Les civilisés: Roman

Part 16

Chapter 163,882 wordsPublic domain

Comme une bête blessée à mort qui veut agoniser dans sa tanière, Fierce n'arrêta sa fuite que dans sa chambre du _Bayard_. Et il s'assit sur le lit, ses coudes sur ses genoux, sa tête entre ses poings.

Il murmura: «C'est fini.» Les mots n'éveillaient d'ailleurs aucune pensée en lui. Le tumulte de sa tête avait été trop violent d'abord: il n'en restait plus qu'un vide total et terrible. Malgré quoi il souffrait effroyablement: son cœur était comme prisonnier d'une myriade de griffes pointues, qui le comprimaient, le crevaient; et il sentait aux cuisses et au ventre la contraction atroce que seuls connaissent les alpinistes qui ont fait de grandes chûtes.--Quand il eut souffert ainsi plus qu'il n'avait de forces, sa tête glissa entre ses mains, et il s'endormit ou s'évanouit.--Mais dès qu'il se réveilla, il recommença de souffrir.

Il souffrit même davantage, parce que la pensée fonctionna de nouveau sous son crâne. Et l'idée que Sélysette était morte pour lui, qu'il ne la reverrait même pas,--jamais!--lui arracha un gémissement de torture. Il répéta: «C'est fini,» avec la compréhension nette, cette fois, de toute sa vie fauchée, de sa mort obligatoire. Retomber dans le vice, dans le nihilisme, dans la civilisation,--non.--J'aime encore le vin et les femmes, disait jadis Lorenzaccio; c'est assez pour faire de moi un débauché, mais ce n'est pas assez pour me donner envie de l'être.--Fierce n'avait plus envie, ni courage.

L'espoir d'un pardon, d'une pitié de Sélysette, il n'y songea même pas: on pardonne un coupable, on a pitié d'un malheureux; mais on n'épouse pas un faussaire qui a pris le nom et le masque d'un honnête homme jadis aimé. Fierce était ce faussaire, et Sélysette avait constaté le faux de ses yeux.--Quel remède?--Jamais situation n'avait été si claire.--Fierce ricana d'impuissance et de désespoir: il pouvait écrire, supplier, pleurer;--c'était fini quand même;--fini;--fini. Il se martela le mot dans la cervelle. Après quoi,--pareil au noyé imbécile qui s'use les ongles aux parois lisses de son puits,--il écrivit, il supplia, il pleura. Mais sa lettre lui revint cachetée, et, avec elle, un billet bref dans quoi on lui rendait sa parole,--un billet qu'il reçut sur la nuque, comme les guillotinés reçoivent le couperet.

Il n'avait pas déjeuné; il ne dîna pas. Sept heures sonnaient, sept heures du soir. Il s'aperçut que tout un jour avait passé, de l'aube à la brune. Dans la nuit grandissante, il frissonna d'être seul; une peur enfantine le chassa de sa chambre. Le croiseur était déjà muet et obscur. Les clairons avaient rappelé au branle-bas du soir; l'équipage était sur le pont; la batterie vide apparaissait grande, basse et lugubre comme une crypte de cathédrale. Fierce, hâtivement, gagna la coupée, s'évada de ce silence et de cette ombre. Sur le quai, la nuit n'était pas encore opaque.

Il marcha d'abord au hasard; mais ce hasard, sournois, guidait ses pas vers la rue des Moïs,--et quand il vit où il allait, il eut encore peur et fit demi-tour. Cette fois, il chercha la maison de Mévil: sa détresse avait besoin d'un secours, n'importe lequel.

Mais Mévil n'était pas chez lui. Fierce vit la grille ouverte, et les boys sur le pas de la porte, en groupe étonné et inquiet. Le maître, sorti seul après la sieste, n'avait point laissé d'ordres et n'était pas rentré.

A pas lourds, Fierce recommença d'aller. Il avait cherché Mévil, il cherchait Torral;--il cherchait une main à quoi s'accrocher.

