Les colombes poignardées: roman

Part 5

Chapter 53,826 wordsPublic domain

Ce fut très long. Je parvins enfin à parler du but de mon voyage et de Jacqueline. A ce moment le visage de Marco que je considérais changea complètement. Ses yeux s’agrandirent, sa bouche s’ouvrit, une expression de joie, et de joie un peu stupide, se peignit sur ses traits. Était-ce le nom de Jacqueline qui causait ce changement?

Je le crus. Il n’en était rien.

Une ombre s’étendit sur les apéritifs qui étaient devant nous. Un militaire était debout à côté de notre table. Il n’était pas rasé, il avait de longues et épaisses moustaches tombantes, un aspect très vulgaire.

--C’est Barbas! s’écria Marco. Et il me présenta à Barbas qui voulut bien me serrer la main et dire:

--Vous êtes de passage à Albi?

Or, il se trouvait, d’après ce qu’il expliqua à Marco, qu’il dînait avec la grande Renée et qu’il venait chercher Marco pour dîner avec lui.

Sans doute ce désir équivalait à un ordre, ou bien s’agissait-il là d’un plaisir inestimable, d’une aubaine amicale, car Marco bondit, renonça sans hésitation au dîner que nous devions faire ensemble, et insoucieux du long voyage accompli pour le voir, des paroles que nous avions à échanger, du souvenir de Jacqueline, il me tendit la main.

J’insistai pour le voir le soir même, disant que je comptais repartir le lendemain.

Il ne trouva pas mon séjour trop court, il ne suggéra pas que je pourrais rester encore une journée pour le voir davantage, et il me dit qu’il disposerait d’une demi-heure à huit heures et demie avant de rentrer à la caserne.

--Je ne peux pas refuser de dîner avec Barbas, me dit-il en me quittant.

Mais je compris, en voyant sa hâte et l’aspect de son dos pendant qu’il s’éloignait avec Barbas, qu’il s’agissait là non d’un contretemps, mais d’un plaisir d’ordre supérieur.

--Mon vieux, me dit-il le soir, je suis, en somme, très content que tu sois venu. Tu vas tout arranger avec Jacqueline.

--Qu’y a-t-il à arranger?

--C’était une femme trop gaie pour moi. Rappelle-toi, je te le disais dès le début. Jacqueline riait trop. Maintenant je suis loin et j’en profite pour rompre avec elle.

--Mais elle t’aime.

--Ceci n’a aucune importance. Ce qui est désirable et merveilleux dans l’amour c’est d’aimer soi-même. Etre aimé est une chose qu’il faut craindre. L’amour qu’on vous donne, il faut le garder comme un feu sacré, le transporter comme une charge lourde, le surveiller comme un lait qui va bouillir et qui pourrait déborder. Jacqueline m’aime. Voilà l’argument péremptoire qui me pousse à mettre un terme à cette liaison.

Nous avions quitté le café et je l’accompagnais à la caserne. Il parlait avec un cynisme confiant.

--Quand on veut quitter sa maîtresse, qu’est-ce qui vous en empêche d’ordinaire, reprit-il? La vue de ses larmes, les scènes et aussi, à cause de l’habitude qu’on a d’elle, l’ennui de se retrouver tout seul le soir. Aucune de ces sanctions ne peut s’exercer contre moi. J’utilise une occasion unique.

Je lui représentai l’extrême égoïsme de cette théorie.

--L’égoïsme, dit-il, n’est que la forme ingrate et décriée de l’altruisme. Est-ce qu’en étant égoïste je ne délivre pas Jacqueline d’un amant qui lui était agréable hier, mais qui lui serait odieux demain, puisque je suis un homme différent, avec d’autres goûts, d’autres idées, et qui lui déplairait vraisemblablement? Au prix d’une douleur passagère, je lui rends l’imprévu de la vie, la possibilité de bonheurs nouveaux et plus grands. La rupture est au fond ce qu’il y a de plus utile dans une liaison.

Nous étions arrivés à la porte de la caserne.

--Mais, pour le moment, que va devenir Jacqueline?

Une réelle surprise se peignit sur le visage de Marco.

