Les colombes poignardées: roman
Part 1
MAURICE MAGRE
Les Colombes poignardées
ROMAN
PARIS 6e L’ÉDITION 4, rue de Furstenberg.
MCMXVII
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
parus dans la “Bibliothèque Charpentier”
Poésies.
La Chanson des Hommes. Le Poème de la Jeunesse. Les Lèvres et le Secret. Les Belles de Nuit.
Contes.
Histoire merveilleuse de Claire d’Amour.
Pyschologie.
La Conquête des Femmes.
Théâtre.
Le Vieil Ami, Aux (4 acte, Théâtre Antoine). Le Dernier Rêve (1 acte, Odéon). Velléda (4 actes, Odéon). Le Marchand de Passions (3 actes, Théâtre-des-Arts). La Fille du Soleil (3 actes, musique d’André Gailhard, Opéra). L’An Mille (4 actes, Théâtre de plein air). Comediante (2 actes, Comédie-Française).
Pour paraître prochainement:
La Montée aux Enfers (poésies).
IL A ÉTÉ TIRÉ:
Dix exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 10.
Huit exemplaires hors commerce, marqués de A à H.
ÉLOGE DE L’INFIDÉLITÉ
EN MANIÈRE DE PRÉFACE
C’est une chose très merveilleuse que de beaux yeux puissent pleurer des milliers de larmes sans que ni leur éclat ni leur couleur n’en soient altérés. Et ne faut-il pas s’étonner davantage encore que des cœurs charmants aient pu renfermer des trésors d’amour et de douleur, en aient répandu inlassablement la richesse, sans que les trésors soient le moins du monde diminués?
Ce n’est pas que les femmes souffrent moins que les hommes, bien au contraire. Mais ce qu’elles jettent à la flamme dévoratrice c’est une substance d’elles qui donne beaucoup de lumière, un peu de chaleur, mais ne se consume pas.
Que l’on ne voie pas dans ces petites notes la moindre critique de ce que l’on a appelé la puissance d’oubli des femmes. Parmi tant d’êtres qui s’aimaient et qui ont été séparés au commencement de la guerre, les femmes n’ont pas oublié plus vite, et si elles ont trahi les premières, c’est que seules elles en avaient les tentations et les facilités.
La guerre nous a montré avec une terrible évidence combien sont fragiles nos affections et combien ceux qui paraissent le plus semblables et qui sont liés pour une brève éternité, peuvent aisément, au bout de quelques mois d’éloignement, devenir différents et étrangers.
Que de femmes auront découvert, après la première épouvante de la solitude, que cette solitude a deux visages, celui de l’ennui et aussi celui de la liberté. Elles comprendront pour la première fois cette lueur qu’il y avait dans les yeux du mari ou de l’amant quand il disait le soir: Je vais au cercle et rentrerai peut-être tard. Elles comprendront que si le baiser était hâtif sur la porte, c’est que le courant d’air de l’escalier apportait le souffle de la promenade solitaire, de la rue où, précédé par la petite clarté de la cigarette, on s’en va vers les mille buts de la vie nocturne.
Elles aussi sauront la joie de dîner en ville quand cela leur plaît, d’aller au théâtre sans autorisation, elles connaîtront l’allégresse du réveil solitaire, elles perdront l’habitude des discussions quotidiennes par lesquelles s’exerce la tyrannie de ceux qu’on aime. Elles useront de la liberté et elles la chériront très vite. Et quelques-unes s’apercevront que c’est un bien si merveilleux, un compagnon avec tant de fantaisie et de variété qu’elles ne voudront plus s’en séparer et que son charme fera pâlir pour elles le charme de la tendresse dans le cadre du foyer.
Un aimant puissant aura appelé les hommes par ailleurs. Ils auront retrouvé dans les dépôts, dans les camps ou dans les bureaux d’auxiliaires la grossièreté primitive qui est le fond de leur nature et qui reparaît dès qu’ils causent entre eux librement. Une conception grossière de la vie déformera leur esprit, changera leur jugement sur toutes les choses du passé. Ils se plongeront dans le commun comme dans un bain régénérateur. Ils ne se souviendront plus de l’ancienne délicatesse que comme on se souvient d’une religion dont l’encens vous grisait mais qui vous a trompé.
