Les colombes poignardées: roman

Part 2

Chapter 23,861 wordsPublic domain

Alors, je redescendis en courant la rue Lepic, songeant combien sont divers les moyens d’expression de notre cœur.

LES MARTINI COCKTAIL

Jacqueline a demandé un martini cocktail, elle a pris une paille, elle fixe le verre de ses yeux bleus et elle boit avec lenteur, gravement comme on accomplit un rite.

Il y a de belles choses dans la couleur jaune du cocktail. Il y a la transformation du lieu où l’on se trouve, l’amitié de Mme Germaine, la patronne du petit bar où est servi le cocktail, la satisfaction du chapeau et de la robe que l’on porte, la douceur crépusculaire.

Mais quand il n’y a plus dans le verre étroit qu’un petit rond d’écorce amère et les morceaux de la paille que l’on a cassée dans ses doigts nerveux, on regrette ces belles choses et l’on demande un deuxième martini cocktail.

La couleur du deuxième martini cocktail est plus nuancée que celle du premier, son or est plus ensoleillé, sa saveur est meilleure, le morceau d’écorce amère y est moins amer.

Et il y a des choses bien plus belles que dans le premier.

Il y a la brièveté du temps, le sentiment que la guerre est peu durable et passagère, que le peuple français est invincible, que tous les hommes qui sont partis pour se battre reviendront vivants et sans blessure, tous les hommes, surtout celui auquel pense Jacqueline.

Ce deuxième martini cocktail produit un effet si agréable que, pour que cet effet ne s’atténue pas, il faut se hâter d’en demander un troisième.

Splendide est le troisième martini cocktail. Il rayonne et il fait rayonner toutes choses autour de lui. La figure de Mme Germaine est illuminée d’une glorieuse auréole. Le petit chasseur dans son uniforme bleu est pareil à un officier de marine qui va pénétrer dans un sous-marin. Des _Marseillaises_ bourdonnent au loin, des drapeaux claquent. Il se trouve que, par le miracle de la boisson d’or et de la paille, quelques jours ont suffi pour que la guerre soit terminée et qu’un jeune soldat nommé Marco rentre à Paris, couvert de galons et de décorations, à cause des exploits qu’il a accomplis. Il n’a qu’une pensée au milieu de ses actions d’éclat, celle de Jacqueline... Et maintenant il s’avance vers elle, appuyé sur une épée et elle va l’embrasser. En face de nous, deux femmes et un artilleur plaisantent et rient car il n’y a que des événements heureux causés par la guerre et un bonheur immense pénètre le monde.

--Vous pleurez, Jacqueline. Je viens de voir une larme tomber dans votre verre vide. Une autre est au bord de vos paupières. Voilà votre petit mouchoir brodé. Essuyez-la vite.

«Je sais que parmi les belles pensées et les belles images que vous avez vues dans l’or magique des martini cocktail il n’y avait aucune représentation de mon amitié. Cela ne fait rien. Je vous défendrai contre le quatrième martini cocktail et je vous ramènerai chez vous. C’est un effet bien connu de ce breuvage merveilleux. Il fait venir la tristesse après la beauté. Du reste, l’une n’accompagne-t-elle pas l’autre dans toutes les choses de la vie?

«Vous me répondez que vous avez horreur des martini cocktail mais que vous en buvez seulement à cause du souvenir, parce que Marco les aimait.

«Venez, laissons là le verre où il n’y a plus que la larme et l’écorce amère.»

CE QU’A DIT LE BOUDDHA AUX YEUX D’OR

Et ce soir-là, le Bouddha aux yeux d’or qui était sur la cheminée de la petite fumerie de la rue Caulaincourt, parla à l’homme couché sur les nattes en face de lui, et voici les paroles mémorables qui furent dites:

«Ancien magistrat colonial, lève-toi. Les jours sont venus où les mandarins doivent devenir des guerriers et revêtir le costume des samouraïs. O vivant endormi, après des années d’une vie immobile, tout moite d’opium et de songe, tu vas être traversé par le soleil, tu vas porter des armes, tu vas t’efforcer de tuer.

