Les Colons du Rivage, ou Industrie et Probité Ouvrage destiné a servir de lecture courante dans les écoles primaires

Part 1

Chapter 13,918 wordsPublic domain

LES COLONS DU RIVAGE

OU INDUSTRIE ET PROBITÉ

PAR JACQUES PORCHAT

OUVRAGE DESTINÉ A SERVIR DE LECTURE COURANTE DANS LES ÉCOLES PRIMAIRES

DIXIÈME ÉDITION

PARIS ANCIENNE MAISON DEZOBRY, E. MAGDELEINE & Cie CH. DELAGRAVE ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 58, RUE DES ÉCOLES, 58

1870

CHEZ LES MÊMES LIBRAIRES:

Éditeurs du _Cours éducatif de la langue maternelle du_ P. G. Girard.

TROIS MOIS SOUS LA NEIGE, Journal d'un jeune habitant du Jura, ouvrage destiné à servir de livre de lecture courante dans les écoles primaires; par Jacques PORCHAT. 1 vol. in-18. Prix, br. ou cart. » 60 c.

_Ouvrage couronné par l'Académie française, comme utile aux moeurs._

FABLIER (LE) DES ÉCOLES. Choix de fables des fabulistes français, avec une _explication morale et des notes_ destinées à en rendre la lecture plus facile et plus utile aux enfants; par Jacques PORCHAT.

--_1re partie_. Fables choisies de La Fontaine, 1 vol. in-18. Prix, cart. » 60 c.

--_2e partie_. Fables choisies de Florian et d'autres fabulistes, 1 vol. in-18. Prix, cart. » 60 c.

SAGESSE (LA) DU HAMEAU, entretiens d'un aïeul et de ses petits-enfants sur la famille, l'autorité paternelle, le travail, la propriété, les riches et les pauvres; par Jacques PORCHAT, ouvrage propre à la lecture courante dans les écoles primaires. 1 vol. in-18. Prix, cart. » 60 c.

FABLES ET PARABOLES, par Jacques PORCHAT, 4e édition; un beau vol. in-12 avec titre orné. Prix 3 fr. 50 c.

NOUVELLES, pour l'enfance et la jeunesse, par Jacques PORCHAT, 1 vol. in-12. Prix, br. 3 fr. »

LECTURES CHOISIES DE MORALE ET DE LITTÉRATURE, ou Recueil des beaux morceaux des prosateurs, des poëtes français, et de traductions de quelques auteurs étrangers, _ouvrage destiné à servir de livre de lecture et de récitation_ dans les écoles, _avec des notes_; par M. Ernest DUTHAR. 1 fort vol. in-12. Prix, cartonné 1 fr. 50 c.

VEILLÉES DE LA FERME DU TOURNE-BRIDE (LES), ou entretiens sur l'agriculture, l'exploitation des produits agricoles et l'arboriculture par _M. P. J. de Varennes_, 1 vol. in-12, avec gravures intercalées dans le texte. Prix, cart. 1 fr. 50 c.

_Ouvrage honoré de la souscription de S. Exc. M. le ministre de l'instruction publique et de celle de S. Exc. M. le ministre de l'agriculture et du commerce._

PREMIERS ÉLÉMENTS D'INDUSTRIE MANUFACTURIÈRE ou simples notions sur les procédés en usage pour préparer les objets nécessaires à la nourriture, au logement, à l'habillement, etc., de l'homme. Ouvrage rédigé d'après les traités les plus modernes, et destiné à servir de livre de lecture courante dans les écoles primaires; par M. Paul LEGUIDRE, ancien professeur. 4e édition, corrigée, refondue et enrichie de gravures sur bois. 1 vol. in-18. Prix, br. ou cart. » 90 c.

_Tout exemplaire de cet ouvrage non revêtu de notre griffe sera réputé contrefait._

[Signature: Charles Delagrave et Cie]

COULOMMIERS.--Typog. A. MOUSSIN.--5-70.

LES

COLONS DU RIVAGE

1.--Introduction.

