Les civilisés: Roman

Part 18

Chapter 18709 wordsPublic domain

La chaufferie babord-milieu.--Huit chaudières alignées devant un couloir où la houille concassée s'entasse. Vingt-six hommes demi-nus travaillent âprement, brandissant leurs lourdes pelles, et lançant à toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont la blancheur électrique jure avec l'éclat sanglant des foyers, pendent au plafond. Une échelle d'acier descend verticale de la porte, une trappe fermée,--boulonnée.

Ils ont entendu l'explosion, les chauffeurs. Le contre-coup les a jetés bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils voient l'eau,--l'eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans la chaufferie close, d'où l'on ne sortira pas, où il faut crever comme des chiens la pierre au cou, c'est une scène indicible d'horreur.

Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l'échelle,--comme si c'était possible de sortir par cette trappe qu'il faut dix minutes pour dévisser! On a déjà de l'eau jusqu'aux genoux.--Et le chef de chauffe, fou de sa responsabilité grotesquement vaine, a crié: «A vos postes!» en abattant de son revolver un des fuyards, n'importe lequel. Après quoi, conscient du désastre, sûr de son impuissance, et terrifié de l'agonie atroce qu'il devine, il se tue lui-même de son second coup.--L'eau monte aux poitrines, et, soudain, noie les huit foyers. Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant que de grands jets de vapeur et d'eau bouillante mordent furieusement dans le tas de chair accroché à l'échelle.

Un pugilat monstrueux: toutes ces bêtes humaines rendues comme d'un coup de baguette à la férocité ancienne s'assomment et se déchirent des dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus haut. L'eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage; d'autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts; la surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui qui mourra le dernier s'accroche aux vis d'ouverture et les secoue désespérément; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et il tourne les manettes à contre-sens.

Alors, comme l'eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre, se rue à coups de couteau dans l'échelle, et taille dans les mains cramponnées jusqu'à ce qu'il touche, lui aussi, la porte implacable. Mais l'eau monte plus vite que lui, et il s'arrête, vaincu, et il lâche le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui sanglote....

C'est fini, la chaufferie est pleine.

XXXVI

Du torpilleur presque englouti, Fierce, galvanisé, regarde et boit sa revanche.

Le _King-Edward_ agonise. D'abord, on n'a rien perçu qu'un grand tumulte à son bord,--des cris, des coups de sifflets, des ordres, un brouhaha d'angoisse que la brise a porté jusqu'aux oreilles du vainqueur comme une adorable musique. Puis l'énorme coque a vibré tout à coup d'un frisson prodigieux. Les projecteurs électriques, tous, immobiles depuis l'explosion, et découpant çà et là, sur la mer ou dans les nuages, des disques de rayons blancs, recommencent à s'agiter lentement, tous ensemble, comme si le navire, sur cette mer paisible, était pris d'un roulis inquiétant.--Oui, le _King-Edward_ roule. Des grappes d'hommes apparaissent maintenant au-dessus des bastingages, et enjambent les lisses pour se jeter à la mer.--Le cuirassé s'incline sur tribord, bas, très bas, plus bas encore, sans se relever. Le plat-bord plonge dans l'eau. Une seconde, le pont se voit tout entier: le navire a chaviré sur le flanc;--et, la seconde d'après, le pont s'enfonce, et la carène apparaît,--les préceintes, la quille, les hélices qui continuent de tourner hors de l'eau. Le _King-Edward_ flotte une minute, sens dessus dessous; puis il bascule en arrière, la poupe sombrant tout à coup, l'éperon émergeant pour menacer le ciel. Et droit comme un homme qui plonge les pieds en avant, le _King-Edward_ disparaît dans la mer.

Le torpilleur sombre aussi. Fierce, heureux, souriant, flotte à demi sur la passerelle que les vagues caressent. Il ne souffre pas, trop affaibli, il n'y a plus du tout de sang dans ses veines. Et il s'endort au sein de la mer berceuse, en gardant dans ses lèvres, comme un viatique, le nom de Sélysette.

... En même temps qu'à Saïgon, dans sa chambre, agenouillée sous son christ, Mlle Sylva miséricordieuse prie pour «ceux qui sont sur mer.»

Stamboul, an 1321 de l'hégire.

FIN