Part 11
--Naturellement je n'en sais rien. Un amoureux, je suppose.
--Ce serait une horreur, déclara Mlle Sylva avec indignation. Mais je crois plutôt qu'elle s'est perdue. Je vous en enverrai une autre.»
Elle vit un banc de pierre qui bordait l'allée, et, lasse de se promener à pas sages, sauta par-dessus.
--«Comme vous êtes jeune!» dit Mlle Abel.--Elle parlait toujours d'une même voix cristalline et nette, quoi qu'elle dit.
Mlle Sylva revint à côté d'elle.
--«Marthe, c'est à moi de vous demander des nouvelles de votre amoureux. Est-ce que le docteur Mévil ne s'occupe pas de vous?»
Marthe regarda le sable rouge de l'allée:
--«Si ... peut-être; et de beaucoup d'autres aussi. Ce n'est pas intéressant, le docteur Mévil.
--Je croyais--Mlle Sylva hésitait à se souvenir d'une parole de Fierce;--je croyais qu'il s'occupait de vous plus que des autres....
--Il aurait tort;--Mlle Abel marquait sa plus froide indifférence;--qui vous a dit cela?
--Personne, mentit Sélysette en devenant écarlate. Il ne vous plaît pas?»
Marthe Abel fit une moue et sembla réfléchir à des choses lointains.
--«J'aime mieux M. Rochet, dit-elle tout à coup en riant d'un air bizarre.
--Le vieux journaliste? Vous êtes folle!» fit Sélysette scandalisée.
Elles s'assirent sur le banc de pierre.
--«Sélysette, que pensez-vous de M. de Fierce?
--Mais rien de particulier. Il est charmant, très délicat et bon camarade. Vous savez tout cela comme moi.
--Il vous plaît?
--Marthe, pourquoi me taquinez-vous? Je vous assure qu'il n'y a rien entre nous, absolument rien....
--Vous êtes un amour de petite fille,» affirma Mlle Abel; et elle prit les mains de Sélysette pour les serrer dans les siennes, ce qui était pour sa coutumière froideur une manifestation sympathique extraordinaire.
«Je suis sûre,--elle appuyait,--_sûre_ qu'il n'y a rien. Mais dites quand même: il vous plaît?
--Pourquoi non?
--Vous l'aimez?
--Que vous êtes absurde!»
Mlle Sylva se levait, presque colère.
--«Ne vous fâchez pas, implora Marthe. Je vous jure, Sélysette, que je ne veux pas, pas du tout vous faire de la peine. Au contraire....
--Je sais bien,» murmura Sélysette apaisée.
--Écoutez, reprit Marthe. Vous êtes jeune, jeune, et si gentille que je vous aime beaucoup. Nous parlions du docteur Mévil tout à l'heure. Il est très ami de M. de Fierce....
--Oui,» dit Sélysette; elle rougit encore au souvenir de son mensonge de tantôt.
--«Eh bien, tâchez ... je ne sais comment dire ... tâchez qu'ils soient moins amis que cela....
--Mais comment voulez-vous?...
--Tâchez, Sélysette.--Je vous aime plus que vous ne pensez, beaucoup plus....»
Les hibiscus avaient fleuri dans le jardin de la rue des Moïs, et tous les buissons étaient rouges.
Ce même jour, l'amiral d'Orvilliers rendait visite à Mme Sylva restée seule à la maison; Sélysette, retenue par le gouverneur, n'était pas encore de retour.
Les deux fauteuils voisinaient sous les banians de la terrasse, et le tout petit boy à chignon de soie avait mis près de l'amiral un grand whiskey and soda plein de glace.
--«Il me manque, dit d'Orvilliers, d'entendre une jolie voix que j'aime me chanter mes vieilles chansons.
--Sélysette ne tardera pas,» dit l'aveugle. Mme Sylva souriait, parce que le seul nom de sa fille lui donnait du bonheur.
Ils attendirent. L'amiral avait pris une des mains de sa vieille amie, l'avait baisée et la gardait amicalement.
