Part 17
--La vérité, qu'a-t-elle fait de nous, qui l'avons aimée comme les chrétiens n'aimaient pas leur Christ? Qu'a-t-elle fait de Rochet, de Mévil, de moi-même? Des malades et des vieillards, acculés à l'ataxie ou au suicide.
--De moi, elle a fait un heureux.
--Allons donc! un fuyard, un proscrit, dont la vie est cassée comme une paille, et qui demain, déshonoré, condamné, chassé de partout, n'aura pas un cimetière où reposer ses os!
--Possible. Cela ne prouve rien.»
Il faisait tout à fait sombre; la lampe achevait de râler, et c'était comme un feu follet qui dansait encore dans le noir. Torral prononça, calme:
«Cela ne prouve rien. Je me suis peut-être trompé; mais ce n'est qu'une faute de calcul. La méthode du problème reste exacte. Je recommencerai.»
Il écouta l'heure qui sonnait à un clocher.
«Je recommencerai. Ce n'est qu'une vie à refaire. Je pars: adieu. Jadis, je t'aurais emmené; nous aurions déserté ensemble; nous serions sortis tous deux vivants et forts des ruines qui vont crouler ici, et t'ensevelir. Mais tu as craché la civilisation, tu retournes vers les barbares, et je pars seul. Adieu.»
Il marcha vers la porte. La lampe était sur son chemin: il la renversa d'un coup de pied.
--«Adieu,» dit-il encore.
Il s'en alla.
Fierce, seul dans la fumerie noire, écouta les pas qui s'éloignaient. Et comme il prêtait l'oreille, un lointain murmure le fit tout à coup tressaillir,--un frémissement sourd qu'apportait la brise du sud,--l'imperceptible grondement des canons anglais, là-bas sur la mer.
XXXIII
Dix-sept mai 19...--Dix heures du soir. Pas de lune. Ciel opaque, lourd de pluie.
En file indienne, les torpilleurs de Saïgon descendent silencieusement le fleuve, marchant à l'ennemi;--sept torpilleurs,--le ban et l'arrière-ban de l'arsenal;--on a fait flèche de tout bois: il s'agit d'un coup de main suprême pour débloquer la ville avant l'arrivée des régiments d'Hong-Kong. Quatre torpilleurs sont armés régulièrement; les autres ont reçu des équipages de fortune, racolés comme on a pu parmi les hommes des croiseurs et des canonnières; et l'amiral d'Orvilliers leur a donné ses aides de camp pour capitaines.
Point de feux de route, point de signaux, rien qu'on puisse apercevoir. Les torpilleurs noirs glissent obscurément dans la nuit.
Un banc de quart grand comme une table à thé, cerclé d'une rambarde de fer; Fierce est là, ses mains serrant le métal mouillé. Dessous, l'homme de barre, penché sur le compas; à droite, à gauche, des filets d'eau phosphorescente qui fuient; alentour, la pluie chaude qui grésille sur le fleuve;--la toile des vêtements détrempés colle aux épaules.
Quatorze nœuds. Les deux rives défilent vite, plates et pareilles. Il faut une attention de chaque seconde pour gouverner dans le chenal sinueux. Mais c'est l'affaire du chef de file; Fierce commande le _412_, cinquième de la ligne, et n'a qu'à guider son torpilleur dans le sillage lumineux déjà tracé.
Facile besogne,--pour le moment.--Fierce, du geste, indique tour à tour à l'homme de barre:--_à droite--à gauche--comme ça_;--et rêve, sa pensée distraite s'éloignant du temps et du lieu.
Mon Dieu, tout cela finit mieux qu'il n'espérait. Tout à l'heure il sera mort; et c'est hier matin qu'est arrivée la catastrophe: deux jours et une nuit de souffrance,--ce n'est guère.--Tout cela finit mieux qu'il n'espérait.--Cette mort même, le hasard la lui fournit prompte et propre. Et ce n'était pas facile de mourir ainsi sans bruit ni scandale, sans que Sélysette en pâtit en rien, sans qu'une goutte de sang vint éclabousser sa robe blanche! Non, pas facile: les accidents les mieux machinés gardent toujours une odeur de suicide; et le suicide d'un fiancé....--Tout cela finit bien. Vivre, c'était impossible; impossible de toutes façons; impossible quoi qu'il fût advenu....
