Les civilisés: Roman

Part 14

Chapter 143,765 wordsPublic domain

La révolte indigène avait pris feu tout d'un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s'étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l'assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l'apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s'était fait devant l'invasion: la guerre orientale commençait,--sournoise et têtue.

Point de combat. Des embuscades, des guets-apens;--un coup de fusil jailli d'une haie; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite.--Les soldats s'énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps; il n'y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l'ennemi;--pareils. Ils se battaient d'ailleurs férocement, parce que c'était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d'Asie,--et d'Europe,--sont inexpiables.

Les canonnières couraient d'arroyo en arroyo; parfois,--rarement,--elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d'elles et s'en écartaient; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théologie populaire,--toujours respectée et nourrie par leurs lettrés,--emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d'étincelles.--Les canonnières allaient et venaient en vain: on fuyait devant elles.

C'étaient alors de longues randonnées inutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions.--Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu'il ne fût déjà en cendres; les sampans de guerre signalés au fond d'un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries.--Les chefs exaspérés tentaient parfois une opération d'envergure: on cernait quinze lieues de pays; on épaississait les lignes, on doublait les grand'gardes; les canonnières barraient chaque arroyo; et l'on n'avançait qu'après mille précautions prises: on marchait en silence à travers les bois vides; le cercle se resserrait: rien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait; des balles sifflaient jusqu'au fleuve, et les tôles des canonnières sonnaient sous les coups; le canon s'en mêlait; c'était enfin une vraie bataille qui durait jusqu'à l'aube. Mais à l'aube, le feu cessait soudain, car on s'était trompé: il n'y avait point d'ennemi. Égaré ou trahi, on s'était fusillé entre soi, on s'était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait,--et l'on recommençait d'autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.

Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d'ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d'où l'on ne sort pas, et où n'arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d'où partent les abordages nocturnes,--silencieux et sanglants. Mais si loin que l'on fût, on n'évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l'effluve fiévreux de la terre qui fermente. C'étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmiliait de choses secrètes, qu'on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable montait de cette mer d'arbres; et parfois, des fracas en émergeaient, angoissants à force d'être proches: galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bêtes en chasse ou en amour. Il n'y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu'une forêt tropicale.

Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.

Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueilleusement, il se gardait à l'épouse prochaine. Le mois d'absence et d'exil avait été lourd à sa constance: le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre; mais pas la débauche; à peine s'il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l'empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu'il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle,--il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.

XXVII

Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d'une dynastie oubliée, s'était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire. Une vierge, disait-on, avait prophétisé sa venue; et à l'heure dite, il avait paru; et la vierge l'avait reconnu, désigné et proclamé parmi la foule. Il était marqué des stigmates de sa race; les prêtres s'étaient prosternés devant lui, et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il combattait avec une armée et une cour; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans fanatisés le surnommaient _Hong-Kop_, le Tigre. Son nom impérial serait acclamé plus tard, après les victoires définitives, au milieu des triomphes et des agenouillements.

Mais, une nuit, le prince Hong-Kop fut trahi.

L'histoire en est restée obscure. L'âme asiatique ne se dévoile jamais qu'à demi.--Vengeance, ambition, jalousie? Autres mobiles inconnus, incompréhensibles pour l'Europe barbare?--Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.

Le village était entouré de rizières, et proche d'un bois touffu, propice aux fuites. Hong-Kop, au premier bruit, tenta de s'échapper. Mais les Français gardaient le bois; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes.--Par les rizières, les colonnes d'attaque avançaient; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong-Kop comprit sa perte, et s'y résigna. À son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L'Empereur s'assit au milieu de sa cour;--les cañhas voisines brûlaient déjà, incendiées;--et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l'imita, parce qu'il ne sied pas aux hommes de s'égaler aux princes; mais tous attendirent autour du mort que l'ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d'inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L'ordre de Paris était en effet de massacrer les _pirates_, et Tordre fut exécuté.