--Eh bien? Mais n’es-tu pas là? Prends-la. Je te la donne.

Et il me tendit la main.

FORME NOUVELLE DE LA CAMARADERIE

Que faire quand une femme charmante passe et vous sourit sous ses fourrures, sinon la suivre, pour se rendre compte de cette sympathie inconnue? Et si elle suit le même chemin que vous, il convient de se réjouir de cette providence qui concilie à la fois vos occupations et l’imprévu d’une poursuite.

Il n’y a pas à délibérer si la femme charmante rentre dans la même maison où vous allez vous-même et si, dans l’obscurité de l’escalier, elle fait confusément signe qu’il y a bien deux places dans l’ascenseur.

Que faire dans ce petit cube errant dans l’espace, si vous sentez un sourire favorable flotter vers vous et si cependant aucune parole ne vous vient aux lèvres, sinon passer à tout hasard votre bras sous celui de votre voisine?

Que faire si ce bras ne résiste pas, si même il y a une petite poussée vers vous, sinon se rapprocher davantage jusqu’au point de sentir des cheveux légers près de voire visage?

Voilà les choses qui m’advinrent comme je me rendais, avec le cœur bien triste, chez Jacqueline pour lui raconter mon voyage et le résultat de ma mission. Je l’aimais trop pour lui apporter sans ménagement la vérité et lui causer une peine profonde. Je ne l’aimais pas assez pour tenter de la consoler entièrement, car mon orgueil se révoltait à l’idée de prendre une maîtresse qui aimait encore mon ami et dont celui-ci ne voulait plus. J’allais chez elle plein d’irrésolution et sans savoir au juste quelles explications j’allais lui donner.

Et quand l’ascenseur s’arrête brusquement, et qu’on est dans la situation que j’ai dite, que faire sinon profiter de cette secousse pour embrasser un cou dans des fourrures parfumées?

--Je ne vous ai pas demandé à quel étage vous alliez, dit la femme charmante avec un éclat de rire.

--J’allais au cinquième.

--Nous sommes au quatrième. Venez prendre une tasse de thé avec moi.

Et je commençais à avoir une fort mauvaise opinion d’une femme qui a une si grande liberté d’allures, quand alors seulement, je reconnus Chinette.

--Oui, j’ai quitté mon hôtel et j’ai repris une femme de chambre, me dit-elle pendant que celle-ci servait le thé. Que voulez-vous? la guerre est si longue!

Je lui expliquai que j’allais voir Jacqueline qui habitait au-dessus d’elle, mais elle m’assura que ce n’était pas pressé, et je la crus.

--Je vous avais accueilli si froidement, une fois, au début de la guerre, que vous ne vouliez pas me dire bonjour aujourd’hui! Vous le voyez, je suis redevenue la Chinette d’autrefois et je ne balaye plus mon appartement.

Je lui demandai des nouvelles de son ami. Elle me répondit qu’il avait un sursis, qu’il était aux environs de Paris, et que c’était toujours un homme très ennuyeux.

Que faire quand il faut quitter une femme charmante et qu’on n’en a pas envie?

Je perçus de petits pas qui marchaient dans l’appartement au-dessus. C’étaient les pas de Jacqueline.

Il y avait de l’impatience dans leur bruit. Chinette aussi les entendit.

--Ces maisons neuves sont construites avec du carton.

Je songeai que ma mission était bien délicate.

--Nous allons dîner tous les deux en bavardant, et vous ne monterez qu’après.

Le dîner fut plein de la plus amicale intimité.

Assurément Jacqueline avait dû sortir, car je n’entendais plus aucun bruit sur ma tête.

Que faire lorsque l’on se propose d’aller voir quelqu’un et que l’on sait qu’il n’est pas là?

--Jacqueline ne tardera pas à rentrer. Vous n’avez qu’à l’attendre. Nous en serons bien assez avertis, car ces plafonds sont d’une indiscrétion!

Il est extraordinaire combien certaines femmes ont, à un haut degré, le goût des meubles anciens et combien elles sont compétentes sur les styles. C’était le cas de Chinette; et quand elle était sur ce chapitre, elle ne s’arrêtait plus.

