Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires

Part 2

Chapter 23,547 wordsPublic domain

Ces bonnes gens, si pauvrement logés, riaient doucement à leur indigence et s'applaudissaient de faire tous les jours quelques progrès. Ne soyons pas trop surpris de leur joie; moins on possède, plus on espère, et les biens attendus sont ceux dont on jouit le mieux. «Si nous étions à plaindre, disait la mère, des milliers d'hommes le seraient plus que nous, car il y a des nations entières chez lesquelles personne n'est mieux logé, et nous avons le rare avantage d'habiter le pays le plus beau et le climat le plus doux. Mes enfants, combien nous ferions envie aux nègres d'Afrique et aux Lapons de Suède!»

La famille pouvait donc veiller maintenant autour de la table, sans voir la lampe vaciller au souffle de tous les vents. Pleuvait-il, Charles levait de temps en temps les yeux en haut, pour observer la toiture, et s'applaudissait d'avoir su fermer le passage à la pluie. Tout à coup une goutte d'eau tomba sur la mèche, et la lampe s'éteignit. Charles se mit à rire; toute la famille en fit autant. «Voilà, dit-il, ce qui s'appelle une bonne correction de l'orgueil.» Le lendemain, il doubla son toit; il étendit sur les roseaux de la paille serrée, en imitant ce qu'il avait vu faire pour couvrir les chaumières. Nos gens se trouvèrent dès lors à l'abri de la pluie aussi bien que du vent.

9.--Un fourneau.

Jusqu'alors ils avaient fait la cuisine en plein air. Un jour le temps fut si mauvais, qu'on essaya d'allumer du feu au milieu de la cabane. Cela n'était pas sans danger, et puis la fumée ne trouvait d'issue que par la porte et la fenêtre: on n'y tenait pas.

Charles avait prévu cet inconvénient, et il avait fait provision de pierres plates, recueillies surtout au bord du lac; il avait découvert un gisement de terre glaise; il ne lui manquait rien pour construire un fourneau de cuisine; mais comment donnerait-il passage à la fumée? Acheter des tuyaux de fer, il n'y fallait pas penser; on devait ménager soigneusement les petits sous gagnés avec le rouet, et par d'autres moyens dont nous parlerons plus tard en détail. Avant tout, il fallait du pain, et, quoique la colonie se réduisît à la plus simple nourriture, elle n'avait pas toujours ce que bien des pauvres croient nécessaire. Charles se disait donc en allant et en venant: «Comment ferai-je la cheminée?»

Un jour il vit, dans le voisinage, des ouvriers qui établissaient un nouveau canal pour une fontaine; l'ancien était en tuyaux de grès, qu'on remplaçait par une conduite de plomb. Il remarqua avec chagrin qu'on avait déjà brisé plusieurs de ces tuyaux, en les jetant au chemin, comme des objets inutiles. Un ouvrier allait traiter sans plus de ménagement celui qu'il tenait à la main, lorsque Charles lui dit: «Donnez-le-moi plutôt, je peux en tirer quelque service.» En effet, le diamètre avait une dimension plus que suffisante. On lui dit d'en prendre autant qu'il voudrait. Fort content de cette trouvaille, il emporta chez lui son trésor, et il se mit aussitôt à l'ouvrage.

Cette construction qui rappela, il faut le dire, les plus grossiers essais dans ce genre, aurait pu tout aussi bien s'appeler un poële ou une cheminée qu'un fourneau. La base ou le foyer, assez large, formait en avant une saillie, sur laquelle on pouvait tirer la braise au besoin. L'ouverture se fermait à volonté, en tout ou en partie, à l'aide d'une pierre plate et mince, qu'on poussait de côté si l'on voulait voir le feu ou rendre le tirage moins fort. Mise en place, elle donnait passage à l'air par une étroite échancrure du bord inférieur. Les côtés du fourneau se composaient de deux petits murs en assises de pierres égales, unies au moyen de l'argile; le mur du fond était un peu plus fort. Une large pierre de grès tendre recouvrait le tout. Charles y pratiqua, non sans peine, deux ouvertures, à l'aide d'un ciseau à pierre. L'une fut taillée à la mesure de la marmite, et l'autre à celle du tuyau de grès, destiné à former la cheminée. Les autres tuyaux, ajustés sur le premier, furent garnis de glaise aux jointures. Pour plus de solidité, des fils d'archal, fixés dans la cloison, embrassèrent le canal de distance en distance. Un des pots s'éleva au-dessus du toit, à la façon d'une cheminée. Pour diminuer dans l'intérieur le danger du feu, Charles, avant de construire le fourneau, avait élevé par derrière, jusqu'à une certaine hauteur, un revêtement de pierre et de glaise contre la paroi de roseaux.