Drôle d'endroit pour mourir, ce banc de quart. Trop petit de moitié pour la longueur d'un cadavre. Bah!
Sept torpilleurs: pas même de quoi venir à bout d'un cuirassé; et le sémaphore de Saint-Jacques qui signale une escadre de trois divisions!--Pot de terre contre pot de fer.--Tant mieux d'ailleurs: l'essentiel est de mourir; ce combat-là, c'est plus sûr qu'un coup de revolver au cœur. Tout cela finit très bien. L'ennui, c'est cette navigation sans feux: pas possible d'allumer une cigarette,--la dernière cigarette du condamné, pendant la toilette....
Le vieux d'Orvilliers ne s'est douté de rien. Dans le tumulte de la guerre déclarée, il n'a pas même vu les Sylva. Et demain, quand Fierce sera mort, on ne lui dira rien, évidemment; on respectera son chagrin, ses illusions. Il ne saura jamais. Tant mieux encore: S'il avait su, ç'aurait été une goutte de fiel au fond de la ciguë. Fierce l'aimait bien, ce vieil homme. Il n'était pas civilisé, lui!
Ah! la civilisation! quelle faillite! Mévil est mort;--on l'a enterré à midi; il n'y avait qu'Hélène Liseron derrière le cercueil;--Torral est en fuite, et la cour martiale l'a condamné par contumace;--Rochet est en enfance: on dit qu'il est fiancé;--Rochet fiancé!... au fait, avec qui donc?--Bah!--Et Fierce ... eh bien, Fierce? c'est lui qui finit le mieux. Il finit très bien, Fierce.
--«A gauche, la barre, à gauche.»--Ici, le chenal passe tout près de la rive. Les arbres dans la nuit pluvieuse, exhalent de chaudes bouffées de parfum. C'est comme un souffle de Saïgon, un baiser d'amour que la ville odorante et molle jette aux torpilleurs qui vont mourir pour elle.
Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, dernier comte de Fierce,--tué à l'ennemi. C'est convenable. Mademoiselle Sylva pourra sans honte se souvenir de son fiancé.--Mademoiselle Sylva.... Ah! c'eût été pourtant plus doux d'emporter dans la mort le goût de son baiser.... Tout à l'heure, après avoir quitté la chambre du _Bayard_, après avoir déchiré soigneusement le portrait au pastel,--les morceaux sont là, sur sa poitrine, et le cadre vide semblait une porte de sépulcre grande ouverte;--après avoir fermé la chambre, et jeté la clef par un sabord,--pourquoi diable, au fait?--Fierce, dans la nuit déjà noire, s'est glissé jusqu'à la rue des Moïs, pour rassasier ses yeux de la petite lumière qui brillait aux fenêtres de la véranda.--La véranda d'ébène, et son rideau de vigne vierge, et le baiser des fiançailles....
A deux quarts par bâbord, des feux qui pointillent la nuit;--le Cap Saint-Jacques. Mais la rivière s'enroule sur elle-même comme un serpent, et le but est moins proche qu'il ne semble.
Mourir, dormir. Dormir--et ne pas rêver. On a marché depuis Shakespeare. Tant pis: l'espoir menteur de ce rêve, c'était bien la seule chose qui rendait la vie tolérable. Ah! la vérité, la vérité toute nue! Jolie chose à voir.--Mais habille-toi donc, putain!
Encore une heure à vivre, deux peut-être; mais pas trois. Sûrement pas trois.
Beaucoup de lumières, sur le Cap. Les Anglais n'ont canonné que les batteries; les villas sont toutes intactes. D'ailleurs, le feu a cessé au coucher du soleil.
Elle pleurera peut-être, demain. Rien de mieux à souhaiter, pour le moment. Plus tard, elle comprendra. Elle pardonnera, très bonne. Mon Dieu, il n'est guère coupable, en somme. S'il fut un civilisé, à qui la faute?--La trahison de l'autre jour n'est rien, rien qu'un faux pas de sa route trébuchante; et cette route-là, ce n'est pas lui qui l'a choisie. Non, pas coupable, ni méprisable. On lui a mis en mains, dès l'enfance, la terrible équation moderne, qui dégage et détermine l'_x_ de la vie;--l'équation de la vérité. Eh bien, il l'a résolue, intégralement, courageusement; voilà tout. D'autres, moins probes ou plus lâches, seraient restés dans le bienfaisant mensonge. Lui en est sorti, parce que plus noble. Il n'a pas daigné faire le prudent partage de la théorie et de la pratique. Il a mis dans la vie la formule du laboratoire philosophique. Crime? Non: naïveté. Mais le destin tartufe n'aime pas les naïfs. Et voilà pourquoi Fierce meurt.
