Les civilisés: Roman

Part 3

Chapter 33,853 wordsPublic domain

--«Jolie ville, dit Hélène Liseron. C'est révoltant.

--Mais point du tout, dit Fierce avec du mépris et de l'indulgence. C'est tout simplement naturel, et d'un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudibonds. D'ailleurs, ma chère, c'est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l'amour et le sexe. Franchement, à vous avoir entrevue tout à l'heure, j'imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis, sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s'y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire: il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l'ami d'un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu'il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m'en dire tellement que je fus amoureux d'elle a mon tour. Hafner s'en aperçut, n'en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d'ami que j'ai jamais connu. Il m'invita certain soir à souper en tiers avec sa maîtresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir, et se mit à jouer du piano. Il était passionné de musique, et je savais qu'une fois en train, le tonnerre ne l'aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu il jouait était langoureux en diable; si langoureux, que nous n'écoutâmes pas jusqu'au bout.--L'aventure s'acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n'était pas là par simple hasard.

--Je l'espère bien, dit Torral. Mais ton Hafner était un garçon pourri d'élégance et truffé d'idéalisme. S'il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t'aurait dit tout clairement: Vous la voulez, la voilà.--Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j'avais pour camarades deux types que je regrette encore: ils sont morts dans l'éboulement d'Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu'une; nous l'avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n'était pas grand'chose,--je veux dire au point de vue cervelle,--mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle,--à tour de rôle.--Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu.--Il fait plus froid là-bas qu'ici.--On faisait de la mécanique et de l'analyse. La gosse écoutait sans permission d'ouvrir le bec.--A minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d'ailleurs pas: les mots bébêtes opéraient sur cette petit comme une infusion de cantharides: On n'avait pas tourné deux pages qu'elle était cheval sur son amant--son amant du jour.--Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable! Je ne sache pas qu'il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l'on se cache quand on essaye d'en faire,--ou qu'on fait semblant.»

Liseron se souleva pour regarder Torral

--«Vous êtes abominable, dit-elle;--elle se tourna tendrement vers Raymond:--n'est-ce pas, ami?

--Oui,» souffla Mévil d'une voix basse et terne,--la voix des gens qui répondent sans avoir entendu.--Il était toujours affaissé en arrière, et on ne voyait pas son visage dans l'ombre. Fierce cligna des yeux pour l'examiner; mais il l'entendit respirer librement, d'un souffle égal et ne s'inquiéta pas.

--«Cholon,» cria Torral au saïs.

Ils avaient quitté l'allée de promenade. Les chevaux trottèrent. La route tourna sous bois, entre des haies opaques. Tout de suite, ce fut le silence, la solitude et l'obscurité. Ils coururent longtemps dans la campagne endormie, et, au bout du bois, ils débouchèrent dans une grande plaine.

Ils avaient cessé de parler dès qu'ils s'étaient retrouvés seuls,--bâillonnés en quelque sorte par la nuit noire des taillis. La plaine, moins sombre, luisait faiblement sous les étoiles, car elle était nue, sans un arbre ni une broussaille; mais quand même, on n'avait point désir de bavarder dans cette plaine-là,--la Plaine des Tombeaux.--A perte de vue, vers tous les horizons, la terre se bosselait de monticules réguliers, tous pareils et très serrés les uns contre les autres, poignées de poussière sous quoi dorment d'autres poignées de poussière, tout cela impossiblement antique et anonyme, suant l'oubli et le néant.--Pas de pierres, pas d'épitaphes. De très loin en très loin, une brique rompue, effritée, un caillou gris de lichen. Et toujours, jusqu'à l'infini, les tombes uniformes,--innombrables et monotones comme les vagues de la mer.--Innombrables: les morts asiatiques possèdent pour l'éternité leurs demeures funèbres; on ne les en chasse pas, même après des siècles de siècles; jamais les vieux ossements ne font place aux ossements jeunes: tous reposent en paix, côte à côte, et c'est très long de traverser leur domaine.

