Les colombes poignardées: roman
Part 4
Une fois chez moi j’écrivis une première lettre à Jacqueline lui donnant rendez-vous pour le soir et une deuxième lettre à Marco. J’expliquais à ce dernier que je tenais à Jacqueline plus qu’il pouvait le penser et plus que je le croyais moi-même. Je lui disais que je voulais la voir seule et que je le priais de simuler, pour les soirs qui allaient suivre, des occupations qui l’éloigneraient. Ainsi je pourrais espérer avoir avec Jacqueline, ce rapprochement que rend impossible la surveillance ironique d’un ami.
Je venais à peine de terminer ma lettre quand on sonna.
C’était Marco. Il était mal coiffé et rasé de la veille. Son regard était plein de cet égoïsme ingénu qui est souvent la cause que l’on s’attache à son ami par la puissance qu’il a de vous intéresser jusqu’au plus petit détail à ses affaires personnelles. Il était à peine entré qu’il avait empli ma chambre de l’importance des faits qui le concernaient. Un magnétisme singulier écartait, rejetait dans l’ombre toute autre préoccupation.
--Tiens, tu m’écrivais, dit-il, en apercevant sur ma table, la lettre qui lui était destinée.
Mais il ne me demanda pas ce que contenait cette lettre, car il était évident qu’elle ne pouvait parler que d’une chose qui m’intéressait, et sa propre préoccupation était pour le moment la seule chose qui comptât.
--Toutes les femmes sont assommantes, mais la vie est plus assommante encore, dit-il. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.
Et il rit.
--Tu es parti en voyage... Il appuya sur ces derniers mots pour changer en une longue absence mon séjour d’une journée hors Paris.
--Alors, ce qui devait arriver est arrivé.
--Quoi?
--Nous avons dîné ensemble. Nous avons fumé ensemble. C’était chez Dante. Il n’y avait que nous, et Dante avait un rendez-vous à minuit. Nous sommes restés seuls. Tu comprends.
Je ne comprenais pas et la surprise se lisait sur mes traits.
--On ne connaît les véritables sentiments que l’on a pour une femme que lorsqu’on est couché à côté d’elle. Merveilleuse expérience et combien instructive! Samedi soir, j’ai ramené Jacqueline chez elle. Oh! bien sagement... elle se sentait un peu souffrante. Alors hier.
--Hier...
--Hier, je suis allé prendre de ses nouvelles. Je te l’ai souvent dit, Jacqueline me paraissait trop gaie. Eh bien, hier soir, elle était devenue subitement triste. Elle avait dîné dans son lit. Nous avons parlé de toi. Et voilà comment tout est arrivé.
Je demeurai silencieux.
--Étant donné qu’il ne s’était rien passé entre elle et toi, qu’au fond, tu n’y tenais pas plus que ça, que tu étais comme moi, que tu la trouvais trop gaie, je n’ai aucune espèce de remords.
Le visage de Marco exprimait en effet une joie sans reproche.
Il était debout. Il me tapa sur l’épaule en disant:
--Je suis content. Je suis très content, Je sors de chez elle et tu ne peux pas t’imaginer ce qu’une femme comme Jacqueline peut devenir charmante quand elle cesse d’être gaie. Mon cher...
Mais je l’arrêtai.
Quand il fut parti, je fis des deux lettres une foule de morceaux, de tout petits morceaux, une poussière de papier que je froissai entre mes doigts et qui devint une pluie fine par la fenêtre ouverte, sur la rue ensoleillée, aussi légère que mon désir, une pluie fine de cendres d’amour.
LES PALL MALL
--Je vous assure, Jacqueline, que ces cigarettes sont excellentes.
Mais non, Jacqueline ne les goûtera pas. Elle dit qu’elle n’aime pas ce tabac et qu’elle ne peut fumer qu’une seule catégorie de cigarettes qu’il faut se hâter d’envoyer chercher.
Ces cigarettes sont les Pall Mall. Et quand la petite boîte est enfin rapportée par la grosse cuisinière de Jean Noël, Jacqueline, avec un sourire de satisfaction, défait le paquet de ses doigts légers, s’enfonce dans le divan au milieu des coussins et jette vers le plafond des spirales de fumée.