Au fond, il y a là-dedans plus d'injustice que jamais les nihilistes n'en ont redressé à coups de bombes.
Voici le Cap tout proche, énorme, et plus noir que le ciel nocturne, à cause du contraste des lumières, pareilles aux clous d'argent d'un drap funèbre. A droite, à droite! Il faut arrondir le promontoire.--Oui, plus d'injustice, dans sa vie fauchée en herbe, qu'il n'y en a dans le tréfonds des houillères, parmi les mineurs plus esclaves que les îlotes de la Sparte antique!
Irresponsable, irresponsable. Innocent. Quand même condamné à mort par la civilisation, qui lui a volé sa part de bonheur, sa part d'amour.--C'est bien ça: berné, volé, puis tué. Ce serait bon de se venger un peu, avant la fin....
Ah! le Cap doublé: ici, c'est la mer. Des vagues clapotent autour de l'étrave, et voici de l'écume qui jaillit. Plus de forêt, plus de parfums énervants; la brise du large, fraîche et chaste, frappe Fierce au front, sèche ses tempes moites, aère et apaise sa pensée. Au loin, rien que la nuit; l'horizon sépare mal le ciel de la mer. Il fait pourtant moins sombre: la pluie a cessé, les nuages se déchirent çà et là, et des trous étoilés apparaissent, par où la lune faufile des rayons furtifs.
C'est un temps favorable. Sur l'eau lunaire, on aura vite fait de découvrir l'ennemi.--Découvrir l'ennemi, c'est toujours le plus difficile: les torpilleurs sont si bas sur l'eau que leur champ de vision est restreint. Neuf fois sur dix, les nuits des manœuvres se passent en recherches vaines. Heureusement qu'aujourd'hui la lune s'en mêle. Allons, tout ira bien.
Un coup d'œil sur les torpilles.--Le _412_ a deux tubes du plus gros calibre, 450 millimètres.--Plus que probablement, cela ne servira pas à grand'chose: les canons anglais y auront mis bon ordre bien avant que le _412_ soit à portée de lancement.--Neuf cuirassés de ligne, quelques cent cinquante canons de trois pouces, sans parler des Maxim!--Tiens, au fait, le _King-Edward_ en est. Fierce se rappelle on ne peut mieux sa batterie Nordenfeldt, et le bal, et le souper.... Baroque.--Non, les tubes lance-torpilles ne serviront pas à grand'chose. Ce serait drôle, tout de même, de torpiller le _King-Edward_, avant d'être coulé.--Les torpilles sont prêtes, chargées, amorcées, armées. Il n'y a qu'à tirer la ficelle, et le grand requin d'acier jeté à la mer se précipitera vers sa proie.
Tout est en ordre. Maintenant, ses yeux fouillant l'horizon nocturne, Fierce cherche,--cherche l'ennemi.
L'ennemi.--Dans les cerveaux les plus efféminés par l'hérédité des civilisations successives, le mot sonne, farouche encore, mystérieusement entouré d'échos barbares et violents.--L'ennemi.--Deux sons brusques et rudes, dans quoi sont enclos les fantômes vivaces de toutes les férocités humaines,--depuis la bataille fauve des deux mâles de la caverne, que la femelle contemple, orgueilleuse et peureuse, du haut de l'arbre où elle s'est juchée, jusqu'aux guerres immenses des confédérations et des empires, acharnant les uns contre les autres tous leurs préjugés et tous leurs appétits.--L'ennemi.--L'être inconnu, étranger, différent, dont on a peur et haine. L'ennemi, qu'on tue.