Au bord d'un lac des Alpes, vivait, à la fin du siècle passé, une humble famille, dont l'histoire peut servir de leçon à beaucoup de gens, et montrer combien la pauvreté industrieuse sait trouver encore de ressources au milieu de la société. Un récit abrégé, mais fidèle, de la vie et des travaux de cette famille ne sera pas sans utilité, en un temps où l'on se plaint sans cesse qu'il est presque impossible de se faire un sort dans le monde et de trouver une place au soleil; erreur décourageante qui serait moins répandue si l'on savait se contenter de ce qui est vraiment nécessaire, et profiter soigneusement des secours que l'équitable Providence ménage à ses enfants en apparence les plus délaissés.

Susanne Baudry, veuve après dix-huit ans de mariage, avait quatre enfants. L'aîné, nommé Charles, venait d'accomplir sa dix-septième année, mais il était très-avancé et très-fort pour son âge. Isabelle, l'aînée des filles, avait près de treize ans. André et Juliette en avaient onze; ils étaient jumeaux. Leur père, Thomas Baudry, avait connu l'aisance. Il avait recueilli de ses parents un petit héritage, fruit de leur travail et de leurs épargnes pendant quarante années. Les petites fortunes sont, comme les grandes, sujettes à se perdre par le désordre et par le vice. Thomas, d'ailleurs assez bon ouvrier, s'étant adonné au vin, vendit peu à peu ce qu'il possédait, pour satisfaire sa honteuse passion. Il s'était vu propriétaire d'une petite maison et de quelques terres: il vécut assez pour ne laisser à sa veuve et à ses enfants qu'un chétif mobilier.

Sa mort était une délivrance pour sa famille, et cependant il fut pleuré, parce qu'il avait une bonne femme et des enfants pieux. Il avait montré, dans ses derniers moments, un profond repentir, demandant pardon à sa femme, consolant ses enfants, auxquels il disait avec humilité: «Vous ne faites pas une grande perte; cependant, si Dieu l'avait permis, j'aurais tâché de réparer mes torts.»

Il mourut, et l'on oublia le mal qu'il avait fait; on lui tint compte du bien qu'il aurait voulu faire. Malheureux le père de famille qui n'a connu son devoir que le dernier jour de sa vie, et qui a besoin d'indulgence pour obtenir des regrets!

2.--Premier projet de Charles.

Quelques jours après, Charles dit à sa mère: «Voici le moment où je dois reconnaître, selon mon pouvoir, ce que vous avez fait pour moi, et vous montrer que je saurai suivre vos conseils et votre exemple. Avant que mes soeurs et mon frère pussent vous comprendre, nous avons souvent passé la veillée tout seuls, vous et moi, et vous la trouviez bien longue, parce que vous attendiez mon père; pour moi, il vous en souvient, je vous quittais toujours à regret, quand vous me disiez: «Charles, il est onze heures, il est minuit; laisse-moi: tu as besoin de sommeil.» J'avais tant de plaisir à vous lire les histoires saintes, et à vous les entendre expliquer! vous me teniez des discours si sages sur les vanités du monde! Que de fois, en vous écoutant, j'ai béni dans mon coeur mon aïeul, qui vous a si bien instruite! Je prêtais l'oreille, en cardant la laine, et en suivant des yeux votre main diligente, qui ne cessait pas de filer le chanvre ou le lin, et je me disais: «Un jour je l'aiderai, je la consolerai; je veux qu'elle me bénisse et qu'elle se puisse dire: Il n'y a pas au monde une mère plus tendrement aimée.»

La pauvre Susanne fut tout émue en écoutant ce langage, et Charles la pressa dans ses bras, sans pouvoir achever d'abord ce qu'il avait à dire. Il ajouta, un moment après: «On m'apprend qu'une riche famille de la ville demande un valet de chambre, et qu'elle n'exigerait pas un homme qui eût déjà du service, pourvu qu'il fût docile et de bonnes moeurs: voulez-vous que j'aille me présenter? Je vous quitterai avec beaucoup de regret, ma mère, mais je vous ferai vivre, et je pourrai plus tard aider mon frère et mes soeurs à se placer à leur tour.

--Ainsi nous serons dispersés, dit Susanne. Triste condition, à laquelle bien des familles indigentes savent pourtant échapper! Ce n'est pas sans une peine bien vive, mon bon Charles, que je consens à cette séparation; cependant je ne vois pas dans ce moment d'autre parti à prendre; notre loyer est échu; je ne sais comment nous le paierons à l'avenir, et nous voilà sans asile. Mon rouet aurait beau tourner pendant quinze heures tous les jours, je ne pourrais pas suffire à la moitié du nécessaire; et, malheureusement, ma mauvaise santé ne me permet pas d'employer mon temps d'une manière plus lucrative. Va, mon enfant, j'accepte tes services le coeur pénétré; un jour, je l'espère, ces petits pourront les reconnaître mieux que moi.»

