Part 12
Par la passe ouest, le _Bayard_ entrait à Hong-Kong, sa coque effilée tranchant l'eau sans remous. La foule des sampans et des jonques grouillait pour lui faire place, et les canons des forts répondaient à son salut.
Les montagnes cernaient la rade comme un lac. Dans ce lac, tous les navires du monde semblaient s'être donné rendez-vous, et Hong-Kong était un caravansérail asiatique entre l'Amérique et l'Europe. Dès l'entrée, c'étaient des voiliers à l'ancre le long des falaises, d'énormes trois-mâts chargés de riz, qui reflétaient dans la mer calme leurs coques vertes, roses, blanches ou bleu de ciel,--un bariolage d'aquarelle impressionniste. Après, collés aux premiers appontements des avant-ports, les charbonniers apparaissaient, codeur d'encre, si bas sur l'eau qu'on n'en voyait que les mâts et les cheminées. Eux étaient l'avant-garde des vapeurs, et le gros suivait, éparpillé sur toute l'étendue de la rade;--des vapeurs laids et sales, quelques-uns se déchargeant avec fracas dans des chalands ou dans des jonques, la plupart inertes et morts comme des usines abandonnées. Les paquebots blancs, luisants comme des yachts, semblaient être çà et là des châteaux parmi ces usines.
Le _Bayard_ avançait, rapide, vers le mouillage des vaisseaux de guerre qu'on apercevait au fond de la rade, bien alignés et orgueilleux.
Des sampans frôlés battaient l'eau à grands coups de godilles. Les voiles de bambous nattés pendaient aux antennes, et l'on distinguait les figures des batelières chinoises, répugnantes sous leurs cheveux lisses constellés de bijoux verts. A leurs pieds, sur les planches malpropres, des bébés jaunes se vautraient au milieu de riz et d'écuelles renversées. Des bouffées nauséabondes sortaient de ces cloaques.
Mais maintenant qu'on approchait, personne ne regardait plus que la terre. Les montagnes de Hong-Kong semblaient jaillir de la mer; car elles atteignaient d'une seule pente jusqu'à leur cime. En face la côte du continent s'érigeait en plans successifs vers une chaîne bleue qui se mélangeait au ciel, tandis que l'île était taillée raide et droite comme un cratère: les villas qu'on découvrait à mi-hauteur semblaient posées sur le roc comme des oiseaux.
Il y en avait beaucoup, de ces villas. Leurs terrasses étagées peuplaient la montagne. Des chemins en corniches les joignaient, supportés par de grandes arches qui leur donnaient des airs d'aqueducs romains. Un funiculaire effrayant, vertical comme une tour, escaladait le plus haut pic. Et la ville, serrée entre la mer et la montagne, s'étirait à perte de vue le long du rivage, ses maisons bariolées s'accrochant partout où elles avaient prise, et montant à l'assaut des contreforts.
Elle était jolie, cette ville de Hong-Kong, coquettement voilée de grands arbres, et coiffée de sa montagne comme d'un extravagant chapeau vert. Elle vivait d'une vie exubérante, avec ses docks affairés, son arsenal tapageur, ses voitures, ses chaloupes, et ses quais jaunes de Chinois.
L'aspect d'une grande ville maritime surprend et attache. Nul spectacle n'est mieux fait pour s'emparer d'un esprit inquiet ou souffrant, et pour le distraire et le détourner.
Sur la dunette du _Bayard_, accoudé au plat-bord Fierce regardait venir à lui la ville de Hong-Kong.
XXI
_M. Jacques de Fierce à Mlle Sélysette Sylva._
«J'aurais voulu, ma Sélysette aimée, vous envoyer chaque soir un baiser tout pareil à celui que j'ai mis sur votre front, la veille du triste départ. Et cette pauvre joie, la seule qui aurait adouci mon exil, il me faut y renoncer: point de paquebot pour Saïgon d'ici à bien des jours; le courrier de Cochinchine est parti d'Hong-Kong avant l'arrivée du _Bayard_; cette lettre, j'ignore même si vous la lirez: quand et comment partira-t-elle?