--«Savez-vous, dit-il soudain, que je vous trouve plus heureuse que moi, après tous vos deuils et toutes vos misères? Vous avez votre Sélysette; et c'est le grand trou de ma vieille vie solitaire,--pas de fille à moi pour m'aimer.»
Mme Sylva pressa doucement la main qui retenait la sienne.
«Une fille de vingt ans, murmurait l'amiral.--A quand le mariage?» demanda-t-il tout à coup.
Mme Sylva leva ses épaules maigres.
--«Quand Dieu voudra. Les mamans toutes sont pareilles, et mon enfant ne me quittera pas sans déchirer pour toujours mon vieux cœur; mais je ne suis point égoïste, et d'ailleurs, il faut bien que ma fille se marie, pour me donner des petits-enfants.
--Y a-t-il des maris, à Saïgon?
--Beaucoup trop, parce que ma Sélysette est riche. Mais nous choisirons à notre aise. J'aimerais mieux un mari qui ne fût pas colonial.
--Cela se trouve, fit d'Orvilliers; qu'en pense Sélysette?
--Rien du tout encore.
--Croyez-vous? Les petites filles sont cachottières.
--Pas la mienne,» affirma Mme Sylva.
Elle expliqua sa croyance.
«Ma fille n'est pas une fille d'aujourd'hui. Je l'ai faite pareille à moi, pareille à ce que fut ma mère. Je ne trouve pas que l'éducation des femmes soit en progrès. On dénigre les petites oies blanches de jadis; mais j'ai vu la génération nouvelle: c'est moins blanc et c'est plus oie.
--J'ai peu d'expérience là-dessus; mais ce que vous dites me paraît raisonnable.
--Sans nul doute. On initie maintenant les jeunes filles à tout ce que la vie a de plus laid; mais comment? par le roman, par le journal, par la rue, par les flirts. Croit-on qu'elles puisent là-dedans une science profitable? Croit-on que pour s'être bien crottées d'avance, elles sauront mieux marcher dans la boue du chemin? Ce n'est qu'en forgeant qu'on devient forgeron. On enseigne à ces enfants que le monde ne vit que de calcul; mais elles n'en sont pas plus habiles pour être moins naïves, et le moment venu, elles calculent mal, et font de sots mariages.
--Et jadis?
--Jadis, les mamans calculaient pour leurs filles: c'était plus propre et moins niais. Je calculerai pour Sélysette. Parmi ceux qui lui plairont, je tâcherai de deviner le plus sincère et le plus honnête, elle l'épousera sur ma foi, et l'aimera de tout son cœur. Après quoi ils vivront très heureux....
--Sauf....
--Sauf l'imprévu de la vie. Mais que faire? Elle abordera la grande loterie avec les meilleurs numéros. Si la roue tourne mal, il lui restera sa solide foi de chrétienne, et elle portera toutes les croix, comme j'ai fait.
--Nous recauserons de ces choses, dit l'amiral; et je vous dirai quelque jour une vieille idée de ma vieille tête....»
Les joues toutes roses, Mlle Sylva arrivait en coup de vent.
--«Maman, maman! Il y a un an que je ne t'ai pas vue....»
Elle l'embrassa fougueusement.
«Ça n'en finissait plus, chez le gouverneur. Il y avait un tas de gens,--Marthe Abel....»
M. d'Orvilliers se levait.
--«J'ai vu l'enfant prodigue, je suis content; et je m'en vais.
--Pas encore!» pria Sélysette.
Elle alla dépouiller un buisson d'hibiscus et vint offrir au vieil ami deux poignées de fleurs rouges à longs pistils d'or.
«Pour votre beau salon flamboyant de sabres et de baïonnettes;--et pour que vous pensiez plus souvent à nous, là-bas!»
M. d'Orvilliers prit les fleurs et caressa les petites mains.
--«Merci. Vous permettez que j'en donne un peu à Fierce, pour le consoler de ne pas m'avoir accompagné aujourd'hui?
--Hum! Je ne sais pas trop si je permets, plaisanta Mlle Sylva. Où est-il, M. de Fierce?
--Il fait la fête,» affirma gravement l'amiral.
Les sourcils blonds se froncèrent,--imperceptiblement.