--Voyez combien ce petit bureau, qui ne faisait aucun effet dans mon hôtel, prend de valeur ici. Ne trouvez-vous pas que cette glace est un amour?

Je dis: oui! avec sincérité, car c’était son image que je regardais dans la glace.

Peut-être Jacqueline était-elle rentrée sans que je m’en aperçoive, car les paroles de Chinette sur les meubles m’empêchaient de prêter l’oreille à tout autre bruit.

Il devait être assez tard quand nous allâmes voir une délicieuse petite coiffeuse qui était dans sa chambre à coucher. Elle était placée devant la fenêtre, et, pour la bien voir, il n’y avait vraiment pas moyen de faire autrement que de s’asseoir sur le lit.

C’est ce que nous fîmes, et Chinette n’expliqua les beautés de la coiffeuse.

Que faire pour empêcher une femme charmante de parler trop longuement sur les meubles, quand il est tard et qu’on est assis à côté d’elle sur son lit?

EN ÉCOUTANT DES MULES QUI TOMBENT

On ne sait pas à quoi l’on s’engage quand, allant au cinquième étage d’une maison, on s’arrête au quatrième pour y prendre le thé avec une ancienne camarade.

La guerre a créé un état nouveau de la sympathie. Les anciennes camarades ne sont plus ce qu’elles étaient jadis. Elles sont bien moins occupées. La solitude et l’oisiveté les ont transformées et leur camaraderie prend volontiers une forme sensuelle.

J’étais entré pour quelques minutes et je demeurai toute une semaine. Les pas de Jacqueline sur ma tête rythmaient matin et soir le remords que j’avais de la laisser sans nouvelles. Je me disais: Ce sera pour demain. Et le lendemain le charme des heures me retenait encore.

On ne peut s’imaginer combien il est difficile de demeurer avec un cœur tranquille quand on veut interpréter par les bruits la vie qui se déroule au-dessus de votre tête. Les appartements des maisons modernes se reproduisent de façon symétrique les uns au-dessus des autres; l’on sait que ses voisins prennent leur repas à huit heures le soir, et l’on ne peut douter, les chambres à coucher étant inexorablement superposées, qu’ils ne se couchent à dix heures.

Or, chaque soir, dans la chambre de Chinette où je me trouvais, je sentais s’aggraver mon remords en entendant le bruit assourdi des mules de Jacqueline qu’elle jetait avant de rentrer dans son lit. Cela faisait comme deux soupirs de tristesse. Ces soupirs s’affligeaient sur l’incertitude où elle se trouvait sur la trahison de mon amitié. Ils étaient comme de petits regrets des choses qui n’ont pas été, qu’elle laissait tomber de ses pieds menus dans le passé.

J’aurais bien voulu ne pas les entendre. Je faisais mon possible pour les oublier. Je marchais, je remuais des objets, je causais avec animation. Que peut-on faire encore dans une chambre à coucher avec une aimable camarade? Mais toujours il y avait quelques secondes de silence pendant lesquelles justement soupiraient les mules de Jacqueline.

Et un soir, il était tard, j’étais las, j’avais peut-être déjà sommeillé, il me sembla bien, sans que je puisse affirmer que ce ne fût pas une illusion, il me sembla bien que les deux soupirs des mules étaient suivis de deux autres soupirs plus bruyants, de deux bruits semblables à ceux qu’auraient fait en tombant sur le tapis deux lourdes bottines d’homme.

J’écoutai, dressé sur mon séant, avec une attention passionnée. Mais je n’entendis plus rien, ni dans la nuit, ni le matin. Je me dis que si quelqu’un avait été avec Jacqueline, fatalement un éclat de conversation serait venu jusqu’à moi, et je m’accusai de ma mauvaise pensée. Mais je me dis aussi que Jacqueline avait pu employer mille précautions de silence pour ne pas mettre au courant d’une présence d’homme, soit sa femme de chambre, soit des voisins dont elle aurait craint les bavardages.