«Et vos lettres à moi, les recevrai-je? J'en ai si grand besoin! Vous êtes dans ma vie comme le phare qui nous a guidés l'autre nuit le long d'Haï-nan: sans lui, Dieu sait à quels écueils se serait jeté notre _Bayard;_ sans vous, je ne sais pas du tout où irait ma vie. Je ne veux même pas le supposer, parce que cela me fait peur. J'étais un malade, et vous avez été mon guérisseur; mais, privé de médecin, il me semble que ma fièvre va me ressaisir....
Je vous dis là des folies; n'en riez pas. J'ai bien le droit de déraisonner un peu loin de vous. Petite fiancée, saurez-vous jamais combien je vous aime? Songez que je n'ai jamais aimé personne avant de vous rencontrer; songez que je n'ai point eu de sœur, ni d'ami; songez que ma mère ne m'a pas caressé, et que mon père ne se souciait de moi que pour me choisir des collèges toujours lointains. C'est un cœur tout neuf que je vous apporte, un cœur qui n'a jamais servi; et quoique vous soyez une petite sainte, et moi un mécréant, c'est moi qui de nous deux suis le plus naïf et le moins blasé: car ces mots mêmes que je vous écris, et qui ne savent pas être assez tendres, hier encore je les ignorais.
«Je vous écris dans ma chambre,--bleue maintenant comme vous la désiriez,--près de ce portrait que je vous ai volé un jour, et que je vous rendrai honnêtement,--le jour où je vous aurai, vous, en échange. Pour le moment, et malgré votre colère, je n'ai pas le courage de me priver de cette image,--mon talisman, mon fétiche, tout ce qui me reste de vous.--Sept jours, déjà, depuis que je vous ai quittée! Et combien, avant que je vous retrouve. Nous sommes à Hong-Kong, je le sais maintenant, parce que l'Angleterre et nous, avons eu une pique, et qu'on essaie de tout raccommoder par des poignées de mains et des bals. Qui peut deviner combien de bals et combien de shake-hands seront nécessaires? Je ne veux rien savoir de cela, et je m'enferme à bord comme un malade que le bruit fatigue. Quand même, je ne suis pas quitte de tout. J'ai dû hier rendre des visites officielles aux mess anglais de la garnison, et le cuirassé de l'amiral Hawke s'apprête pour nous donner une fête colossale dans quoi bon gré mal gré il me faudra figurer.--Oui, hier, j'ai mis pied à terre, pour la première fois, et j'espère, pour la dernière, car ma promenade m'a serré le cœur.... Figurez-vous que mon palanquin,--ici, les voitures sont plus rares qu'à Venise,--m'emportait vers la ville haute par des rues en escaliers. J'ai voulu marcher quelques pas pour me délasser, et je suis arrivé dans une véritable allée de parc qui s'élève au flanc de la montagne, le long d'un torrent séché; une allée verte et touffue si bien cachée parmi les arbres qu'on croirait le chemin d'un château de fées; elle côtoie le ravin, elle l'enjambe parfois sur de petits ponts moussus et elle s'en protège par un garde-fou rustique; les petits ponts en ogives ont l'air de portes d'abbayes délabrées; le garde-fou est en grosse faïence, avec des balustres jaunes et des balustres verts. Tout cela silencieux, mystérieux, étroit,--étroit davantage parce qu'on devine, à travers la haie de palmiers et de fougères, la rade immense qui dort au pied de la montagne. Dans ce chemin fait pour deux amants, je me suis senti beaucoup plus seul et beaucoup plus loin de vous que l'instant d'avant,--et si triste que j'ai tiré mon mouchoir. Les porteurs du palanquin ont cru que j'essuyais mon front....»
XXII
Plusieurs escadres,--anglaise, allemande, russe, américaine,--étaient assemblées à Hong-Kong, et la rade de guerre, encombrée de navires, semblait une cité cosmopolite, une Venise internationale, où tous les pavillons du monde flottaient sur un archipel de palais d'acier. Côte à côte, cuirassés et croiseurs s'alignaient amicalement, sans souci de querelles anciennes ni de guerres prochaines. Le vent était à la paix; on fraternisait.
Canots, vedettes, baleinières se croisaient en tous sens dans un incessant va-et-vient. C'étaient des visites, des salutations, des renseignements; le défilé des aides de camp encombrait les coupées; les carrés et les _wardrooms_ étaient des salons mondains où le champagne coulait sans trêve; et l'on parlait anglais, français, russe, japonais même, comme dans une moderne Tour de Babel.
