Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires

Part 10

Chapter 103,403 wordsPublic domain

Ce qui mit le comble à notre joie, c'est que Pierre vit avec autant de plaisir que nous ce nouveau membre de la famille. Il avait pour son petit frère les soins et les attentions d'une soeur aînée. Il le prenait souvent dans ses bras, lui souriait, lui parlait, il lui apprit à marcher. Les trois ans qui s'écoulèrent depuis la naissance de Philippe furent au nombre des plus heureuses de notre vie. Nous n'avions qu'une ancienne douleur, mais c'était Dieu qui nous l'avait imposée, et nous savions souffrir avec résignation une perte que sa bonté venait de réparer d'une manière inattendue.

Je ne veux pas accuser Pierre de ruse et d'artifice; il aimait réellement son frère, mais nous ne tardâmes pas à reconnaître pourquoi la naissance de Philippe l'avait tant réjoui. Pierre s'était regardé jusque-là comme obligé, en sa qualité de fils unique, à se fixer auprès de ses parents. Il avait renoncé à ses projets d'établissement à l'étranger; mais, à présent que nous avions un appui pour notre vieillesse, il pouvais nous quitter sans crime. Il nous en fit un jour la demande expresse, et nous avoua que le désir de s'expatrier le tourmentait jour et nuit.

Je fus consterné; Sophie versa beaucoup de larmes. Je représentai à Pierre que je me faisais vieux, que je pouvais mourir avant que Philippe fût en état de gagner sa vie et de soutenir sa mère, si elle devenait infirme. Il me répondit que Dieu détournerait ces malheurs, ou que, s'il les permettait, l'Amérique n'était pas si loin de l'Europe.

--Je reviendrai, mon père, ou du moins j'enverrai des secours assez abondants pour mettre toute la famille dans une aisance qu'elle n'a jamais connue.

Je ne crus pas devoir m'opposer plus longtemps à une résolution si obstinée; il y a des vocations que les parents n'ont pas le droit de contrarier; si j'empêchais Pierre de chercher fortune en pays étranger, il pourrait un jour tomber dans le désordre par l'effet du découragement. Nous obtînmes seulement qu'il attendrait que son frère eût accompli sa septième année pour s'occuper de son départ.

Que ne fîmes-nous pas, en attendant, sa pauvre mère et moi, pour tâcher de retenir Pierre dans le pays? Je me souviens d'une tournée que nous fîmes tous les quatre ensemble dans la plaine pour vendre nos marchandises. Nous avions acheté ce petit cheval; j'avais disposé deux bancs sur la voiture. Pierre occupait la place où je suis, tenant le fouet et les rênes; Philippe était assis où vous voilà; la mère au second banc, derrière Philippe, qu'elle surveillait, et moi à côté d'elle. La saison était magnifique; la lune brillait comme ce soir, et nous aimions à voyager la nuit. Cette tournée fut pour nous une fête continuelle.

Mon Dieu, ils étaient là tous trois, et je vous rendais grâce, et je vous priais d'inspirer à mon malheureux fils une part de cet amour de la famille, qui remplissait mon coeur. Faites, vous disais-je, qu'il ne se puisse passer de nous?

Mais lui, avec l'ardeur de la jeunesse, il regardait au loin, et croyait voir le bonheur et la fortune au delà de nos montagnes.

--C'est pour vous, nous disait-il, que je souhaite la richesse.

--Nous ne la voulons pas, lui répondait sa mère, nous ne la voulons pas cette richesse, qui va nous coûter un de nos enfants.

--Je reviendrai, nous disait-il, et ce jour-là, vous bénirez le Seigneur.

Il partit enfin au terme fixé, et il n'est pas revenu. Chose déplorable! Nous avons su son arrivée à New-York, et dès lors il s'est perdu dans ce vaste monde américain! Nous n'avons eu de lui aucunes nouvelles. Assurément il est mort.

Je ne veux pas faire témérairement à mon pauvre Pierre de nouveaux reproches, ni lui imputer la mort de sa mère; mais c'est une chose certaine que, depuis son départ, Sophie n'a pas compté un seul beau jour. Elle devint peu à peu languissante; ni mes soins ni les caresses de Philippe ne purent lui rendre la joie et la santé.