A mi-chemin, le saïs arrêta, à cause d'une lanterne éteinte. Depuis une heure ils étaient tous rigoureusement silencieux: la plaine mortuaire pesait sur eux comme un linceul sur des cadavres.--Torral secoua sa torpeur, et se pencha pour regarder au dehors. A cent pas, quelque chose de gris se profilait sur le ciel noir,--une bâtisse informe, solitaire au milieu des tombes, tombe elle-même: la sépulture de l'évêque d'Adran. Torral la nomma à voix haute, pour parler, et rompre d'un bruit humain l'intolérable silence. Mais on ne lui répondit pas, et le saïs fouetta ses chevaux. Ils allèrent encore très longtemps, et Fierce, presque assoupi, s'amusait à rêver qu'ils erraient dans un labyrinthe de l'Hadès, et que jamais, jamais ils ne rentreraient dans le monde des vivants....

Ils y rentrèrent tout d'un coup, comme un train qui jaillit hors d'un tunnel. Cholon, brusquement, apparut dans l'ombre, et surgit véritablement autour d'eux. Sans transition, ils se trouvèrent au milieu d'une ville,--une ville chinoise, incroyablement bruyante et grouillante, avec ses boutiques affairées, ses lanternes de bambou grosses comme des citrouilles, ses devantures en dentelle de bois doré, ses maisons bleues qui fleurent l'opium et la pourriture, ses échoppes en plein vent, éclairées d'un quinquet, où l'on vend toutes sortes de choses à manger qui n'ont pas de nom que nous sachions dire. Il y avait plein les rues d'hommes, de femmes et d'enfants, tous riant et criant, avec une agitation joyeuse et tumultueuse. Les hommes portaient uniformément la longue queue à bout de soie, et les femmes le chignon luisant enjolivé de verroteries vertes,--car ils étaient Chinois et pas Annamites. Il n'y a pas d'Annamites à Cholon, et c'est pourquoi la succursale de Saïgon n'est point une ville brune, délicate et mélancolique, mais une ville jaune, exubérante et populacière, comme sont les cités méridionales du Kouang-Tong et du Kouang-Si.

Le saïs claquait du fouet pour ouvrir la foule, et les chevaux piétinaient sur place. Torral se mit à siffler un refrain, et Fierce allongea sa canne pour pousser un enfant qui se jetait sous les roues. Tous se reprenaient à être de bonne humeur et expansifs, avec un soulagement superstitieux d'être évadés des Tombeaux et du Silence. Ils causèrent et rirent. Mévil s'éveilla brusquement de sa torpeur, et baisa la bouche de son amie, avec des façons câlines qu'elle prit pour de la tendresse. Ils arrivèrent après des embarras de foule au cabaret à la mode. Et ils soupèrent, s'excitant à être très gais.

Torral fit remarquer qu'il était une heure du matin; et que c'était une équipée ridicule d'être à Cholon à cette heure-là, et de n'être pas ivres,--ivres d'alcool, d'opium ou d'autre chose. Fierce, immédiatement, choisit des liqueurs, fit des mélanges et se mit à boire, après avoir observé que le lieu n'était pas propice à l'ivresse de l'opium, qui exige le recueillement de la fumerie chaste et philosophique, pas plus qu'à l'ivresse de l'éther, qui se plaît aux alcôves, aux bouches amoureuses complices et aux draps, de lit bordés par-dessus les têtes.--Il buvait froidement, d'un seul trait, après avoir vérifié la couleur des drogues en levant son verre au niveau des lampes; puis il le reposait vide, et regardait les flacons comme un peintre regarde sa palette, la tête penchée à gauche et les sourcils froncés.

Torral, qui désapprouvait, tous les excès de toutes les sortes, haussa les épaules et demanda du champagne sec, excellente chose pour les folies immédiates et vite assagies. Mévil dit seulement deux mots à voix basse au boy-chef, qui s'en fut préparer pour Hélène une boisson glacée, douce et traîtresse, qu'on avalait comme de l'eau, sans se défier;--et pour lui, Mévil, un grand verre d'une saleté brune et opaque, qui puait le poivre. Le médecin toussa deux fois en vidant ce verre-là, mais aussitôt après, il sembla gris de la plus jolie griserie du monde, aussi alerte et dispos qu'il avait été prostré dans la voiture, après qu'il eut pris son premier plaisir de sa maîtresse;--et il lutina prestement la jeune femme, dont la pudeur, comme par magie, semblait fondre à chaque gorgée qu'elle buvait.