Quand l'ouvrage fut achevé, on en fit l'essai, et il réussit beaucoup mieux que le maçon ne l'avait espéré. Avec quel plaisir on vit briller la flamme! Comme on fut charmé, quand on reconnut que la fumée prenait la bonne route! Les enfants coururent dehors, pour la voir s'élever au-dessus de la chaumière. André fut si ravi à ce spectacle, qu'il en poussa des cris de joie et se jeta au cou de son frère; la mère et les soeurs l'embrassèrent à leur tour, et Charles dit: «Me voilà bien payé de ma peine!»

Dès ce moment la famille Baudry se crut logée tout de bon. Elle pouvait goûter les plaisirs du foyer. Charles avait construit le fourneau: les petits se chargèrent de procurer le bois. Il y avait dans le voisinage plus d'une forêt où les pauvres gens avaient la permission de ramasser le bois mort: André et ses soeurs les parcouraient souvent. D'ailleurs le lac et la rivière apportaient sans cesse quelques débris flottés, qui appartenaient au premier occupant, et nos gens étaient placés on ne peut mieux pour jouir de cet avantage; ils eurent donc bientôt une provision de bois, qu'ils empilèrent derrière la cabane. Le toit formait, de ce côté, une large saillie, soutenue par quelques appuis: c'était la remise et le bûcher.

10.--Les nasses.

Charles tourna ensuite ses vues du côté du lac. En effet, l'eau pouvait, mieux que la terre, lui offrir de promptes ressources. Il espérait bien mettre plus tard à contribution l'un et l'autre élément, mais il voulut essayer d'abord de la pêche. Il ne pouvait songer pour le moment à la pêche au filet; il aurait fallu payer une ferme, avoir un meilleur bateau, et consacrer à cette occupation plus de temps qu'il n'en avait alors. Il se borna donc à construire quelques nasses d'osier sur le modèle d'un de ces pièges, qu'il trouva délaissé dans les roseaux. Il réussit aisément, parce qu'il était patient et appliqué; d'ailleurs il s'était souvent exercé aux ouvrages de vannerie. Bientôt il eut cinq nasses couchées à l'embouchure de la rivière, et en d'autres places qu'il jugea favorables. Ces nasses étaient autant d'ouvrières, qui travaillaient fidèlement en l'absence du maître. Chaque matin il allait voir quelle besogne elles avaient faite, et souvent elles lui donnaient du poisson. S'il était beau et de valeur, la mère allait le vendre: nouvelle ressource, qui diminuait un peu la gêne où vivaient encore nos colons. Le poisson trop petit, ou de qualité inférieure, régalait la famille. Un morceau de pain et quelques goujons semblaient un souper délicieux.

11.--Les récoltes du pauvre.

André, Isabelle et Juliette, nés avec un bon naturel, et déjà disposés à seconder du mieux qu'ils pouvaient leur mère et leur frère, prirent un zèle bien plus grand pour le travail, quand ils se virent établis selon leur goût, et qu'ils purent juger chaque jour, par leurs propres yeux, du progrès de leurs affaires domestiques. Ils y contribuèrent sensiblement, et l'on s'étonne, quand on passe en revue le grand nombre de choses qu'ils pouvaient recueillir, parmi celles qui n'ont point de maîtres, ou que l'usage abandonne aux pauvres gens. Tous les lieux, toutes les saisons, payaient leur tribut à ces petits moissonneurs, et tantôt leur mère ou eux-mêmes vendaient le produit de leur tournée, tantôt ce qu'ils avaient recueilli servait directement à l'entretien du ménage.

Dès le printemps ils cueillaient sur la lisière des bois, ou le long des chemins et des sentiers, la violette, la primevère, le muguet, l'anémone et d'autres fleurs, dont ils faisaient des bouquets qu'ils vendaient à la ville. Sous la direction de leur mère, ils apprirent à connaître une foule de plantes médicinales, qu'un pharmacien consciencieux ne leur achetait pas à trop vil prix. Au commencement de la belle saison, avant que l'herbe des prairies se soit trop élevée, on permet aux femmes et aux enfants d'y cueillir la chicorée sauvage: nos petits ouvriers étaient infatigables à ce travail, et remplissaient des paniers de cette herbe, aussi délicate dans sa nouveauté qu'elle est salutaire. Les bonnes soupes que Susanne en faisait pour la famille! Ils trouvaient dans les champs une autre espèce de chicorée, qu'on ne recherchait pas moins, et la mâche qui fait de si bonnes salades; ils cueillaient au bord des eaux le cresson, dans les prés l'oseille sauvage, le long des haies les tiges encore tendres du houblon, et jusqu'aux pointes des jeunes orties. Les taillis, les clairières des bois, leur donnaient les morilles et les champignons.

