Les civilisés: Roman

Part 2

Chapter 23,816 wordsPublic domain

--«Voilà, concluait-il, comment nous avons, une fois de plus, échangé l'hiver de là-bas pour l'été d'ici. Trente degrés centigrades de différence. Je sais des femmes qui mourront de cette aventure.

--Quelles femmes? fit Mévil.

--Celles, amoureuses et délaissées, qui pleurent là-bas nos caresses enfuies.--Triste.

--Tu avais une mousmé à Nagasaki?

--J'avais toutes les mousmés du Marouyama. Le Marouyama, je le dis en cas que l'un de vous l'ignore, est le Yoshivara de Nagasaki. C'est un quartier correct et décent, comme sont toutes les choses japonaises, où beaucoup de petites filles gentiment attifées sourient aux passants derrière des grilles de bambous. On peut regarder et toucher: la vue n'en coûte rien, et le toucher peu de chose. L'ensemble est économique, rafraîchissant et presque agréable.

--Le Japon n'a guère changé.

--Si, beaucoup, dit Fierce. Les mœurs, les habits, la nature même, se sont conformés aux modes occidentales. Mais la race n'a guère subi de croisements, et la cervelle japonaise est restée intacte. Le mécanisme cérébral y fonctionne toujours de même, et les nouvelles idées qu'il engendre conservent la forme des idées de jadis.--Les Japonais ont constaté que leur prostitution ne ressemblait pas à la prostitution européenne; mais ils n'ont pas pu l'y faire ressembler, parce que leurs femmes conservent, et conserveront longtemps le type de pudeur propre à leur race, et se refusent logiquement à cacher derrière des volets clos ce qui leur a paru toujours licite et honorable. Elles sont dans le vrai, d'ailleurs.

--Certes, acquiesça Torral.

--J'avais donc ordonné,--sans enthousiasme, certes!--ma vie selon les ressources du pays, mais quand même, lorsqu'il a fallu s'en aller, tout d'un coup, brutalement,--comme nous partons toujours,--cela m'a contrarié et presque attristé.

--Trop nerveux, dit Mévil.

--Trop jeune, dit Torral.

--Oui, consentit Fierce. C'est une maladie que j'ai. Je n'aime pas les départs; ce sont de petits arrachements qui égratignent un coin d'épiderme.--Bah! nous voici à Saïgon, vivons à Saïgon.

--Pas de Yoshivara ici, dit Mévil. Il te faut une maîtresse, c'est la seule distraction acceptable pour les heures de sieste. Si tu avais le temps, le monde t'offrirait un choix suffisant; mais pour un touriste comme toi, qui ne fait qu'entrer et sortir, le monde est un lupanar trop encombré, où l'on risque d'attendre et de ne pas trouver selon ses goûts.--Restent les professionnelles. Les blanches sont hors de prix et hors d'âge aussi. Je ne te les conseille pas. Nous avons par contre un lot gentil d'Annamites, de métisses, de Japonaises et même de Chinoises;--tout cela jeune et frais, sinon joli.

--Je prendrai une Annamite, dit Fierce. J'ai constaté qu'il ne faut pas abuser des produits d'exportation.--Je prendrai une Annamite, ou plusieurs--D'ailleurs, nous recauserons de cela, et je vous demanderai votre avis à tous deux.

--Pas le mien, dit Torral. La question femme sort de ma compétence....

--Allons donc! Tu n'habites plus là-bas, dans ce quartier sympathique, rue ...?

--Rue Némésis. Je n'ai pas peur de prononcer le nom, même dans le lieu chic où nous sommes. Rue Némésis, qui jadis s'appela rue du Numéro Trente, ce qui était un symbole.--Oui, et cependant, j'ai renoncé à Satan! la grâce m'a touché!»