Tous furent ivres, chacun à sa manière. Torral cassa de la verrerie, et Fierce bâtonna rudement un des boys qui avait osé rire en le regardant.

Ils remontèrent dans la victoria pêle-mêle et revinrent à Saïgon en chantant à tue-tête, derrière la silhouette du saïs ironiquement impassible sur son siège.--Ils revinrent par la route haute, la mieux embaumée de magnolias.

VII

A Saïgon, ils descendirent de voiture sans savoir pourquoi et marchèrent au hasard en continuant de chanter.

--«Bonne chose, formula Torral, en s'interrompant dans un refrain merveilleusement obscène, bonne chose que de ne pas savoir où l'on est. Le propre des hommes civilisés est de jouer les sages le jour et les fous la nuit. Il faut un peu de tout.»

Il entama un nouveau couplet, lequel, sans doute en horreur de la moderne littérature psychologique, péchait plutôt par excès de clarté.

Dans l'état d'esprit où ils étaient, leur promenade avait un but très indiqué, et ce but voisinait précisément avec le quartier qu'habitait Torral. Mais ils s'égarèrent, ce qui les étonna à tort, et au bout d'un long chemin, ils aboutirent au milieu de la rue Catinat tout à fait déserte alors. Mévil, le premier, s'aperçut de l'erreur.

--«Zut! dit-il. Ce n'est pas là qu'on allait. D'ailleurs je m'en fous. J'habite à deux pas et je rentre Ce qu'il me faut pour l'instant, c'est un lit.»

Il tenait à pleins bras la taille de sa maîtresse, et tous deux marchaient bouches jointes, ce qui n'allait pas sans trébuchements.

--«Tu es ivre, affirma Torral. On ne se quitte pas. Suivez-moi tous.»

Il prit la tête de la bande; mais au lieu de descendre la rue, il la remonta. Un chat, effaré de leurs cris, bondit de l'ombre d'une porte; Hélène, frôlée, poussa un cri perçant, et Fierce, qui marchait le dernier, lança sa canne à la bête fuyarde. Le chat roula, les reins cassés, et Torral se détourna pour l'achever d'un coup de talon. Après quoi, il le prit par la queue, fit un moulinet, et en calcula tout haut la circonférence. Cependant ils arrivaient devant la cathédrale, et firent halte, absolument stupéfaits de n'être point où ils croyaient.

--«La maison du dénommé Dieu? exclama Torral furieux comme d'une plaisanterie stupide.--Celle-là est trop raide!»

Il fit tournoyer le cadavre du chat, et, à toute volée, le jeta contre l'église. Après quoi, rasséréné, il s'orienta, et repartit en sens inverse,--les autres le suivant toujours sans objection. Et ils ne se retournèrent pas pour voir, derrière eux, les deux flèches sombres, dédaigneuses, se renfoncer dans la nuit.

Cette fois, ils arrivèrent à bon port. Ailleurs, la ville dormait toute; mais là, chaque maison, gueule ouverte, rougeoyait, et il sortait de partout de grands rires ivrognes. Torral triomphant fit un discours par lequel il prouva qu'il était un guide _itchiban_,--numéro un,--et que désormais le monde des voluptés leur était ouvert; il n'avaient qu'à dire Sésame.... A quoi Fierce, plus taciturne à mesure que l'air de la nuit augmentait sa saoûlerie, répondit par un seul mot, et réclama des Japonaises. Ils envahirent une maisonnette blanche qui avait l'air d'une villa rustique, et s'assirent bruyamment au milieu d'un cercle de fillettes-bibelots, drapées de robes à grandes fleurs, qui riaient à menus rires, avec beaucoup de décence et de politesse.