On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n'était plus qu'une seule flambée. On ne les lia pas; ils s'agenouillèrent d'eux-mêmes, correctement, sur deux lignes; la rizière était inondée, l'eau montait aux mollets; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chignon lisse qui avait l'air d'une fille; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l'étrange scène et rougissait l'herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba,--deux,--quarante; le bourreau s'arrêta pour aiguiser sa lame; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement; le sabre affilé reprit sa besogne; et l'on termina par les deux enfants.

Sur une palissade, oubliée par l'incendie, les tirailleurs plantèrent ensuite les têtes,--pour l'exemple. Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.

Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées: pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.

Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L'odeur du sang obsédait les narines, et aussi l'odeur du village asiatique, abominable mélange de poivre, d'encens et de pourriture.

Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.

Il y eut tumulte; on courut aux armes. D'autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d'une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu'on vît l'égorgeur. Une panique faillit s'en suivre. Mais les officiers s'étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.

Mais l'ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu: des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques cañhas noires penchées sur l'eau. Nul bruit n'en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.

Il y avait des femmes dans les cañhas,--des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi-mortes de terreur. On les tua, sans même voir que c'étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens,--les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France;--ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement: une fillette annamite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d'un sursaut, tellement terrifiée qu'elle ne cria pas.

Il leva son sabre. Mais c'était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliante qui pleuraient.

Il s'arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.

Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l'attirant sur elle, s'offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.

Les nattes froissées geignirent doucement, et le plancher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La cañha tiède était comme une alcôve.

Dehors, les cris des matelots s'éloignaient, et l'aboiement du tigre retentissait plus proche.

XXVIII

A Saïgon, l'anxiété première s'était changée en curiosité, puis la curiosité en indifférence.

C'était trop long, cette révolte;--et puis trop lointain la guerre s'éternisait au fond du Cambodge, dans ces forêts marécageuses que personne n'avait jamais vues.--Une semaine, on s'était inquiété, troublé même. La vie maintenant recommençait, insouciante et nonchalante.

La saison chaude arrivait, la saison des pluies, du paludisme et de la dysenterie. Bientôt Saïgon serait un marécage,--ses belles routes rousses plaquées de glaise, ses jardins salis d'eau jaune; il tomberait deux averses par jour, soir et matin, à heures fixes; et ce serait fini des promenades, des tennis et des bals sous les étoiles. Il fallait jouir en hâte des derniers beaux jours, se rassasier de fêtes et de joies. On n'y manqua point. Saïgon vécut gloutonnement. L'histoire des villes est féconde en exemples de ce fait: que les catastrophes imminentes engendrent dans chaque cité une folie de plaisirs et de débauches qui ressort du fatalisme. Pour Saïgon, la révolte indigène était une menace et peut-être un présage;--le présage obscur d'un danger plus terrible, d'une foudre inconnue suspendue sur Gomorrhe. Inconsciemment perspicaces, les Saïgonnais s'étourdirent et s'enivrèrent.

Le docteur Raymond Mévil ne se mêla pas à cette générale folie. Il était maintenant malade de plus en plus, et de corps autant que de tête. Mme Malais et Marthe Abel étaient devenues les deux pôles de sa vie, et deux pôles également inaccessibles; il en oubliait de manger et de boire, et, qui pis était, d'aimer. Torral avait bien jugé, en le déclarant une façon d'alcoolique qui avait pris les femmes pour alcool: sevré brusquement de son eau-de-vie, Mévil dépérissait.

Cas pathologique, en somme. Mévil s'était débauché très longtemps, sans que sa jeunesse en parût altérée ou gâtée. Ses moelles pourtant s'étaient usées à ce perpétuel labeur. Elles n'étaient pas d'ailleurs des moelles saines, des moelles d'animal humain bien portant, normal: Mévil était un Civilisé, c'est-à-dire une plante de serre, modifiée, déformée, atrophiée par une culture maniaque, et devenue monstrueuse avec des feuilles naines, des fleurs trop grosses, et des pétales en guise d'étamines,--avec de la spéculation en place d'instinct, et un cerveau tout ensemble admirable et difforme. Ce cerveau-là d'abord s'était enfermé dans un égoïsme confortable, laissant aux sens leur liberté, et ne se mêlant pas à leurs jeux; mais la gangrène des nerfs l'avait un jour gagné. Mévil, parvenu au bout de sa jeunesse écourtée, au bout de ses sensations émoussées, s'était tout entier, et d'un seul coup, détraqué et amolli. A ses appétits d'antan, succédaient maintenant des passions profondes et maladives;--et c'était bien la floraison de la plante de serre, une floraison étrange et tragique, poussée par des engrais savamment pourris.