Fierce, étonné, le regarda. Mévil rit doucement, les yeux sournois, comme il riait avec les femmes, en leur contant des indécences. Torral, clairement, expliqua:

--«J'ai retranché le coefficient amour de mon équation, parce qu'il dénature à chaque instant l'harmonie du calcul; les termes qu'il multiplie s'en trouvent démesurément augmentés et toute la vie déformée. D'autre part, quelle difficulté, même pour l'homme le plus civilisé du monde, que de retrancher l'amour et de conserver la femelle! Le plus simple est de supprimer l'une avec l'autre. C'est ce que j'ai fait.

--Tu prends des drogues?

--Non, je n'endigue pas, je dérive.

--Le dérivatif?

--Cher monsieur, dit Mévil d'une voix très douce, il est grossier d'exiger des points quand les _i_ ne sont pas ambigus. Vous n'ignorez certainement pas que nous sommes à Sodome.»

Fierce, sans sourciller, choisit un cigare, l'alluma, et fit monter sa fumée en spirale très indifférente. Le vice répugnant de Saïgon ne l'indignait pas.

--«C'est un moyen, dit-il. Mais je ne saurais pas manger de ce pain-là à tous mes repas. Comme extra, par hasard, oui....

--On s'en nourrit communément ici.

--Pas moi, murmura Mévil. J'ai essayé; la théorie mathématique de Torral est exacte: les femmes encombrent la vie,--encombrent ma vie; mais je ne peux pas ... je ne peux pas me passer des femmes....»

Torral se leva de table.

--«Tous deux, dit-il, vous n'êtes pas encore parvenus au point le plus haut de la courbe. Vous êtes civilisés, mais pas assez; moins que moi. Bah! c'est déjà beau d'être les gens que vous êtes.»

Ils sortirent.

IV

C'était une nuit de Saïgon, étincelante d'étoiles, chaude comme un jour d'été occidental.

Suivis par la victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et des globes électriques suspendus dans le feuillage;--à cause aussi du silence et de la solitude; car Saïgon, capitale médiocre, fait tout son tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat,--et dans un petit nombre d'autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens prétendent ignorer.

Rue Catinat, c'est l'agitation mondaine, correcte,--et quand même admirablement libre et impudente, parce que la loi souveraine du pays et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères électriques, entre les maisons à vérandas masquées de verdure et de jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de son plaisir. Il y a des gens de tous les pays: Européens, Français surtout, coudoyant l'indigène avec une insolence bienveillante de conquérants; et Françaises en robes de soir, promenant lentement leurs épaules sous la convoitise des hommes;--Asiatiques de toute l'Asie, Chinois du nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue; Chinois du sud, petits, jaunes et vifs; Malabars, rapaces et câlins; Siamois, Cambodgiens, Moïs, Laotiens, Tonkinois;--Annamites, enfin, hommes et femmes tellement pareils qu'on s'y trompe tout d'abord, et que bientôt, on fait semblant de s'y tromper.

On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées de l'accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux, et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que, sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes pâles, il n'y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises,--et qu'on est nu, que tout le monde est nu....

Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent s'asseoir sur la terrasse d'un grand café d'où l'on dominait la foule.

Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.

--«Rainbows,» dit Fierce.

On lui apporta des flûtes à Champagne, et sept bouteilles de liqueurs différentes. Alors, dans chaque verre il versa de toutes les bouteilles successivement. Il versait goutte à goutte, et les drogues les plus denses d'abord, si bien qu'elles ne se mélangeaient pas, mais s'étageaient les unes au-dessus des autres, par tranches d'alcool diversement colorées,---rainbow, arc-en-ciel.--Et quand il eut fini, il but d'un trait, comme un ivrogne. Mévil, délicatement, se servait d'une paille, et goûtait chaque parfum, un à un. Mais Torral affirma qu'un palais exercé devait apprécier simultanément toutes les notes de cet accord alcoolique, de même qu'un musicien savoure à la fois tous les instruments d'un concerto. Et il but comme Fierce.