Je fus pris de jalousie, puis je souffris de mon injustice. Et le soir suivant, insoucieux de la tendre camaraderie de Chinette, je pris un livre, je fis semblant de lire et j’écoutai. Mais assurément Jacqueline n’était pas chez elle, car je n’entendis ni claquement de porte, ni petit pas léger sur ma tête.

Chinette s’endormit, le temps passa. Où pouvait être Jacqueline à cette heure de la nuit? Avec qui?

Et très tard, presque au matin, il y eut un bruit d’auto dans la rue, la rumeur de l’ascenseur et ensuite, mélancoliques, j’entendis les mules de Jacqueline qui disaient tout bas la grande tristesse de se coucher seul, après avoir essayé de s’amuser, quand le jour va paraître...

INTERVENTION DE LA DESTINÉE

Il arrive toujours un moment où l’on rentre chez soi et où l’on se jure d’y mener désormais une vie régulière et laborieuse.

C’est ce que je fis, et quelques jours passèrent encore dans la plus grande incertitude sur la conduite que je devais avoir vis-à-vis de Jacqueline; et ces jours furent troublés par le souvenir d’un bruit de lourdes bottines tombant à côté de petites mules, sans que je puisse démêler si ce bruit était le résultat d’un songe ou d’une réalité.

Et une après-midi que ce problème m’agitait encore, on sonna à ma porte et je vis entrer Jacqueline.

Tout de suite elle pleura et elle tomba dans mes bras.

Marco a dû écrire sans doute, pensai-je.

Et dans la douleur qu’elle avait, je distinguai un peu de solennité, un peu de convention voulue qui me fit tout de suite penser que cette douleur, bien que sincère et profonde, ne serait pas à jamais inguérissable.

--Marco est mort! Marco est mort! répéta-t-elle sur mon épaule, et je veux mourir aussi.

--Oui, le lendemain de votre visite, son régiment est parti pour le front. Et le premier jour, il est tombé d’une balle entre les deux yeux. Je ne l’ai appris qu’il y a quelques jours en allant demander des nouvelles à son beau-frère, Un certain Barbas avait écrit pour raconter comment cela était arrivé, et il a renvoyé tout ce que Marco avait sur lui. Il n’y avait rien pour moi, pas une lettre, pas un mot, rien.

Et Jacqueline pleurait à grands sanglots. Elle se désespérait avec toute sa sincérité de petite femme légère et amoureuse.

Alors, je compris combien le mensonge est grand et merveilleux, combien il est le réconfort de la vie, la couleur qui permet d’embellir et de transformer, le chemin de l’espérance.

Et je dis:

--Marco vous adorait, Jacqueline. Il ne vous écrivait pas? Pourquoi? parce que les correspondances militaires étaient surveillées et qu’il avait peur d’être mal noté à cause d’une liaison irrégulière.

Je parlai sans crainte de l’invraisemblance avec une immense autorité.

--Marco vous adorait. Il a passé une journée entière à me le répéter. Quand je l’ai vu, il savait qu’il partait pour le front le lendemain, et ses dernières paroles ont été: Je n’ai aimé que Jacqueline, et si par hasard je meurs à la guerre, toi, notre ami commun, dis-lui bien...

DIFFÉRENTES MANIÈRES DE MOURIR

--Venez tout de suite, me dit la femme de chambre. Madame a une telle crise de désespoir qu’elle va se tuer. J’ai couru aussitôt vous prévenir.

J’interrogeai l’être simple qui était devant moi. Malgré sa simplicité éclatante et connue de sa maîtresse, cet être simple avait été, une heure auparavant, longuement questionné sur la valeur des poisons, leur puissance à détruire rapidement l’organisme, la difficulté de se les procurer.

Cet être simple me considérait du reste sans aucune sympathie. Il estimait que j’étais une des causes du malheur qui frappait sa maîtresse, s’appuyant sur une parole qu’il me rapporta.

--Elle a dit, en parlant de vous, qu’elle aurait été bien moins malheureuse, si vous n’aviez pas été un soir aussi stupide avec elle.

Il ajoutait qu’elle était en ce moment capable de tout, même de se jeter par la fenêtre.