Sur le plafond il y a une étoffe persane, un rayon de soleil traverse la fumée qui monte, et le visage de Jacqueline est entièrement renversé.
--Vous rappelez-vous, dit-elle, le déjeuner que nous fîmes ici, il y a deux ans, avec Marco? Il avait ce complet vert que j’aimais tant, et il me regardait de ses yeux plus ingénus qu’à l’ordinaire dans son visage volontairement rosse. A cette même place il m’embrassait devant vous, et je ne sais plus qui a dit: Ils ressemblent à Paul et Virginie. C’était stupide, mais je me souviens que sur le moment, cela me fit un plaisir très doux.
Jacqueline posa sur un cendrier l’extrémité de sa cigarette dont il ne restait que le petit bout de liège, et il semblait qu’elle suivait dans l’air la vision de Marco en complet vert qui se dissipait avec la fumée.
--Encore une Pall Mall, Jacqueline?
Il y eut de nouvelles volutes bleues et de nouvelles images dans la chambre.
--Vous rappelez-vous, dit-elle encore, le bal masqué des Mortigny? Marco avait un costume d’incroyable et il était furieux après moi parce que je l’avais fait attendre au moins une heure, en voiture devant ma porte. C’était encore le temps béni où je le faisais attendre.
Nous répétions tout le temps du bal:
Comme c’est ennuyeux ici. Ce n’est que bien après que nous devions apprendre que nous avions passé là une des plus heureuses soirées de notre vie, Car c’est ainsi pour tous les bonheurs. On les regrette quand ils sont à jamais perdus. Mais quand on les vivait, on disait:
--Il fait froid... J’ai mal à la tête... Partons... J’étais en danseuse de papier, multicolore et bariolée, et Marco plaisantait:
--J’ai envie de te faire flamber comme une allumette, pour égayer cette morne soirée.
La soirée était follement gaie et j’avais forcé Marco à danser. Puis nous fûmes un peu gris. Puis, nous rentrâmes. Il pleuvait. Il n’y avait pas de voiture. Le papier de mon tutu était dans un état lamentable. Nous étions mouillés jusqu’aux os. Un petit jour triste se levait quand nous arrivâmes à ma porte. Je grelottais. Marco me dit:
--Je te réchaufferai en te prenant dans mes bras.
Et aussitôt la pluie, les becs de gaz clignotants, la lumière désolée du jour, le décor de cinq heures du matin, où traînent les laitiers, tout devint pour moi une splendide aurore.
Et Jacqueline regarda cette aurore où passaient des masques de toutes couleurs, dans le plafond, parmi la fumée lumineuse.
--Encore une Pall Mall, Jacqueline?
--Vous rappelez-vous la fête de Neuilly, et les chevaux de bois, et la discussion qui s’éleva entre Marco et moi parce qu’il ne voulait plus que j’y monte? Il prétendait qu’il y avait un monsieur qui restait là, à cause de moi, pour voir ma jambe au passage, et que je faisais exprès de relever un peu ma robe. C’était le temps béni où il était jaloux. Et je montai sur les chevaux de bois tout de même, et le monsieur resta là, et Marco, à cause de vous, n’osa pas laisser éclater toute sa jalousie. Et il répétait après:
--Ce que je m’en moque, en somme, moi, qu’un monsieur regarde ta jambe!
Mais ensuite en rentrant il me serrait le bras si tendrement! Et le soir, il m’avoua qu’il avait souffert à cause du monsieur inconnu que je n’avais même pas regardé.
Que de souvenirs il y a dans la fumée des Pall Mall!
--Vous rappelez-vous la scène à propos de la lettre de son ancienne maîtresse? Et le restaurant de la rue des Martyrs? Et le soir, où, au cirque Médrano Gugusse me jeta du sable? Et Lily’s bar? Et l’ingénieur qui me fit cadeau d’une lampe électrique de poche?
Sans doute les volutes bleues des Pall Mall précisent davantage cette image dernière, où bien la lampe électrique de poche rappelle-t-elle des souvenirs plus intimes et plus doux, car il y à une légère buée dans les yeux de Jacqueline.
--Marco ne fume que des Pall Mall, reprend-elle, aussi je n’aime que ces cigarettes. Croyez-vous qu’il puisse en trouver à Albi?
--Cette marque est très répandue et assurément...