Fierce cherche l'ennemi,--pour le tuer;--et il commence à le haïr.--Sûrement, il y a des miasmes sauvages, préhistoriques, épars dans l'humidité de cette nuit de bataille! Voici que des bouffées de patriotisme lui montent à la tête. Jadis, les seigneurs de Fierce ont aussi couru l'Anglais! Ah! ils ont osé, les cuirassés britanniques, tirer le canon contre la terre de France? Gare, ça brûle! Bon Dieu, c'est énervant, ce préliminaire. Va-t-on toute la nuit jouer à cache-cache?--Comme la mer noircit, dès qu'un nuage passe devant la lune! Autrefois, il y a très longtemps, quand il était tout petit, Jacques de Fierce craignait l'obscurité d'une crainte angoissante. C'était une épouvantable chose, dans le vieil hôtel du Faubourg, que d'aller chercher, pour la veillée, dans la bibliothèque très noire, le gros livre d'images qui servait d'alphabet.--Comment donc s'appelait la bonne allemande? Un nom en _a_....--Quoi? un feu? où ça? Eh non, il n'y a rien.--Tous les mêmes, ces timoniers: quand ils ont bien écarquillé leurs yeux dans le noir, ils aperçoivent infailliblement quelque chose; tel le mousse classique, saluant à l'horizon le premier rayon de la lune: «Un feu rouge, droit devant!» On en a ri pendant plusieurs siècles. Et voici que Fierce se surprend à en rire encore dans la nuit anxieuse.
Décidément, il n'y a rien. Voilà trois fois que les torpilleurs décrivent autour de Saint-Jacques des demi-cercles dont le rayon s'allonge toujours. Ce n'est pas cache-cache, c'est colin-maillard. Cette lune est exaspérante! Toutes les cinq minutes, une pauvre traînée de rayons qui s'éparpillent vite sur la mer, et tout de suite l'obscurité redouble. Non, point d'Anglais. Au diable! Ils ont dû s'écarter de la côte au coucher du soleil. Il faut les chasser au large, et désormais, la recherche devient hasardeuse sur la mer indéfinie. Oh! mais! ils ne vont pas se dérober toujours! Est-ce que la mort, la mort libératrice, serait coquette, et se refuserait? Quoi? la vie à recommencer, demain, la vie trop, trop douloureuse,--et toutes les amertumes à remâcher encore, et le ridicule de ce combat avorté.... Oh! non, non, non....
Les torpilleurs, en ligne de front maintenant, et largement espacés, donnent sur la mer comme un gigantesque coup de râteau, dans quoi l'ennemi peut être encore pris, s'il n'a pas fui trop loin dans la nuit opaque. Et Fierce, angoissé de désir, use ses yeux, s'acharne et s'exaspère.--Les lâches, qui ont peur de la bataille!--Il se penche en avant, le cou tendu, les mains crispées à la rambarde, et il mord sa lèvre qui tremble. Le vent salé lui souffle au visage d'étranges hallucinations orgueilleuses. C'est la Civilisation tout entière qu'il poursuit et qu'il charge, au galop de son torpilleur frémissant; oui, la Civilisation meurtrière, qui, depuis vingt-six ans, l'écrase peu à peu, fibre par fibre, nerf par nerf, dans son implacable engrenage, et qui, tout à l'heure, l'achèvera d'un éclat d'obus.--Soit. Mais gare à la convulsion suprême du vaincu! Ces cuirassés qui flottent quelque part devant sa torpille, voilà, voilà sur quoi se venger! C'est toute une quintessence de civilisation qu'ils concentrent derrière leurs murailles, une quintessence de civilisation bonne pour la dynamite.--Gare! Gare à la ruade que la pauvre bête humaine, mourante, va lâcher dans l'engrenage!
Or, comme une déesse blême, propice aux altérés de vengeance, la Lune, s'arrachant des nuages qui l'enlacent, fait ruisseler tout à coup des flots d'argent sur toute la mer. Et Fierce étouffe un cri de joie farouche: là, là! parmi les vagues étincelantes, les cuirassés couleur de nuit viennent de surgir.
XXXIV
_Aux Morts de Tsu-shima._
L'ennemi, droit devant.
Et sur le _412_ les ordres, jetés à voix basse, s'enfièvrent.
--Doucement.--Les deux machines, cent vingt tours.--Les hommes des tubes, armez les marteaux.
--Et du silence, vous autres!
--A gauche, cinq!--Zéro la barre.--Vous y voyez, le quartier-maître? Oui? Gouvernez comme ça, à deux quarts sur l'avant de la ligne.
--Les machines,--paré à manœuvrer.