Un champ de blé était-il ouvert aux glaneurs, Isabelle et les deux petits jumeaux s'y trouvaient toujours les premiers et les derniers. Leurs glanures étaient de véritables moissons. Ils récoltaient encore d'autres graines, que la main de l'homme n'a pas semées, et sur lesquelles ils avaient un plein droit, par exemple, le plantain et la bourse à pasteur, que les serins des Canaries mangent avec tant de plaisir. L'amusement que les citadins trouvent à tenir captifs ces jolis étrangers, valait quelques petits sous aux habitants du Rivage.

Même au milieu des pays cultivés, le pauvre a son verger dans les bois, les montagnes et le long des chemins. Il y récolte sans maraude des fruits qui lui rapportent un peu de pain. Les montagnes voisines offraient aux enfants de Susanne les fraises, les framboises, les myrtilles; ils ne dédaignaient ni l'épine-vinette, que les confiseurs leur achetaient volontiers, ni la mûre des haies, qu'ils portaient aux pharmaciens. Ils s'élevaient quelquefois plus haut, et recueillaient les baies du genévrier. Les environs leur donnaient en abondance la noisette, la châtaigne sauvage et plusieurs autres fruits. Sur les montagnes, le pin se dépouillait pour eux de ses pommes résineuses; ils emportaient des sacs tout pleins de cette richesse, si précieuse pour le foyer.

Des travaux plus importants ne permettaient pas à Charles la pêche à la ligne; mais, lorsque André sut bien nager, ce qui ne tarda guère, on le laissa pêcher aux heures et dans la saison où l'on savait qu'il ne perdrait pas son temps. Ces jours-là, il fournissait de petits poissons la table de sa mère. Il allait aussi avec ses soeurs pêcher les écrevisses, dans un ruisseau peu éloigné. Ils avaient même plus d'une sorte de chasse, sans permis, sans fusil et sans chien. Après la pluie, ils ramassaient des paniers d'escargots, dont ils trouvaient à la ville le débit assuré, parce qu'on en fait un bouillon salutaire dans certaines maladies; ils fourrageaient dans les bois les fourmilières et enlevaient les oeufs impitoyablement, pour les vendre aux amateurs de serins, ou pour nourrir des perdreaux et des cailles. André aurait bien voulu faire aussi la guerre aux nids d'oiseaux; mais sa mère, qui lui abandonnait les fourmis, comme ennemies de l'agriculture, lui avait fait promettre de ne pas troubler ces familles innocentes, qui nous récréent de leurs chansons, et qui défendent les récoltes contre une foule d'insectes pillards.

André et ses soeurs firent mieux encore: ils se mirent au service de la science. Dirigés par un naturaliste, qui les employa, ils attrapèrent des insectes de mille espèces, et particulièrement des papillons; ils apprirent à soigner, à ménager leurs proies les plus délicates; ils contribuèrent à former plus d'une collection, qui naissait sous la main d'un écolier; ils enrichirent même le musée de la ville. Chacune de leurs sorties était donc utile à la petite communauté. En même temps qu'ils faisaient de joyeuses promenades, ils recueillaient quelques objets de commerce ou quelques provisions.

Cependant leur mère ne les voyait pas sans inquiétude s'éloigner de la cabane, surtout quand ils allaient au bois ou à la montagne. Son imagination, que la tendresse rendait craintive, lui figurait tous les dangers que des enfants si jeunes pouvaient courir. Susanne leur recommandait de rester toujours ensemble, d'éviter les précipices et tous les endroits dangereux, de ne pas provoquer la colère des animaux malfaisants; elle les avertissait encore de ne faire aucun dommage aux plantations, aux fruits, aux clôtures. Elle leur disait: «On déteste avec raison les petits maraudeurs; ils s'exposent quelquefois à de rudes châtiments. Si, au contraire, on vous connaît dans le pays pour des enfants honnêtes, on vous aimera, on vous protégera, et, lorsqu'un méchant essaiera de vous nuire, on vous défendra.» La pauvre femme avait lieu de croire ses enfants dociles; cependant chaque fois qu'ils s'éloignaient de la chaumière, elle les suivait des yeux tristement et les recommandait au Seigneur.