Charles mit ses meilleurs habits et se rendit à la ville. Il arriva trop tard; la place était déjà donnée. Comme il revenait tristement, en suivant la grande route, qui, dans certains endroits, côtoie le lac d'assez près, il descendit sur la grève pour se reposer un moment à l'ombre des buissons fleuris. On était au printemps; la vallée brillait d'un éclat magnifique. Charles regardait tour à tour le lac, les Alpes, les campagnes, et peu à peu il fut saisi de tristesse, à la pensée qu'il devrait peut-être quitter ce beau pays et s'en aller bien loin, pour trouver le pain de la famille; ses soeurs et son frère s'exileraient à leur tour, et la mère resterait seule dans ce vallon délicieux, qui lui semblerait bien triste, quand elle n'y verrait plus ses enfants.

3.--Nouveau projet.

Charles disait en lui-même: «Oh! que ces maisons de campagne me plaisent le long du rivage. Mais que de luxe et de magnificence! Je serais heureux à moins de frais. Si nous avions seulement un petit coin comme cette grève, avec une pauvre cabane, nos bras nous donneraient tout le reste; nous ne quitterions pas le lieu natal, et nous resterions tous ensemble sous le même toit, autour du même foyer.»

En faisant ces réflexions, Charles jeta les yeux sur une forêt de roseaux qui couvraient la plage, à l'embouchure d'une petite rivière. Leurs tiges empanachées, qui murmuraient au souffle du vent, semblaient souhaiter la bienvenue au fils de Susanne, en s'inclinant toutes ensemble de son côté. Ces roseaux secs étaient ceux de l'année précédente, que personne n'avait pris la peine de couper, et déjà la nouvelle génération s'élevait pour leur disputer la place. Si j'étais le maître du lieu où je me trouve, disait en lui-même le jeune garçon, je moissonnerais ces roseaux qui n'appartiennent à personne, j'en ferais une cabane à la manière des sauvages, et je dirais: «Venez, ma mère, nous avons un abri; avec le temps nous le rendrons plus commode. Le bonheur ne fut pas toujours si bien logé.»

Cette pensée fit battre le coeur de Charles; il allait et venait sur le bord, observant l'agréable situation du lieu et particulièrement le voisinage de la rivière. Elle avait rongé la terre en plusieurs endroits, et menaçait d'empiéter sur ses rives. «Quel dommage! dit Charles à haute voix, en considérant ces ravages regrettables.--Vous avez bien raison, mon ami, lui répondit M. M..., vieillard aux cheveux blancs, qui avançait la tête à travers les branches de lilas. Que voulez-vous? J'ai été absent plusieurs années; mes domestiques se sont reposés, et ils ont laissé travailler la rivière.--Monsieur, le terrain que vous perdez ici ferait le bonheur d'une famille.--Et la rivière déborderait, mon ami, et le bonheur de la famille irait au fond du lac.--Oui, monsieur, à moins que le ciel ne vînt à son secours!»

Charles, en faisant cette réponse, avait regardé le vieillard d'un air doux, et sa figure naïve laissait voir assez clairement ce qu'il désirait.--Jeune homme, dit l'inconnu, vous avez bien parlé. Serait-ce pour vous-même que vous regrettez ces terres perdues?--C'est pour ma mère, qui est veuve, et pour ses enfants.--Et vous voudriez?--Les établir ici, monsieur, avec votre permission.--Et la maison?--Je bâtirais une cabane: voilà des roseaux.--Faites! s'écria le voisin, à qui cette idée sourit par sa nouveauté. Mon ami, je vous autorise à fonder ici votre colonie. Je ne souffrirai pas qu'on vous en dispute la jouissance. Respectez ce qui est planté et semé; vous voyez que ce bosquet en forme la limite: je mets le reste à votre disposition.

A ces mots, le vieillard disparut derrière les arbres, sans laisser à Charles le temps de le remercier. L'inconnu disait à haute voix en se retirant: «Les pauvres gens! une grève, une maison de roseaux!»

4.--Conseil de famille.