--Si à cette minute même il fume aussi des Pall Mall et s’il regarde comme moi la fumée qui monte, n’est-ce pas qu’il doit être forcé de penser aux mêmes choses?
--Jacqueline, sur quoi basez-vous cette espérance?
--Sur rien. Mais je crois fermement que nos esprits communiquent à travers l’espace par la fumée des Pall Mall. Aussi je fume malgré que le tabac m’enroue et que je n’en aime guère le goût.
Et Jean Noël s’émerveilla et il dit:
--Il est vain de plaindre les femmes quand elles souffrent d’être séparées de ceux qu’elles aiment, parce qu’elles ont des consolations inattendues et secrètes qui ne sont accessibles qu’à leurs cœurs légers.
DÉFAUTS ET QUALITÉS
L’amour est comme la rougeole ou la fièvre typhoïde. De même que ces maladies, il se communique par le contact d’une main, un baiser imprudent, une visite à quelqu’un qui est déjà atteint par le mal.
Voilà qu’à force d’entendre Jacqueline me parler de son amour pour Marco, je deviens insensiblement amoureux de Jacqueline.
Je lui donne des conseils. Je lui dis:
--Quand Marco reviendra, il faudra être plus coquette avec lui. Il ne faudra pas surtout lui dire que vous l’aimez. Marco dit toujours qu’il a horreur des femmes gaies. Pour vous conformer à cette opinion, vous avez diminué votre gaieté, et votre rire qui coulait avant comme une eau pure entre les cailloux blancs de vos dents est maintenant pareil à une source tarie. Vous êtes devenue peu à peu tendre et grave et semblable à l’idéal que Marco dit se faire des femmes. Mais ce fut peut-être là une erreur. Les hommes sont contradictoires et il ne faut pas les prendre au pied de la lettre. C’est quand vous étiez trop gaie à son gré que Marco vous a aimée. Il ne faut jamais perdre sa qualité essentielle, ce qui est votre caractéristique morale dans la vie, de même que si on a une chevelure noire comme la nuit, avec un teint de brune, on ne doit pas la passer au henné pour obtenir une teinte mixte. Marco vous écrit peu en ce moment. Pour obtenir la lettre tendre que vous désirez, croyez-moi, ne lui écrivez pas de longs récits de vos tristesses, mais de simples mots très courts où il y ait entre les lignes votre fantaisie, avec le frisson d’un éclat de rire dans le papier replié.
Je donne ces conseils en toute sincérité. Mais parfois une perfide pensée s’empare de moi. J’ai envie de pousser Jacqueline à d’inhabiles démarches qui lui feraient perdre l’amour de Marco. J’estime que Marco ne mérite pas l’amour d’une femme aussi charmante que Jacqueline, Je le pèse dans une sévère balance, et l’amitié ne met aucun poids dans le plateau pour contrebalancer ses défauts. Je m’énumère à moi-même tous les petits travers de son égoïsme, de son égoïsme vis-à-vis des femmes, qui devraient lui faire du tort à leurs yeux.
Au hasard de la conversation je les rappelle quelquefois à Jacqueline.
Marco est frileux. Il habite un atelier où un poêle, toujours rouge en hiver, donne une chaleur fantastique. Quand Jacqueline vient le voir, si elle manifeste qu’elle a trop chaud, au lieu d’ouvrir un instant la fenêtre, il bourre cyniquement son poêle de charbon et il lui dit: Eh bien, déshabille-toi!
Jacqueline le fait du reste quelquefois, mais si elle est pressée, si elle a des courses à faire ou si elle a mis sa robe avec des agrafes compliquées, elle supporte la chaleur.
Marco, quand il est tard dans la nuit, n’aime pas ressortir de chez lui pour raccompagner sa maîtresse. Il habite un boulevard désert et Jacqueline a peur d’y passer seule.
Marco déclare qu’on ne doit pas avoir peur, qu’il faut raffermir son âme et que même c’est une école excellente pour s’aguerrir que de sortir après minuit. Il ajoute:
--Tu as des taxis à deux pas et je te surveillerai de la fenêtre.
Il sait fort bien que les taxis sont très loin de là et, quand la pauvre Jacqueline s’en va d’un pas rapide, elle n’entend même pas pour la rassurer Marco ouvrir sa fenêtre.