Fierce, connaisseur en Japonaises, choisit la plus jolie et la suivit dans une cellule tellement propre qu'il ôta ses souliers à la porte, ce dont elle le remercia comme d'une courtoisie d'homme très bien élevé, car c'est l'usage au Japon. Ils causèrent. Elle l'écoutait très sérieuse, attentive à comprendre sa voix alourdie et gardant soigneusement sur ses lèvres peintes son sourire correct et réservé.

Il parlait bien japonais, elle fit des mines admiratives. Elle lui dit son nom: Otaké-San, Mademoiselle Bambou; il comprit Otaki-San, Mademoiselle Source, et cela la fit rire aux larmes. Elle lui dit aussi son âge, treize ans. Elle craignait qu'il ne la trouvât trop jeune, sachant qu'en Europe, les femmes attendent d'être vieilles pour n'être plus «pures comme le Fousi-San très pur». Mais il lui expliqua qu'il avait pris à Hong-Kong le goût des Chinoises de dix ans, et qu'elle lui paraissait au contraire très grande personne. Elle vint alors sur ses genoux et ils firent quelques gestes; c'est-à-dire qu'il en fit, et qu'elle s'efforça de les imiter, docilement, en petite fille bien sage,--jusqu'au moment où ces gestes devinrent tels qu'elle s'imagina des choses abominables et protesta avec indignation. Mais il rit à son tour très fort, et lui jura qu'il ne la prenait pas «pour une Française». Elle consentit alors à des jeux naturels quoique détournés, et fit même effort pour simuler non pas une ardeur inconvenante et invraisemblable, mais une indifférence de bon goût, exempte d'ironie.

Quand ils revinrent tous deux dans la grande salle, il y avait tumulte. Mévil, travaillé d'imaginations baroques, et plus ivre à cause d'un verre de menthe qu'il venait de boire, s'acharnait à vouloir accoupler en des postures illicites la pauvre Liseron, ahurie et sanglotante, et plusieurs Niponnes stupéfaites et scandalisées. Fierce mit la paix, quoiqu'il commençât lui-même à marcher de travers, et à voir deux Otaké-San au lieu d'une. Ils sortirent enfin. Torral, que les Japonaises ennuyaient, attendait à la porte, assis sur le bord du trottoir. Il se leva et ils le suivirent; grâce au Champagne sec, il était le seul qui sût encore trouver son chemin.

Au fond d'une ruelle noire, ils arrivèrent à une case de planches vermoulues et de paille pourrie,--plus borgne et plus tragique qu'une auberge de mélodrame,--et dont la porte béquillée de deux bâtons avait l'air de s'être fermée sur un assassinat. On pouvait croire, après être entré, qu'il en était ainsi, parce que le sol,--terre nue et boue,--était semé de corps gisants; mais c'étaient seulement des corps ivres.

A droite et à gauche, des niches à chiens s'ouvraient, closes d'une claire-voie; c'étaient les chambres d'amour,--car on aimait dans cette porcherie. On aimait les femelles saoules qui se vautraient à terre, et que tout d'abord on ne distinguait pas, à cause de la lueur trop fumeuse du quinquet unique, toujours près de s'éteindre, mais qu'on vérifiait bientôt être des femmes, les unes jeunes et les autres vieilles, celles-ci plus hideuses, mais pas de beaucoup, et plus expérimentées. Toutes buvaient de l'eau-de-vie de riz, et jouaient avec des boys, des garçonnets vieillots, quoique impubères,--l'attraction répugnante du lieu.

Pour le moment, le lieu possédait une autre attraction; mais celle-ci ne figurait pas au programme:--Par terre, assis le dos au mur, il y avait un homme;--un Occidental, un Français. Et on l'entendait rire à petits hoquets, comme les poules gloussent. Il ne buvait pas, il ne fumait pas l'opium; il n'avait pas de femme ni de garçon.--Non, il regardait seulement, droit devant lui, avec des yeux ternes. Cet endroit-ci était au monde le seul où il se trouvât bien.--Il regardait et il riait, stupidement.