Les deux sexes ne mourront pas chacun de leur côté. Ils vivront pour des allégresses nouvelles qu’ils chercheront de toute la force de leur instinct à travers quelques peines, quelques hésitations, rencontrant parfois même un remords timide, de même qu’on rencontre au coin d’une rue un pauvre honteux qui vous regarde tristement, mais ne vous demande pas l’aumône.
La nature avec son invincible logique sera la plus forte, elle conduira ses enfants vers le paradis où ils pourront satisfaire leur antique appétit de bonheur, et si, pour entrer dans ce paradis, il faut mordre aux fruits de la trahison, ces fruits seront inexorablement mangés; car, contrairement à ce que disent les gens moraux, ces fruits-là ne sont pas empoisonnés et même possèdent une délicieuse saveur.
J’offre aux lecteurs la très légère esquisse du tout petit coin d’un grand tableau qui est encore à peindre. Qu’on n’y cherche pas autre chose. Ici sont indiquées quelques ébauches de femmes avec leur vertu native, leur manière de courage, leur sens de l’oubli, leur incapacité de lutter contre la durée. On n’y trouvera pas, entouré de cendres et de bouquets défleuris, l’antique autel qu’il nous plaît d’élever sans cesse à la Fidélité.
Je ne crois pas qu’il convienne de s’en affliger. Sous ses bandeaux grisonnants et son visage inexorable, cette déesse fut trop honorée par les hommes. Elle est l’ennemie des bonheurs nouveaux, et la tristesse des temps est trop grande pour que l’on méconnaisse à dessein la part d’espérance de l’avenir.
Du reste pour un esprit élevé, la fidélité est-elle une vertu tellement précieuse? Ne lui a-t-on pas conféré trop de puissance? N’y a-t-il pas place, non loin d’elle, pour un autre autel où les couronnes qui seraient déposées porteraient l’inscription: regrets passagers! pour une autre déesse dont le visage tourné vers le soleil levant enseignerait que ni l’amour ni le malheur ne sont éternels, et qui serait l’Infidélité.
On pourrait l’appeler aussi la Consolation. Les personnages austères et médiocres qui établissent les conventions morales, les principes menteurs sur lesquels nous vivons, se détourneraient en la voyant. Mais il y aurait auprès d’elle, se tenant la main, la curiosité et le désir qui sont les vertus de ceux qui s’efforcent d’être supérieurs.
EN CE TEMPS-LA
En ce temps-là, les robes décolletées furent suspendues dans les armoires, et le petit bruit de leurs paillettes s’éteignit dans les appartements. En ce temps-là, la partition des chansons nouvelles, les brochures où l’on apprenait des rôles furent jetées sur les pianos comme des choses, mortes désormais, dont les caractères n’avaient plus de signification. En ce temps-là, les bijoux furent enfermés dans leurs coffrets, les perles se ternirent soudain et le bâton de rouge du maquillage tomba de bien des mains délicates pour faire une petite goutte de sang symbolique sur le tapis. En ce temps-là, de beaux yeux qui savaient tout se mirent à regarder la vie avec une subite ingénuité, de beaux yeux profonds et sombres devinrent bleus comme le ciel du matin. En ce temps-là, les voluptueuses devinrent chastes et les lèvres éperdues de désir ne connurent plus que le baiser qui se pose sur le front. En ce temps-là, d’étranges et fraternels conciliabules eurent lieu entre les femmes de chambre du septième étage et les élégantes locataires du premier. En ce temps-là, le fils de la concierge et le petit jeune homme amant de la demi-mondaine devinrent, par une subite égalité, de sublimes compagnons d’aventure. En ce temps-là, les tziganes des orchestres quittèrent leur costume d’opérette pour le pantalon rouge et la veste bleue, et le dernier tango expira. En ce temps-là, beaucoup de femmes commencèrent une campagne de Paris où il y avait aussi des marches bien épuisantes, des retraites bien douloureuses, des contre-attaques mortelles. Il fallait s’emparer de cette colline, hérissée d’humiliations plus terribles que les shrapnells, qui s’appelle le Mont-de-Piété. Il fallait attendre longuement, pour surprendre l’ennemi bien abrité derrière un guichet de la mairie et qui jetait sur vous des regards de mépris, des paroles brèves et incompréhensibles qui vous traversaient mieux que les balles des mauser. Il fallait soutenir une lutte héroïque pour rapporter le butin modique d’un franc vingt-cinq. Il fallait affronter des pitiés insolentes, entendre tonner des réclamations de fournisseurs aussi assourdissantes que les canons, subir l’assaut de tous les créanciers de votre vie entière. Il fallait grelotter dans les tranchées faites de ses propres meubles, parmi le suintement de la solitude, auprès du calorifère que le propriétaire n’avait pas voulu rallumer.