Il traversa la rue Catinat, et des gens qui couraient le bousculèrent,--sans qu'il y prît garde.--Un tumulte régnait dans la ville,--qu'il ne remarqua pas.--La foule, nombreuse toujours après le crépuscule, semblait agitée d'une émotion qui allait croissant. Au loin, vers l'hôtel des postes où s'affichent les télégrammes des agences, un flux de peuple se précipitait, avec des cris et des bras levés; c'était la rumeur d'une émeute. Des estafettes galopaient, des crieurs de journaux hurlaient, et leurs feuilles arrachées étaient brandies comme des drapeaux. Une fièvre anxieuse gagnait jusqu'aux Chinois, qui oubliaient leur labeur infatigable pour discourir sur le seuil des boutiques,--jusqu'aux femmes blanches tirées de leur indolence créole, et qu'on voyait nu-tête et décoiffées, courant aux nouvelles. Saïgon, balayé par un vent mystérieux de folie et de panique, semblait s'éveiller tragiquement de son far-niente éternel.

XXXI

Non, le docteur Mévil n'était pas rentré chez lui, ce soir-là.

Il était sorti de bonne heure, las d'être seul avec sa pensée--trop lugubre. Son ivresse de la nuit s'était dissipée dès le matin; mais des hallucinations passaient encore devant ses yeux, et le terrifiaient par intervalles. Avec une précision funèbre, il revoyait sa vision nocturne, triste et terrible, et les plis du suaire flottant sur le bras tendu, et les yeux, des yeux fixes de Sphinx ... cette vision-là, et une autre, la vision d'une femme debout....

Il avait froid dans les moelles, malgré la chaleur lourde du jour qui mettait une sueur fiévreuse à ses épaules et à son cou. Avant de sortir, il se poudra tout le buste; puis, dédaignant le pousse et la victoria, il monta à bicyclette: confusément, il espérait apaiser ses nerfs en fatiguant ses muscles. Le vent et le soleil feraient de bons remèdes à sa névrose. Il se courba sur le guidon et poussa fort les pédales. La bicyclette vola sur les routes rouges qui coloraient le caoutchouc des jantes. Une brise brûlante avait séché l'averse matinale, et la boue déjà s'émiettait en poussière.

Autrefois, la bicyclette avait été pour Mévil un véhicule discret, celui dont on use pour les courses mystérieuses ou honteuses dans le secret de quoi les saïs mêmes sont de trop. Mévil avait, parmi la foule de ses intrigues amoureuses, des aventures délicates, que l'honneur et l'intérêt commandaient de tenir à l'abri de tout regard. Dans le village de Tan-Hoa, près de la Route Haute, une petite villa avait été souvent l'objectif de ses expéditions cyclistes. Là vivait une famille saïgonnaise, les Marneffe, père, mère et fille;--lui, fonctionnaire, naturellement; elles, très mondaines; et tous trois dépensant plus qu'il n'auraient pu sans expédients. Le poker et les siestes remédiaient aux déficits: monsieur jouait avec intelligence, madame ne cessait d'être vertueuse qu'à bon escient.

Saïgon savait cela;--Saïgon sait bien d'autres choses. Mais la fille, qui n'avait que seize ans, passait pour intacte; il se rencontrait même de bonnes âmes pour la plaindre de grandir dans un milieu qui fatalement la corromprait plus tard.

Or, c'était là besogne faite.

Mlle Marneffe était, depuis longtemps, la maîtresse du docteur Raymond Mévil. Mais fort prudents l'un et l'autre, rien n'avait transpiré de leur liaison. La villa était isolée et propice aux rendez-vous; M. Marneffe en partait le matin pour n'y rentrer que le soir, conservant ainsi sa correcte ignorance des faits et gestes de sa femme, laquelle souvent s'absentait mystérieusement à midi. Ces jours-là, un mouchoir de jeune fille séchait à l'une des fenêtres de l'étage, et la grille du clos n'était pas fermée à clef, ce qui épargnait des pas au boy portier.--Une bicyclette se cachait fort bien parmi les hibiscus du jardin, et Mévil savait monter sans bruit l'escalier de briques, et pousser la porte muette d'une chambre virginale toute tendue de blanc.

Or, Mévil avait quitté la rue d'Espagne avant quatre heures, dirigeant d'abord sa roue vers le vélodrome. Mais des coureurs s'entraînaient sur la piste. Il obliqua et se trouva sur la Route Haute. La ville, déjà, était loin derrière, et le village de Tan-Hoa groupait ses cañhas à gauche du chemin.

Par habitude, Mévil donna un regard à la villa Marneffe: le mouchoir-signal flottait au volet. Mévil songea qu'il y flottait peut-être depuis bien des jours, oublié par une main dépitée: deux mois avaient passé depuis sa dernière visite. Mais Mlle Marneffe était tout ensemble vicieuse et sensée, trop sensée pour en vouloir aux amants infidèles, trop vicieuse pour perdre en bouderies le temps qu'on peut mieux employer. Mévil vit la grille ouverte. Il entra.