Je rappelle ces petits traits comme des choses plaisantes et sans importance du caractère de Marco et sous couleur de faire de la psychologie.
Je me repens aussitôt après parce que je vois s’attrister les yeux de Jacqueline et que je juge sévèrement ma conduite. Alors, pour me rattraper, je fais l’éloge de Marco, Jacqueline m’approuve, elle surenchérit et cela finit par un hymne d’éloges.
Et puis, je suis tout à fait vaincu quand Jacqueline ajoute à la fin, en rougissant et en détournant les yeux:
--Marco a surtout une qualité, mais je n’oserais jamais vous en parler.
LE MYSTÈRE DE L’HÉSITATION
L’amour de Jacqueline pour Marco était devenu une rêverie maladive, une sorte de folie. Elle ne parlait que de lui et, en même temps qu’elle multipliait à son sujet les paroles tendres et les regrets, elle ne cessait de me prodiguer toutes les coquetteries qu’une femme peut prodiguer à un homme qu’elle veut tenter et dont elle veut se faire aimer.
Embrasser une femme sur les lèvres, même longuement, quand on est étendu côte à côte dans la fumerie du peintre Dante, vêtus de kimonos légers, au milieu d’êtres qui s’embrassent aussi sur les lèvres, est une chose qui n’a vraiment aucune importance et qu’il convient d’oublier le lendemain.
Mais embrasser une femme sur les lèvres quand on n’a pas séjourné dans une fumerie, qu’on n’a pas fumé, qu’on revient simplement du théâtre, qu’on est en voiture, est un geste qui a alors une tout autre signification.
Et si la femme a provoqué ce geste par une pression de main ou diverses nuances qui sont l’inclinaison de la tête ou le mouvement favorable d’une épaule, si elle a participé à ce baiser sur les lèvres autant qu’une femme peut y participer, on peut conclure qu’elle est animée pour vous d’une certaine bienveillance physique.
Or, ce furent de telles choses qui advinrent. Je me fis des reproches. Je fus animé par l’espérance. Je me blâmai de cette espérance. Je la jugeais ensuite stupide. Il était indiscutable que Jacqueline aimait Marco d’un amour exclusif. Et pourtant il y avait ce baiser.
Il y eut le lendemain une lettre.
Je n’avais pas vu Jacqueline de la journée et j’en souffrais. Je ne devais pas la voir le soir. Je rentrai chez moi vers huit heures. Elle me priait en des termes tendres inaccoutumés de venir la retrouver. Elle ne pouvait rester seule cette nuit, disait-elle. Elle avait besoin de quelqu’un qui lui parlât avec affection. J’étais la seule personne sur laquelle elle pouvait compter. Je devais venir, même si je rentrais tard chez moi, même si l’heure était indue. Je trouverais dans ce cas la clef sous le paillasson de sa porte. Je devais venir à tout prix.
Quand on reçoit une lettre aussi inattendue, d’un caractère aussi formel et qui ne laisse aucun doute sur les conséquences qu’elle comporte, la chose la meilleure que l’on puisse faire est de sortir précipitamment de chez soi et de se mettre à marcher dans la rue avec une grande rapidité.
Je fis ainsi, et quelques petites ouvrières qui rentraient chez elles éclatèrent de rire en m’apercevant.
L’allégresse, la surprise, l’orgueil et la crainte étaient étrangement mêlés en moi et me faisaient souffrir. J’allais au hasard, et mon premier élan me porta aux environs du parc Monceau, jusqu’au coin de la rue qu’habitait Jacqueline.
Je m’arrêtai. Accoudée à sa fenêtre, je l’aperçus de loin. Je distinguai qu’elle était en peignoir et qu’elle semblait attendre.
Je redescendis l’avenue de Villiers et je revins sur mes pas avec le sentiment exact de la situation.
Jacqueline aimait Marco. Elle ne recevait de celui-ci que des lettres rares, brèves et insuffisamment tendres. Soit par dépit, soit par ennui, soit par désir de profiter de la petite somme de joie que la vie nous offre, elle avait résolu de tromper Marco. Elle m’avait choisi parce que j’étais là, sous sa main, parce qu’elle me sentait épris d’elle. Elle me rejetterait ensuite avec horreur, et son amour pour Marco ne serait que plus ardent. Car tel est l’avantage et le défaut en même temps de la tromperie, elle fait mieux ressortir, elle agrandit les qualités de celui qu’on a trompé. Non, assurément, je ne devais pas tomber dans ce piège.