En ce temps-là, il y eut de grands héroïsmes cachés. De petites mains dont étaient tombées toutes les bagues serrèrent le manche d’ivoire de leur ombrelle avec l’énergie que l’on met à serrer la poignée d’une épée. Des visages exquis qui n’avaient reflété que l’amour revêtirent le masque du courage. Des corps fins qui n’avaient connu que les combats passionnés de la volupté, les lits tièdes, les bains parfumés, se tordirent âprement pour lutter avec le malheur. Sous la cuirasse des robes, de petits cœurs d’oiseaux battirent d’une émotion plus forte que celle qu’avait jamais donnée le rendez-vous le plus désiré. Il fallut lutter avec sa patience, avec sa résignation autant qu’avec sa bravoure. Il n’y avait pas de soleil de victoire à espérer, nul drapeau ne flottait pour le rassemblement, et au lieu de musique militaire on n’entendait, dans une cour lointaine, que le chant d’un musicien perdu avec son accordéon qui vous déchirait le cœur. Il y eut des blessures inguérissables, il y eut d’admirables morts qu’on ne saura pas et, dans des chambres solitaires, les puissances qui veillent autour de nous ont dû déposer d’invisibles légion d’honneur, sur de menus seins à jamais glacés.
LE PETIT CARNET
Vous l’aimiez et il est parti. Et pour la première fois de votre vie vous vous trouvez inoccupée. Vous étiez de ces femmes qui possèdent un petit carnet où sont inscrits les rendez-vous et qui ont toujours mille choses à faire. Ce petit carnet était adjoint à votre bourse par une chaînette d’or. A quoi va-t-il servir maintenant?
A peine la lumière était entrée dans votre chambre, à peine aviez-vous émergé hors des draps, que vous plantiez une épingle d’écaille dans votre chevelure tordue hâtivement et que vous commenciez une grande lutte avec toutes vos occupations insignifiantes.
Dans cette lutte vous étiez toujours vaincue. Comment, dans la même journée, tenir tête au coiffeur, à la modiste, à la lingère, essayer chez la couturière, répéter au petit théâtre où vous deviez jouer prochainement, assister à un concert avec un ami qui vous initie à la grande musique, prendre le thé trois fois dans des endroits très éloignés, publics et privés, où vous appellent, avec une égale force, l’amitié et l’amour?
Maintenant, il n’y a plus d’amis, les thés sont clos, le coiffeur lui-même, cet homme paisible et bavard, est parti pour la guerre et vous avez été obligée de chasser honteusement l’auvergnat barbare qui s’était présenté comme son remplaçant.
Je feuillète le petit carnet de rendez-vous et je regarde les dernières lignes écrites.
Les Luxeuil, six heures; Bichara, six heures et demie. Puis il y a une page blanche et puis une adresse 50e régiment, 3e bataillon. Ensuite je vois une liste qui reprend. Mais non, ce n’est pas une liste. Lundi: Marco, Marco, Marco, Marco, etc. Et pour toute la semaine, à toutes les pages, il y a Marco. Marco, c’est le nom de celui que vous aimiez, car si occupée que vous soyez, vous aviez encore le temps d’aimer. Vous ne le voyez plus, mais il fallait des rendez-vous à votre inlassable activité, et vous avez pris date avec sa pensée, sur le précieux petit carnet, pour tous les jours et pour toutes les heures.
LE BALAI
Je sonnai à la porte du petit hôtel de Chinette et j’attendis. J’attendis longtemps. Quoi! Plus un domestique! la maison était déserte, la maison joyeuse des soupers nocturnes, des bals masqués et des tangos de cinq heures du matin.