L'étrave coupe l'eau sans bruit. Sournois, le _412_ avance. Sur l'horizon gris, les cuirassés anglais profilent des masses très confuses. Combien de milles à franchir! deux, trois? on ne sait pas: la nuit impossible de rien apprécier. Et il faut aller doucement: gare aux étincelles, gare au tapage des pistons qui s'entend de loin! Et il faut aller près, tout près: la bonne distance est quatre cents mètres, quand on y voit clair, et qu'on connaît la vitesse du but; mais pour une attaque de nuit, c'est folie de lancer à plus de deux cents.--Fierce le sait; et tout bas, sans lâcher des yeux le gibier, il murmure: «Je tirerai quand je le toucherai.»
A droite et à gauche, les autres torpilleurs ont disparu,--fondus dans le lointain noir;--téméraire, le _412_ court à l'escadre ennemie, tout seul.
Combien de milles, encore? deux, un? Cinq minutes, peut-être, avant le premier coup de canon.--Le cuirassé de tête, le plus proche, est fatalement le _King-Edward_;--c'est son poste d'amiral. Fierce, une seconde, pense à Hong-Kong, et aux Nordenfeldt enguirlandés de roses; et il murmure: «Cocasse!» puis, tout de suite, sa pensée repliée vers la grande chose: «Je tirerai quand je le toucherai.»
«Quand je le toucherai.» La lune, attentive, regarde le champ de bataille. On y voit très clair,--trop clair. Le torpilleur, lui aussi, doit se découper bien noir sur cette mer de lait....
La silhouette du cuirassé grandit,--grandit. Pas un feu, pas un reflet, sur cette machine sombre; pas un bruit: c'est le Palais de la Belle au Bois Dormant.--Combien de mètres, maintenant? quinze cents mille? Ils ont pourtant des yeux, les Anglais! On y voit comme en plein jour.... Ah! l'attente, l'attente oppressante du premier coup qui va jaillir, déchaînant les grandes voix de la bataille....
Fierce, dans le silence terrible, entend battre ses artères,--fort, si fort que l'ennemi, là-bas, doit entendre aussi.... et il retient son souffle, jusqu'à suffoquer. Mais le cauchemar, soudain, se pulvérise dans un fulgurant réveil: des gerbes d'électricité violette jaillissent du _King-Edward_, volent sur l'eau, frappent le torpilleur ébloui, l'enveloppent, l'inondent d'éclatants rayons, l'auréolent d'une funèbre gloire,--cependant que, tous à la fois, les canons démuselés se hérissent d'éclairs, et hurlent comme une meute à la curée.
Fierce n'y voit plus,--aveuglé net par les faisceaux électriques dardés dans ses prunelles. Tant pis. En avant quand même! il a crié d'abord à pleine poitrine pour mieux soulager ses nerfs: «Les machines, quatre cents tours!» Et maintenant, toutes ses fibres tendues vers le but à frapper, il répète, il répète à satiété sa leçon apprise: «Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai....»
Les obus bourdonnent et fouettent l'eau çà et là. Ils éclatent presque tous au choc, parmi les vagues, et cela fait de hautes gerbes jaillissantes qui retombent en pluie,--des fantômes liquides tout blancs sous la lune, qui surgissent et disparaissent dans le même clin d'œil, et sournoisement convergent vers le torpilleur. Oui, c'est comme une ronde de spectres lestes qui se jetteraient leurs suaires les uns aux autres,--de beaux suaires d'écume neigeuse, dont chaque pli recèle la mort. La ronde tournoie et se resserre. Mais le _412_ file trente nœuds, maintenant. Au travers des vagues et des obus il se rue irrésistiblement, inflexible comme la volonté qui le précipite. Et la mer labourée bondit et déferle, et le pont submergé ruisselle comme un lit de torrent. Les cheminées brandissent de grandes flammes, que le vent de la vitesse courbe et déchire en panaches éblouissants.
Un obus,--le premier. La tôle crevée s'arrache en lanières. Fierce, la tête détournée une seconde, voit un homme éventré, les entrailles sortantes. Un second coup se hâte, meilleur: le tube arrière et sa torpille volent en éclats, emportant la moitié des chances de victoire. Trois matelots, broyés, s'effondrent dans une bouillie rouge. Et on est encore loin, trop loin!