Je crois que l'incertitude est plus funeste pour une mère que la plus affreuse vérité. Nous ne savions ce que Pierre était devenu; nous fîmes toutes les démarches possibles pour avoir de ses nouvelles: ce fut sans aucun succès. La fièvre jaune avait régné avec une telle violence dans une ville où il a dû séjourner, qu'on avait enseveli les morts pêle-mêle sans enregistrer les décès. Je fus convaincu que Pierre avait succombé au fléau; je le pleurai; je portai le deuil; mais sa mère espéra, ou du moins tâcha d'espérer toujours. Elle mourut elle-même deux ans après ce funeste départ.

13.--Un consolateur.

Il y a six ans que je suis seul au monde avec Philippe. J'ai concentré sur lui toutes mes affections; j'aime en lui sa mère, sa soeur, et ce frère lui-même, que Dieu a châtié et que je pleure.

Oh! s'il revenait un jour! Mais c'est une chimère; il faudrait le supposer trop coupable. J'aime presque mieux croire qu'il est auprès de sa mère et de sa soeur.

Pour moi, je conserve, grâce au ciel, une bonne santé malgré mon âge. Une secrète voix me dit que le Tout-Puissant me permettra de remplir ma tâche jusqu'au bout. Encore quelques années et je verrai ce petit dormeur établi, marié, peut-être père de famille! Alors je dirai: «Maintenant, Seigneur, vous laisserez mourir votre serviteur en paix;» et j'attendrai avec une joie chrétienne le moment où ma poussière reposera auprès de celle de Sophie; où mon âme, sauvée par la foi en Dieu, aura rejoint mes amis dans les cieux.»

Après un moment de silence et de recueillement, le bon Germain se retourna: les rayons de la lune tombaient en plein sur le visage de Philippe.

--Voyez, me dit-il, comme il dort paisiblement! Puisqu'il ne m'entend pas, je puis vous dire qu'il n'y a pas sur la terre un enfant plus aimable et plus vertueux. Non-seulement il m'aime tendrement, mais il sait me le dire; il a des mots qui vont au coeur; il a des caresses charmantes, une gaîté qui triomphe de toutes mes tristesses; une sensibilité qui sait les partager et les adoucir. Il sait me parler de ce qui me touche et m'intéresse: c'est vous dire combien de fois Sophie, Pierre et Marie reviennent dans nos entretiens.

Mais je pense à son avenir; je ne veux pas que Philippe ne vive qu'avec moi, qui peux lui manquer d'un jour à l'autre: je lui donne des amis de son âge; je lui assure des protecteurs, qui ne l'abandonneront pas au besoin. Enfin je tâche de tout prévoir et de tout disposer pour le bien de cet enfant; mais ma plus ferme espérance est en Celui qui me l'a donné.»

14.--Conclusion.

Quand Germain eut cessé de parler, je restai moi-même quelques moments dans le silence, après quoi je pris la parole pour le remercier.

--Assurément, lui dis-je, le récit que vous venez de me faire, et qui m'a vivement touché, renferme de précieuses leçons. Vous avez été bon mari, bon père, bon voisin; vous avez beaucoup travaillé, ce qui est le devoir de chacun ici-bas; vous avez aussi beaucoup souffert, ce qui peut être également le sort de vos frères: puissent-ils, dans leurs épreuves, imiter votre patience et votre résignation!

En poursuivant l'entretien nous arrivâmes enfin à notre destination. Philippe s'était éveillé quelques moments auparavant. Je pus faire sa connaissance, et il me parut que son père ne le jugeait pas trop favorablement.

Germain consentit à faire une visite à mes parents, et, depuis, nous l'avons revu quelquefois avec son fils. Ils nous aiment, nous les aimons, et nous leur avons promis notre visite pour l'an prochain. Il me tarde beaucoup de voir la maison où vécut Sophie; je ne manquerai pas d'aller prier sur sa tombe et celle de son enfant.

LES DEUX MEUNIERS[1].

[1] Voir les _Fables et Paraboles_ du même auteur, p. 180.

Dans un canton reculé de la Bourgogne, Gaspard Mirel avait établi un moulin au bord d'un petit ruisseau, dont la pente, soigneusement ménagée par quelques travaux, avait produit une chute, qui suffisait à mettre en mouvement une roue de moyenne grandeur. Le meunier, qui n'avait pas de concurrence à craindre dans le voisinage, fit d'abord d'excellentes affaires.