Après tout, c'était peut-être là le meilleur remède....

Mais il est des maux contre quoi toutes les médecines sont vaines. Mévil, une heure plus tard, se remit en selle, un peu plus las et plus anxieux, et comme endolori jusqu'à l'âme. Il se trompa de route et continua vers Cholon au lieu de rentrer à Saïgon.

Sa maîtresse, épuisée de plaisir, l'avait laissé partir sans un mot, sans un regard d'adieu filtrant entre ses paupières closes. Après l'heure libertine et égoïste, il aurait souhaité quelque tendresse, même menteuse.--De la tendresse;--il songea qu'il n'y en avait jamais eu dans sa vie.

Jamais;--non plus que d'émotion, ni de larmes. Tout était sec, jusqu'à son plus lointain souvenir. Or, depuis deux mois, il entrevoyait d'autres choses, des frissons inconnus,--meilleurs;--il entrevoyait.... Il tressaillit: là-bas, le soleil découpait sur un mur une bizarre forme blanche.--Il tourna court et se jeta dans un chemin de traverse, précipitant sa course. Une autre route était au bout du chemin; il la prit au hasard, sans remarquer que c'était la route des Tombeaux.

Elle se déroulait, plate et rouge, à travers la grande plaine bosselée de tombes. Un peu d'herbe, des buissons ras, on ne voyait rien de mieux jusqu'à l'horizon, et tout était couleur de sang séché, à cause de la poussière. En plein jour, la vieille nécropole,--trop vieille,--n'était pas farouche ni sinistre, mais seulement monotone; et le chemin même n'était pas désert: deux fois Mévil croisa des promeneurs.

Il alla bientôt moins vite. Depuis longtemps ses muscles étaient amollis contre toute fatigue, sauf amoureuse; et la route était longue; il n'en était qu'au tiers, le tombeau de l'Évêque n'apparaissait encore à l'horizon.

Alors, tandis qu'il appuyait plus mollement sur les pédales, une étrange modification physiologique se fit en lui: sa matière pensante s'absenta de son corps, s'en écarta, comme il advient dans le sommeil et peut-être dans la mort. Et le lien qui rattache l'une à l'autre les deux substances,--le lien de vie,--s'étira et devint fragile, cependant que l'énergie musculaire diminuait, et que la lassitude se faisait extrême et douloureuse.

Dédoublé, il se vit lui-même, comme on se voit dans un miroir.--Il vit son corps,--ou son double? accroupi sur la selle et courbé sur le guidon, les coudes pointus, les jambes raides. Il vit son visage, et s'inquiéta de le trouver pâle: quoi! c'était lui cette face plombée, ces yeux creux, ce regard terne? c'était lui, ces lèvres exsangues, dont le baiser froid devait répugner comme un baiser d'agonisant? Agonisant;--il répéta le mot,--et _vit_ ses lèvres remuer en le prononçant.--Il était médecin, il connaissait bien la grimace funèbre des hommes qui vont mourir; il la reconnut,--impitoyable. La Mort devait être proche de lui; il s'imagina macabrement qu'elle pédalait dans son ombre, sur une bicyclette rivée à la sienne.

Ses tempes étaient très froides. Le lien de son corps et de son double s'était allongé sans doute, car maintenant _il se voyait de plus loin, plus petit_. Et confusément, il sentit ce lien moins souple: les ordres de la matière pensante n'arrivaient plus que lentement aux muscles; il était comme une machine détraquée, qui n'obéit plus qu'à regret, et ferraille longuement avant de stopper ou de repartir. Cependant, sa pensée astrale, dégagée du cerveau organique, devenait extraordinairement lucide: avec une agilité inouïe, elle courait d'idée en idée, touchant en un clin d'œil à mille choses distantes et contradictoires, sans liaison visible.--Les fumeurs d'opium rêvent ainsi.--Une image oubliée traversa sa mémoire: l'image d'Hélène Liseron, lui crachant au visage, un jour de querelle: «On vous giflerait, que vous ne sentiriez pas les gifles;» et la main levée frappait sa joue; réellement, il ne sentait pas....