Aussitôt Charles courut chez sa mère, et lui conta ce qui lui était arrivé; que la place de valet de chambre était déjà prise, mais qu'il n'y pensait plus, ayant trouvé, disait-il, des moyens d'existence pour la famille, un logement gratuit, un terrain au soleil, un rivage! Après le premier instant d'émotion, il s'expliqua mieux, et, si ce projet le séduisait, on peut juger combien il dut sourire au petit frère et aux petites soeurs. Tous sautaient de joie. Un pareil établissement fut, une fois au moins, le rêve de toute jeune tête. Isabelle, Juliette, André, jasaient à l'envi: «Je ferai ceci, je planterai cela.» Leur imagination prenait l'essor, et créait, du premier coup, un monde de merveilles. C'était un flux de paroles, un bruit, un tourbillon, au milieu desquels il n'y avait pas moyen de s'entendre.

«Tu vois, mon Charles, dit la veuve en souriant, l'émotion que tu as excitée dans ce petit monde: c'est que ton dessein est fait pour leur âge; il n'est pas sérieux; tu n'as pas prévu toutes les difficultés.--C'est possible, ma mère, mais ne me découragez pas, je vous en prie. Ces enfants se font une idée chimérique de mon entreprise; veuillez, vous, ne pas en désespérer. Laissez-moi d'abord bâtir la cabane; vous verrez ensuite s'il vous convient de l'habiter avec moi. Quand nous aurons un abri, j'entrevois bien des ressources, qui nous permettront de rendre peu à peu notre condition meilleure.--Va, mon enfant, je ferai tout ce que tu voudras, et tu ne m'auras pas donné vainement l'exemple de la confiance en Dieu. Si j'ai dû peut-être hésiter un moment, en pensant aux fatigues que tu te prépares, tout cède au désir de vivre avec toi. J'ai pleuré ce matin après ton départ; je me voyais déjà séparée de mon fils. C'est pour exaucer mes prières que Dieu t'inspire l'idée d'une entreprise qui nous rapproche. Elle réussira peut-être d'autant mieux que la protection divine nous y sera plus nécessaire.»

5.--La cabane.

Pressé de se mettre à l'ouvrage, Charles ne perdit pas un moment. Il rassembla et mit sur une petite voiture à bras tous les outils et les matériaux dont il put disposer. Il voulait commencer son travail le lendemain au point du jour. Il y avait près d'une lieue de leur domicile à l'endroit où il devait s'établir. Il ne voulut prendre avec lui que son frère, et prévint sa mère qu'il ne reviendrait pas le soir, afin d'éviter de perdre en courses inutiles un temps précieux. André, tout fier d'être associé aux premiers travaux, fut prêt de grand matin, et se plaça derrière la voiture afin de pousser de son mieux. Charles prit en main le timon, en s'aidant d'une corde, qu'il se passa en écharpe autour des épaules. Ils partirent avant le lever du soleil.

Le premier soin du nouveau colon fut de recueillir le plus de roseaux qu'il pourrait. Heureusement personne ne l'avait devancé, et ne vint lui discuter cette précieuse récolte. Il ne l'aurait pas faite sans de grandes difficultés, s'il n'avait pas eu le bonheur de découvrir sous les saules une vieille petite barque, qu'on avait abandonnée dans ce lieu solitaire, comme étant hors d'usage. Charles la répara de son mieux, y planta quelques clous, et la remit à flot. Il n'aurait pu, sans doute, se risquer loin du bord sur une si mauvaise carcasse, mais elle pouvait lui suffire pour l'objet qu'il se proposait. Les roseaux sont chose légère, et ceux-ci étaient près de la rive. Charles se fit un aviron d'une branche de saule, et, muni d'une faucille, il se mit à l'ouvrage avec ardeur.

Malgré son désir de s'embarquer aussi, André dut rester au bord; il aurait embarrassé et chargé le bateau inutilement. Il eut assez à faire, dès qu'il fallut transporter les roseaux jusqu'à la place que Charles avait choisie pour y construire la cabane.

A la nuit close, la récolte était loin de sa fin. Le jeune moissonneur, obligé de s'interrompre, éleva un abri provisoire, une sorte de tente, avec des roseaux et quelques perches, et les deux frères passèrent la nuit là-dessous, après avoir joyeusement soupé d'un morceau de pain bis. Le lendemain, ils recommencèrent leur travail au point du jour. Lorsqu'ils eurent enfin rassemblé tous les matériaux, Charles les mit en oeuvre et commença sérieusement un travail fort semblable à ceux qu'il avait faits plus d'une fois en se jouant, pendant son enfance.