Au bout de quelque temps, les progrès de l'agriculture rendirent même le moulin de Gaspard insuffisant, et les besoins devinrent assez pressants pour engager Pierre Chosal à construire, sur le coteau voisin, un moulin à vent, qui ne tarda pas à entrer en activité.

Gaspard vit avec un chagrin jaloux cet établissement rival. Il se croyait déjà ruiné, parce que les sacs n'encombraient plus, comme auparavant, son magasin, et que les cultivateurs ne se disputaient plus sa meule avec autant de vivacité; et, quoiqu'elle ne cessât pas de travailler jour et nuit, il regardait souvent avec colère du côté de la colline. Voyait-il les grandes ailes du moulin de Pierre Chosal tourner au souffle du vent, il pestait en lui-même contre cette machine maudite et celui qui l'avait faite. Il disait quelquefois:

--On l'a placée tout exprès de telle façon que je ne puisse éviter de la voir, quand je sors de chez moi et quand je me mets à la fenêtre. Ces grandes ailes semblent me narguer à plaisir; elles attirent tous les regards de trois lieues à la ronde, et mon moulin, enterré au fond de la vallée, sera bientôt oublié.

Gaspard Mirel n'avait de bons jours que ceux où, le vent venant à cesser, la grande croix restait immobile. Il l'observait alors avec une maligne joie, et prêtait l'oreille avec complaisance au bruit de l'eau qui faisait tourner sa roue. Il y eut toute une saison pendant laquelle le calme régna dans l'air d'une manière si continue, que Pierre se désespérait dans son moulin toujours immobile. Il pleuvait assez souvent, mais sans un souffle d'orage. Les ailes du moulin, trempées de pluie, paraissaient s'ennuyer de leur oisiveté, comme l'oiseau, tristement blotti sur une branche, quand l'eau ruisselle sur son plumage. Gaspard, dans sa folle impiété, se figurait que le ciel s'associait à sa haine, et disait à sa femme:

--Dieu punit le méchant qui voulait nous nuire.

D'autres fois il faisait des railleries amères sur le compte de son malheureux voisin, et il disait, d'un air de triomphe, aux cultivateurs, qui, après l'avoir abandonné pour employer Pierre Chosal, revenaient à lui:

--Eh bien, çà ne va plus là-haut? Ne me parlez pas de ces pauvres machines qui ne marchent qu'au gré du vent. Croyez-moi, mes amis, tenez-vous-en au moulin de Gaspard, et vous ne serez jamais trompés. On vous promet la farine pour tel jour et pour telle heure, et vous pouvez y compter: c'est régulier comme le soleil.

Mais Dieu, qui est le maître du vent, l'est aussi de la pluie. Après ce long calme, l'atmosphère entra en mouvement, et les ailes du moulin tournèrent de nouveau. Le vent soufflait du nord, ou, s'il changeait quelquefois, c'était pour passer à l'est et toujours sans pluie. Il y eut une grande sécheresse. Elle dura si longtemps, que le ruisseau s'en ressentit. Il ne suffisait plus à faire tourner la roue avec assez de force. Gaspard fut obligé de recueillir l'eau dans l'étang, et ne put faire travailler son moulin que par intervalles, en lâchant la bonde, lorsque l'étang se trouvait plein.

Malheureusement il était bientôt vide, et il fallait toujours plus de temps pour le remplir, car le ruisseau diminuait de jour en jour. Enfin il tarit tout à fait, et le moulin cessa de marcher. Cela ne s'était jamais vu. Le malheureux Gaspard, assis près de sa roue immobile, voyait tourner sans cesse les ailes du moulin à vent. Lui, qui avait tant raillé le nouveau venu pendant le temps du calme, il se trouvait maintenant en butte à ses moqueries.

Les gens qui lui avaient donné du blé à moudre, perdant patience, venaient le retirer, et le portaient chez Pierre, malgré les prières de Gaspard, qui leur disait les larmes aux yeux:

--Un peu de patience, mes amis; ce temps ne durera pas toujours.

Il consultait du matin au soir le baromètre, mais on eût dit que la colonne de mercure était pour jamais arrêtée au beau fixe. Gaspard voyait-il se former dans le ciel quelques nuages, il les suivait des yeux avec anxiété: vaine espérance! les nuages passaient plus loin et portaient chez les bonnes gens la rosée du ciel.

Sa jeune femme lui disait, en berçant leur enfant nouveau-né:

--Nous avons offensé Dieu: souffrons ses châtiments sans murmure.