Il murmura: «J'ai fait un contre-sens.»--Mon Dieu, que ces pédales étaient dures à remuer!--Il regarda fixement le soleil qui baissait vers l'ouest. Il était tard, trop tard. Baissant ses yeux éblouis, il vit la route tournoyante et sombre comme un tunnel,--un tunnel fermé en cul-de-sac. Il entrait là-dedans, irrésistiblement;--et sa vie aussi, sa vie vécue à contre-sens, entrait dans l'impasse noire, pleine de terreurs et de fantômes.--Il n'y voyait plus!... Il fit un effort désespéré, et lentement, l'éblouissement se dissipa: la route, les buissons, les tombes, la poussière sanglante réapparurent,--et le Tombeau de l'Évêque, proche, menaçant.

Une sueur froide coulait du front de l'halluciné. Il allait toujours, pesant péniblement sur les dures pédales, il allait,--sûr d'un soulagement, dès que serait dépassé le Tombeau, le Tombeau terrible.--Il le dépassa; il tourna l'angle de la route.

Une voiture était derrière cet angle, venant au grand trot, une victoria attelée de deux australiens. Mévil se rangea à droite et regarda: c'étaient les chevaux de Mme Malais,--c'était elle, seule, dédaigneuse, et qui détourna la tête en l'apercevant.

... Treize heures plus tôt, la Vision s'était dressée en ce lieu même....

Il sembla à Mévil que son guidon tournait doucement de droite à gauche.--Pourtant ses mains ne bougeaient pas.--Et le guidon tournait, c'était positif; la victoria arrivait, rapide, à dix pas à peine; il fallait redresser la roue, pencher le corps à droite,--tout de suite.--Mévil essaya.

Les muscles hésitèrent. Comme c'était fatigant, ce guidon à tourner! Un poids mystérieux s'accrochait certainement du côté gauche, penchant sournoisement toute la machine vers le danger, vers la mort.

Mévil lutta, se raidit,--une demi-seconde, longue....

Mais à quoi bon? il était las, las!... Comme ce errait simple de se reposer tout de suite, là, sur la route rouge....

Les mains lâchèrent prise. La bicyclette se jeta sous les chevaux, qui se cabrèrent trop tard. La voiture passa, avec une secousse molle....

Il y eut un étrange cri qui ressemblait à un gémissement: Mme Malais se jeta hors de la voiture, avant même que le saïs cramponné aux guides n'eût arrêté.

Raymond Mévil gisait sur le dos, les bras en croix, les yeux grands ouverts. Sur son vêtement blanc, la roue terreuse avait tracé comme un grand-cordon rouge, de la hanche à l'épaule. La Mort indulgente avait respecté le visage, sur quoi se répandait déjà une beauté suprême, très calme.

Mme Malais courut, s'agenouilla, saisit éperdument la tête inerte. Les yeux remuèrent un peu, les lèvres se froncèrent comme pour un baiser,--un baiser rouge et chaud, parce que le sang teintait la bouche;--et ce fut tout; le cœur cessa de battre, le rideau des paupières tomba.

Le gardien du tombeau sortait de sa maison. Aidé du saïs, il porta le corps sous le mausolée. Silencieuse, Mme Malais tira son mouchoir et couvrit la face morte. Un peu de rose transparut sous la batiste, marquant les lèvres qui saignaient.

Mme Malais se pencha,--et, pitoyable, amoureuse peut-être, baisa doucement la marque rose....

Puis elle s'en alla, pleine de trouble; et le parfum de son baiser s'évapora sur les lèvres du mort. Raymond Mévil, froid et raide, entra dans le repos éternel.

XXXII

La rue Némésis était silencieuse et noire; les lupanars annamites et japonais n'ouvraient pas encore leurs portes et n'allumaient pas leurs lanternes de bambou huilé: il n'était que huit heures. Les pas de Fierce pesèrent sur le trottoir; le marteau de Torral résonna.

Torral ouvrit lui-même, promptement. Il tenait une lampe, dont il éclaira d'abord le visage du visiteur. Renseigné, il précéda Fierce dans la fumerie. Fierce entra, traînant lourdement ses semelles, comme marchent les soldats vaincus.

Torral posa la lampe à terre. La fumerie était vide: plus de nattes, ni de coussins, ni de pipes; trois murs blancs, et le tableau noir du fond, qui semblait une dalle funéraire avec ses épitaphes de craie.

La lumière se condensa sur le sol. Torral vit les souliers de Fierce, boueux, et la toile de son pantalon, maculée de rouge.

