux à la petite colonie? Par ce moyen, toute la partie supérieure du Rivage fut renouvelée. Charles y put travailler tout l'hiver, car, sur la rive du lac, il est rare que la mauvaise saison soit assez rigoureuse pour interrompre les travaux de la terre.
18.--Premières cultures.
Au printemps, nos colons eurent donc, au bord de la rivière, un potager, placé dans la meilleure exposition, et formé d'un terrain d'alluvion, où les choux et les laitues devaient venir à souhait. Cette partie des terres déjà propres à la culture se composait de trois cent cinquante mètres carrés. Il y en avait près de six cents dans la partie supérieure. Au pied des rochers, et sur une largeur de cinq mètres, Charles planta de la vigne. Les sarments tombés des treilles du voisinage propagèrent chez lui le muscat blanc et le rouge. Rien ne convenait mieux à un jardinier, qui voulait vendre le fruit, et non faire du vin. Tout le reste fut d'abord planté en pommes de terre et semé en légumes.
Une cloison de roseaux protégea le jardin contre le vent du nord. André fit cet ouvrage sous la direction de son frère, qui se chargeait de travaux plus difficiles et plus pénibles. Au reste, tout le monde était occupé dans la colonie. Susanne, heureuse de voir ses enfants autour d'elle et contents de leur sort, retrouva des forces et de la santé. Trop souvent dispersés jusqu'alors, les membres de la famille étaient maintenant réunis pour les soins de la plantation et de la culture. C'est l'avantage des travaux champêtres, d'occuper tous les âges, et de fournir à chacun un emploi convenable de ses forces. Cela fait assez voir combien ces travaux sont propres à donner le bonheur.
Le père avait laissé quelques outils: on put donc éviter d'abord des dépenses ruineuses. Pendant les veillées d'hiver, Charles avait fabriqué tous ceux où le bois peut suffire. De plus, il tira parti de quelques vieilles ferrailles, qu'il reforgea de son mieux, et qu'il emmencha lui-même. Le campagnard qui possède une scie, une hache, un rabot, un marteau, des tenailles, peut se fournir lui-même de bien des choses, s'il ne manque pas de patience et d'adresse. Susanne disait à son fils: «A part l'accroissement, que Dieu seul peut donner, je ne vois ici que ton ouvrage; tu as créé le sol, tu as fabriqué les outils: tout cela nous est d'autant plus cher.--Je n'aurais rien fait tout seul, répondait Charles, et je trouve toutes mes ressources, qui souvent me surprennent, dans le plaisir de travailler pour vous. Je ne sais pas lequel de nous a le plus d'obligation aux autres, mais nul n'est plus heureux que moi. Ne me louez pas tant, bonne mère, de savoir faire ce qui me plaît.»
Lorsque les premiers semis commencèrent à lever, que les planches se couvrirent de feuilles vertes, non-seulement Isabelle et les petit jumeaux, mais Charles et la mère elle-même, éprouvèrent une joie d'enfant. On visitait à chaque moment ces laitues naissantes, ce cerfeuil, ces petits pois, qui, soulevant la terre crevassée, se montraient à l'envi. On épiait sur les arbrisseaux la sortie des premières feuilles; on comptait les fleurs. Que de mains empressées à protéger une faible tige contre le vent ou le soleil! Et, quand la terre semblait un peu desséchée, que de jardiniers se disputaient l'arrosoir! Cette joie devint plus calme, mais elle ne s'affaiblit point. C'est le secret de la nature de se faire des amis qui ne peuvent l'oublier.
Charles, pour établir son potager, mit à profit, suivant sa coutume, ce que le riche voisinage lui abandonnait. Les rebuts d'un jardin opulent étaient bien reçus dans le sien; ils payèrent souvent les soins qu'on leur donna en devenant des sujets d'élite. Avait-on jeté des fraisiers par-dessus la muraille, des mains attentives les relevaient bientôt, et transportaient au Rivage cette nouvelle richesse. C'est ainsi que les meilleures espèces d'herbages, de légumes, de melons, de concombres, y furent cultivées. Sans avoir acheté rien, on eut bientôt beaucoup de choses à vendre.