«Tu m’as rapporté, jadis, roulé dans une couverture, de Cao-Bang, petite ville lointaine de la frontière d’Indo-Chine, où tu m’avais acheté pour quelques pièces d’argent à un vieux bonze. Ce vieux bonze avait sculpté mon image grossière dans le bois d’un palétuvier frappé par la foudre et par conséquent désigné par les puissances. C’est pourquoi je suis un dieu favorable. Depuis tu t’es plu à dire à tes amis que tu m’avais ravi nuitamment dans une pagode, où j’étais l’objet d’un culte ancien, et cela au prix de mille dangers. Mais je t’ai pardonné ce mensonge, car tu ne peux connaître combien la vérité de mon origine est plus belle que ton invention, étant de la race des Occidentaux.

«Tu m’as traité avec honneur, tu m’as donné la meilleure place dans ta maison, tu as suspendu sur mon front une petite lanterne de bronze, achetée, il est vrai, dans un bazar de Paris, mais qui est un signe de vénération. Aussi je te protège et je conduirai ton visage jauni et ton ombre falote dans les rues des villes, sur les routes des champs, parmi les épreuves redoutables qui t’attendent.

«Voilà des années que tu n’es sorti de ton appartement que pour te rendre dans la fumerie d’un ami. Depuis trois heures de l’après-midi, heure de ton réveil, jusqu’à six heures du matin, moment où tu tombes dans un vague demi-sommeil, tu fumes sans cesse, le front appuyé à un dur coussin de cuir, parmi les armes, les soies bariolées, les brûle-parfums, les boîtes laquées, rapportés comme moi de là-bas. Hors la qualité de la drogue noire que tu absorbes et la conversation d’un tout petit nombre d’amis, fumeurs comme toi, toutes choses te sont indifférentes. Tu ne lis jamais les journaux où sont écrites les choses qui arrivent dans l’Occident, tu ignores et tu redoutes la lumière du jour, tu as borné ta vie à la distance où monte en tournoyant la fumée de ta pipe, et il semble que cette grande chimère qui est brodée sur ta porte te défende, en écartant ses ailes rouges, contre les atteintes du monde.

«Tu as eu assez de force d’âme pour résister aux conseils de ta concierge, dont l’esprit est peu enclin au rêve et qui s’apitoie sur la forme de ta vie. Tu as pu braver les conseils d’un ami, colonial comme toi, dont la santé est délicate et qui, chaque fois qu’il vient te voir, découvre sur ton visage les stigmates d’une maladie de foie. Tu as su te rire d’un autre ami craintif qui, plusieurs fois, t’exhorta à détruire sur le champ tout ce qui te servait à fumer, y compris cet admirable opium de Bénarès qui se fabrique si coûteusement à Londres, car il prétendait savoir d’une source mystérieuse et certaine que la police allait perquisitionner chez tous les fumeurs de Paris.

«Tu pensais pouvoir conduire ton existence jusqu’à la mort, dans la sagesse d’une rêverie perpétuelle, au milieu des visages des amis, parmi les volutes de la fumée brune. Tu t’es trompé. Les Puissances inconnues en ont décidé autrement, et des millions de destinées humaines vont être lancées hors de leur voie.

Ancien magistrat colonial, comment feras-tu? Il te faudra marcher durant les journées avec un sac sur le dos, il te faudra, le soir, t’étendre sur la terre nue, sans grésillement familier, sans clarté rougeâtre, sans fumée noire.

«Alors, voici ce que je te prescris de faire:

«Les hommes s’accordent volontiers à fixer le terme de la guerre à quatre mois environ. Les prévisions des dieux doivent être conformes à celles des hommes. Tu peux compter sur quatre mois de guerre, quatre mois durant lesquels il te faudra soutenir à tout instant contre toi-même une lutte bien plus terrible qu’avec l’ennemi. Une aspiration immense de fumer tes trente pipes quotidiennes absorbera tes facultés. Tu ne peux emporter avec toi ni le plateau ni la lampe. Alors tu remplaceras ces pipes par des boulettes que tu absorberas. Cinq suffiront pour chaque journée. Dans trois jours quand tu partiras, tu dois avoir six cents boulettes dans ton sac. Ainsi tu tiendras ta place d’homme parmi les hommes; et, si elle se présente à tes yeux, tu pourras regarder la mort sans faiblesse.»