«Une fête nautique, compléta M. d'Orvilliers en riant: Il a pris passage sur un des torpilleurs de la défense mobile, et il l'ait des exercices au large du cap Saint-Jacques; tout cela par zèle pur et simple, ce qui est méritoire: il ne fait pas beau, en mer, aujourd'hui.»
Près de se coucher, Mlle Sylva, ce même soir, vint respirer un moment sur la véranda.
La nuit chaude répandait des parfums à flots. Toutes les fleurs, et chaque motte de terre humide et odorante, exhalaient des souffles troublants.
Mlle Sylva frissonna dans cette ombre vivante. La véranda était basse, et l'horizon limité; mais la nuit opaque ouvrait l'illusion d'une immensité noire. Mlle Sylva rêva voir Saïgon tout entier, et le fleuve où flottent les navires et les jonques. Dans son rêve, un torpilleur passa, blanc d'écume.
A la même heure, Fierce rentrait à bord du _Bayard._
Il était courbaturé de lassitude, et trempé jusqu'aux os par l'embrun du large. Le sel des vagues poudrerizait âprement son visage et brûlait ses yeux.
Mais une joie saine courait dans ses artères.--Parfois, des souvenirs assiégeaient ses heures oisives, des souvenirs d'avant Sélysette, des souvenirs de débauche et de scepticisme,--qui ressemblaient à des nostalgies;--mais aujourd'hui, la rude journée pleine de rafales avait balayé loin ces nostalgies mauvaises. Et il se retrouvait dans sa chambre bleue, à l'heure du sommeil, simple de cœur et naïf d'esprit,--pas civilisé;--amoureux.
Une singulière ivresse le charma. Confusément, il eut conscience d'une maladie étrange à quoi il échappait,--la Civilisation;--il se crut convalescent; il escompta l'avenir, un avenir de guérison, de santé radieuse.
Au mur, dans un cadre bizarre et somptueux, fait d'une fourrure de panthère noire, un pastel souriait,--Sélysette Sylva, d'après la photographie volée l'autre semaine. Fierce, religieusement, s'agenouilla devant son médecin, et cherchant au fond de sa mémoire des paroles adoratrices, il pria, pour la première fois, certes, depuis sa très petite enfance.
XVIII
Quinze jours plus tard, le gouverneur général, près de partir pour Hanoï en tournée de printemps, donna le dernier grand bal de l'hiver. Tout Saïgon fut prié et quoique le palais du vice-roi d'Indo-Chine soit vaste, il fallut illuminer le parc, et cacher un orchestre parmi les arbres.
Les invités commencèrent d'arriver à dix heures. Ils étaient reçus par les officiers d'ordonnance et par la maison civile. Mme Abel, qui tenait le premier rang à Saïgon,--le gouverneur étant célibataire,--s'occupait des femmes, et tâchait que tout fût pour le mieux.
Le gouverneur,--ancien parlementaire très radical,--excellait aux représentations pompeuses. Il fit son entrée à onze heures, et ses lanciers tonkinois marchèrent devant lui dans le parc avec des torches. Il allait seul, faisant parmi ses hôtes une promenade de souverain. Les épaules nues se pliaient en révérences de cour, les smokings blancs causaient en deux leurs plastrons déjà humides de sueur. Lui passait, négligent, tendant deux doigts, jetant un sourire. Par derrière, la large diagonale du grand cordon d'Annam, complétait la silhouette autocratique,--silhouette calculée, voulue, et d'ailleurs, d'intelligente politique en pays d'Asie. Il se retira dans un salon gardé, et l'amiral d'Orvilliers l'y rejoignit seul avec le général en chef. Par les fenêtres ouvertes, on put de loin les entrevoir, causant sans gestes. Les Tonkinois, sabres nus, veillaient alentour.
Les danses alors commencèrent, les flirts aussi. Sur les dalles de marbre du grand salon, lequel, haut comme une église, recueille par ses fenêtres géantes toute la fraîcheur que peut fournir une nuit saïgonnaise, on dansa jusqu'à l'aurore, cependant que des couples s'égaraient derrière les massifs du jardin. Les robes claires se confondaient avec les uniformes blancs, et la fête étincelait, sauvée du deuil des habits noirs d'Europe. Dans le parc, sous la lueur falote des lanternes de bambou, la ronde lente des promeneurs tournait couleur de lune, comme un nocturne de Watteau.