Le jardinier de M. M... aurait pu, sans faire tort à son maître, aider, dans ce premier établissement, son voisin, encore novice, et sans doute le bon vieillard le voulait ainsi. Mais l'intendant était moins bien disposé. Cet homme, d'un méchant caractère, avait vu de mauvais oeil l'entreprise de Charles. Il avait prédit que cela ne réussirait point. Blessé dans son amour-propre par le succès du jeune colon, il ne pouvait souffrir qu'un étranger tirât quelque avantage de ce qu'il avait négligé. Qu'on se figure sa colère, quand il dut prévoir que la prospérité toujours croissante des Baudry les fixerait indéfiniment sur des terres soumises à son intendance! Sa mauvaise volonté ne s'était montrée jusque-là que par des ricanements et des grimaces, quand il passait le long du Rivage: elle parut dès lors plus visiblement: elle arrêta le jardinier, quand il voulut faire part aux Baudry de son superflu et leur donner des conseils. Susanne en fut alarmée; elle disait: «J'entends gronder le tonnerre dans le lointain; Dieu veuille qu'il ne nous arrive pas malheur!--Qu'importe M. l'intendant! disait Charles, nous avons le maître pour nous.»
19.--Encore des colons.
Le Rivage devint peu à peu l'asile de mainte créature abandonnée, qui cherchait le vivre et le couvert. Un jour que la pluie froide et le vent orageux avaient emprisonné nos amis dans leur cabane, ils entendirent, pendant le repas, des gémissements à travers la porte. Isabelle courut voir ce que c'était. Un pauvre barbet délaissé entra précipitamment, et commença par secouer vivement sa laine chargée d'eau. On lui pardonna, en faveur de ses avances non moins vives, cette façon d'agir trop familière. Il avait faim; ses regards émurent facilement la pitié de la famille. Il se trouva au fond du pot un peu de soupe: elle fut pour Caniche, qui venait de trouver tout d'un coup de nouveaux maîtres et un nouveau nom.
Une autre fois, André tira de la rivière un petit chat blanc, que des enfants cruels avaient jeté à l'eau pour se divertir. Le chat, qui poussait des miaulements affreux, fut porté par le courant dans des mains charitables: André se jeta dans l'eau lui-même pour le sauver. On l'appela Minet; il devint le folâtre compagnon du grave Caniche, et partagea l'amitié des maîtres de la maison. C'étaient là des bouches à peu près inutiles; ni les souris ni les voleurs n'étaient encore bien à craindre dans la chaumière. Moins occupés, les nouveaux venus eurent le temps d'être aimables; ils payèrent en caresses le pain qu'on leur donna sans regret.
Un troupeau de moutons mérinos passait sur la route, le berger en tête et le chien en queue; les menaces du chien, les appels du maître, ne pouvaient plus faire avancer une malheureuse brebis, qui traînait le pied et hochait la tête, bien loin derrière ses frères et ses soeurs; Charles la recommandait doucement à la compassion du berger. «Que voulez-vous que j'y fasse? répondit-il. Cette bête n'ira pas loin, on le voit bien, et certainement elle n'arrivera pas en Allemagne, où je mène ce troupeau.--En Allemagne! s'écria Charles, c'est impossible. A une demi-lieue d'ici elle tombera pour ne plus se relever.--Prenez-la donc, jeune homme, et, quand je reviendrai dans le pays, vous me la rendrez. Vous aurez pour vos soins sa laine et les petits qu'elle porte.» La brebis fut recueillie, doucement traitée et bientôt guérie. Elle mit bas deux agneaux, qui furent les parents de plusieurs autres.
Ce progrès rendit nécessaire la construction d'une étable. Charles, qui avait su loger sa famille, ne fut pas embarrassé pour abriter des moutons. Dès lors le rivage eut tout l'air d'une ferme, avec ses petites dépendances, placées en appentis contre le bâtiment principal. Les jeunes enfants avaient trouvé un nouvel emploi de leur temps. Il menaient la brebis et les agneaux tondre les haies du voisinage et l'herbe perdue le long des chemins. Bientôt les débris du jardin fournirent un supplément de pâture, qui permit de nourrir une petite chevrette, échangée par Suzanne contre la laine de la brebis, et sauvée par elle des mains d'un paysan, qui la menait à la boucherie. «Combien de vies gardées par notre ami Charles!» disait Isabelle, en rappelant un jour par quelles aventures tant d'êtres animés étaient venus peupler le Rivage.