Cela durait tout le jour, et le soir apportait un surcroit d'agitation dans la flotte et dans la ville enfiévrées. Quand le soleil plongeait dans la mer rose, les pavillons descendaient pompeusement des cornes et des mâts,--glorifiés au son des clairons, des fusils et des tambours; et les hymnes nationaux s'épandaient dans le crépuscule,--chaque navire jouant d'abord le sien, puis tous ceux des autres, par courtoisie. Une mélodie enchevêtrée et confuse achevait ainsi la vie diurne,--officielle.
Mais l'autre, la nocturne, commençait alors. Les phares, les fanaux, les lanternes, et chaque fenêtre de la ville, s'illuminaient. Les faubourgs encerclaient la rade de feux, et les navires, au centre, ripostaient de tous côtés par leurs faisceaux électriques. Çà et là, sur l'eau noire, couraient les gerbes d'étincelles des canots à vapeur. Et par canotées pleines, les escadres lançaient à l'assaut de la ville la horde tumultueuse de leurs matelots en bordée.
Les quais luisaient, blancs comme neige sous les réverbères voltaïques. On y montait par des perrons de pierre où les embarcations accostaient en cohue. Au bas des marches, les fanaux blancs, rouges et verts dansaient sur les vagues une polka lumineuse; au haut, les pousse-pousse et les palanquins se colletaient avec des injures asiatiques, en secouant leurs lanternes bariolées. Les matelots courant et chantant s'entassaient dans les véhicules, avec des cris, des sifflets, des appels,--tous ces bruits noyés dans l'immense clameur chinoise, qui redoublait,--rauque, chantante, mystérieuse.
Dans la nuit zébrée de meurs et d'ombres, le galop des coureurs et des porteurs s'enfonçait. Et c'était l'escalade des ruelles en pente et des escaliers sans fin, jusqu'au cœur de la ville chinoise, qui ne connaît pas le sommeil. Les banques, les clubs, les comptoirs européens s'alignent à Hong-Kong dans une seule longue rue parallèle au quai,--la rue de la Reine; et cette rue-là, sauf quelques détails de couleur trop locale, pourrait appartenir à n'importe quelle cité coloniale anglaise. Mais dès qu'on s'en écarte d'un pas, le Hong-Kong chinois commence,--prodigieux.--Il n'est pas chinois seulement: il est parsi, tagal, macaïste, japonais, métis. Il grouille furieusement, du crépuscule à l'aurore, dans son dédale de rues pareilles à des escaliers de caves; il grouille avec des attroupements, des rixes, des bagarres, et parmi l'épouvantable concert de cent mille voix qui s'époumonent. Les policiers sicks, gigantesques sous leurs turbans rouges, s'occupent seulement des coups de bâtons et de couteaux; le reste est licite; et chaque nuit ressemble à une nuit d'émeute.
Dans ce sabbat, les matelots assoiffés de vin, de cris, de femmes et d'orgies copieuses, trouvaient de quoi se rassasier. Dès la nuit noire, tous commençaient leur fête.
Plus tard, par les canots majors d'après dîner, les officiers envahissaient la terre à leur tour,--seconde invasion guère moins bruyante que la première. Les matelots de toutes les escadres ne se mêlaient pas entre eux, à cause de leurs différents langages; ce n'était que dans l'ivresse des fins de nuits qu'on voyait s'amalgamer leurs bandes cosmopolites. Les officiers, au contraire, suffisamment polyglottes, fraternisaient avec ardeur. Tous soldats de métier, faits uniquement pour s'entretuer au premier ordre, ils affichaient une camaraderie intime, une cordialité de condottieri, prêts à s'égorger avec loyalisme, mais sans haine, et très ignorants et dédaigneux des querelles qu'ils servaient. Ils riaient, buvaient, juraient ensemble; ils partageaient les mêmes bouteilles et les mêmes maîtresses.
C'étaient de joyeuses nuits! On se fatiguait d'abord à des randonnées insouciantes qui sillonnaient toute la ville, de haut en bas. Puis on se rassemblait en masses dans le quartier propice de Cochrane-Street, et l'on donnait l'assaut aux maisons borgnes. Les portes cédaient aux coups, les escaliers de bois sonnaient comme des tambours, sous le galop des talons de bottes, et les femmes, entassées dans les salons malpropres, poussaient des cris peureux et des rires serviles.