Avec le temps, les petits grandirent, et les alarmes de Susanne diminuèrent. Elle n'eut jamais lieu de regretter d'avoir confié sa jeune famille à la bonne Providence. L'enfant pauvre est sans doute exposé à des accidents auxquels on peut dérober l'enfant riche; mais celui-ci court d'autres dangers, qui ne sont pas moindres. Souvent, trop de précautions prises pour lui l'amollissent, et le rendent poltron et maladroit; on lui fait éviter quelques périls, mais il ne saura pas résister aux accidents imprévus, tandis que l'enfant pauvre s'en tire habilement, parce qu'il a exercé de bonne heure sa vigilance, sa force et son courage.

12.--La cabane s'embellit.

Chaque fois qu'un des membres de la famille revenait au logis, il était réjoui à la vue de la petite cabane. Il est vrai que la situation en était charmante, et semblait faite exprès. Une chose mise à sa place double de prix; la chaumière parait le Rivage, comme le Rivage la chaumière. Les joncs, qui formaient la paroi extérieure, avaient pris une teinte brune, par l'effet du soleil et de la pluie, et cette couleur sombre se mêlait agréablement à la verdure des plantes qui s'élevaient de tous côtés, grimpaient sur le toit, se cramponnaient aux aspérités de ses deux pentes rapides, et retombaient en festons. C'étaient les pois de senteur, les liserons, les houblons, les clématites, en attendant la vigne, plus lente à établir, et qui promettait déjà une décoration non moins gracieuse et plus utile. La provision de bois, soigneusement empilée, flanquait et appuyait la chaumière au nord; sous l'avant-toit, des traverses portaient quelques plantes sèches avec leurs graines, des outils et des bois de travail, réservés pour les besoins à venir.

13.--Nouveaux habitants.

Dès la première année, un heureux hasard permit de recevoir sous cet abri une nouvelle famille errante et sans asile. Un essaim d'abeilles vint s'abattre sur un buisson du Rivage, et semblait demander l'hospitalité. Quoique sans expérience, Charles, en affrontant quelques piqûres, le secoua courageusement, et le reçut dans une boîte qui se trouva sous sa main, et dont il avait fait une ruche en ôtant le couvercle. Une entaille dans le bord servit d'entrée. Il sauva ainsi un bien perdu, dont il ne put, malgré ses recherches, découvrir le maître. C'est que les essaims s'envolent quelquefois à des distances considérables, et celui-ci pouvait d'ailleurs appartenir à des abeilles sauvages. Quoi qu'il en soit, l'essaim voyageur s'accommoda fort bien de la domesticité sous le toit de nos amis. Charmés de ce premier succès, ils voyaient déjà, en espérance, tout le devant de la cabane garni d'une rangée de ruches. «J'en saurai faire de paille, disait Charles; je les munirai de capuchons, que nous enlèverons dans la saison, pour nous payer de nos avances et de nos soins. Nous prendrons ainsi notre part du miel, sans tuer les abeilles.» Ces espérances se réalisèrent peu à peu; la première ruche fut la mère de plusieurs autres; la cabane était protégée du ciel, et la colonie des abeilles y prospéra comme celle de la veuve: ce fut encore une précieuse ressource.

14.--Le Rivage.

Nous avons dit que le lieu où se trouvait la chaumière s'accordait parfaitement avec cette case rustique: il offrait, comme elle, un mélange de beautés agrestes et gracieuses. Quelques roches, qui s'élevaient dans la partie supérieure, y formaient une clôture naturelle, et séparaient le Rivage des bosquets du voisin; le sol était partout graveleux, excepté dans la partie orientale, c'est-à-dire le long de la rivière. L'ensemble formait un carré long, de figure irrégulière, le bord du lac étant plus étendu que le haut du terrain, et le cours de la rivière que la limite occidentale, par où l'on arrivait depuis le grand chemin. La pente, d'abord un peu rapide, s'adoucissait par degrés, et devenait enfin peu sensible.

La plage étant peu profonde, quand le lac s'agitait, les vagues se brisaient de loin, et roulaient bruyamment jusqu'au bord leur blanche écume. Le peu de profondeur du lac, en cet endroit, amenait une grande différence entre la limite des eaux en hiver, où elles sont basses, et en été, époque de leur plus grande élévation. Lorsque Charles vit, dans l'arrière-saison, le lac diminuer, il se dit: «Si je pouvais une fois le repousser tout de bon, combien de terres gagnées, que je saurais fertiliser!» Mais il comprit, par le mauvais succès de ses devanciers, que le moyen de faire des progrès durables contre un tel adversaire était de les faire lentement et de gagner le terrain pied à pied.