Mévil, d un grand geste, enveloppa la foule:

--«Ça, dit-il, c'est Saïgon.--Regarde, Fierce! voici des femmes jaunes, bleues, noires, vertes,--et même blanches. Tu les crois pareilles à celles, multicolores, que tu rencontras partout sur la terre ronde? Tu te trompes. Celles-ci diffèrent des autres par la substance même de leur par-dedans: elles ne sont pas hypocrites. Toutes sont à vendre,--comme en Europe,--mais à vendre pour de l'argent, et pas pour ces monnaies compliquées et tartufes qu'on nomme plaisir, vanité, honneurs ou tendresse.--Ici, marché à ciel ouvert, et tarifs en chiffres connus. Tous ces bras demi-nus qui luisent nacrés dans la nuit blanche sont des colliers de volupté tout prêts à se refermer sur ton cou; tu peux choisir: moi, j'ai choisi chaque fois qu'il m'a plu.--Aujourd'hui encore, j'ai laissé le prix convenu sur la cheminée de ma maîtresse, et chaque mois j'oublie pareillement un portefeuille dans toutes les maisons que j'ai appréciées.--Marché de femmes; le mieux pourvu et le plus impudent de l'univers; le plus délicieux et le seul digne d'attirer des acheteurs tels que nous, hommes sans foi ni loi, sans préjugé ni morale, vrais croyants de la sublime religion des sens, dont Saïgon est le temple.--J'ai blasphémé tout à l'heure: les femmes n'encombrent pas la vie; elles la meublent et la tapissent, et la rendent habitable aux honnêtes gens. Je leur dois un logis luxueux et capitonné, duquel mon égoïsme s'accommode; et dans ce logis-là, sauf les jours de migraine et les nuits de cauchemar, j'ai toujours dormi plus délicatement que feu Montaigne sur son sceptique oreiller.

--«Incomplet,» dit Torral.

Il refit le geste d'embrasser le peuple qui continuait sa promenade langoureuse comme une valse lente.

«Saïgon, proclama-t-il, capitale civilisée du monde, par la grâce de son climat propice et par la volonté inconsciente de toutes les races qui sont venues s'y rencontrer. Tu comprends, Fierce: chacune apportait sa loi, sa religion, et sa pudeur;--et il n'y avait pas deux pudeurs pareilles, ni deux lois, ni deux religions.--Un jour, les peuples s'en sont aperçus. Alors, ils ont éclaté de rire à la face les uns des autres, et toutes les croyances ont sauté dans cet éclat. Après, libres de frein et de joug, ils se sont mis à vivre selon la bonne formule: minimum d'effort pour maximum de jouissance. Le respect humain ne les gênait pas, parce que chacun dans sa pensée s'estimait supérieur aux autres, à cause de sa peau différemment colorée,--et vivait comme s'il avait vécu seul. Pas de voyeurs:--licence universelle, et développement normal et logique de tous les instincts qu'une convention sociale aurait endigués, détournés ou supprimés. Bref, incroyable progrès de la civilisation, et possibilité unique pour tous les gens sus-dits, de parvenir, seuls sur terre, au bonheur. Ils n'ont pas pu, faute d'intelligence. Nous, vivant en marge d'eux, nous y arriverons,--nous y arrivons. Il ne s'agit que de faire à son gré, sans souci de rien ni de personne,--sans souci de ces chimères malfaisantes baptisées «bien» et «mal». Celui-ci ne goûte que l'amour des femmes? qu'il se forge un paradis de cuisses chaudes et de bouches humides, sans scrupules de fidélité ni de loyauté.--J'ai choisi pour mon lot la splendeur des nombres parfaits et des courbes transcendantes? Eh bien, je fais des mathématiques, et mon boy intime se charge, sans que je m'en préoccupe, de remettre mes nerfs dans le calme qu'il faut.--Toi, je ne doute pas que tu n'aies, comme nous, ta passion légitime ou ta marotte sage, et je crois fermement que tu atteindras le bonheur absolu en t'y abandonnant sans restriction.