Tout Saïgon était là;--même, quoique ce fût une fête européenne, une fête des conquérants jouissant de leur victoire en la capitale conquise, des indigènes avaient été conviés, des mandarins souplement ralliés à la République, et que leurs anciens sujets maudissent au fond des cañhas. Le Tong-Doc de Cholon causait impôt avec Malais; l'ambassadeur du roi de Siam éludait les questions du lieutenant-gouverneur. Dans un groupe de capitaines et d'enseignes, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou, se laissait impassiblement faire la cour. Jolie et fine, en dépit de sa race simiesque, mais plus mystérieuse et fermée qu'une antique statue d'Égypte, elle montrait un front lisse et des yeux froids, sous quoi nulle pensée n'était saisissable; et rien peut-être ne battait sous le satin vert magnifiquement brodé qui couvrait son étroite poitrine;--rien au moins qui fût compréhensible aux hommes d'Europe. Née Française et baptisée catholique, bien élevée dans un couvent mondain, elle savait valser, flirter, et se recueillir pour écouter du Beethoven; mains souples et lèvres minces, elle savait aussi tout ce que savent les demi-vierges d'Europe: c'était écrit sous l'ironie ambiguë de son sourire. Mais tout cela,--vêtement;--vêtement encore, l'ambition qu'elle ne cachait pas de choisir un mari français, qui lui donnerait droit de cité dans la nation conquérante; vêtement d'étoffe parisienne, sous quoi l'âme asiatique se retranchait, défiant tous les viols;--parce que l'âme asiatique, trop vieille et cristallisée dans son raffinement millénaire, ne sera jamais modifiée ni déchiffrée. Nul philosophe d'Occident, nul psychologue maître en sa science n'aurait pu discerner même la forme d'une des rêveries annamites de la fille du Phou Nguyen-Hoc.
... Tout Saïgon était là. Et c'était un prodigieux pêle-mêle d'honnêtes gens, et de gens qui ne l'étaient pas,--ceux-ci plus nombreux: car les colonies françaises sont proprement un champ d'épandage pour tout ce que la métropole crache et expulse d'excréments et de pourritures.--Il y avait là une infinité d'hommes équivoques, que le code pénal, toile d'araignée trop lâche, n'avait pas su retenir dans ses mailles: des banqueroutiers, des aventuriers, des maîtres-chanteurs, des maris habiles, et quelques espions;--il y avait une foule de femmes mieux que faciles, qui toutes savaient se débaucher copieusement, par cent moyens dont le plus vertueux était l'adultère.--Dans ce cloaque, les rares probités, les rares pudeurs faisaient tache.--Et quoique cette honte fût connue, étalée, affichée, on l'acceptait; on l'accueillait. Les mains propres, sans dégoût, serraient les mains sales.--Loin de l'Europe, l'Européen, roi de toute la terre, aime à s'affirmer au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. La vie secrète de Paris ou de Londres est peut-être plus répugnante que la vie de Saïgon: mais elle est secrète; c'est une vie à volets clos. Les tares coloniales n'ont pas peur du soleil. Et pourquoi condamner leur franchise? Quand les maisons sont en verre, on fait économie d'illusion et d'hypocrisie.
Le docteur Raymond Mévil arriva tard, et ne dansa pas. Il parut à peine dans les salons, et choisit le parc pour base de ses opérations féminines. Il ne chassait pas au hasard, ce soir-là, et guettait seulement Marthe Abel et Mme Malais, résolu à agir contre l'une ou l'autre. Mais la chance lui fut hostile: à l'angle d'une allée sans carrefour, ce fut Mme Ariette qu'il rencontra. Depuis quatre semaines, il avait manqué ses rendez-vous hebdomadaires, et ne put esquiver une explication.
Mme Ariette était une femme correcte, réputée la plus prude de Saïgon. La trahison d'un amant ne pouvait beaucoup l'émouvoir; le trou creusé dans son budget par cette trahison lui était plus sensible.