Pierre Chosal, témoin de ce qui se passait au bas du vallon, ne fut pas, il est vrai, aussi dur, aussi cruel, que l'avait été son rival; mais il lui gardait rancune pour ses railleries; il s'en permit quelques-unes à son tour, et disait à sa famille:

--Gaspard a le temps aujourd'hui de s'amuser à voir d'où vient le vent, et s'il amènera du sec ou de la pluie. Pour moi, peu m'importe d'où il souffle; il n'en fait pas moins tourner la meule: je lui présente mon aile et je la laisse faire; cela va tout seul.

Un soir il fut curieux d'observer de près la détresse de son voisin, et descendit secrètement dans le vallon. Il vit que le ruisseau avait complètement tari; l'herbe était flétrie alentour; les arbres même paraissaient souffrir de la sécheresse. Cependant, comme il voyait leurs feuilles agitées, et les entendait frémir, il disait avec satisfaction:

--Tout va bien! le vent n'est pas près de tomber.

Au bout de quelques moments, il arriva près du moulin de Gaspard. Il regardait à travers les branches, observant cette roue gercée par le soleil, ce canal desséché, et, dans le fond du ravin, quelques pauvres canards, qui se disputaient la place dans une dernière flaque d'eau.

Pendant qu'il contemplait en silence ce triste spectacle, il aperçut dans la maison la meunière, qui tenait son enfant dans ses bras; il vit cette jeune femme couvrir de baisers la petite créature; puis un chant plaintif et doux arriva jusqu'à lui. Pierre Chosal était assez près pour entendre distinctement ces paroles:

Dors, ma petite Rose, Fais silence, et repose Sur mon sein maternel, Comme ta pauvre mère Se fie en sa misère Au bras de l'Éternel.

C'est lui qui de l'eau vive Tient la source captive Et permet nos malheurs; Mais, comme dans nos plaines, Il tarit les fontaines, Il peut sécher nos pleurs.

Pierre se sentit ému. Il ne pouvait s'arracher de cette place. Bientôt la petite Rose poussa des cris plaintifs. Elle souffrait sans doute, et peut-être le chagrin de la mère avait-il influé sur la santé de l'enfant! Pierre fut troublé de remords.

--Je suis un méchant, se dit-il d'une voix étouffée. J'ai bâti mon moulin pour nourrir ma famille, et je me suis moqué de Gaspard, qui ne peut maintenant nourrir la sienne! Que le Seigneur me pardonne! J'ai péché contre la charité et la justice. Dieu veuille rendre à mes pauvres voisins l'eau qu'ils attendent depuis longtemps!

Un peu soulagé par cette prière, Chosal se retirait doucement, de crainte qu'on ne l'aperçût; il rougissait d'avoir cédé à une indiscrète curiosité, et se proposait de revenir le lendemain pour faire à Gaspard une visite plus honnête. Pendant qu'il s'éloignait, le ciel se couvrit de nuages; un vent d'orage se leva, faisant ployer et gémir les arbres et les buissons. Pierre se dit, avec une satisfaction qui n'était pas sans orgueil: «Je suis exaucé!» Mais il n'était pas au bout; une nouvelle épreuve l'attendait.

En effet, le vent éclatait avec une violence extraordinaire; c'était une véritable tempête. Le meunier, fort inquiet pour son moulin, pressa le pas, et il eut à peine le temps de rentrer chez lui avant les premiers tonnerres. L'ouragan dura toute la nuit, et, vers le matin, il redoubla avec une telle furie, que Pierre jugea nécessaire de sortir du moulin avec sa famille. Il était à peine à cent pas, que l'aile fut arrachée, la toiture brisée et le moulin renversé.

Le malheureux eut beaucoup de peine à traîner sa petite famille jusque dans l'église, qui se trouvait heureusement assez près de là.

La tempête n'avait pas d'abord causé autant de frayeur chez Gaspard que chez Pierre. Au bas du vallon le vent était moins fort, et le moulin lui présentait moins de prise. Loin de s'alarmer, Gaspard prêta d'abord l'oreille avec joie au bruit de l'eau courante, qu'il n'avait pas entendu depuis si longtemps. Le matin au plus fort de l'orage, il disait en riant:

--Le voisin Pierre a, je pense, du vent plus qu'il n'en veut!

Et, dans le même instant, comme il regardait du côté de la colline:

--Est-ce possible? s'écria-t-il. Femme, Dieu est juste; nous sommes vengés: le moulin de Pierre est à bas!

