Les civilisés: Roman

Part 6

Chapter 63,769 wordsPublic domain

Ils causent intimement, ils se regardent et se sourient,--sans arrière-pensée. Ils commencent une amitié. Mlle Sylva babille et se confie. Fierce écoute et n'ose pas interrompre. Mlle Sylva traite son cavalier en camarade ancien, en compatriote de race et d'âme, en presque frère de qui l'on sait la pensée, la foi, l'idéal, identiques à notre idéal, à notre pensée, à notre foi, Fierce devine l'illusion crédule de la jeune fille; et secrètement il rougit de ne pas dissiper cette illusion. Parfois, entre deux propos, il se reproche son silence comme un mensonge.--Il voudrait être franc,--tout à fait;--dire: «Je ne suis pas ce que vous croyez. Je n'ai rien dans le cœur ni dans la tête que vous puissiez aimer ni comprendre. Et si vous entrevoyiez mon par-dedans, je vous ferais horreur. Je suis blasé, sceptique et mécréant, je ne crois ni au bien ni au mal, ni à Dieu ni à Diable. A force d'être allé partout, je suis revenu de tout. Vous entassez en moi, de par la grâce de mon uniforme, tout un lot de vertus archaïques qui ne sont pas miennes et que je méprise. Et le seul culte que je garde, le culte âpre de la vérité impudique, vous épouvanterait comme un blasphème. Il n'y a rien de commun entre vous et moi.--Mais il ne souffle mot de tout cela, parce qu'il n'en a pas le courage,--et voici la troisième fois que les maîtres d'hôtel japonais emportent son assiette pleine. Du haut bout, l'amiral sourit vers son aide de camp.

--«Mon cher gouverneur, j'adresse à votre Excellence une plainte officielle: mon petit Fierce oublie de manger, pour mieux faire sa cour à votre jolie pupille.

--Il a tort, déclare le gouverneur. On ne fait pas sa cour à Mlle Sélysette; Mlle Sélysette n'est pas une jeune fille: c'est un garçon, et je défierais Don Juan lui-même de s'apercevoir qu'elle porte une jupe;--par ailleurs, M. de Fierce s'adresse à une petite peste affreusement moqueuse et je lui conseille de se défier.»

Mlle Sylva proteste et rit. Fierce la voit toute rose; son sang prompt et vermeil transparaît sous sa peau trop fine; il songe qu'autrefois, dans sa plus lointaine enfance, il se figurait pareilles les fées, en leurs palais de pierreries....

--«Vous vous appelez Sélysette? C'est joli et singulier.

--Trop singulier! Mais mon père aimait ce nom-là, et quoique j'en possède trois ou quatre autres à choisir, je ne porterai jamais que celui qu'il m'a donné.»

Fierce recommence à rêver,--et il ne pense pas à s'étonner du plaisir paradoxal qu'il goûte auprès de cette petite, petite fille aux idées primitives,--lui, le civilisé, l'ami de Mévil et de Torral, l'ami de Hochet....

On s'est levé de table. Au salon, Fierce abandonne sa voisine pour offrir des tasses de thé,--un thé vert de Sze-Tchouen, dans des tasses de Sadzouma sans anse.--Le gouverneur, orateur de talent qui se souvient de la Chambre,--il en fut et il en sera,--discourt sur les mœurs de la colonie,--mœurs indigènes et mœurs importées.

--«Le Chinois est voleur et le Japonais assassin; l'Annamite, l'un et l'autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des vertus que l'Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l'emporter au moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela est une utopie.»

Courtoisement, l'amiral esquisse une protestation. Le gouverneur insiste:

--«Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes coloniales. Je n'incrimine point les colonies: j'incrimine les coloniaux,--nos coloniaux français,--qui véritablement sont d'une qualité par trop inférieure.

--Pourquoi? interroge quelqu'un.

--Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d'être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes ses recrues de valeur, et n'exporte jamais que le rebut de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets.--Ceux qui défrichent en Indo-Chine n'ont pas su labourer en France; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s'étonner qu'en ce pays l'Occidental soit moralement inférieur à l'Asiatique, comme il l'est intellectuellement en tous pays....»