«--D'où viens-tu? Pourquoi es-tu ici à une heure pareille?»

Il parlait avec une brusquerie inquiète.

Fierce chercha dans sa tête. Il ne se rappelait plus. Oui, pourquoi était-il là?... Pour parler de sa douleur, pour l'étaler et la remuer? A quoi bon, puisque c'était fini? Les mots lui manquaient, et le courage.

Il s'adossa au mur. Torral scruta son silence et sonda ses yeux ternes; puis, haussant les épaules, il embrassa du geste la chambre vide.

«Tu vois? je m'en vais. Je déserte.

--Ah?» murmura Fierce indifférent.

Torral répéta deux fois: «Je déserte.» Et dans le silence qui suivit, le mot parvint au cerveau de Fierce, qui comprit lentement.

--«Tu désertes quoi? demanda-t-il.

--Ma batterie, parbleu Saïgon.

--Quelle batterie?»

Torral reprit en main la lampe, et regarda Fierce au visage.

--«Plus malade que je ne croyais, jugea-t-il. C'est ton mariage cassé qui t'abrutit de la sorte? Tu ne sais peut-être pas que la guerre est déclarée?»

De la tête et des épaules, Fierce fit signe qu'il n'en savait rien, et que peu lui importait.

--«Déclarée, répéta Torral. Et depuis midi, les Anglais bloquent Saïgon. La nouvelle est arrivée tout à l'heure, avec le paquebot qui a essuyé les premiers obus.

Fierce réfléchit une minute, tachant d'imaginer une influence quelconque de tout cela sur son propre désastre.--Aucune influence, évidemment. Torral continuait:

--«Les officiers de réserve seront appelés demain matin, et expédiés au feu en cinq secs. Merci pour moi! Les batteries sont un lieu malsain, que ma santé ne saurait souffrir. J'ai retenu ma cabine à bord du paquebot allemand qui part cette nuit pour Manille. Et je laisse les fous s'étriper entre eux.»

Fierce n'objecta rien. Incontestablement, la désertion de Torral était un acte logique et justifiable, conçu selon la bonne formule:--minimum d'effort, minimum de douleur.--S'expatrier plutôt que mourir; ça valait mieux, sans contredit. Torral accepta l'approbation silencieuse; et moins âpre:

«C'est égal, acheva-t-il, tu as traversé la ville, et tu n'as pas même entendu les braillements de la rue Catinat?

--Non, je n'ai pas entendu....

--Très malade....»

Il s'apitoyait un peu, avec du mépris. Mais c'était le premier mot de compassion que Fierce entendait, et tout son cœur en fondit de douleur et de reconnaissance.

--«Oh! si tu savais....»

Dans une convulsion de souffrance, il crispait ses mains jointes derrière sa nuque, et se raidissait, le dos au mur, comme un crucifié.

«Si tu savais....»

Il parla. Les mots maintenant lui montaient à la bouche,--hésitants, entrecoupés, mais fougueux. Il vidait violemment son cœur, d'où le désespoir jaillissait en flots de fiel. Pêle-mêle, il disait son amour et son indignité, et la grande espérance qui avait un moment rajeuni sa vie morne, et la terrible faillite de son paradis entrevu et perdu. Il parlait, et il pleurait en parlant, il pleurait à grands sanglots profonds,--comme pleurent les barbares. Torral l'écoutait avec impatience, et le méprisait de ses yeux durs.

--«En voilà assez, interrompit-il tout à coup. Je te l'ai prédit, n'est-ce pas? qu'en déraillant du bon sens tu courais à une culbute. Ne te plains pas: tu aurais pu tomber de plus haut. Ton mariage raté te sauve la vie. Te voilà libre, et sorti presque miraculeusement de la maison de fous dans quoi tu risquais de finir tes jours. Imbécile! au lieu de pleurer, tu devrais rire. La médecine est peut-être amère, mais tu es guéri.--Dans tout ce que tu viens de radoter, il n'y a pas une molécule de raison. Ton paradis perdu est inexistant: c'est le pays des mensonges et des mirages; tu peux le parcourir d'un bout à l'autre sans jamais refermer une fois les mains sur un bonheur réel. Au fait, tu en sais maintenant quelque chose, hein? Écoute: j'aurai quitté Saïgon dans une heure, et c'est probablement la dernière fois de ma vie que je te vois. Nous avons été amis, je veux te laisser mieux qu'un conseil, un testament: reviens au bon sens. Tu as été un civilisé, et des siècles d'atavisme indéfiniment perfectionné ne s'effacent pas. Reviens à la civilisation. Déracine de ta mentalité les dernières touffes de préjugés, de conventions, de religions. Redeviens ce que tu étais avant ta crise, un homme parmi les enfants qui peuplent la terre. Et tu retrouveras la volupté des hommes, la saine et raisonnable volupté qui consiste à ne pas souffrir.»