Enfin un petit pas retentit au loin, se rapprocha et la porte s’entrouvrit. J’aperçus par la fente de la porte le visage de quelqu’un d’inhospitalier qui n’était venu qu’à cause de la possibilité d’une lettre et d’un télégramme et qui avait bien envie de renvoyer le visiteur importun.
Ce visage était celui de Chinette, mais un visage changé, plus grave, sans rouge et sans mouche.
Je la regardai avec surprise. Dans la maison où elle régnait naguère, n’était-elle plus maintenant qu’une servante? Elle portait en effet un tablier blanc, elle avait un corsage très simple, ses cheveux étaient tirés, et elle me sembla, avec son délicieux visage, ses pieds infimes qui émergeaient sous sa jupe, quelque moderne Cendrillon qui allait faire le ménage, sur le seuil d’un palais endormi.
Elle me reconnut et j’entrai.
Elle n’avait aucune fausse honte.
--Oui, me dit-elle, c’est ainsi. Plus de maître d’hôtel, plus de femme de chambre, pas même une femme de ménage. Ce n’est pas que j’aie peur de me trouver tout à fait sans argent. Mais comment supporter la pensée de vivre comme par le passé, d’être servie, d’avoir toutes mes aises, quand là-bas il y a tant de gens qui souffrent et qui meurent. Et puis n’est-ce pas affreux, lui qui avait si peu de santé malgré son embonpoint, qui n’allait jamais qu’en automobile, il est obligé de marcher tout le jour, de porter un sac, de préparer sa soupe. Comment doit-il s’en tirer? Comme il doit être malheureux!
Je savais que Chinette n’aimait pas le banquier avec lequel elle vivait. J’avais été son confident. Elle ne l’aimait pas, disait-elle, parce qu’il était trop blond et trop gros et qu’elle n’avait de goût que pour les hommes bruns et maigres. Elle le trompait avec toute la faculté de tromper qu’elle avait en elle et qui était très grande.
Sans doute mon étonnement se dégagea de mon silence, perça dans la fixité de mon regard.
--Quand je vivais avec lui il m’ennuyait, je ne pouvais le supporter. Son physique m’était odieux. Puis sa richesse excessive mettait une barrière entre lui et moi. Il était comme un témoignage perpétuel de la grande injustice qui fait que les uns sont riches et que les autres sont obligés de peiner durement pour gagner leur vie. Maintenant depuis qu’il est soldat, depuis qu’il risque son existence comme tous les autres, je l’aime. C’est bien de l’amour. Je pense à lui, je lui écris, j’attends ses lettres. Il y avait autrefois entre lui et moi une gêne obscure. Il avait cette sorte de timidité, ce manque d’expansion des gens trop riches. Moi, je gardais auprès de lui toute ma fierté, j’étais sans cesse sur la défensive. Cela a disparu à présent. Je le sens tout près de moi. Nous sommes des égaux, des amants qui sont séparés et qui vivent dans l’espoir de se revoir. De lui, tout m’est cher, et son embonpoint même m’attendrit. N’est-ce pas curieux?
Je répondis que c’était curieux et pour tout connaître de l’âme de Chinette, je demandai:
--Et Paul?
Paul était un jeune comédien que Chinette disait aimer avant la guerre.
Elle fit la moue.
--«Oh! lui, je ne sais pas. Mais il est jeune: il se débrouillera. Je ne le plains pas.»
Elle se tut un instant pour permettre à l’image de Paul de s’écrouler à tout jamais dans l’abîme où vont les amants oubliés, et elle reprit:
--J’aurais voulu travailler, souffrir comme tout le monde. Mais que peut faire une femme? J’ai bien essayé d’aller dans les hôpitaux, il fallait passer des examens, il y avait trop de bonnes volontés et on a refusé mon concours. Alors je suis rentrée chez moi et je me suis dit que je mènerais ici la vie exemplaire d’une pauvre femme. Je travaille depuis le matin. Dans une petite robe de rien du tout je vais au marché. Je prépare mes repas. Je fais ma chambre, je balaye ma maison et je lave le corridor. Le soir je dépose dans la rue les ordures. Et dans le grand lit où je me couche, très fatiguée, dès neuf heures, je savoure une solitude qui ne me pèse pas.