Le lieutenant-gouverneur Abel parle à son tour, d'une voix ironique et douce qui contraste avec sa face rigide de magistrat ne sachant pas rire.

--«Monsieur le Gouverneur, au risque de plaider contre ma chapelle,--contre la chapelle coloniale,--je veux appuyer votre dire d'une anecdote. Vous connaissez Portalière?

--Le Portalière chancelier de résidence au Tonkin?

--Lui-même. Savez-vous son histoire?

--Je sais que c'est un incapable. Dubois, l'ancien ministre, nous en a fait le triste cadeau l'an dernier.

--Oui. Et voici le dessous des cartes; je ne connais rien de plus instructif au sujet du recrutement des coloniaux. Au temps jadis, Portalière fut journaliste; il énumérait les chiens écrasés dans une feuille qui vivotait de chantages....

--Très bien.

--Il mourait de faim....

--Quel dommage qu'il n'en soit pas mort!

--Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Portalière, réduit aux derniers expédients, rencontra providentiellement la très célèbre Mme Dupont, femme de l'ex-garde des sceaux. Vous connaissez Mme Dupont?

--C'est une....

--Vous la connaissez. Portalière ne manque ni de bêtise ni de suffisance....

--C'est un type bien colonial.

--... Et par ces qualités, il plaît aux femmes. Le reste se devine. Un beau matin, Portalière fut nanti d'une sinécure désirable, à Paris, bien entendu. Les choses allèrent ainsi quelques mois. Puis Mme Dupont changea de journaliste, et la sinécure de locataire. Portalière, retombé au ruisseau, se plaignit avec des mots ingrats qui ressemblaient à des menaces.

--Il se souvenait de son ancien journal.

--Probablement. Dupont, qui déteste le fracas, résolut d'exiler amiablement son protégé d'antan. Le pavillon de Flore n'est pas loin de la place Vendôme, Dupont alla trouver Dubois et lui tint ce langage.--«J'ai un imbécile à caser. Avez-vous un coin convenable? lointain, j'aimerais mieux.--Parbleu! dit Dubois. Amenez-moi votre imbécile.» On amena Portalière qui émit des prétentions.--«Que savez-vous? demanda Dubois.--Un peu de tout.--C'est-à-dire rien. Bachelier?--Non.--Parfait. Je vous offre une place de commis, commis des services civils de l'Indo-Chine. Ça vous va, j'espère?--Guère, dit Portalière dédaigneusement. Commis! Peuh! vous n'avez pas mieux?--Vous êtes dégoûté! Enfin, pour obliger Dupont.... Voulez-vous gagner six mille francs dans un beau pays bien sain?--Où?--En Annam.--L'Annam en Afrique?--Oui.--Six mille.... Je ne dis pas non ... six mille pour commencer? Qu'est-ce que je serai?--Chancelier de résidence.» Immédiatement, la figure de Portalière s'épanouit.--«Chancelier? dit-il. Ça, j'accepte. Quelque chose dans le genre de Bismarck?»

Le gouverneur ne daigne pas rire.

--«C'est bien naturel. Voilà nos aspirants coloniaux;--pourris, et ignares davantage;--prêts d'ailleurs en toutes circonstances à jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saïgon viciés déjà, tarés souvent; et la double influence du milieu anormal et du climat déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés; et bientôt, à l'inverse des gens de 1815, ils ont tout oublié, quoique n'ayant rien appris.--C'est un fumier humain.--Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi....

--Voilà du paradoxe?

--Eh non! Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et labourées par le piétinement de toutes les races qui s'y heurtent, il vaut peut-être mieux qu'un fumier humain soit jeté, pour que, de la décomposition purulente des vieilles idées et des vieilles morales, naisse la moisson des civilisations futures.»

Dans un coin du salon, Fierce, d'une feuille de palmier emmanchée d'écaillé, évente Mlle Sylva qui boit son thé. Au mot civilisation, il lève la tête. Le gouverneur achève:

--«J'ai aperçu, parmi cette plèbe coloniale si méprisable, quelques individus supérieurs. A ceux-ci le milieu et le climat ont profité, et ils sont devenus comme les avant-coureurs de ces civilisations de demain. Ils vivent en marge de notre vie trop conventionnelle; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions; et s'ils acceptent d'observer notre code pénal, je crois bien que c'est par esprit de conciliation. L'éclosion de pareils hommes n'était possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve: il y fallait l'ambiance des philosophies aryenne, chinoise et malaise lentement usées les unes contre les autres; il y fallait la corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il y fallait l'humidité brûlante de Saïgon, où tout fond au soleil et se dissout,--les énergies, les croyances, et le sens du bien et du mal! Ces hommes en avance sur notre siècle sont des civilisés. Nous, des barbares.»