On se débauchait alors avec excès, orgueilleusement; on faisait parade de force et de violence; on cherchait l'illusion d'être en ville conquise et mise à sac: les verres se fracassaient aux murs; les piastres volaient par poignées. Les femmes, habituées aux bordées maritimes, courbaient le dos et tendaient la main; et toutes, toutes,--Cantonaises jaunes aux fins pieds nus, Chinoises du nord coiffées de perles, Japonaises rondes et fardées, Macaïstes aux yeux espagnols, Moldo-Valaques qui évoquent l'Europe,--acceptaient sans répugnance l'étreinte rapide des soldats occidentaux. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait les orgies d'en face; des couples demi-nus s'apostrophaient d'une maison à l'autre. Et le tumulte de la rue montait, avec des appels provocants, des cris obscènes, des fureurs de rixes. La ville de Hong-Kong n'occupe que les premières pentes de sa montagne. Plus haut, c'est l'étage des villas, des grands arbres et du silence. Des chemins ombreux surplombent en terrasses, et, par les nuits sereines, la lune, tamisée dans les feuillages, dessine sur le sol blanc des mosaïques d'ombre et de lumière.
Sur ces terrasses, exquises de fraîcheur et de calme laiteux, Fierce venait souvent rêver ses premières heures nocturnes. Mais pour rentrer à bord, il traversait ensuite la ville hurlante, pleine de rut. Et, tandis qu'il frôlait les portes mal fermées des bouges, et qu'il recevait en plein visage les bouffées de débauche qui en suintaient, de brusques réminiscences traversaient son cerveau et sa chair,--des réminiscences malsaines qui ressemblaient à des nostalgies.
XXIII
A bord du cuirassé de l'amiral Hawke, le _King-Edward,_ un colossal navire auprès de quoi le _Bayard_ n'était qu'un yacht,--la fête offerte aux Français fut magnifique.
Ce fut une de ces réjouissances énormes, comme seules les terres exotiques en savent les recettes. Cela commença par une matinée, avec concert et comédie,--ragoût savoureux dans une ville où les théâtres sont inconnus;--après, on dîna; on banqueta plutôt, à la manière de Pantagruel; et le bal fut ouvert par des couples déjà gais et excités; on dansa jusqu'au matin, et l'on flirta furieusement sur toutes les passerelles, laissées obscures à dessein. Et ce ne fut qu'au plein jour,--après les couleurs envoyées et le _God save the King_ de huit heures,--que le dernier canot emmena le dernier invité. Le souper par petites tables avait tourné en belle et bonne orgie, et le cuirassé était maculé comme un bouge à matelots.
L'amiral d'Orvilliers paya de sa personne, arrive de bonne heure et partit après l'aube. Par ordre, ses aides de camp dansèrent sans merci, et se prodiguèrent. Le camp opposé déployait un acharnement égal, et c'était un assaut de cordialités et de courtoisies. La consigne évidente était d'exagérer. Peu ou prou, tous ces gens savaient qu'ils avaient été près de se combattre; et le spectre terrible de cette guerre à peine écartée planait encore au-dessus de la fête, pour l'étourdir et l'enivrer davantage. Les femmes surtout, les belles Anglaises que pressaient galamment les officiers français, n'oubliaient pas que ces cavaliers amoureux de leur grâce avaient médité et préparé peut-être le massacre inexpiable de leurs fiancés ou de leurs amants; et l'odeur de ce sang qu'on avait failli répandre par fleuves, n'était pas sans griser leurs narines sensuelles.