La meunière courut à la fenêtre, et, à la vue de cet affreux spectacle, elle fut touchée de compassion:

--Hélas! auraient-ils péri sous les débris de leur maison?

--Je ne souhaite pas leur mort, dit vivement Gaspard; mais aussi, pourquoi établir ce moulin si près du nôtre? L'homme méchant l'avait bâti, le Dieu juste l'a renversé.

--Tais-toi, Gaspard! N'attire pas sur nous cette justice!

Cependant la pluie ne cessait de tomber avec une violence extraordinaire.

--C'est trop à la fois, disait Gaspard, qui commençait à s'alarmer.

Ce n'était pas sans cause; le ruisseau, qui s'enflait à vue d'oeil, était devenu un torrent. Bientôt le danger parut extrême, et Gaspard sortit à la hâte de chez lui, pour sauver ses effets les plus précieux; sa femme le suivait, portant son enfant dans ses bras. Ils eurent aussi l'idée de chercher un refuge dans l'église. En arrivant, la jeune femme se trouva mal de fatigue et d'épouvante, et reçut les soins de la meunière du moulin à vent.

Pierre n'était plus là; il était à la poursuite de ses moutons et de ses chèvres dispersés par la tempête; cette recherche le conduisit par hasard vers le ruisseau et le moulin de son rival. Voyant la maison en danger, il oublie son petit bétail pour secourir ses voisins, et s'étonne de trouver leur demeure abandonnée.

Avant de s'éloigner, Gaspard avait eu la précaution de fermer l'écluse du chenal, mais la force du courant l'avait brisée; l'eau s'y était jetée avec fureur; elle débordait et formait comme un lac derrière le bâtiment. Pierre, trouvant une pioche sous sa main, se jette dans l'eau à moitié corps, et, à force de peine, il ouvre une issue latérale: ce fut le salut de la maison. L'eau, se précipitant par cette ouverture, reprit son cours naturel.

Aussitôt que Gaspard avait cru pouvoir quitter sa femme et son enfant, il était revenu chez lui en grande hâte. Il arriva dans le moment où Pierre achevait son travail: c'était là que Dieu attendait Gaspard, pour le toucher enfin à son tour de repentir. Quel spectacle pour lui, et quelles réflexions dut-il faire! Pendant que sa femme et son enfant recevaient dans l'église les soins de la pauvre voisine, le mari sauvait leur maison menacée!

--Ah! mon cher voisin!... s'écria Gaspard à cette vue, et il n'en put dire davantage. D'ailleurs ce n'était pas le moment de se répandre en paroles. Il prit lui-même un outil, et se mit à travailler de son côté. Ils firent si bien l'un et l'autre, qu'au bout de quelques moments, le moulin ne courait plus aucun risque.

La tempête finit par s'apaiser; les eaux cessèrent de croître et bientôt elles baissèrent. Vers dix heures du matin, il fut possible à l'un des meuniers d'aller savoir des nouvelles de leurs femmes et de leurs enfants.

Gaspard se chargea de ce soin; il courut à l'église, et ramena chez lui les deux familles, après leur avoir fait connaître la belle conduite de Pierre. Ce fut pour tous une grande joie. Chemin faisant, on recueillit une partie du bétail égaré; les deux pères allèrent à la recherche du reste, et le ramenèrent ensemble au moulin.

C'est ainsi que l'amitié prit chez eux la place de la haine.

--Ce moulin n'est plus à _moi_, dit Gaspard, il est à _nous_.

Les deux meuniers s'associèrent en effet pour l'exploiter ensemble, et plus tard ils rebâtirent l'autre, sans renoncer à leur société. Les deux femmes, les enfants, vivaient dans la meilleure intelligence. Chaque famille avait repris son ménage, mais l'on était sans cesse les uns chez les autres pour s'entr'aider.

Grâce au progrès de l'agriculture, il y eut de l'ouvrage en abondance pour les deux établissements. Quand le temps était moins favorable au moulin à vent, l'autre le suppléait et réciproquement. Mais d'ordinaire les deux moulins travaillaient à l'envi, car le ciel bénit les bonnes gens. Plus d'ouragan destructeur, ce terrible événement resta dans la mémoire des enfants comme une leçon divine dont ils surent profiter; ils grandirent ensemble, ils s'aimèrent et furent heureux.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.