Il y manquait de la volaille. En attendant, Charles avait déniché et apprivoisé un couple de pigeons sauvages. On s'avisa de faire couver à la femelle des oeufs de poule; les poules, à leur tour, firent éclore des canetons, et l'on prévoit que les canetons réussirent; le gîte était fait pour eux; ils avaient dans la rivière et le lac des vivres en abondance et le bain à souhait. Ils furent d'abord en grande prospérité. Les jeunes filles y trouvèrent tant de plaisir et de profit, qu'elles étendirent peu à peu cette industrie: bientôt les canards virent les oies nager gravement à leur côté.
20.--Effets naufragés.
Ainsi la situation de cette vertueuse famille était meilleure de jour en jour. Un produit en amenait un autre. Avec le prix des légumes, on achetait du grain pour la basse-cour; avec l'argent des poulets, on se procurait de quoi nourrir la cabane. Prospérité respectable dans son origine comme dans ses moyens! Si pauvres que fussent nos colons, ils ne s'appropriaient pas un brin d'herbe au mépris de la loi et de la justice. Après une nuit orageuse, durant laquelle la chaumière avait essuyé de terribles assauts, sans que le repos des habitants fût troublé; pendant que les petits dormaient encore d'un profond sommeil, malgré le fracas des vagues, auquel ils étaient accoutumés, Charles, qui sortait toujours le premier, vit la grève couverte au loin de bois rejeté par les lames. C'était la charge d'un bateau, qui s'était versé tout entière dans le lac. Les bateliers avaient pu sauver leur vie et leur barque, mais l'orage les avait poussés fort loin de là. Charles appela promptement toute la famille. Ces pauvres gens firent si bien, que, dans l'espace de quelques heures, ils recueillirent tout le bois qui était à leur portée. C'était du hêtre de première qualité. Nos amis auraient eu là de quoi se chauffer longtemps, mais ils n'étaient pas gens à invoquer le droit d'épave et à profiter du malheur d'autrui. Ils savaient bien que des effets naufragés ne sont pas des effets abandonnés.
«Voilà tout ce que nous avons pu sauver,» dit Charles aux bateliers, quand ils firent leur tournée, pour tâcher de recouvrer leur bois perdu. Ces gens le comblèrent de remerciements, et voulaient lui faire accepter une partie de ce bois pour sa peine. «Non pas, dirent la mère et le fils; nous n'avons fait que notre devoir.» Les bateliers répondirent: «Pourquoi tout notre chargement n'est-il pas tombé dans vos mains!»
21.--Un hôte.
Un soir, comme Charles rentrait chez lui, il vit s'approcher un homme d'assez mauvaise apparence, les habits en désordre, l'air inquiet et agité. A ses rides profondes, à ses rares cheveux gris, on pouvait lui donner soixante ans. Il dit à Charles, en lui montrant du doigt le bateau: «Par humanité, passez-moi sur l'autre bord.--C'est impossible, lui répondit Charles. Le bateau est vieux et mauvais, et vous voyez comme le lac est agité; quand même il serait tranquille, je n'essaierais pas de vous le faire traverser sur une si mauvaise barque.--Où passerai-je donc la nuit? dit l'inconnu avec angoisse.--Dans ma cabane, monsieur, si cela vous plaît. Je peux vous offrir une soupe maigre et un lit de paille.» L'étranger accepta sur-le-champ.
La veuve ne l'admit pas sans défiance dans sa demeure, et Charles lui-même n'était pas très-rassuré sur le caractère et la personne de son hôte; mais l'âge et la détresse de cet homme l'avaient ému. Après souper ils causèrent, et nos colons virent que, si les années avaient ridé ce visage et blanchi cette tête, la sagesse n'avait pas encore apaisé le coeur. L'inconnu parlait un langage passionné.