Mme Malais, bourgeoise honnête à mine de grande dame, et provinciale de France sauvée par son mari des contagions coloniales, était la femme la plus difficile à séduire. Les sens en elle ne parlaient pas, ni l'imagination; elle n'offrait pas de prise; par-dessus tout, elle aimait son mari. Mévil s'usa à la poursuivre, poursuite d'autant plus pénible qu'il y mettait tout ensemble sa tête et son cœur, et qu'il ne voulait pas seulement posséder cette Galathée, mais l'animer, l'éveiller, la transformer. Il la troubla seulement et lui fit peur. Elle flaira dans ce mondain qui la courtisait un être dangereux et mystérieux, un magicien capable de l'attirer, malgré elle, dans un royaume interdit, où mourrait sa fidélité conjugale, dont elle était fière;--et sage, quoique tentée peut-être, elle se déroba aux attaques, et ferma sa porte à l'assaillant.

Mévil ne la vit plus que de loin, aux courses, au théâtre, à la promenade. Elle se détournait en l'apercevant, et se retirait s'il essayait de la joindre. A ce jeu, il s'exaspéra. Torral, spectateur attentif du drame, s'attendit à des violences et à un scandale. Mais Mévil, déjà, n'avait plus en lui l'énergie qu'il fallait pour être violent.

Il chassait deux proies, et ne savait pas lâcher l'une pour forcer l'autre. Elles l'entraînaient,--acharné, fou,--sur deux pistes différentes: Mme Malais lui représentait un idéal sensuel jamais atteint encore, Marthe Abel remuait en lui des fibres qu'il ne connaissait pas, et qu'il s'épouvantait de sentir vibrer: des fibres mystiques et superstitieuses,--les fibres d'un amour blême et glacé,--mortel.--Il pensait à l'amour des religieuses pour le christ de leur cellule.--Cette fille blanche et sereine, cette statue d'albâtre, ce sphinx égyptien magiquement animé, lui apparaissait comme une énigme qu'il voulait déchiffrer, ou mourir.

Il ne lui fit pas la cour: on ne fait pas la cour aux énigmes. Il ne l'assiégea d'aucune manière. L'idée qu'elle était faite comme sont les femmes, et bonne à donner du plaisir, ne lui vint jamais. Il l'aima plus chastement que Fierce n'aimait Mlle Sylva, et quand il médita de l'épouser, il ne songea pas à la nuit de noces: s'il y avait songé il eût reculé peut-être, pris de peur.

Épouser Marthe Abel.--Mévil fabriqua d'abord cette imagination dans une heure de fièvre. Le mariage venait, au milieu des principes et des règles de sa vie, comme un chien parmi des quilles. Au seul mot, Torral avait éclaté de rire; Mévil honteux relégua l'idée dans son tiroir à folies.

Mais bientôt, les règles et les principes ne furent plus grand'chose pour lui. Amoureux qu'il était de deux femmes, et chaste envers les deux, il était devenu soudain impuissant à rencontre de toutes les autres. Il ne pouvait plus aimer. Ç'avait été d'abord une répugnance qu'il n'essayait pas de vaincre; mais il constata bientôt que c'était pis: une impossibilité. Torral, qui le soignait en ami, avait exigé qu'il conservât quelques maîtresses: il en usait comme un vieillard.--Il n'avait que trente ans; mais sa mine était plus vieille que lui, et le désarroi de sa moëlle se reflétait maintenant sur son visage,--toujours très beau, mais épuisé.