--C'est beau, dit Fierce, de croire fermement à quelque chose.»

Ils burent d'autres rainbows et allèrent au théâtre.

V

--«Le Tout-Saïgon? demanda Fierce en regardant les loges, vides pour la moitié.

--Le Tout-Saïgon, dit Mévil. Le théâtre est trop grand pour le public. C'est d'ailleurs bien combiné, car il y fait moins chaud.--Habituellement, la salle est quasi-déserte. Mais ce soir, public des premières: une chanteuse débute, et quoiqu'elle soit certainement mauvaise, comme elles sont toutes, il est de bon goût de venir la regarder, sinon l'entendre.»

Sans s'inquiéter du rideau levé, ni des acteurs, il s'adossa contre un fauteuil et dit: «Je fais cornac», en montrant à Fierce chaque loge du bout de son doigt, impertinemment.

«Avant-scène droite, entre les drapeaux tricolores: S. E. le gouverneur général de l'Indo-Chine,--citoyen quelconque dans la métropole, mais ici pro-consul de la République et vice-roi.--Oui, ce petit vieux à museau chafouin--Son voisin, la noble figure de vieillard style Tour de Nesles m'est inconnu, et je le regrette..

--C'est mon amiral, dit Fierce, le père d'Orvilliers

--Nouveau venu, tout s'explique. Je poursuis. Avant-scène gauche, en face des pouvoirs politico-militaires, les pouvoirs économico-financiers, plus stables: cette énorme brute, carrée de partout, avec des dents de loup et des mains qui font peur, le sieur Malais, fermier du riz, du thé et de l'opium, et mon ennemi particulier; quarante millions trébuchant au soleil, tous mal acquis. A côté, sa femme, plus blonde, plus rose et plus mince qu'on ne la voit d'ici, et malheureusement trop chère pour ma bourse: sans quoi, j'aurais déjà oublié mon portefeuille sur la table à thé de sa véranda. Passons. Les loges de face, semi-officielles: à gauche, ce tas de brocart vert, somptueusement brodé, et la toute petite main brune qu'on devine dans la manche pagode, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou de Cholon, étrange et mystérieux petit animal dont on ne sait pas s'il est plus européen dans l'apparence ou plus asiatique dans la réalité. A droite, le lieutenant-gouverneur Abel, notre aimé sous-potentat, qui trône familialement entre sa première fille et sa seconde femme, qu'on prendrait assez bien pour deux sœurs: l'une jolie et l'autre laide....

--Rudement jolie, la jolie, observa Fierce; un sphinx en albâtre, avec des yeux de diamant noir....

--Trop petite fille, et sa belle-mère insuffisamment plastique. Ce n'est pas intéressant. Regarde plus loin, si tu cherches les beautés classées: le corsage mauve et le chapeau gris perle, à côté de cette caricature d'homme de loi couleur citron ... Mme Ariette, femme d'avocat retors, retorse elle-même.

--Mévil est payé pour le savoir, dit Torral, assis, sans se retourner.

--Je ne suis pas payé, rectifia le docteur; j'ai payé ... et je paie encore. Bah! la diablesse est jolie, et ça m'amuse de voir sa mine chaste au milieu de mon oreiller. Je te l'ai dit tout à l'heure: toutes les femmes sont tarifées, ici... Hein?»

Il fit face à la scène.

La nouvelle chanteuse, enrouée sans doute, venait de s'interrompre net. Confuse et vexée, elle demeurait les bras ballants, prise entre l'ironie contente de ses camarades de planches et la curiosité narquoise du public. C'était une belle fille plantureuse avec des cheveux roux et des yeux rieurs.

Un coup de sifflet partit; des rires fusèrent. Non, la nouvelle chanteuse n'était pas enrouée; c'était plus simple: elle n'avait point de voix, point de voix du tout; elle avait autre chose, des bras agréables, des épaules rondes et une croupe musclée, et sans doute venait-elle à Saïgon dans l'espoir que c'était assez. Pour dire le vrai, Saïgon, d'habitude, n'en demandait pas davantage. Mais ce soir, une mouche musicale avait piqué la salle, et la salle semblait tout près d'exiger que la chanteuse chantât.