«Vous avez une bien chétive demeure, dit-il, en jetant autour de lui des regards de pitié.--Dieu veuille nous la maintenir! répondit la veuve.--Quelle différence de votre cabane à ces châteaux du voisinage!--On a vu de tout temps des châteaux et des cabanes.--Les habitants des châteaux ne furent jamais plus insensibles au malheur du pauvre.--Je ne peux le croire, monsieur, car nous éprouvons le contraire, nous autres. Le maître de la campagne, ou, s'il vous plaît de l'appeler ainsi, du château qui touche notre demeure, nous a prêté un asile sur sa terre; nous sommes chez lui, sans qu'il exige de nous aucune rétribution.--Ah! ce terrain n'est pas à vous?--Il n'est pas à nous.--Le voisin peut donc vous chasser quand il lui plaira?--Oui, monsieur.--Vous n'y resterez pas longtemps.--Voici deux ans que nous y sommes.--Et vous plantez, vous semez, sans défiance?--Qu'avons-nous à craindre?--Votre homme attend que la poire soit mûre pour la cueillir.» Charles l'interrompit avec émotion: «Connaissez-vous, monsieur, celui de qui vous parlez ainsi?--Jeune homme, tous les riches se ressemblent; ils sont tous durs, égoïstes, perfides.--Je conviens, reprit la veuve, qu'on peut dire assez de mal de tous les hommes; il faut que nous soyons bien méchants, puisque le sang de Dieu même fut nécessaire pour laver nos crimes. Mais vous ne blâmez que les riches: les pauvres, à votre avis, auraient-ils toutes les vertus?--Les pauvres sont des lâches de souffrir ce qu'ils souffrent.--Fort bien, nous avons aussi des torts! Pour les réparer, nous devrions, à vous entendre, mettre le feu aux châteaux: nous en serions mieux logés!--Non pas cela, ma bonne dame; il faudrait ménager les châteaux, et mettre leurs habitants à la porte, en leur disant: A notre tour!--Dès-lors, nous serions les riches et les méchants: les nouveaux pauvres auraient une belle revanche à prendre. J'imagine qu'ils n'y manqueraient pas. Voyez donc la jolie société que vous nous faites! En vérité, monsieur, si mon fils avait pu vous verser du vin, je dirais,... vous m'entendez... Pardonnez-moi de vous parler si vivement; je suis mère, et je pense à mes enfants qui vous écoutent.--Vous voulez qu'ils soient trompés comme vous!--Je suis chrétienne, et je veux en faire des chrétiens.--Les premiers chrétiens avaient tout en commun.--Quelques-uns, ceux qui le voulaient ainsi; mais l'Évangile est une loi de liberté.--Il commande aussi la charité, et les riches s'en moquent.--Quelques riches, monsieur, et vous ne faites pas autre chose vous-même dans ce moment, car la charité c'est l'amour, et vous prêchez la haine.--Vous ne ménagez pas votre hôte, bonne dame!--Encore une fois, monsieur, c'est que vous oubliez mes enfants.--Comment se modérer, quand on voit ceux qui souffrent baiser la main de leurs oppresseurs?» Charles répliqua: «Je ne souffre point; on ne m'opprime point; je ne baise la main de personne. Je suis pauvre: ne m'en demandez pas la cause, je vous prie; sachez seulement que les riches ne m'ont rien ôté. Dieu m'a donné des forces et de l'intelligence: je les emploie librement; mes affaires avancent peu à peu; c'est ainsi, je le crois, que la plupart des fortunes se sont faites: elles sont le résultat de longs efforts. Il est vrai que les possesseurs actuels n'ont pas tous amassé leurs biens eux-mêmes, mais ils les ont reçus de celui qui les avait gagnés, et qui pouvait, certes, les donner à qui bon lui semblait.--Non pas, dit vivement l'étranger.--Ah! vraiment? Quand j'aurai gagné du bien, je ne serai pas libre d'en disposer à mon gré, pendant ma vie et après ma mort?--Non.--Alors, vive la joie! Je vais me donner du bon temps. Plus d'économies. J'aurai toujours assez pour moi. Tous les gens bien avisés vivront ainsi au jour le jour, à l'aventure, comme les sauvages; quand le blé manquera, nous ferons encore comme eux, nous nous mangerons les uns les autres.»
L'étranger allait répondre, car on répond toujours.
«Il est tard, monsieur, dit la veuve, et il faut que de bonne heure nous soyons debout. Vous ne serez pas surpris qu'on se lève matin chez des gens qui ne veulent rien demander qu'au travail. Je vous souhaite le bonsoir.» Là-dessus elle fit un signe à Isabelle et à Juliette, qui passèrent dans le cabinet. Charles étendit par terre une gerbe de paille. «Voilà votre lit, monsieur, dit-il à l'étranger. Je voudrais en avoir un meilleur à vous offrir; cependant j'espère que vous y trouverez du repos; le lit ne fait pas le sommeil.»
22.--Bonheur du pauvre.