Alors, il comprit qu'il marchait vers le fond d'une impasse, et que toute porte était bonne pour s'en tirer. En même temps, la nouvelle du mariage de Fierce lui arrivait comme un exemple à suivre. Il reprit son projet, s'y accoutuma, et l'estima bientôt excellent et raisonnable, conformée tous ses vœux même imprécis. Dès lors, il voulut engager l'affaire. Mais au premier abord, il vit les yeux de sphinx qui le fixaient de leur regard immobile, fut ébloui, ne parla pas et s'en alla.

Les yeux de Marthe Abel.--Mévil, seul, y songea pour la première fois. Qu'y avait-il, derrière ces froides lampes noires?--Il avait aimé beaucoup de femmes, il les avait regardé vivre et s'agiter; il connaissait leurs ressorts habituels, qui sont l'ambition, la vanité, la sensualité,--et la vénalité, en quoi tout se résume. Qu'y avait-il derrière les yeux de Marthe Abel! Elle était un sphinx, aussi bien au dedans qu'au dehors. Il renonça à la deviner et s'encouragea de raisonnements pratiques. Mlle Abel avait vingt ans; elle était fille unique, bien élevée, très jolie;--oui, mais sans dot;--pourri de dettes, le lieutenant-gouverneur;--sans dot, et d'une beauté trop originale qui inquiétait et n'attirait pas;--somme toute, difficile à marier. Lui, Mévil, était jeune, avait sa clientèle, sa réputation, et quelque fortune;--beau parti, sans conteste. Pourquoi n'accepterait-elle pas?

Pourquoi?--Il se regarda dans une glace: il était beau, aussi beau qu'elle.--Il retourna le soir même chez Marthe,--et recula encore, peureusement.

Mais deux jours plus tard, battant le pavé dès le matin, il rencontra Torral, qui rentrait déjeuner.

--«Fierce arrive ce soir avec son _Avalanche_, dit l'ingénieur. J'ai passé tout à l'heure au Gouvernement: la révolte est finie; du moins, ils le disent.

--Ah! fit Mévil, Fierce arrive?»

Le mariage Fierce-Sylva n'était plus un mystère, les bans venaient d'être publiés.

--«Oui, répéta Torral, Fierce arrive, le pauvre bougre! Les Sylva sont rentrés hier du cap St-Jacques. A coup sûr, il passera sa soirée en famille. En famille, Fierce! Ah! je le croyais plus fort. Enfin, n'en parlons plus. Ce soir, nous deux, dînons-nous ensemble?

--Je ne sais pas.

--Si tu ne sais pas, c'est oui. Il faut te secouer, mon petit. A huit heures, au cercle, ou un peu plus tôt, rue Catinat.»

Seul, chez lui, Mévil s'assit, la joue sur son poing.

Fierce rentrait; Fierce allait se marier. C'était donc possible, aux Civilisés, malgré les débauches, malgré la fatigue, de se choisir une vierge et de l'épouser, comme font les barbares.--C'était possible.--Il s'enfonça, plusieurs heures durant, cette certitude dans le crâne.--A quatre heures, il commanda son pousse. Près de partir, il songea que cette demande qu'il allait faire ressemblait beaucoup à un duel.--Il avait assisté parfois à des rencontres; il connaissait les drogues compatissantes qui affermissent les cœurs défaillants; il but une fiole,--à tout hasard.--Les coureurs tonkinois trottèrent vite, trop vite.

Il faisait orageux, et le ciel était bas. Il avait plu le matin,--la première averse de la mousson; et la pluie du soir s'apprêtait. Les rues étaient boueuses; les coureurs s'arrêtèrent pour relever la capote et rabattre le couvre-pied de cuir; Mévil trouva la halte courte. Comme le pousse arrivait devant le palais, les premières gouttes d'eau tombèrent. Mais les Tonkinois, d'un effort, escaladèrent le perron, et le maître mit pied à terre sous la colonnade du portique, sans mouiller ses chaussures de toile. Le factionnaire, précipitamment, rassemblait les talons et se raidissait, l'arme à l'épaule. Un boy, qui sortait du hall, s'effaça en hâte pour laisser passer l'Européen.