Il jugea prudent de réduire sa frêle construction à des proportions très-modestes, ne songeant qu'aux besoins les plus pressants, et persuadé qu'une fois établi avec les siens, il lui serait plus facile d'agrandir sa maison. Six mètres sur cinq lui parurent des dimensions suffisantes. Il avait apporté des lattes et des perches: ce furent les chevrons et les poutres du bâtiment. Après avoir planté en terre, aussi solidement qu'il put les premières colonnes, il y fixa des traverses, et, quand le châssis lui parut offrir un degré suffisant de solidité, il le couvrit d'une couche assez épaisse de roseaux, sur lesquels il appliquait extérieurement de longues baguettes liées de place en place aux premières.

Son frère allait de côté et d'autre à la recherche des osiers sauvages, des joncs, des clématites de haies, objets sans maître, parce qu'ils étaient sans valeur, et qui furent néanmoins très-utiles au jeune ouvrier, pour unir entre elles les diverses parties de son frêle édifice.

Il envoyait aussi quelquefois André chez leur mère, pour donner des nouvelles de leur travail. L'enfant rapportait quelques provisions, et ne manquait pas de s'extasier chaque fois à son retour, en voyant l'ouvrage avancer rapidement. En dix jours, Charles eut achevé la partie de la cabane qui, dans sa pensée, n'en devait former plus tard que la paroi intérieure. Il avait encore à faire un travail considérable, savoir, le revêtement extérieur, qu'il voulait élever à trente centimètres de la première cloison, afin de remplir tout l'intervalle avec de la mousse et des herbes sèches. Cependant le désir de recevoir chez lui le plus tôt possible sa mère et ses soeurs, joint à la crainte d'abandonner sans gardien cette construction fragile, le détermina à mander, sans autre délai, sa famille par le petit messager, en le chargeant d'expliquer de son mieux l'état des choses et les raisons qui rendaient désirable un prompt déménagement.

6.--Premier établissement.

Susanne n'avait pas besoin qu'on la pressât beaucoup; d'ailleurs le terme de son bail était arrivé: il fallait vider la maison. Elle prit donc ses effets les plus nécessaires; elle mit dans un panier ses petites provisions et se rendit au Rivage. C'était le nom, déjà choisi, de la petite colonie. Isabelle et Juliette, transportées de plaisir, gambadaient devant leur mère. Lorsque la pauvre femme vit de loin l'oeuvre de son fils, elle eut le coeur serré tout à la fois de compassion et de tendresse. Charles, qui vint au-devant d'elle, disait en riant, pour déguiser sa confusion: «Voici notre château; il est encore un peu à claire-voie. Heureusement les nuits ne sont plus aussi fraîches; prenez patience, ma mère, vous serez bientôt mieux logée.»

Le déménagement ne fut pas long; quatre voyages de la petite voiture y suffirent. Si étroite que fût la modeste case, on y logea facilement toute la fortune de la famille. Le soir, pendant le premier souper qu'on y fit, Isabelle, au comble de la joie, s'écria: «Nous voici comme Robinson dans son île déserte.--Non pas, dit André, Robinson était seul: nous sommes bien plus heureux que lui.--Et puis, dit Juliette, nous ne sommes pas dans une île déserte, mais dans notre pays, au bord de notre lac!--Où nulle chose ne nous appartient, dit tristement la mère, pas même le sable sur lequel on nous a permis d'élever cette cabane. Cependant il faudra songer à vivre. Moi, mes enfants, j'ai toujours mon rouet; il ne tournera pas moins bien sous les roseaux que sous la tuile, et, s'il plaît à Dieu, l'ouvrage ne manquera pas; Isabelle, qui se fait grande, s'occupera du ménage, et nous tâcherons d'utiliser la bonne volonté d'André et de Juliette. Charles est notre bras droit; c'est chez lui que nous sommes: c'est principalement sur lui que je compte pour l'entretien de la colonie.»