En effet, on voyait dans l'espace à conquérir quatre vieux saules, derniers vestiges d'anciennes plantations, faites sans doute dans des vues pareilles à celles que Charles avait formées. La terre avait lutté contre l'eau, et avait été vaincue. Ces arbres tortueux, déchirés, rongés jusqu'à l'écorce, et couverts de plantes étrangères, qu'ils nourrissaient de leur poudre, étaient comme des trophées du lac victorieux. Ils n'attendaient qu'un orage pour succomber à leur tour. Cependant les nouvelles boutures s'élevaient à leur pied, comme rangées en bataille, pour soutenir des combats qui seraient peut-être plus heureux. Chaque tige avait déjà produit de jeunes pousses, qui, balancées par le moindre vent, riaient à l'oeil du jeune colon, lorsqu'il sortait de sa cabane.

15.--Charles lutte contre la rivière.

Le long de la rivière, une large bordure de gazon couvrait une terre fertile, et il était facile de reconnaître aux profonds déchirements du sol, que cette bordure avait été beaucoup plus large encore. Des bouquets d'aulnes, noyés dans des flaques d'eau, ou séparés du bord par des fondrières, avaient manifestement appartenu au rivage; la violence des eaux les en avait séparés, et ces ravages menaçaient de s'étendre plus loin, si l'on n'y portait pas remède.

En observant l'état des lieux, Charles s'assura qu'il pourrait, avec des efforts et de la persévérance, réparer le dommage et l'arrêter. Les terres enlevées par la rivière et repoussées par le lac, avaient formé, à quelque distance de l'embouchure, une barre, qui, gênant l'écoulement des eaux, les retenait en amont, même pendant l'hiver, quand celles du lac étaient basses. A cette époque, si la barre pouvait disparaître, beaucoup de terres demeureraient à sec, et prendraient de la solidité. Alors on pourrait exécuter plus facilement les travaux nécessaires, pour enlever définitivement à la rivière ce qu'elle avait pris.

Charles comprit toutes ces choses, et il vit bientôt en quel temps et de quelle manière il devait agir. Quand le lac eut commencé à décroître, il fit une saignée profonde au milieu de la barre. Son vieux bateau lui servit à voiturer jusqu'au bord ces terres grasses et limoneuses. Elles avaient nourri jusqu'alors des roseaux, qui croissaient merveilleusement dans ce sol fertile: elles allaient bientôt produire de plus riches récoltes. Ce que Charles avait prévu arriva: les eaux s'écoulèrent. Quand celles du lac furent descendues à leur plus bas niveau, réduisant la rivière à ses véritables limites, il planta, le long du bord, des branches de saules, d'aulnes, de peupliers, arbres amis des terres pleines d'eau. Ces branches prenant racine, deviendraient des arbres, et comme elles étaient plantées fort serrées, elles devaient, en grossissant, former une barrière puissante capable de résister aux assauts de la rivière dans ses grandes crues; en attendant, Charles coucha intérieurement, contre les boutures, force branchages, afin de retenir les terres qu'il allait verser derrière ce rempart.

C'est de quoi il s'occupa ensuite, et ce fut un ouvrage de longue haleine: cependant il était achevé à la fin de l'hiver. La barre avait disparu; Charles l'avait transportée tout entière sur son territoire, avec sa petite voiture. Heureusement le rouet n'avait pas cessé de tourner pendant ce temps-là; les petits avaient travaillé et les nasses attrapaient tous les jours quelques poissons. Charles avait pu continuer son ouvrage sans l'interrompre: c'est ainsi que s'obtiennent les grands succès.

16.--Soucis d'avenir.

Il était bien joyeux de voir ses travaux avancer et le domaine s'agrandir. On l'entendait siffler ou chanter en faisant son ouvrage. Sa mère ne pouvait lui faire prendre aucun repos. Un témoin, presque toujours invisible, le suivait avec intérêt, et ne souhaitait pas moins que les Baudry eux-mêmes l'heureux succès de leur entreprise. Pendant son travail, Charles aperçut un jour, à travers les plantes vertes du bosquet, le vénérable M. M..., qui lui fit un signe d'approbation, sourit et disparut. Le jeune garçon l'avait salué respectueusement; il aurait fort désiré que l'entrevue se fût prolongée, et que son riche voisin eût enfin daigné s'expliquer clairement sur ses intentions bienveillantes; quelques paroles auraient pu lui donner une grande sécurité. Mais n'était-il pas visiblement protégé par cet homme de bien? Son silence ne valait-il pas mieux que les discours des autres? «Il est juste et bon, disait Charles; il me laissera jouir paisiblement du fruit de mes travaux.»