Je m’éloignai rapidement, bien résolu à regagner mon appartement. Je m’arrêtai une seconde pour allumer une cigarette, je considérai un mur plein d’affiches, et voilà qu’un splendide tableau frappa ma vue.
Je voyais, tracé par le pinceau de l’imagination, la chambre à coucher de Jacqueline avec son ordonnance délicate et son désordre intime. Je voyais l’édredon bleu rejeté et pendant au pied du lit et les oreillers creusés. Le visage de Jacqueline était rendu plus charmant par une cernure bleue des yeux, une grande lassitude, elle était étrangement décoiffée et elle reposait auprès de moi.
Je me sentis rougir dans la solitude de la rue. Je ne pensais plus qu’à cette belle image et à la possibilité de la réaliser. Je repris le chemin de la maison de Jacqueline.
Mais, comme je passais boulevard des Batignolles, je faillis buter dans l’obscurité contre des garçons de café qui sortaient à quatre pattes sous la devanture métallique d’un restaurant qu’on fermait. Et parmi eux, il y avait un souvenir. Et ce souvenir se tenait devant moi et m’empêchait de passer.
Jadis, ayant une maîtresse que j’aimais beaucoup, j’étais venu dans ce restaurant avec une autre femme. J’avais passé tout mon temps à énumérer en secret les qualités de ma maîtresse, à la comparer à l’autre femme, et la comparaison avait été tellement écrasante que j’avais été saisi de fureur contre cette infériorité.
Le souvenir d’une soirée odieuse se dressait à mes yeux, disant combien pitoyable avait été le rôle de ce compagnon d’un soir, rôle que j’allais peut-être jouer moi-même.
Je me remis à délibérer.
--Tout est bouleversé et l’univers est dépeuplé par une grande catastrophe. Qu’arrivera-t-il de nous dans quelque temps? Les règles habituelles de la morale ne comptent plus. Les anciens raisonnements n’ont plus de valeur. Si un plaisir s’offre, il convient de le prendre puisque nous ne savons pas quelles douleurs demain nous réserve. Avec le vent léger de la nuit, il me souffla un goût immense de plaisir. Jacqueline apparut dans ma pensée. Il me sembla que ma bouche allait toucher son rire et ses dents, et je me résolus définitivement à courir chez elle.
Mais j’avais perdu beaucoup de temps.
J’arrivai; la fenêtre était close et il n’y avait pas cette douce lumière tamisée par les rideaux qui est le signe de la présence.
Je maudis mille fois mes hésitations. Mais je songeai pourtant que l’heure n’était pas tardive et que Jacqueline m’avait dit de venir même très tard. Sa clef serait du reste sous le paillasson de sa porte.
Je montai son escalier. Je me précipitai sur le paillasson. La clef était bien là. J’entrai doucement.
Je dis:
Jacqueline! à voix basse.
Personne ne me répondit. Je n’osai allumer l’électricité et, une allumette à la main, je tournai doucement le bouton de son petit salon. Je vis à la clarté de la flamme de cette allumette les portraits de Marco sur la cheminée, une petite table où il y avait une tasse de thé, un livre par terre et deux toutes petites mules près du divan. L’allumette palpita et s’éteignit au moment où mes yeux allaient regarder sur le divan.
J’en allumai une seconde.
Et la seconde allumette me montra Jacqueline qui dormait sur le divan. Elle dormait d’un sommeil délicieusement paisible et enfantin. Son visage ne reflétait ni trouble, ni désir, ni amour, mais une parfaite sérénité. On sentait le rire de ses dents admirables sous ses traits calmes et la grande paix de son cœur et de ses sens. J’eus le sentiment invincible que si je m’avançais, que si je prenais sa main, que si je m’asseyais à côté d’elle, elle pousserait un cri d’épouvante, ne se rappellerait pas sa lettre et me chasserait avec colère.
Hors du peignoir un bras nu émergeait, terminé par une main délicate. Mais je n’eus pas le loisir de le regarder, car la seconde allumette s’éteignit et me laissa dans l’obscurité.