Alors Charles exposa ses projets et son plan de conduite. Pendant qu'il construisait la cabane, sa jeune tête avait travaillé; il voyait devant lui une longue suite d'entreprises, dont l'idée le réjouissait par avance. Ce récit les fera connaître chacune en son temps. On verra comment, secondé par une mère sage et patiente, par un frère et deux soeurs dociles, il réussit à fonder un établissement, qui aurait comblé les désirs de la veuve et de ses enfants, si la possession n'en avait pas été absolument précaire. Susanne disait quelquefois en soupirant: «Nous ne sommes pas comme Robinson dans son île, mais comme les passereaux sous le toit de l'homme; si l'homme ne veut plus de nous, il peut nous faire déloger quand cela lui plaira.»

7.--Projets de conquêtes.

Charles avait mille choses à faire; il s'appliqua d'abord à reconnaître quelles étaient les plus pressantes, afin de s'y attacher avec persévérance. S'il eut d'heureux succès dans la suite de ses travaux, ce fut entre autres, parce qu'il prit l'habitude de faire toute chose en son temps, sans la quitter pour une autre, qui l'attirait davantage, mais qui pouvait se différer avec moins d'inconvénients.

Son projet étant d'agrandir, autant que possible, son territoire, en reprenant au lac et à la rivière ce qu'ils avaient emporté, il se hâta de planter, avec l'autorisation du maître, et avant que la saison fût plus avancée, des boutures de saules, prises sur les arbres du Rivage. Cette plantation, favorisée par l'humidité du sol, ne tarda pas à prospérer. Trois rangées de saules marquèrent la limite à laquelle Charles voulait réduire les eaux dans la suite, en essayant de leur dire: «Vous n'irez pas plus loin.» Pour le moment elles ne semblaient point disposées à l'obéissance, et elles baignaient impunément la plupart des boutures.

8.--La cabane devient habitable.

Charles s'occupa ensuite de la cabane, qu'il ne pouvait pas laisser plus longtemps réduite à une simple cloison. Si le vent et la pluie ne s'étaient pas modérés, pendant quelques jours et quelques nuits, en faveur de la veuve et des enfants, ils auraient eu beaucoup à souffrir sous leur toit de roseaux. La saison était favorable à un premier établissement. On faisait la cuisine en plein air. La mère couchait avec ses filles dans le seul lit que la famille possédât. On y suspendit, en guise de rideaux, une pièce de toile, produit des épargnes et du travail de la mère, et qu'elle se proposait d'employer plus tard pour les besoins de la famille. En attendant, ce fut un abri de plus contre le vent et la fraîcheur de la nuit. Charles et André, qui voulaient s'aguerrir, couchaient tout simplement sur des feuilles sèches, amassées dans un coin et retenues par une petite claie qu'ils avaient élevée à l'entour. Là ils reposaient côte à côte, enveloppés de la même couverture, et, si l'on pouvait être mieux couché, on ne pouvait pas mieux dormir.

Cependant le mauvais temps était à craindre; nos gens ne devaient pas être sans inquiétude pour l'avenir, tant qu'ils ne seraient pas mieux abrités. Charles s'occupa donc de cette affaire importante. Le lac avait donné ses roseaux, la rivière eut des joncs au service du jeune architecte. Il éleva, selon ses projets, autour de sa première construction, une seconde paroi, en s'y prenant de la manière suivante: Il planta autour de la cabane, à la distance de trente centimètres, une rangée de baguettes longues et menues, qu'il appuya contre l'avant-toit, où il les fixa aussi solidement que possible. Elles étaient à quinze centimètres les unes des autres. Ensuite il entrelaça les joncs dans ces baguettes, à la façon des vanniers, les joncs se trouvant ainsi couchés horizontalement. A mesure qu'il élevait cette seconde cloison, commencée par le bas, Charles garnissait tout l'intervalle entre l'une et l'autre avec de la mousse, que son frère et ses soeurs l'avaient aidé à recueillir dans les forêts voisines.

Ce qui donna le plus de peine à Charles, ce fut la porte et la fenêtre. Cependant deux planches, unies par trois traverses de bois, formèrent la porte; deux bandes d'un cuir épais la fixèrent au montant avec des clous. Un verrou de bois à l'extérieur et un autre à l'intérieur tinrent lieu d'abord de serrure et de loquet. Quelques lattes croisées figurèrent le châssis, et six feuilles de papier huilé les vitres de la fenêtre. Elle était aussi portée par deux morceaux de cuir.