La voix douce du lieutenant-gouverneur conclut:

--«Tant mieux pour nous.»

Mme Abel, au courant de la vie saïgonnaise, et point sotte quoique bonne, murmure à son tour:

--«Oui; il n'est peut-être pas bon de retarder ni d'avancer sur son temps....»

Au fond du salon, rivée contre la muraille est une plaque de bronze. L'amiral d'Orvilliers est allé s'adosser auprès.

--«Je n'y entends rien, dit-il. Cependant, voici un barbare qui me plaît mieux que vos civilisés.»

Il lit l'inscription gravée sur la plaque:

A LA MÉMOIRE DU VICE-AMIRAL COURBET COMMANDANT EN CHEF L'ESCADRE DE L'EXTRÊME-ORIENT ICI FUT DÉPOSÉE POUR ÊTRE RENDUE A LA FRANCE EN DEUIL LA DÉPOUILLE MORTELLE DE L'ILLUSTRE MARIN

_Thuan-an, Son-Tay, Foutchéou, Kelung, Sheïpoo, Pescadores_ 1883-1884-1885

Mlle Sylva se lève et s'approche de l'épitaphe. Elle relit tout bas, puis interroge avec une sorte de recueillement passionné,--le recueillement des premières communiantes qui s'agenouillent devant la Sainte-Table:

--«C'est ici qu'il est mort?

--Non, répond d'Orvilliers. Il est mort sur un autre _Bayard_, déclassé aujourd'hui. Mais qu'importe! Les vieilles gens telles que moi croient aux fantômes; et je suis persuadé que dans cette coque nouvelle habite encore l'âme de l'ancien vaisseau,--et aussi, qui sait? l'âme de l'ancien amiral....

--Un très grand amiral, prononce le gouverneur, poliment.

--Oui; et un amiral comme nous n'en avons plus; un amiral d'autrefois, cousin des capitaines-forbans qui ont régné sur la mer;--un barbare, en somme;---et pas du tout un soldat d'aujourd'hui; pas du tout un civilisé;--l'inverse....

Affaire de goût! Vous pouvez, mon cher gouverneur, préférer vos hommes de demain; je préfère leurs ancêtres. C'est de mon âge. Incontestablement, ces ancêtres-là n'étaient pas des raffinés; ils étaient même quelque peu des sauvages; ils tenaient de l'homme primitif; ils en avaient gardé les instincts simples, les brutalités, les sincérités aussi; ils n'étaient pas subtils et ils n'étaient pas tolérants; ils ne comprenaient ni ne supportaient aucune contradiction, et, naïvement orgueilleux, méprisaient tout le reste du monde. Leur idéal était de se battre; et ils n'envisageaient rien de plus beau que d'être soldats....

Ma foi, ils ont été de beaux soldats. Ils ne ressemblaient pas aux soldats d'aujourd'hui: ils n'étaient ni littérateurs, ni musiciens, ni artistes. Mais, sur le champ de bataille, les ennemis avaient peur d'eux. Ils étaient presque tous d'abominables soudards, et ils frondaient insolemment les constitutions et les lois. Mais, le moment venu, pour ces mêmes lois tant raillées, ils savaient mourir.

Nous n'avons plus de ces gens-là: la race en est morte. Tant mieux ou tant pis, comme il vous plaira. C'était une race barbare, qui jurait avec le monde moderne. Mais c'était une race pittoresque et glorieuse; c'était la race des soldats. Maintenant, il n'y a plus de soldats. J'ai connu les derniers: Courbet, Sylva....»

M. d'Orvilliers se tait tout à coup; car Mlle Sylva est à côté de lui: il l'avait oubliée dans le feu de son discours. Mlle Sylva, cependant, est impassible quoique fort pâle. Fierce, qui ne la quitte pas des yeux, aperçoit tout juste le frémissement de sa bouche fière et la fièvre de ses doigts crispés sur son mouchoir.