Froidement, l'actrice en prit son parti et traversa la scène en traînant ses jupes. Côté cour, elle s'arrêta, fit face et réattaqua la phrase rebelle. Mais c'était trop haut; elle changea de ton, insolente, sans souci de l'orchestre; ce fut trop bas. Les sifflets repartirent. Elle s'arrêta derechef, mit ses poings sur ses hanches, puis, flegmatiquement, philosophiquement, d'une voix très douce qui s'insinua dans toutes les oreilles hostiles, elle prononça: M..., et tourna le dos.

Il y eut un silence suffoqué. Mais, tout aussitôt, quelqu'un applaudit avec fureur, et la chanteuse, plus stupéfaite que personne, se retourna bouche bée. Elle vit un beau garçon élégant qui la dévorait du regard en déchirant ses gants de soie, et, charmée, elle lui jeta un baiser dans une révérence. Mévil, cinglé dans son caprice par ce baiser comme par un coup de fouet, arracha ardemment l'orchidée de sa boutonnière pour la lancer aux pieds de la fille. Et ils se regardèrent en souriant, comme si c'eût été déjà convenu qu'ils coucheraient ensemble.

Après tout, cette comédie à deux personnages en valait une autre, et le public, intéressé, se mit à rire et bientôt battit des mains. Les hommes, leurs yeux allumés, se poussaient du coude; les femmes, méprisantes et jalouses, jetaient quand même leurs fleurs à l'héroïne pour qu'on ne vît pas leur jalousie. Ce fut une façon de succès théâtral que les deux amoureux purent se partager.

Mévil, cependant, interrogeait:

-«Qui est-ce? Comment s'appelle-t-elle?»

Un spectateur s'empressa de fournir la réponse, fort glorieux de se mêler à l'aventure.

--«Elle s'appelle Hélène Liseron, monsieur. Voulez-vous me faire l'honneur de prendre mon programme, monsieur?

--Liseron? dit Fierce. Alors je la connais. Elle était, l'an dernier, la maîtresse de mon camarade Chose, à Constantinople, et quand on le crut tué dans le fameux attentat bulgare, elle s'envoya sans barguigner trois coups de revolver dans la poitrine, dont heureusement pas un ne trouva le bon endroit. On les soigna côte à côte à l'hôpital, elle et lui, et ils s'aimaient si fort que tout le monde prédisait un mariage et que les infirmières laïques en pleuraient d'attendrissement. Trois semaines plus tard, ils se sauvaient chacun de leur côté,--brouillés à mort,--sans avoir d'ailleurs jamais su pourquoi.

--Très bien», dit Torral.

Sans écouter, Mévil griffonnait une carte. Il lut à mi-voix:

«_Le docteur Raymond Mévil supplie l'exquise Hélène Liseron de daigner tout à l'heure accepter sa voiture pour rentrer chez elle par le chemin le plus long._»

--«Maintenant, dit-il, on sort. Je vous invite; toi, Fierce, spécialement: une première nuit saïgonnaise, des gens tels que nous ne la dorment pas. Nous enlevons cette femme charmante et nous partons d'abord pour Cholon, lieu idoine à la sorte de fête que je combine. Après Cholon, n'importe où. Et, à l'instar des gens les plus vertueux, je veux que nous voyions demain l'aurore.»

Ils se levèrent. Fierce donna un dernier regard aux loges,--a l'avocat Ariette, plus jaune que tout à l'heure; à sa femme, chaste toujours et magnifiquement impassible après l'infidélité publique de son amant; aux Abel, décemment attentifs au spectacle.... La jeune fille, pareille à un sphinx, était tellement immobile que la pensée revint à Fierce d'une statue d'albâtre aux yeux de diamants incrustés.