Je sentis que, parmi les meubles dont on voyait les pieds d’or passer sous les housses et qui étaient comme des seigneurs sous des robes de moine, je représentais un élément mondain un peu choquant. Le seul fait de connaître Paul et d’y penser rendait ma présence difficile à supporter longtemps.
Je me levai pour partir. Chinette m’accompagna dans l’escalier et machinalement elle prit au passage le balai qu’elle avait dû déposer au moment où j’avais sonné. Elle me tendit sa main gauche et, de la droite, elle le souleva avec une sorte de noblesse.
Ce balai, c’était pour elle l’arme qui allait la défendre, lui permettre de traverser, sans être humiliée par sa conscience, avec l’orgueil intime qui fait patienter cette période malheureuse de la vie. Je regardai sur le seuil le bel ovale de son visage un peu triste mais résolu, ses cheveux blonds tirés, son tablier de soubrette et je saluai cette héroïne ignorée qui combattait la destinée avec un balai.
TROU LA LA...
Je m’élançai à travers Montmartre, dans l’espérance d’un visage connu, d’un être avec lequel j’aurais pu échanger des paroles quelconques.
La nuit tombait sur les terrasses des cafés ou les hommes lisaient avec fébrilité les journaux. On causait aussi par groupe avec animation et je remarquai que les hommes barbus ou qui portaient de longs cheveux avaient conquis soudain une plus grande importance, étaient entourés d’une sorte d’auréole. Les faces rasées au contraire glissaient dans la foule avec insignifiance, essayaient de se dérober à un vague mépris des passants.
Je me précipitai sur la place Clichy et cherchai sur le trottoir qui fait l’angle de cette place et de la rue de Douai.
Là, depuis des années très nombreuses, à quelque heure du jour ou de la nuit que je sois passé, à midi, allant déjeuner dans un restaurant de l’avenue de Clichy, à quatre heures du matin, sortant, l’esprit trouble, de chez le peintre Dante, l’hiver, dans la neige, l’été dans la solitude morne des vacances, j’avais toujours vu, immuable, bravant le fracas des automobiles et le regard des agents, une femme très âgée, presque sans forme, avec des yeux atones, n’ayant pour lumière que l’éclair d’une clef qu’elle tenait à la main, j’avais toujours entendu sa voie indifférente et éraillée murmurer à mon passage:
--Viens-tu, mon chéri?
Je m’étais irrité souvent qu’elle osât supposer que je puisse la suivre. J’aurais voulus dans ma vanité, qu’elle me reconnût et qu’elle me notât sur ses mystérieuses tablettes comme quelqu’un de trop distingué pour rentrer dans sa clientèle et qu’il était inutile d’appeler. Elle m’avait importuné souvent parce que j’aimais regarder la devanture du libraire qui se trouve là, et que dans ce cas elle s’arrêtait auprès de moi, simulant un intérêt littéraire pour les livres alignés et qu’elle répétait inlassablement, d’une voix sans accent: Viens-tu, mon chéri? jusqu’à ce que je sois obligé de quitter la place.
Je l’avais plaint quelquefois. Elle avait résisté à tous les changements des lieux où elle vivait. D’une maison ancienne et entourée de vieux arbres, on avait fait un lycée en face le libraire. Elle qui était contemporaine des antiques omnibus à chevaux dont on atteignait l’impériale par un marchepied, avait vu les modernes autobus et les trams électriques qui viennent de Levallois. Je m’étais accoutumé à considérer cette créature comme d’essence éternelle.
Le trottoir de la rue de Douai était vide. Nul pas ne résonnait. Nulle clef n’étincelait.
J’attendis; je crus à un simple changement d’habitudes. Je descendis jusqu’à la place Vintimille. Il n’y avait personne. Je revins. Pour la première fois je pouvais regarder les livres tout à mon aise. La librairie n’était pas encore fermée mais je ne fus pas tenté de le faire. Il me manquait l’appel auquel j’étais accoutumé. La créature avait disparu. Toute la puissance de la littérature avec la fantaisie des poètes, l’invention des romanciers, que recélait la boutique du libraire me sembla éteinte. Cette absence de la femme porteuse de clef avait une profonde signification. Je me mis à marcher fiévreusement.