Ainsi parla le Bouddha aux yeux d’or dans la fumerie de la rue Caulaincourt.

Dans le même temps le peintre Dante et quelques amis de l’ancien magistrat colonial se demandaient avec inquiétude comment un homme qui vivait couché, qui n’avait pas vu depuis si longtemps la lumière du jour, et auquel l’opium était aussi nécessaire pour vivre que le pain pour les autres, allait pouvoir, sans transition, faire un soldat.

Ils vinrent chez lui pour lui annoncer la nouvelle de la guerre. Ils le trouvèrent debout, calme et résolu.

«J’en suis à ma trois cent quatre-vingt-cinquième boulette, leur dit-il en souriant. J’aurai tout à l’heure fini de fabriquer ma provision de courage.»

Pour la première fois, il avait tiré ses rideaux, ouvert sa fenêtre et, de ses yeux sans éclat, il s’exerçait à contempler cet ami qu’il n’avait pas revu depuis si longtemps, le soleil.

PAROLES DANS LA FUMERIE

Le poète Jean Noël, sur la natte où il fumait, se souleva un peu; il posa la pipe d’ivoire, incrustée d’argent, sur le plateau qui était devant lui et il dit:

--Que les peuples soient en guerre, ceci est encore le moindre des maux. D’aussi loin que nous pouvons remonter dans le cours des âges, nous voyons que les hommes sont naturellement des guerriers. De tout temps les nations se sont jetées les unes contre les autres, non pour de profonds intérêts de races, mais pour des fantaisies de souverains ou des spéculations de financiers, Des millions d’hommes se battent et meurent pour les intérêts d’une minorité et ne protestent pas. Même ils attribuent à cette duperie un sens glorieux. C’est que la guerre est un état naturel. Il ne faut ni s’étonner ni s’enrager à l’extrême des maux apparents que nous lui voyons causer. Il faut craindre seulement ses maux invisibles.

Le poète Jean Noël prit au bout d’une aiguille une gouttelette noire d’opium, il l’offrit à la flamme de la lampe rougeâtre, il la fit se gonfler et fumer, il la roula avec un soin amoureux et, quand elle adhéra à la pipe, il reprit:

--Si les hommes consentent à mourir en grand nombre, sans intérêt direct, sans espérance immédiate, c’est que leur instinct leur enseigne, à défaut de raison, que la vie est misérable, et que la mort est une intervention sans grande importance que l’on peut risquer sans but, parce que l’on court le risque tous ensemble et que les musiques militaires vous enivrent. La perte des vies n’est pas ce qu’il faut redouter dans la guerre. Bien plus que les mitrailleuses, les shrapnells d’obus, les bombes incendiaires, les torpilles et les mines flottantes, bien plus que les tétanos, les typhus, les choléras ou les pestes qu’engendrent les grandes agglomérations humaines sans hygiène, nous devons craindre l’épidémie du mal qui va se répandre dans nos âmes. La petite supériorité que nous avions eu tant de peine à acquérir est meurtrie et abîmée. Ce faisceau choisi de nos sensibilités, que nous avions cultivé en nous avec tant de soins, va se faner comme un bouquet dont on ne renouvelle pas l’eau. Ce qui nous faisait bons et artistes risque d’être détruit par le souffle de mal qui vient de la guerre.

Comme si, pour remédier à cette destruction morale, un cordial était nécessaire, le poète Jean Noël, ayant placé sa pipe sur la lampe, aspira longuement plusieurs bouffées, dont il rejeta avec lenteur la fumée.

--C’est à mon tour, dit une femme que personne ne connaissait et qui était déjà venue plusieurs fois. Elle n’avait jamais parlé, et fumait sans cesse.