Tout en courant chez Jacqueline, je me posais un problème. Aurait-elle mieux aimé que son amant soit vivant, ne l’aimant plus, ou mort en l’aimant toujours? La solution ne me paraissait faire aucun doute, mais il y a des problèmes qu’il vaut mieux ne pas résoudre.

Jacqueline avait son chapeau sur la tête et elle allait sortir. La fenêtre était ouverte.

Elle me fit asseoir près d’elle sur un canapé, et elle me parla avec gravité.

--Il n’y a plus d’horizon devant moi, me dit-elle. Il me semble que je suis entourée par un grand mur triste et inexorable et que ma main rencontre une pierre froide toutes les fois que je veux faire un pas en avant. Les choses qui m’intéressaient autrefois me remplissent à présent de tristesse. Je ne peux pas lire des romans, tant leur trame est fade. J’ai essayé l’autre jour de jouer au bridge, et j’avais mal à la tête au bout d’une heure. Les conversations de mes amies sont insupportables. Le souvenir du bonheur que j’ai eu et qui est perdu est un supplice de tous les instants, Aussi j’ai décidé de mourir.

Comme pour planter cette décision dans son cerveau, Jacqueline traversa sa chevelure d’une longue épingle à tête de nacre dont elle assura son chapeau sur sa tête. Elle en regarda une seconde l’effet dans la glace et elle reprit:

--Tout est fini pour moi. Je ne pourrai plus jamais aimer. Vous le voyez, je suis très calme. J’envisage les choses froidement, telles qu’elles sont. Il vaut mieux mourir que de vivre sans amour. Je voulais m’empoisonner, mais il paraît que l’on souffre horriblement et j’estime que j’ai eu plus que ma part de souffrance. La fenêtre est ouverte parce que tout à l’heure je m’y suis penchée avec la pensée qu’un vertige me prendrait et que je me laisserais tomber. Quelques secondes de plus et c’était peut-être fini, A quoi tiennent les choses? On a sonné. Je suis allée ouvrir. C’était un télégramme pour m’inviter à dîner. Cela a changé mes idées. Je me suis dit qu’une femme écrasée dans la rue, devait être un spectacle horrible. Alors j’ai trouvé un autre moyen. Je veux finir dans un étourdissement, dans une griserie. Je me tuerai en buvant rapidement, de toutes mes forces, le poison de ce que l’on appelle le plaisir. Tout ce que la vie peut offrir de sensations je vais le chercher et je m’en saturerai, jusqu’à ce que je sois consumée et que la mort vienne. N’est-ce pas la plus belle manière de mourir?

Jacqueline se leva.

--Vous m’excusez, n’est-ce pas? Je suis obligée de partir car nous dînons tôt pour aller au théâtre ensuite.

--En effet, Jacqueline, il y a différentes manières de mourir, et celle-là est encore la plus acceptable.

PAROLES DANS LA FUMERIE

Des larmes ont coulé en grand nombre, des rires se sont tus, d’autres ont recommencé à résonner, des amis sont partis, d’autres sont morts, d’autres sont revenus.

Penché sur la petite lampe, Miely, l’ancien magistrat colonial, tisse une pipe avec un soin méticuleux, et son visage exprime un calme bonheur.

Il a été amputé d’une jambe.

Lui qui avait passé plusieurs années de sa vie sans voir le soleil et qui ne connaissait plus du monde que le silence de son appartement clos et le grésillement de l’opium, il fut jeté dans la fournaise de la guerre, et il se battit avec héroïsme pendant des mois. Il raconte comment, au cours d’une charge à la baïonnette, blessé à la jambe par un obus, il resta deux jours dans une tranchée, et il ne dut qu’aux boulettes qu’il avait emportées, la force morale pour attendre d’être secouru.

Maintenant il est tranquille et joyeux.

--A quel malheur ai-je échappé! dit-il, et que serait-il advenu, si au lieu d’une jambe, c’eût été un bras qu’on m’eût enlevé? Je n’aurais pu faire moi-même mes pipes. J’aurais été comme un musicien sourd ou un peintre devenu aveugle. Avant la guerre, je passais toute mon existence à fumer, couché sur mes matelas cambodgiens. J’étais obligé d’écouter mille sermons de mes amis qui m’exhortaient à aller au restaurant, au théâtre, et j’avais parfois certains remords. A présent je suis délivré des discours amicaux et des remords. Grâce à la suppression heureuse de cette jambe, ma vie devient pour la première fois juste et normale.