Et je vis nettement dans cette ombre où venait jusqu’à moi le parfum d’ambre de Jacqueline, mêlé à celui de sa chair, ce qu’il convenait de faire.
Et la troisième allumette éclaira un personnage qui remettait avec soin une clef sous un paillasson et qui descendait précipitamment un escalier.
INFLUENCE DU DÉPOT SUR L’AMOUR
--Je ne vous ai jamais demandé aucun service, dit Jacqueline, Rendez-moi celui-là. Partez tout de suite.
Il s’agissait d’aller trouver Marco dans son dépôt à Albi, de savoir pour quelle raison il n’écrivait plus à Jacqueline, de savoir s’il ne l’aimait plus, si tout était fini.
Albi est une ville lointaine, et ma conscience vis-à-vis de Marco n’était pas entièrement pure, car je me reprochais malgré tout mes mauvaises intentions. Je trouvai que cette démarche était ridicule pour quelqu’un qui était épris de Jacqueline.
Je partis pourtant.
J’étais animé de l’illusion joyeuse que l’ennui de ce voyage serait compensé par la joie que je causerais à Marco. Un homme qui vit loin de Paris depuis plusieurs mois, pensai-je, loin de sa maîtresse et de ses amis, doit se faire une fête de voir un représentant de sa vie passée. Que de questions Marco allait me poser! Quels ennuis il allait me dépeindre! Comme il allait insister pour que je demeure quelques jours à Albi!
Et déjà j’avais imaginé plusieurs prétextes pour pouvoir, sans faillir à l’amitié, repartir le lendemain.
Comme toute petite ville de province, Albi est une merveille de silence, d’ombre et de lassitude, et l’expérience des jours actuels nous montre que même une guerre mondiale ne peut arriver à la troubler. Cette force faite de vieux hôtels, de vénérables arbres bordant des avenues, de pavés entre lesquels croissent de paisibles herbes, est immuable, et il n’est pas de mouvement humain qui puisse altérer son calme. Les êtres participent à cette paix qui chez eux se transforme en lenteur et en indifférence. Entre les pavés de leur âme poussent aussi des mousses épaisses, et les avenues de leurs pensées deviennent longues et froides avec un ombrage bas qui les obscurcit.
De l’hôtellerie du Grand Saint-Antoine où j’étais descendu j’avais fait parvenir un mot à Marco, et deux lignes laconiques de lui m’avaient informé que je devais être, pour le voir, à cinq heures au café Glacier.
A six heures j’attendais encore mélancoliquement sa venue, et je pensais que quelque punition devait le retenir quand il parut devant moi.
--Excuse-moi, me dit-il. Voilà une heure que je te regarde t’ennuyer. J’étais au café qui est en face, là-bas. Seulement, tu comprends, je prenais l’apéritif avec Barbas, mon adjudant...
--Barbas?
--Oui, Barbas, dont je t’ai souvent parlé dans mes lettres. Nous sommes intimes maintenant. C’est mon adjudant et mon ami. Alors je ne pouvais pas le quitter.
Et sans me poser la moindre question sur Jacqueline, sur moi, sur nos amis, sans même parler de la guerre et de ses probabilités, il se livra à de longues considérations sur l’importance de l’amitié de Barbas, sur Barbas lui-même, sur son intelligence, sur le rôle qu’il jouait à la caserne, sur ce qu’il avait fait avant d’être au régiment, sur ses projets et sur ses maîtresses.
Le capitaine était un brave homme, d’un caractère taciturne, qui se moquait de tout. Barbas le définissait très bien en disant: C’est un timide, au fond. Mais il y avait une chose très grave. Le lieutenant ne l’aimait pas, lui Marco. Il s’était longtemps demandé pourquoi, Barbas avait tout expliqué d’une façon confidentielle:
--Le lieutenant n’aime pas les fils de famille, parce qu’il les jalouse.
Marco était jalousé par le lieutenant, cela ne faisait aucun doute. Mais enfin l’essentiel était d’être l’ami de Barbas.
Je m’efforçai de détourner son esprit vers d’autres images. Mais il entama un sujet d’une importance capitale. C’était l’historique de ses relations avec le major et l’état actuel de ses relations, ainsi que la psychologie du major.