Il regardait Fierce droit aux yeux, et Fierce le regardait aussi, pensif. Leurs deux esprits s'appliquaient à leur divergence. Torral fit une cigarette et l'alluma.

Dans le silence, ils entendaient la lampe crachotter, à bout de pétrole.

--«Alors, dit soudain Fierce, la vie te plaît?

--Oui.

--Tu ne souhaites rien de mieux? cela te suffit,--dormir, manger, boire, fumer le tabac et l'opium, faire l'amour aux femmes, non, aux boys?

--Oui.

--Et du fond de ta sincérité, tu crois que le mal et le bien sont des balivernes, et qu'il n'y a ni dieu, ni loi?»

Torral ricana.

--«Séance de catéchisme. Je crois en un seul dieu: l'évolution déterministe; je crois au bien et au mal, en tant que règlement d'utilité sociale, prudemment inventé par les malins contre les niais; et je crois même que l'homme est composé d'un corps et d'une âme, celle-ci étant mathématiquement définie, l'intégrale des réactions chimiques de celui-là.--Maintenant, pour plus ample commentaire, j'ajouterai que ce catéchisme,--le catéchisme des Civilisés,--est un secret qu'il faut cacher aux peuples, parce qu'ils en sont indignes, et réserver aux seuls individus d'élite, dont je suis. Toute civilisation doit être ésotérique; et la profanation des mystères rebrousse l'évolution vers la barbarie.»

Il tira les dernières bouffées de sa cigarette et l'éteignit sous son pied.

--«J'imagine d'ailleurs que tu sais tout cela comme moi?»

La flamme de la lampe baissait avec de petites convulsions qui jetaient aux murs des sarabandes d'ombres rougeâtres. Fierce baissa la tête. Que répondre? Torral parlait vrai, et rien ne pouvait être opposé à son dogme irréfutable. Tout à coup, parmi les fantômes de sa pensée, Fierce revit Mlle Sylva,--candide, croyante, absurde, heureuse.

--«Eh oui! cria-t-il soudain. Je sais tout cela. Ton catéchisme, je l'ai appris au collège; et je le pratiquais d'instinct, avant de l'avoir appris:--et il n'y a de vérité qu'en lui, et tout le reste est mensonge.--Oui, parbleu, je sais tout cela. Mais encore? Il n'y a ni dieu, ni loi, ni morale; il n'y a rien, que le droit pour chacun de prendre son plaisir où bon lui semble, et de vivre aux dépens des moins forts.--Et puis?--J'en ai usé, de ce droit; j'en ai abusé. Et j'ai fait ma maîtresse de la vérité la plus égoïste et la plus implacable: est-ce ma faute, si j'étouffe aujourd'hui entre ses bras? est-ce ma faute, si j'ai trouvé la lassitude et l'écœurement là où lu dis qu'est le bonheur? Ne pas souffrir,--ne pas sentir! cela ne me suffit plus. J'ai soif d'autre chose. Je ne me résigne plus à vivre pour manger, boire et me coucher. Et je n'en veux plus, de cette vérité, qui n'a rien de meilleur à m'offrir: j'aime mieux le mensonge, j'aime mieux ses duperies, ses trahisons et ses larmes!

--Tu es fou.

--Non! j'y vois clair. La vérité, qu'ai-je à en faire? Rien, trois fois rien! Ce qu'il me faut, c'est le bonheur. Eh bien, j'ai vu des gens vivre selon le mensonge, parmi tout le fatras des religions, des morales, de l'honneur et de la vertu: Ces gens-là étaient heureux....

--Heureux comme des forçats à la double boucle.

--Et quand même? s'il fait meilleur dans le cachot qu'à la belle étoile?

--Essaie, et tu verras.

--Je ne peux plus essayer! On sort de ce cachot-là, on n'y rentre pas. J'ai vu la vérité, je ne peux plus revenir au mensonge. Mais je regrette le mensonge, et je hais la vérité.

--Fou!