Le gouverneur, sceptique et courtois, objecte:

--«Plus de soldats? Considérez pourtant, mon cher amiral, que jamais mieux qu'aujourd'hui le droit ne s'est identifié à la force, de par les parlements et les majorités. Donc, jamais mieux qu'aujourd'hui les soldats n'ont été nécessaires. Je vous concède qu'ils ne ressemblent plus aux soldats de jadis, qu'ils sont, si vous y tenez, des littérateurs, des artistes et des philosophes. Mais croyez-vous qu'ils en soient de moins bons soldats?»

M. d'Orvilliers allonge une moue sous sa moustache rude.

--«Il y a la manière,» murmure-t-il.

Et il se reprend, avec une gaîté mélancolique:

«Au fait, vous avez raison. Il faut être optimiste. D'ailleurs, les générations nouvelles ne sont pas méprisables....»

Il marche trois pas, et vient appuyer sa main sur l'épaule de Fierce:

«En voici la preuve. Regardez ce gamin, ça sort de nourrice, ça fait des vers et ça compose des sonates;--tous les vices.--Quand même, ne vous fiez pas à cette mine de sainte-nitouche: je sais fort bien qu'au bon moment, mon petit Fierce, sans barguigner, me fera la leçon d'honneur.»

Fierce, flegmatique et résigné, ne bronche pas. Il comprime avec respect une grimace ironique. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a pris l'habitude de subir impassiblement les louanges de son chef candide. Et quoique ces louanges pèsent parfois à sa loyauté, il ne manque jamais de les tolérer en silence, par amicale pitié pour celui qui les donne. Non pas, certes, que jamais il se mêlera de renchérir sur le fanatisme moyen-âgeux du bonhomme! Mais à quoi bon faire de la peine aux gens?

Or, il lève les yeux, et rencontre, appuyé sur son regard, le regard de Sélysette Sylva;--un regard chaud d'admiration. Mlle Sylva a pris au sérieux le couplet dithyrambique. M. de Fierce, pour elle, est posé du coup en héros....

Et M. de Fierce, subitement, sans savoir pourquoi, rougit de honte.

Une heure et demie. Les invités prennent congé, de bonne heure, à cause de la sieste. On apporte les ombrelles. Mlle Sylva, d'un joli geste, tapote ses cheveux ébouriffés par le vent des pankas.

--«Un miroir?» propose Fierce.

Il la précède jusqu'à sa chambre, toute proche. Il l'installe devant sa grande glace d'armoire drapée de velours gris. Mlle Sylva est très admirative.

--«Comme c'est coquet chez vous! Que de soieries, que de mousselines! Et tous ces petits livres habillés de peluche! C'est pour jeunes filles? on peut regarder?

--On ne peut pas, dit Fierce en riant.

--Ah!!... ce sera pour quand je serai mariée.--Votre chambre est un petit paradis. Pourtant....

--Pourtant?

--Est-ce que ce n'est pas un peu triste, à la longue, ces tentures toutes grises?»

Fierce sourit:

--«Vous n'aimez pas les choses tristes, mademoiselle?

--Pas beaucoup ... et surtout, je trouve qu'il y en a bien assez dans la vie, sans en fabriquer d'artificielles. Monsieur, si vous étiez sage, vous enverriez tout ça chez un teinturier, qui vous le renverrait couleur de ciel....

--Couleur de vos yeux.

--Quelle bêtise! mes yeux sont verts....»

Elle hausse les épaules, point coquette, et lui tend sa main pas encore gantée.

«Au revoir, et très grand merci.»

Il prend la main, une menotte jolie et franche, dont l'étreinte garçonnière n'a rien de mou ni d'équivoque. Et, pris d'un désir rapide, il s'incline vers cette main et tâche de l'élever jusqu'à ses lèvres.

C'est, bien peu de chose, un baiser sur des doigts de jeune fille. Quand même, d'une secousse discrète, Mlle Sylva s'y refuse;--un refus sans bruit, mais net.--On ne touche pas à Mlle Sylva.

Qui sait? Ce baiser manqué, monsieur de Fierce, troublera peut-être, de sa saveur ignorée, beaucoup de vos nuits.