--Il me semble que je l’ai connue autrefois au quartier latin, avait dit d’elle, en matière d’introduction, le peintre Dante qui l’avait amenée.

Il y avait aussi là, couchés sur les divans ou les tapis, Jacqueline qui espérait trouver l’oubli de son chagrin, deux êtres indistincts et sans forme, tout au fond de la pièce, et un homme d’aspect joyeux qui ne fumait jamais et ne venait que pour faire des études de mœurs, disait-il, en réalité dans l’espoir de bonnes fortunes faciles.

Polly et Dolly étaient immobiles, pelotonnées dans un coin, l’une contre l’autre. De temps en temps, un de leurs deux visages ingénus apparaissait hors de l’ombre, fixait sur tout le monde des yeux étonnés, puis disparaissait à nouveau, et l’on comprenait sans le voir qu’il retournait à la douceur du baiser. Le peintre Dante, dans un kimono trop long, servit le thé. Parfois il s’arrêtait et, désignant de sa main tendue, soit le reflet de la lanterne chinoise sur une étoffe ancienne, soit un pied nu qui émergeait d’un peignoir, soit l’ensemble des choses qui se présentaient à ses yeux, il disait:

--Hein? Est-ce assez joli de couleur?

Et son habitude d’admirer la couleur des choses dans ce lieu où régnait une ombre perpétuelle était si grande que parfois, couché sur le dos, venant d’aspirer une pipe et la savourant, il fermait les yeux et disait encore:

--Est-ce assez joli de couleur?

Le bruit des tasses s’arrêta, un baiser de Polly à Dolly passa comme un petit souffle de tendresse, et le poète Jean Noël reprit encore:

--Nous assistons dès maintenant à la renaissance du mal. Si la guerre a suscité des héroïsmes assurément admirables, elle a développé dans l’âme humaine une puissance de mal bien plus grande. Nos beaux rêves d’autrefois sont remplacés par des imaginations meurtrières et sanglantes. Quand je me réveille la nuit, mes vœux deviennent des images, et je vois au loin des millions d’Allemands culbutés, des canons qui sèment la mort parmi eux, des flottes entières qui coulent avec leurs équipages. Ces rêves sont cruels et douloureux, ils sont le signe de la passion et non de la supériorité. N’avez-vous pas remarqué autour de vous, dans les petites actions de la vie, une activité inaccoutumée du mal. De toutes parts, les lettres anonymes, les dénonciations affluent. Beaucoup de gens, qui sont d’excellents patriotes, sont accusés, sans une ombre de prétexte, d’espionnage au profit de l’Allemagne, uniquement parce que leur visage déplaît au locataire qui habite en face leur appartement. D’autres sont obligés d’aller chez le commissaire de police, de montrer leurs papiers, d’établir que de père en fils ils sont de lignée française, parce que leur concierge n’a pas de sympathie pour eux. Des rancunes cachées éclatent, des haines qui couvaient se donnent libre cours. On calomnie avec plus de facilité, on accuse pour rien. On annonce volontiers que tel ami a une jambe coupée, que tel autre est mort, et une joie secrète perce sous une hypocrite affliction. La mort est devenue familière, la catastrophe est devenue l’élément quotidien, et au lieu de souffrir dans cet élément, l’humanité s’y meut avec une aisance inattendue, semble s’y complaire et s’y délecter. Toutes les espérances formées par les idéalistes humanitaires viennent de s’écrouler. Les hommes n’évoluent pas vers le bien. Ils sont mauvais. Ils ont pris pour s’en aller vers le progrès une voie qui est une erreur. Nous sommes sur un faux chemin. Nous faisons partie d’une humanité manquée puisque tout l’effort moral accompli aboutit à ce que nous voyons à présent.

Polly souleva sa tête ébouriffée comme pour témoigner par sa surprise que le mal avait des exceptions. Un des êtres obscurs qui étaient dans un coin et que l’on ne voyait pas, dit:

--Mais non, la guerre est une manifestation de l’amour.

Un silence s’établit. On attendait une explication. Elle ne se produisit pas.