Mais en passant devant un bar dont la porte était fermée, je vis avec surprise à travers les carreaux qu’il était plein de monde et j’entendis un bruit incompréhensible s’en échapper.
J’y entrai et un singulier spectacle frappa ma vue. Autour des tables étaient rassemblées de grosses matrones de Montmartre, marchandes à la toilette, entremetteuses des petits hôtels, ouvreuses de music-hall endimanchées, tireuses de cartes. Il y avait aussi quelques petites femmes, habituées du Moulin rouge, quelques comédiens déchus devenus souffleurs ou copistes, et aussi de jeunes hommes professionnels de l’amour, la tête appuyée sur des mains chargées de bagues à bon marché.
Mais les femmes étaient peu ou mal maquillées, les gestes maniérés des jeunes gens avaient quelque chose de faux et de manqué. Soit par pénitence, soir par économie, soit par mépris de la boisson, personne ne buvait. Les tables étaient vides.
Et dans une épaisse fumée, avec une dérisoire gravité, comme s’ils accomplissaient un rite bouffon et solennel, tous ces êtres hybrides, toutes ces épaves, chantaient d’une voix d’une tristesse infinie coupée par instant d’un hoquet:
Trou la la... Trou la la.
Quel rite accomplissaient-ils? Quelle prière faisaient-ils?
La douleur de ce chant me pénétra et je me hâtai de ressortir. Je m’éloignai. Mais après avoir marché quelque temps, la curiosité me tenailla et je revins sur mes pas. Sans doute, ce que j’avais entendu n’était qu’un refrain familier de ce bar hanté par un monde spécial, que l’on avait dû entonner au moment même où j’étais entré.
Je franchis à nouveau la porte, O stupeur! dans l’opaque fumée, les mêmes personnages immobiles, chantaient avec mélancolie.
Trou la la... Trou la la.
Était-ce la forme inattendue par laquelle participaient à la douleur générale tous ces êtres ratés, ce rebut du théâtre et de la galanterie?... Je ne sais. Mais la fumée du tabac, l’odeur, la gravité horrible, l’immobilité de tous les assistants, ce chant incompréhensible, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cauchemar.
Je m’assis et je vis à côté de moi un homme âgé qui avait une barbe de plusieurs jours, une redingote noire élimée et un chapeau haut dont la soie était soulevée par endroits et qu’il portait sur le derrière de la tête. Je reconnus à n’en pas douter, quelque ancien grand premier rôle d’une troupe de province.
Je le regardai avec plus d’attention, je vis que de grosses larmes coulaient sur son visage ridé et sur son col usé et trop large.
Mais huit heures sonnaient. La rue retentissait d’un bruit de volets et de devantures qui se fermaient, une patronne blafarde claquait des mains.
La plainte s’interrompit, il y eut des adieux et des mains serrées et tout le monde sortit.
Je suivis au milieu d’un groupe l’homme qui avait pleuré. Il parlait en marchant, raide, un peu voûté, et il faisait de temps en temps un geste trop grand, comme s’il déployait un manteau.
Sa voix était profonde, émouvante et très jeune. Je ne distinguais qu’incomplètement ses paroles, mais je compris cependant qu’il parlait d’un fils unique qui était parti à la guerre et dont il n’avait pas de nouvelles.
Le groupe s’arrêta à l’angle de la rue Lepic. Je vis qu’on lui disait au revoir avec un respect affectueux et l’homme monta seul et à grands pas, la rue.
Je ressentais pour lui une si grande pitié que je marchais encore derrière lui. Dans la tristesse de ce temps, des inconnus s’abordaient pour se parler avec amitié. Je résolus de lui dire quelques paroles consolatrices. Je me mis à courir un peu, car il faisait de longues enjambées et allait très vite.
La rue Lepic était déjà absolument déserte. J’arrivai presque à côté de lui. Je le regardai et je perçus que gravement, à demi-voix, ayant sur son visage une grande douleur, il chantait:
Trou la la... Trou la la...