Eux, les Civilisés, le reconnurent lorsqu'ils entrèrent,--le reconnurent pour un des leurs. Car il s'appelait Claude Rochet, et il avait été le plus terrible pamphlétaire de la colonie;--beaucoup de gouverneurs avaient tremblé devant sa plume. Aujourd'hui, vieux,--quarante ans!--usé, vidé, fini, imbécile,--il restait quand même un des trois ou quatre maîtres de Saïgon et d'Hanoï, de par la teneur des journaux qu'il commandait encore. Et toute sa vie il s'était vanté, et il se vantait encore, dans ses suprêmes instants lucides, de n'avoir ni Dieu, ni maître, ni loi.

Ah! il avait bien vécu! Selon la formule;--sans préjugés, sans conventions, sans superstitions;--au gré de sa fantaisie,--de toutes ses fantaisies;--et même aujourd'hui, vieux et proche de la fosse, ou de l'hospice, il avait encore son courage et sa volonté des anciens jours: il savait venir chercher son plaisir où il le trouvait, fût-ce dans un bouge,--ici! Torral, en passant, salua cet nomme.--Puis il pénétra dans un des chenils, après avoir appelé du doigt deux boys qui accoururent; et il ne ressortit pas.

Hélène Liseron, trop ivre et trop lasse, s'endormait contre l'épaule de son amant. Mévil était demeuré sur la porte. Un coureur de pousse l'appela de la rue. Machinalement, il fit demi-tour, et se laissa remporter chez lui avec la chanteuse, oubliant Fierce.

Fierce resta seul, debout au milieu du cloaque. Quatre femelles accrochées à son vêtement, le tiraillaient vers leurs nattes.

Il ne pensait plus à grand'chose, ni bien nettement. Tout de même, une idée surnageait, dans le naufrage de sa cervelle,--une idée idiote, mais tenace comme une migraine.... ce Rochet, quelque dix ans plus tôt, avait été certainement un homme jeune, intelligent, fier.... Drôle que ce fût devenu ça!...

Rochet gloussait et bavait. Fierce secoua les épaules et balbutia: «Peuh!»

Il regarda les femelles;--des guenons, pour sûr. Il dit encore: Peuh!--Il en choisit deux; la plus jeune et la plus vieille.--Puis il s'effondra sur la natte, et rassembla toute sa salive pour commander distinctement, impérieusement:

--«Opium.»

VIII

Sept heures du matin. Dans sa chambre d'officier, à bord de son croiseur de guerre le _Bayard_, Fierce,--Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, comte de Fierce,--dort sur sa couchette.

Une belle chambre,--une chambre d'aide de camp,--très vaste, dix pieds de long, huit de large, six de haut;--et magnifiquement éclairée: deux sabords grands comme des mouchoirs de poche qu'on peut ouvrir quand il fait beau.--Quatre murs en tôle d'acier ondulée; une armoire et un bureau, en tôle d'acier plane; une toilette et une commode, en tôle d'acier cintrée; un lit, en tubes d'acier rectilignes.--C'est tout, la chambre est pleine.--En France, à Cherbourg ou à Toulon, Fierce, d'ailleurs riche et délicat, se refuserait net à faire son chez-lui d'une pareille boîte à conserves. Il aurait quelque part à terre, dans une rue correcte et discrète, le taudis de bon goût, parisianisé, indispensable à la vie d'escadre, et dans quoi l'on peut regretter sans trop d'amertume sa garçonnière de la rue de Magdebourg.--Ici, il s'est résigné à capitonner sa cage, faute d'en pouvoir sortir. Le capitonnage est artistement posé, on ne voit plus les barreaux. Les tôles de toutes les espèces disparaissent sous un crépon de soie gris-perle, alternant avec un velours gris de fer; trop de gris, mais c'est la couleur des pensées de celui qui dort,--là, sur la couchette aux rideaux de mousseline grise.

Il dort très calme,--l'air sage de quelqu'un qui ne s'est pas le moins du monde couché fort après l'aurore, merveilleusement ivre de toutes les ivresses les plus blâmables. Ses paupières sont-bien un peu noires; mais ses boucles brunes s'éparpillent très chastement autour de son front, et sa gorge se soulève aussi paisible qu'une gorge plate d'innocente pensionnaire, dans un petit lit de couvent.