--«Mon cher, dit-il à Mévil, près de partir, tu as vraiment tort de dédaigner cette enfant-là. Elle vaut largement la plus jolie femme de la salle.

--La petite Abel? railla Mévil. Tu en as de bonnes!»

Cependant, il regarda, dédaigneusement.

Ne l'avait-il jamais considérée et fut-il étonné d'une beauté peu commune imposée à ses yeux? Fut-il pas plutôt, comme il le prétendit ensuite, ébloui jusqu'à la stupeur par l'arc voltaïque d'une lampe fixée machinalement? Il parut changé en pierre. Plus rien de son corps ne bougea. Sa main, que serra Fierce, pendit insensible. Il fallut le frapper pour qu'il revint à lui.

Ses deux amis le regardaient avec inquiétude; il baissa sur eux des yeux troubles, embués.

--«C'est idiot,» souffla-t-il, d'une voix imperceptible.

Il passa sa main sur son front et gagna la porte sans plus rien dire.

Mais, dehors, il parla d'un ton naturel et comme si rien n'était.

--«Au fait, oui. Elle n'est plus si petite fille que ça. Elle fera une très jolie madame.»

VI

Les chevaux annamites, gros comme des ânes, vifs comme des écureuils, traînaient la victoria d'une allure folle, avec des ruades et des bonds. Le saïs indigène poussait ses bêtes parce que la rue large était déserte et claire d'électricité. Et dédaigneux des hommes blancs, il ne se retournait pas sur son siège pour les voir.

Ils avaient attendu longtemps à la porte du théâtre, et Mévil, mal remis de son malaise mystérieux, avait piétiné le trottoir avec fièvre. Puis, la chanteuse venue, hésitante et mutine, il s'était jeté vers elle avec une sorte d'avidité, et l'avait entraînée comme une proie. Ils étaient montés tous quatre dans la voiture trop étroite, et, les présentations faites, courtes, aucun n'avait plus parlé.

Mévil, assoiffé, avait conquis tout d'abord les lèvres de la femme. Elle, pas coquette, rendait franchement la caresse. Ils demeuraient étreints, leurs dents heurtées à chaque cahot;--cependant que Torral et Fierce, froids, les regardaient.

Torral alluma une cigarette, avec des précautions pour ne brûler personne, car on était empilé. Fierce vit une main d'Hélène Liseron qui pendait, abandonnée et molle; il la prit, la caressa, se pencha pour appuyer sa bouche dans la paume,--puis la laissa aller, et fixa songeusement la cigarette de Torral, tel un petit phare rouge dans la nuit.

La victoria sortit des rues et entra dans le jardin,--ce parc unique sur les trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous les quatre: un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri, montait comme une marée,--et les engloutit. Il n'y avait pas de brise, mais quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints. Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies dans leurs cages, s'ébrouèrent sourdement quand l'attelage passa; il y eut des souffles rauques et des prunelles phosphorescentes; les chevaux hennirent et trottèrent plus vite.

Après, ce fut l'arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques roses; l'eau coulait si muette et si noire, que l'arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait,--avec des villages de cañhas indigènes trop basses pour qu'on les vit dans la nuit.

Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu'on ne comprit pas. Torral et Fierce par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis, Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents.--Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s'agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes.... Une voiture venant à leur rencontre, les croisa dans le temps d'un éclair. D'autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C'était l'Inspection,--les Acacias de Saïgon, où la mode est de se promener la nuit comme le jour.--Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files; et l'on distinguait les visages des gens; mais on n'échangeait pas de saluts, par discrétion.

D'une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s'éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la renverse dans l'angle des coussins, était immobile comme un mort.

--«C'est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là nous ont vus.»

Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file.

--«Voyez-les vous-même,» dit Torral en haussant les épaules.

Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme,--ou deux femmes,--ou parfois un homme et un garçonnet.--Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu'ils n'eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu'aux trois quarts.