--«Quand je le toucherai!» La rage du combat mord Fierce au cœur, et des éclairs de haine clairvoyante sillonnent sa pensée. Elle est bien là, devant sa torpille,--sa dernière torpille,--la Civilisation! Elle l'a meurtri et torturé, elle va le tuer,--elle l'insulte et le bafoue, elle lui crache au visage toutes ces rafales d'eau furieuse qui giflent les joues, meurtrissent les yeux.... Ah! Fierce se sent le plus faible. Quand même, il s'acharne, enragé. Un cri lui saute aux lèvres, un cri de fille, empoignant une rivale aux cheveux: «Je t'aurai, sale bête!» Et raidi, les yeux démesurés, le cerveau fou, il maintient désespérément la barre droite, droite toujours.
Le poids de son corps pèse sur ses mains, qui étreignent la rambarde. Tout à coup, le point d'appui manque, et il tombe en avant: un coup d'enfilade a haché pêle-mêle l'acier de la rambarde, et un peu de chair avec l'acier. Au bout de son bras, Fierce voit une chose rouge qui pend,--la main mal arrachée. Cela ne fait pas de mal, pas encore. Mais le sang gicle, et Fierce comprend qu'il va mourir. Alors il se relève d'une secousse, et, de toutes ses forces, il crie: «Feu!»
La torpille chassée du tube s'élance. Et dans l'instant qui suit, un obus frappe droit dans le tube, le brise, sillonne le torpilleur de l'avant à l'arrière et éclate dans la chambre des machines. Pêle-mêle s'émiettent les bielles, les hommes et les cylindres; des cris, des détonations, des sifflements se mélangent, et du _412_ foudroyé jaillissent de grands jets de vapeur que les faisceaux électriques éclairent violemment, comme des nuages d'apothéose.
Déchiré de la hanche à l'épaule, assommé comme un bœuf sous la massue, abattu dans une mare de sang, de son sang qui coule comme l'eau d'une éponge, Fierce, quand même, entend le hurrah des canonniers anglais triomphants; et la certitude de son désastre sans revanche lui enfielle le cœur d'une désespérance dernière, cependant qu'il meurt peu à peu.
Là-bas, sur l'ennemi vainqueur, les canons ne cessent pas leur clameur de mort. Maintenant qu'on est tout près, c'est comme une symphonie prodigieuse où chaque pièce lance éperdûment sa note réitérée. Sur le roulement de tambour des mitrailleuses, là gamme sèche des canons de trois pouces dessine des arabesques folles, et le rugissement plus grave de l'artillerie moyenne y plaque sans relâche des accords farouches qui vibrent longuement au-dessus du tumulte des sons.
Les obus tapent partout. C'est la fête féroce du feu et de l'acier. Le pont du _412_ qui sombre n'est plus qu'un décombre rouge, où des lambeaux de chair huilés de sang commencent à frire dans la flamme.
--Or, à la fanfare insolente et triomphale des canons se mêle un coup mat, funèbre comme la première pelletée de terre jetée sur un cercueil. Une gerbe d'eau jaillit au flanc du cuirassé;--et puis plus rien. Mais, comme si quelque foudre inouïe pulvérisait les canonniers sur leurs pièces, les canons, tous ensemble, se taisent, bâillonnés.
Et dans le silence soudain, une immense clameur d'agonie s'élance du cuirassé frappé à son tour, et monte dans la nuit,--épouvantable.
XXXV
La revanche.
La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies milieu, au-dessous du blindage de ceinture,--à douze pieds plus bas que la flottaison.
Un déclanchement simple et précis comme une sonnerie d'horloge: la pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate; le fulminate brûle et enflamme la charge,--soixante-quinze kilogrammes de coton-poudre qui éclatent sous le navire, comme une mine sous un rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d'eau qui assourdit.
Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l'emporte-pièce,--un trou haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La mer entre.
Dedans, c'est le double-fond,--un rempart de compartiments-étanches, pareils aux cellules d'une ruche. Tout s'écrase et se déchiquète; la tôle interne, crevée comme du papier, s'effiloche; et cela fait un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon, lesquelles ceinturent les chaufferies d'une cuirasse noire. La mer passe et noie le charbon.
Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c'est le cœur vivant du navire; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine. Or, voici qu'elle ploie et se fend;--rien qu'une petite fente; mais au cœur, coup d'épingle vaut coup de hache.
La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.