Jacques-Raoul-Gaston de Givadière, comte de Fierce.--D'azur au chevron d'or, accompagné de trois nefs du même, posées sur mers d'argent, deux et une.--Né à Paris, le 3 décembre 19..; fils unique du feu comte Fred-Raoul de Civadière de Fierce, et de feu Simone de Marroy, son épouse.--Du moins, c'est l'état civil qui se porte garant de cette collaboration conjugale, par ailleurs peu vraisemblable: les Fierce ont été des gens trop bien élevés pour se donner le ridicule d'un enfant fait en commun, la huitième année de leur mariage. Comme il sied, ils furent des amants quatre mois,--leurs quatre mois de Tyrol et de Hongrie, après qu'un cardinal de leur parenté les eut luxueusement bénis à Sainte-Clotilde;--et par la suite, des époux irréprochables, sans aucune espèce d'intimité hors de propos.--Jacques de Fierce est donc né probablement d'une fantaisie aggravée d'une distraction. Mais cela n'a aucune importance: Mme de Fierce en tous caprices savait ne pas déroger; il s'ensuit par conséquent que son fils est véritablement gentilhomme. Au reste, c'est la dernière chose dont il se soucie.

Jacques de Fierce a d'abord poussé comme une mauvaise herbe dans une cour de prison,--au quatrième étage de l'hôtel familial, dans la compagnie moralisatrice d'une bonne allemande, de plusieurs laquais et de beaucoup de joujoux.

De la sorte jusqu'à six ans. A six ans, premier souvenir notoire:--Un soir d'hiver,--il y avait de la neige tombée sur l'appui des fenêtres: tous les détails sont restés nets dans la jeune cervelle: M. Jacques échappe à sa bonne et trotte menu par la maison.--Il est cinq heures; maman prend son thé probablement, et il doit y avoir d'excellents gâteaux avec ce thé.--M. Jacques descend trois étages et se faufile chez sa mère, point trop sûr du chemin. Une porte,--deux portes,--trois portes, fermées;--un paravent: M. Jacques avance plus furtif qu'une souris.--C'est là:--maman, renversée dans une bergère, serre un monsieur entre ses bras; on ne voit que le dos du monsieur et les bras de maman; et la bergère recule à petites secousses, en grinçant comme un sommier de lit.--M. Jacques, très surpris et inquiet, se retire sur la pointe des pieds, et s'en va diplomatiquement questionner la valetaille. Des explications lui furent fournies, copieuses.

A sept ans, premier précepteur, suivi de plusieurs autres. Celui-là est un prêtre, honnête homme et homme vertueux. Promptement, il inculque à l'élève un durable dégoût de la vertu. M. Jacques, on ne sait par quel mystère d'atavisme, se révèle un enfant exceptionnellement sincère et droit;--par-dessus le marché, point bête. Le contraste lui apparaît trop marqué de ce qu'on lui enseigne et de ce qu'il voit:--Tout ça, c'est des mensonges.--M. Jacques commence à douter d'énormément de choses. Par leurs méthodes d'éducation, toutes diverses et personnelles, ses précepteurs successifs achèvent de le persuader que la vie est une sorte de mystification colossale, et le monde, une scène bien agencée pour comédies-bouffes.

Treize ans. Le petit de Fierce, élève d'un collège religieux de Belgique, vient passer les treize jours de Pâques à Paris, chez ses parents. Il s'y ennuierait fort, n'était la compagnie du petit de Troarn, son camarade de classe, qu'on lui permet de fréquenter. Très libres et curieux, les deux collégiens découvrent Paris. Le II mars,--ces choses-là datent,--Fierce et Troarn se risquent rue de Moscou, chez une élégante personne qui s'intitule Mme d'Harteval, et dont la renommée a percé jusqu'à eux. Ils trouvent une fille jolie quoique négligée, qui d'abord se scandalise, pour la forme, et consent ensuite, indulgente, à ce qu ils désirent. Fierce se couche un peu troublé, se relève un peu déçu, et, gêné de sa contenance sous les yeux moqueurs de la demoiselle, prend finalement le bon parti d'éclater de rire. C'est fait.