XI

Fierce signa le rapport qu'il rédigeait, et le mit en chemise. Après quoi, il ouvrit un carton et regarda des estampes japonaises. Il était six heures passées: la tâche du jour était faite.

Les estampes étaient ingénieusement obscènes. Fierce d'ailleurs n'en collectionnait pas d'autres: il lui plaisait d'honorer ainsi les artistes qui ne s'étaient pas embarrassés des mensonges de la pudeur; et il vénérait Hokousaï et Outamaro.

Il feuilleta. Parmi des cerisiers en fleurs, et devant des horizons bleutés, des mousmés faisaient l'amour au naturel avec des samouraïs harnachés en guerre; on ne découvrait que des coins de nudité, mais les plus réalistes. Fierce monologuait.

--«Un art bien curieux. Quel souci de l'exactitude, et quelle fougue dans la sensualité! Pas d'ironie, pas de blague, pas de ricanement ni de sourire. Mâles et femelles y vont bon jeu bon argent, de tout leur cœur et de tous leurs muscles....»

Il souligna de l'ongle la bosse des biceps et des mollets; les robes et les kimonos, trop tendus, se déchiraient dans la fureur des étreintes. Une tête de femme retint ses yeux. L'estampe était moderne, et l'artiste, au lieu d'imiter la beauté longue et dédaigneuse des grandes dames japonaises, ou de calquer une frimousse fraîche et pleine de simple mousmé, s'était plu à chercher une inspiration occidentale. Fierce sourit: les yeux pers, le nez relevé d'une chiquenaude évoquaient dans sa mémoire l'agréable profil de Mlle Sylva.

«Cette femme-ci, pensa-t-il, est moins jolie. Il est vrai que je n'ai pas, sur la jeune Sélysette, une documentation aussi décolletée....»

L'héroïne de l'estampe se renversait, haut troussée, dans un pré fleuri, tandis qu'un garçon en émoi se précipitait vers elle. Ce garçon trop scrupuleusement dessiné, déplut à Fierce qui tourna la page.

«Oui, dit-il encore, ces choses n'ont aucun rapport avec les indécences chinoises. Ainsi....»

Il prit un album chinois, relié de vieille soie:

... «Là! cette fillette à quatre pattes, qui attend le bon plaisir d'un vieux mal dispos,--voilà ce qu'un Japonais ne fera jamais. Le sujet, tout d'ironie, ne le tentera pas, d'abord; et jamais surtout, dans une gravure sensuelle, il n'imaginera cette grimace narquoise qui se moque tout ensemble du plaisir et du partenaire....»

Il chercha le célèbre Rêve d'Hokousaï.

... «Il imaginera ceci, cette impossible bagarre d'êtres sans visages, et il leur donnera dix sexes à chacun, pour que la page contienne soixante accouplements au lieu de six.»

Admiratif, il contempla longuement la prodigieuse estampe. Puis il se leva et s'habilla pour sortir.

Comme il allait remplacer par un smoking blanc son veston d'uniforme, il s'interrompit pour regarder encore l'image japonaise qui ressemblait «à Sélysette Sylva: il prit un secret plaisir à cacher avec sa main le personnage de l'amoureux réaliste, à cacher aussi le désordre de l'amoureuse, et à ne plus rien voir qu'un visage malicieux qui lui souriait. Après quoi il passa le smoking et prit un chapeau de paille: le soleil se couchait, on pouvait s'épargner le casque.

«Au fait, dit-il tout a coup à haute voix, c'est stupide, cette chambre grise. J'ai le spleen depuis ce matin. Il faut chasser ça.»

Il sortit.

Sur le quai, il hésita entre des distractions diverses. Sa journée avait été maussade. Sans trêve, l'inanité de ses plaisirs et de sa vie avait obsédé sa pensée; et par un contraste ironique et ridicule, l'image de cette petite fille inconnue deux jours plus tôt, Sélysette Sylva, avait vingt fois dansé devant ses yeux, toujours avec des sourires épanouis de bonheur. Cette vision réitérée ne manquait pas d'être irritante, quoique agréable aux yeux; Fierce maintenant désirait l'écarter, et goûter une sorte de revanche, en se jetant à corps perdu vers des voluptés de Mille et Une Nuits, pour jamais interdites aux vierges sages, et ignorées d'elles.