Jean Noël parla à nouveau:

--Si nous voulons garder la petite somme de sensibilité que nous avons acquise, cette richesse précieuse qui nous fait goûter la qualité des émotions, la beauté des arts, il faut que notre esprit demeure inattentif aux choses horribles de la guerre. Je suis décidé à ne plus lire les journaux et à m’enfuir en courant lorsque je rencontrerai dans la rue quelqu’un qui voudra me faire un récit de bataille. Je veux que les échos des atrocités expirent à ma porte. Je sortirai de chez moi le moins possible pour ne pas connaître davantage que les hommes s’en reviennent vers la sauvagerie de leurs aïeux. Je protégerai mon rêve ancien, je vivrai avec lui seul, je le défendrai contre la tristesse de ce temps. Je suis résolu à ignorer la guerre.

Des paroles diverses et confuses furent échangées sur ce point de vue.

L’homme d’aspect joyeux qui ne fumait pas déclara qu’il avait fait sa demande d’engagement volontaire. Une voix qui sortait de l’ombre dit encore avec autorité:

--La guerre est une manifestation de l’amour.

--Mais pourquoi? dit le peintre Dante.

Il n’y eut aucune réponse.

Dolly et Polly s’étaient roulées pour dormir dans le même peignoir. J’avais pris la main de Jacqueline, on n’entendait plus que le grésillement de l’opium manié par la femme qui fumait sans cesse.

Quelqu’un qui se leva heurta du pied une tasse de thé, et cela fit autant de fracas pour les oreilles sensibles des fumeurs que si un quartier de Paris avait sauté.

--Cette lumière me fait mal aux yeux, dit Jacqueline.

Le poète Jean Noël attira le plateau à lui, et il souffla sur la lampe comme on souffle sur son bonheur.

LA PSYCHOLOGIE DES LETTRES

Jacqueline reçoit des lettres de Marco. Elle se plaint de n’en pas recevoir un assez grand nombre, mais enfin elle en reçoit. Elle me consulte sur la portée, le sens amoureux des phrases qu’elles contiennent. Je tiens à lui faire plaisir et je m’efforce d’être un commentateur favorable de textes souvent arides.

«Barbas, mon adjudant, est décidément un homme charmant. Nous avons pris l’apéritif, puis dîné ensemble hier... Barbas m’a assuré que nous quitterions le dépôt la semaine prochaine... Je suis très content d’être l’ami de Barbas... J’espère qu’après la guerre tu feras la connaissance de Barbas...»

Cette dernière phrase surtout me sert d’argument.

Une des caractéristiques de l’amour est de vouloir que tous les êtres qui vous sont chers soient réunis par une affection commune. Marco a une nouvelle et grande amitié, celle de l’adjudant Barbas. Puisqu’il voudrait que Jacqueline connaisse Barbas, c’est qu’il aime Jacqueline.

Oui, mais pourquoi les lettres de Marco ne sont-elles pas pleines des marques de tendresse qu’elles renfermaient autrefois?

Je m’efforce de démontrer que l’âme de Marco suit une évolution à peu près générale chez les jeunes gens dont la guerre a changé brusquement le mode de vivre.

Ils sont soudain retournés en arrière de quelques années, ils sont redevenus des camarades, des êtres faits pour vivre entre hommes, avec des plaisirs d’exercice physique, de beuveries, de nourriture et de conversations grossières. Leurs maîtresses, la vie parisienne, le cadre ancien, sont des choses dont ils rougissent presque avec les hommes vulgaires qui, à présent, sont leurs chefs et dont ils recherchent l’amitié. Il ne faut pas s’alarmer de cela. L’amour reprendra ses droits un peu plus tard, c’est une sorte de trêve de l’amour qui va durer autant que la guerre.

--Mais enfin, dans ce dépôt d’Albi, il me trompe peut-être.

--Mais non, Jacqueline. C’est une chose bien connue qu’il n’y a pas de femmes en province, et surtout dans le Midi. Toutes les femmes sont à Paris. Ailleurs il y a des hommes et une vaste catégorie humaine où l’on peut trouver des mères, des sœurs, des tantes, avec des visages où sont des qualités de prévoyance, de sagesse, de bonté, mais il est impossible d’y découvrir l’ovale au teint clair que surmonte un petit chapeau de rien du tout très à la mode, qui peut faire le visage d’une maîtresse.