Et il aspira une grande bouffée et fit tourner dans la chambre des volutes sombres qui montèrent vers je plafond, comme un signe de reconnaissance.

Polly et Dolly soulevèrent leurs visages enfantins, et, s’adressant à Jean Noël comme s’il était particulièrement qualifié pour répondre, Polly demanda:

--Quand supprimera-t-on les guerres?

--Puisque l’humanité est revenue à sa barbarie première, dit celui-ci, le meilleur moyen de supprimer les guerres, le seul moyen même, est de ne plus donner de guerriers au monde, de n’avoir plus d’enfants. Ainsi l’amour serait purifié, délivré de son rôle de fonction. Les êtres pourraient s’adonner, en toute liberté, au plus haut des arts, à celui qui les résume tous, la volupté.

--Nous sommes absolument de cet avis, dirent presque en même temps Polly et Dolly.

--Nous toucherions alors à la fin de l’humanité, mais ce serait une fin splendide. La race s’épurerait et diminuerait.

Le travail ne serait presque plus nécessaire, car les hommes seraient très peu nombreux et les réserves suffiraient à les nourrir. Parfois un enfant naîtrait encore. Sa rareté le rendrait plus précieux et plus affiné. Il serait accueilli comme le témoin attardé des choses finissantes. L’humanité s’éteindrait dans une apothéose d’intelligence et pourrait peut-être atteindre en mourant, ce pourquoi elle est née, son maximum d’amour et de supériorité.

La petite Marcelle se souleva et dit:

--C’est absurde. C’est parce qu’il y a une très grande quantité d’hommes que l’on a des chances d’en trouver de temps en temps un d’une intelligence agréable et d’un physique à peu près possible.

--Je fais partie de cette humanité grossière qui pense qu’il faut avoir beaucoup d’enfants, dit la grande Lucienne.

Alors, malgré que ses paroles n’avaient aucun rapport avec ce que l’on disait, Jacqueline, sous un kimono qu’elle avait à dessein choisi de couleur sombre, pour être en deuil, même dans l’intimité de la fumerie, prononça:

--En somme, pendant la guerre, ce sont les hommes qui sont favorisés et les femmes qui sont à plaindre. Les hommes ont la chance d’avoir une vie variée, de partir, de voir la nouveauté des combats, même de mourir. Ils passent dans des costumes bleu de ciel, enveloppés d’une auréole héroïque, ils sont admirés et choyés. Mais nous, soit que nous soyons livrées à nous-mêmes loin de celui que nous aimons, soit que la mort nous en ait privées à jamais, nous ne jouons aucun rôle, nous sommes condamnées à une attente insupportable et nous nous trouverons un peu plus tard infiniment trop nombreuses devant des hommes dont la guerre aura fauché le meilleur par le nombre et par le choix.

--Les femmes sont restées au foyer. Elles font des vœux pour que les hommes vivent, dit Dante. Mais au loin les hommes meurent. Le sage pensera que les femmes ont la meilleure part.

--Nous mourons un peu chaque jour, reprit Jacqueline, de la mort lente de l’énervement et de l’espoir inutile, et nous mourrons davantage après la guerre de la joie déçue, du temps perdu et de la vieillesse qui viendra plus vite à cause du mal que nous aurons à aimer.

--Pour moi, ce qui m’a le plus rempli d’étonnement durant la guerre, dit Jean Noël, c’est la prodigieuse facilité que les femmes ont, sinon à oublier, du moins à jouir de la vie comme si elles avaient oublié. La puissance merveilleuse du plaisir est invincible en nous. A peine sommes-nous abattus par une grande douleur, qu’un désir de joie physique, de joie grossière se lève dans notre âme, et ce désir est d’autant plus grand et d’espèce plus commune que l’ordre de la douleur est plus élevé. Cela s’applique davantage encore aux femmes qu’aux hommes.