Les climats des Tropiques amollissent et dépriment les mâles, mais les femelles, au contraire, en reçoivent un coup de fouet qui cingle leur ardeur aux plaisirs,--à tous les plaisirs.--Point de mondaine, à Saïgon, qui consente à rentrer dès le cinquième acte du théâtre, à ne pas souper, à se coucher avant l'aurore; point de femme qui n'exige, en sus des caresses nocturnes, la friandise d'une fréquente sieste endormie à deux. Aux bals, on ferme les volets pour n'être pas chassé par le soleil, et le baccara n'est pas toujours déserté quand sonne midi.--A bord du _King-Edward_, où le plaisir prenait le masque d'une obligation patriotique, ce fut un délice. Dès le second quadrille, toutes les fleurs avaient été volées, toutes les mains dégantées, toutes les tailles prises. Quand vint le souper, les flirts avaient des airs de rendez-vous en chambres. Un vaisseau est un lieu propice; il s'y trouve quantité de coins discrets, bien abrités des lampes et des projecteurs. Les demi-vierges y peuvent effeuiller à leur aise leur demi-vertu, et les femmes s'abandonner même davantage. Quelle sécurité, d'ailleurs, d'avoir pour partenaire un marin, un passant près de disparaître, dont le baiser fugitif et sans conséquence restera secret pour toujours, nul et inexistant!
Les Anglais avaient convié toute leur ville cosmopolite. Il y avait là des femmes de tous les pays;--des Occidentales, fraîches débarquées de la prude Europe, mais déjà fort dégourdies par leurs quatre semaines de paquebot;--des Coloniales, toutes honnêtes dames selon Brantôme: filles d'Hong-Kong, où l'air est fiévreux; filles de Shang-Haï, où toutes les maisons ont deux portes; filles de Nagasaki, où l'exemple japonais est perfide; filles de Singapore, où les fleurs sentent trop fort; filles d'Hanoï enfin, et de Saïgon, que les initiés nomment parfois Sodome et Gomorrhe.
Il y en avait d'autres, venues de plus loin; des immigrantes, apportant à l'Extrême-Orient candidement pervers des perversités pittoresques: des Américaines, flirteuses et frôleuses; des Créoles de Cuba, nymphomanes; des Australiennes, qui se décollettent plus bas qu'on n'ose même à New-York, et la légion de voyageuses de toutes races, que le contraste de trop de pays rend vite sceptiques et libertines, et qui courent le monde sans trêve, pour n'être assujetties aux préjugés moraux d'aucun pays.
De ces femmes, il y en eut une qui s'occupa de Fierce. Le hasard les avait mis voisins à table; ils échangèrent d'abord leurs noms, leurs pays, leurs races,--de quoi faire exacte connaissance,--avec la prompte curiosité des nomades qui n'ont pas le le temps de s'embarrasser dans une discrétion hors de propos.--Elle s'appelait Maud Ivory; elle était Américaine de New-Orléans,--orpheline et libre,--pas mariée; elle voyageait depuis trois ans, en compagnie d'une amie de son âge, Alix Routh, fiancée à Bombay, et qui probablement se marierait à leur arrivée dans l'Inde,--après quoi miss Ivory serait seule, et n'en mordrait pas moins large à sa facile existence de touriste avide de plaisirs et de plein air.
--«Nous venons d'Australie et de la Nouvelle-Zélande, disait-elle; et quand Alix sera mariée, j'irai en Égypte,--d'abord.»
Fierce, curieux, l'interrogeait:
--«Donc, toujours en route? jamais de repos? et le home?
--Plus tard,--plus tard.»
Il revoyait au fond de son cœur un foyer qu'il connaissait bien.
--«Et l'amour?
--L'amour?»--Elle de regarda, provocante.
--«Quand cela me plaît.»
Il n'avait pas songé à cet amour-là.
Après le dîner, ils se promenèrent sur le spardeck, transformé en jardin. Elle respirait large, en fille hardie et sensuelle, sa poitrine soulevant son corsage, sa main appesantie sur le bras qui la soutenait. Lui la regardait parfois, et ne pouvait s'empêcher de la trouver belle, avec son profil de faunesse, ses yeux voluptueux et durs, et son orgueilleuse toison d'or déferlant en vague.
L'amie fiancée à Bombay vint les rejoindre; un enseigne anglais lui donnait le bras. Tous quatre s'appuyèrent aux lisses de l'arrière. La rade pointillée de feux était chaude et odorante; les palmiers et les fougères qu'on avait amoncelés sur le pont y mettaient de la solitude et du secret. Près d'eux, dans son encorbellement, un canon Nordenfeldt allongeait sa volée fine, d'un acier qui luisait comme de l'argent.
L'Anglais, haut gaillard fort en couleur, commença d'assiéger sa partenaire. Miss Routh ne fit pas bien farouche résistance. La nuit s'entremettait, complaisante. Des baisers furent volés, des gestes s'ébauchèrent. Sur le bras de Fierce la main de miss Ivory s'énervait.