Mais au moment d'exécuter ce programme, l'enthousiasme convenable lui manqua.

Se débaucher à contre-cœur n'est pas très amusant. Fierce réfléchit que l'heure était passée d'aller chez Liseron, sa maîtresse: Mévil y pourrait venir, et Liseron détestait les flagrants délits. L'heure était passée aussi de chercher parmi les congaïs ou les métisses de Tan-Dinh et d'Hoc-Môn une complaisante compagne d'avant-dîné: toutes assurément promenaient leurs grâces asiatiques dans les victorias de l'Inspection. Le quai était désert. Fierce se jugea tout à fait seul au monde, et dans l'impossibilité d'accoupler une autre solitude à la sienne. Il arrêta une voiture qui passait vide, et se fit conduire au cercle.

C'était en ses jours d'ennui que Fierce allait au cercle. La société coloniale n'avait rien en soi qui le charmât: elle était trop réellement le fumier humain qu'avait dit le gouverneur général. Beaucoup des membres du cercle n'étaient que gens équivoques, acceptés par défaut de concurrence, et considérés surtout pour leur heureuse impunité;--d'ailleurs hommes du monde ou s'efforçant de le paraître, et payant de mine après avoir payé d'audace;--coquins de bonne compagnie, capables, dans toutes les médiocres occasions, de faire montre d'honneur et même d'honnêteté. Le ragoût comique de cela. Fierce, blasé, ne s'en souciait plus.

Il est vrai que quelques individus tranchaient sur la masse. Le docteur Mévil se montrait parfois au cercle,--lorsqu'une intrigue nouvelle l'obligeait à dîner avec un mari;--Torral fréquentait la salle de jeu: c'était là qu'il voyait le plus de Saïgonnais réunis, et qu'il pouvait par conséquent en mépriser d'un seul coup davantage. D'autres hommes remarquables apparaissaient encore,--civilisés ou barbares; Rochet le journaliste, Malais le banquier, Ariette l'avocat;--tous ceux qui, parmi la plèbe des aigrefins vulgaires, s'étaient haussés jusqu'à l'aristocratie des flibustiers: tous ceux qui avaient su, plus ou moins somptueusement, s'enrichir mieux que par l'escroquerie simple; tous ceux qui avaient eu l'habileté ou la hardiesse de battre monnaie légalement, quoique aux dépens d'autrui. Ceux-là plaisaient à Fierce, et, tandis que sa voiture roulait vers le cercle, il souhaita trouver quelqu'un d'eux.

Le hasard le servit. Dans la salle des journaux, Malais lisait les feuilles du soir. Fierce ne vit d'abord qu'un amas de papiers déployés; mais au pas de l'arrivant, les papiers croulèrent, et le banquier apparut, déjà debout: Malais, jadis soldat, marin, typographe, négociant et colon tour à tour, avait gardé de ses métiers nombreux une énergie active qui se reflétait dans ses gestes rares et brusques comme dans ses mots sobres et prompts.

--«Madame Malais se porte bien?» demanda Fierce;--il avait rencontré deux fois la jeune femme au théâtre et ne lui avait pas fait la cour, quoiqu'il la trouvât ce qu'elle était, délicieuse.

--«Ma femme va bien, et sans cocaïne,» dit le banquier en riant.

Fierce haussa les sourcils.

«C'est vrai, vous ne savez pas. Votre ami Mévil a voulu la mettre à son régime favori. Ce garçon très ingénieux drogue la plupart des femmes d'ici, et c'est un prétexte pour lui à pénétrer dans leurs faveurs. Grâce à ses pilules importées je ne sais d'où, il insensibilise contre la chaleur,--non sans quelques inconvénients nerveux, bien entendu; mais on n'y regarde pas de si près à Saïgon.--Or, ma femme ne lui déplaisant pas, ce bon Mévil s'est efforcé d'amener sa cocaïne à la rescousse. J'y ai mis bon ordre, sans d'ailleurs lui en vouloir le moins du monde, croyez-le bien.»

Fierce sourit.

«Vous dînez ici? demanda le banquier.

--Oui, je pense.