Que de fois, il y a quelques années, avec la naïve illusion de la jeunesse, j’ai débarqué dans des villes de province et je me suis élancé sur des esplanades désertiques et ensoleillées, faisant tourner ma canne et jetant de droite et de gauche des regards enflammés. Des familles mornes me croisaient. Il y avait des jeunes filles au visage trop bien portant, un peu rouge, et dont j’étais séparé, du reste, par l’abîme des préjugés sociaux.

On m’amenait voir la gérante du bureau de tabac. Certes, elle semblait favorable à une conquête assez rapide. Mais quand on avait fait une provision de cigarettes suffisante pour une consommation de plusieurs mois, quand on avait toutes ses poches bourrées de boîtes d’allumettes et assez de timbres pour un an de correspondances, on s’apercevait qu’on en était au même point et que son sourire engageant en vous offrant un paquet de Gianaclis était le même pour tous les jeunes gens de la ville, automatique et éternel.

On me montrait à la musique deux ou trois femmes qui avaient la réputation d’avoir beaucoup d’amants. Mais ces amants étaient le procureur, les professeurs du lycée, les conseillers de préfecture, des gens établis dans la ville qui avaient pu avancer, pour cette conquête, un capital énorme de parties de cartes avec le mari, de promenades avec la mère, de cadeaux et de temps perdu.

Le voyageur était irrévocablement voué à la solitude sentimentale. Cette solitude devait être aussi inexorable pour le simple soldat qui ne pouvait agir ni par le costume ni par le prestige de la situation.

Non, Jacqueline ne devait pas être trompée.

--Cependant, on m’a dit que dans chaque ville de province... pour les soldats... il y avait une maison...

Je me récrie que Marco est un être bien trop délicat. Je me rappelle une petite ruelle antique, des maisons de briques le long du Tarn sur lesquelles s’allonge l’ombre de la cathédrale, et les seuils où se tiennent deux ou trois femmes aux peignoirs bariolés, tandis que d’un corridor d’une extraordinaire saleté se dégage un souffle d’ail et de parfums à bon marché.

Un souvenir de collège me revient. Je crois entendre le piano faussé, je revois les glaces rayées, la clarté du gaz qui s’y reflète, les meubles aux velours usés. Je pense en moi-même que ces fêtes de la dix-huitième année ont parfois de singuliers retours dans le cœur des hommes.

Je sais combien la créature est faible. Je me représente la tristesse de Marco évoquant, auprès d’un corps mille fois flétri par toute une garnison de guerre, la forme longue et pure de Jacqueline, et j’ai pitié de lui pour ce dégoût, pour cette épreuve à laquelle on n’échappe pas, inexorable comme le conseil de révision, ou le voyage dans un train de troisième classe bondé et c’est avec une immense sincérité que je répète en songeant à sa trahison:

«Rassurez-vous, Marco vous aime.»

L’HÉROISME DE LA CHASTETÉ

La petite Mariette, au milieu des coussins, dans l’ombre de la fumerie, faisait, de ses babouches arabes à ses cheveux répandus, une ligne droite de chair tendue et frémissante. Parfois cette ligne devenait un arc voluptueux, et ses ongles crispés faisaient un petit bruit sur le satin qu’elle égratignait. Un léger soupir soulevait sa gorge dure de vingt ans, et entre ses cils demi-clos, ses prunelles étaient deux gouttes d’or voilées.

Mon ami Jean Noël venait de prendre, du bout de l’aiguille, une gouttelette sombre. Je lui fis un signe. Il posa la pipe et l’aiguille. Il se détourna légèrement et, avec le geste de quelqu’un qui cherche un objet qu’il vient de laisser tomber, il promena sa main sur la main et sur le poignet de Mariette.

Brusquement l’arc se détendit et lança sa flèche qui retomba en une gerbe de paroles.