Lui sentait une marée trouble dans ses veines. Il voulut la refouler, réagir; il plaisanta:
--«Gare à vous, monsieur; miss Alix n'a plus le cœur libre....
--Bah! railla miss Ivory. Bombay est loin,--_far from here!_»
Oui. D'autres villes aussi, et d'autres serments.
Cependant, choquée peut-être d'une caresse trop précise, miss Routh repoussa tout à coup son compagnon, et attira miss Ivory pour une confidence. Accoudées au garde-fou, les deux jeunes filles chuchotèrent en se frôlant. L'Anglais, penaud en face de Fierce, chercha une contenance, et, machinalement, ouvrit la culasse du Nordenfeldt.
--«Jolie pièce, dit Fierce, pour rompre le silence.
--Jolie,» répéta l'Anglais.
Ils ne songeaient point à ce qu'ils disaient: ils attendaient seulement que les Américaines eussent fini leur messe basse; et ils causaient métier, leurs pensées absentes.
--«Vingt-quatre livres?
--Oui.
--Combien de canons pareils?
--Seize. Bonne batterie contre les torpilleurs....»
Fierce prit les leviers de culasse; le bloc pivota, glissa dans son puits. L'âme apparut, ronde et noire, rayée en paraboles.--Le canon se laissait faire comme par la main d'un ami.--Un effort léger relevait le bloc, et l'appuyait de nouveau contre le trou refermé; l'acier heurtait l'acier d'un choc mat. Fierce chercha le pistolet et pressa la détente; le ressort claqua.
Alentour, c'était spacieux, abrité du vent. On devait être à l'aise, sur ce pont confortable,--même pendant une lugubre nuit de bataille,--pour la chasse aux torpilleurs, pour l'affût des misérables coquilles de noix vainement ruées à travers les lames, meurtries, ruisselantes, vaincues d'avance....
Au bruit du canon manié, les Américaines se rapprochaient, curieuses. L'Anglais ferma la culasse.
--«Choses de guerre;--bagatelles.»
Il accentua railleusement les mots:--_things of war, humbug_,--et riant, reprit le bras de miss Routh. Fierce eut une distraction: un vieux geste mal oublié lui revint sans qu'il y prît garde: son bras droit, au lieu de s'offrir, encercla la taille de miss Ivory, tandis que sa main gauche lui serrait les doigts. Elle s'abandonna, et il n'osa plus lâcher la taille complaisante. Un remords le troublait, pourtant.
Alors l'Américaine, surprise et piquée de la retenue de son cavalier, déploya son artifice de flirteuse. Elle l'engagea dans des phrases galantes qui tournèrent aux déclarations; elle l'énerva de propos scabreux; elle feignit de se refuser pour mieux s'offrir; elle l'excita, l'affola, lui mit le sang en feu et la tête à l'envers. L'autre couple, en même temps, ne contenait plus ses envies libertines; et la face rouge de l'Anglais pâlissait par intervalles. Les deux filles, endurcies au jeu et froides comme des chattes, se guettaient avec des rires, et s'enhardissaient l'une l'autre.
Une table était proche; ils soupèrent. Quelques lampes éteintes faisaient du clair-obscur. Tout de suite, les verres furent échangés, les genoux se pressèrent. Miss Routh, se penchant soudain, offrit à son cavalier la moitié du letchi qu'elle serrait dans ses lèvres. Le baiser dura, avec un bruit de dents heurtées.
--«Une fiancée!» s'indigna miss Ivory, railleuse; son bras tendu vers un pickle, frôlait lentement la bouche de Fierce.
Fierce ne baisa pas le bras.--Fiancé.--Le mot le perçait au cœur. Une honte atroce éclatait dans sa conscience. Ainsi donc, si vite, le passé sale le ressaisissait? Il était vraiment, vraiment, le malade incurable, le chien qui retourne à sa fange? Le membre gangrené, qu'on coupe?
Sur sa cuisse, une cuisse pesa; une chair demi-nue touchait sa chair intime, le chevauchait, le possédait.
Mais des larmes de dégoût montaient à ses yeux, et cette nuit-là il ne trahit pas plus avant.
XXIV
_M. Georges Torral à M. Jacques de Fierce,_