Mévil entra. Le hall était vide; la porte du petit salon ouverte,--il avança. La fiole bue chauffait son sang; il n'eut presque pas peur en voyant Marthe. Elle était là, seule, assise au piano; elle lisait une partition sans jouer, ses mains très fines au-dessus des touches. Aux pas de Mévil, les nattes des dalles craquèrent. Elle tourna la tête, et vint au visiteur en lui tendant la main. Ils s'assirent face à face. Polie, elle le remercia d'avoir affronté l'averse: l'eau maintenant ruisselait aux vitres, et le salon, sombre à l'ordinaire, comme sont les salons annamites, prenait des airs de crypte ou de caverne. Mévil songea que c'en était peut-être une, la caverne du sphinx, dans quoi les victimes étaient déchirées.

Quand même, il manœuvra pour l'attaque. Mais plutôt que de marcher droit, il chercha un biais habile. Le mariage Fierce-Sylva lui vint à l'esprit.

--«Jacques de Fierce, dit-il, arrive ce soir du Cambodge.»

Mlle Abel s'étonna.

--«Êtes-vous sûr? J'ai déjeuné ce matin chez Sélysette, qui n'en savait pas un mot.

--La nouvelle vient du Gouvernement.

--Tant pis: Les Sylva sont partis pour Mytho tout à l'heure, et ne reviendront qu'après dîner.

--Bah! ils se verront demain.»

Les phrases s'enchaînaient mal. Il fit un effort;--la question décisive lui semblait une montagne à soulever.

--«Un joli mariage, n'est-ce pas?

--Très joli.

--Et qui sera heureux.»

Elle fit un geste d'ignorance.

«Vous ne connaissez pas Fierce. Il est mon ami de puis dix ans, et c'est la loyauté, la sincérité même.

-Tant mieux pour Sélysette, qui mérite beaucoup de bonheur.»

Mévil regarda la pendule: dix minutes perdues, déjà. Il songea tout à coup qu'un visiteur pouvait surgir. Le fossé était là, qu'il fallait sauter. Il prit son élan.

--«Un mariage, c'est un exemple à suivre. Qu'en pensez-vous?

--Un bon exemple, ou un mauvais?»

Elle riait de son rire particulier, bref et sans gatté.

--«Un bon, affirma sérieusement Mévil. Quand le suivrez-vous?

--Moi? Je n'y pense pas encore,--pas du tout.

--D'autres y pensent peut-être, en vous regardant,

--Croyez-vous?» dit-elle, indifférente.

Il brûla ses vaisseaux.

--«J'en connais ... un au moins ... qui n'aspire qu'à vous et ne rêve que de vous.»

Elle le regarda très attentivement.

«Et vous savez qui, acheva-t-il en se levant.

--Est-ce vous, par hasard?»--Elle recommençait à rire.

--«C'est moi.»

Elle n'hésita pas une seconde.

--«Mon Dieu! vous auriez dû me prévenir. C'est une déclaration? ou une demande officielle?

--Les deux.»

Elle riait toujours, on ne peut plus calme.

--«Mettons tout ça en musique, voulez-vous?»

Elle s'assit au piano, plaqua deux accords, et lança ses doigts dans une sarabande de notes burlesques, brusquement achevée, sans transition, par une phrase en mineur, mystérieuse.

Elle se moquait de lui; il s'irrita.

--«Je n'entends rien aux sonates. Celle-ci, que veut-elle dire? oui, ou non?»

Elle pivota sur son tabouret, et lui fit face:

--«Êtes-vous sérieux?

--Plus que je n'ai jamais été.

--Vous voulez m'épouser?

--Je ne veux pas autre chose.

--Pour tout de bon, sans rire?»

Il crut à une coquetterie.

--«Sur mon honneur, dit-il chaleureusement, vous me ferez, en m'accordant cette main-là, la plus royale charité d'amour qu'une femme ait jamais pu faire!»

Elle fit une moue de regret poli.