--«Il me semble, dit-elle tranquillement, que ma rencontre ne vous plaît guère? Pourquoi? nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre: vous me l'avez fait comprendre sans ambiguité; et quoique j'eusse préféré un adieu plus loyal, vous pouvez être assuré que je n'essaierai pas de vous ramener dans mon lit.»
Mévil, résigné, ébauchait une excuse.
«Je vous en prie!... laissons cela. Je ne vous en veux pas le moins du monde. Vous ne m'aimez plus, je ne vous aimais pas, restons bons amis. Un mot seulement pour finir: hier, j'espérais votre visite à mon jour....»
Mévil comprit.
--«C'est juste, dit-il avec insolence. Je vous dois un terme, puisque je n'ai pas donné congé....»
Il compta des billets sous la lanterne chinoise; elle sourit, trop habile pour se fâcher.
--«Peut-on savoir, murmura-t-elle d'une voix délicate, si vous avez choisi votre nouvel ... appartement?... Je ne doute pas de votre goût; mais vous avez peut-être des difficultés ... d'emménagement? puis-je, en amie, vous être utile? je sais rendre ces services-là.
--Je n'en ai jamais douté,» fit le médecin ironique.
Une robe vert nil passa au bout de l'allée. Mévil crut reconnaître Mme Malais.
«Voici, dit-il promptement en donnant les billets; nous sommes quittes; et quant à l'autre affaire, n'en prenez point de souci: j'opère toujours moi-même.»
Ils se séparèrent. Mme Ariette retrouva son mari dans le salon de jeu.
--«Ma poche est déchirée, dit-elle, voulez-vous me garder ma bourse?»
L'avocat couleur de citron prit négligemment la bourse,--et baisa la main.
Raymond Mévil cependant poursuivait la robe verte. Elle passa dans l'embrasure d'une fenêtre éclairée; ce n'était pas Mme Malais. Déçu, le docteur chercha au fond du parc.
Sur un banc isolé,--mais point obscur,--il vit un couple assis, silencieux;--Mlle Sylva et Fierce. Une jalousie triste le perça comme une épée.
Il marcha plus vite dans l'allée déserte. Contre un arbre, un homme s'adossait, qui le heurta au passage. Mévil, étonné, reconnut Claude Rochet le journaliste, qui, pour un soir, avait laissé son bouge ignoble du quartier Boresse. Il ricanait de sa bouche gloussante; il trébucha pour ramasser un gant échappé de ses mains,--un gant de femme: Mévil aperçut les boutons multiples. Un flirt à Rochet, cette brute tombée en enfance, riche à millions, il est vrai ...--Mévil, mordu de curiosité, courut jusqu'au bout de l'allée; mais là, plusieurs femmes et plusieurs cavaliers bavardaient en groupe, Marthe Abel au milieu de leur cercle. Beaucoup de mains étaient nues.--Mévil oublia Rochet.
Plus tard, il joignit Mme Malais dans un salon vide. Il avait renoncé à obtenir de Marthe un tête-à-tête: elle dansait sans relâche, son carnet de bal plein et toutes les _casquettes_ retenues.--La marquise blonde, très belle dans sa robe Louis XVI, retouchait ses cheveux devant une glace; elle vit soudain Mévil derrière elle, tout proche, et elle se retourna comme effrayée.
--«Je vous fais peur?» dit-il, très respectueux. Elle s'efforça de sourire.
--«Non; mais j'ai été surprise.... Il est bien tard, et je cherche mon mari pour rentrer.
--Pas avant de m'accorder un tour de parc?»--Il suppliait.--«Rien qu'un tour; je ne vous ai pas baisé la main de tout ce soir, et je ne suis ici que pour vous.»
Elle reculait et balbutiait. Une large silhouette s'encadra dans le chambranle d'une porte; Malais entra, ironique et cordial.»
--«Ah! bah? vous, docteur? je ne vous ai pas vu de la soirée: Vous avez retrouvé l'anneau de Gygès?--Partons-nous, ma chère?
--Oh! oui!» dit-elle.
Seul, Mévil erra dans le parc avant de partir à son tour.
--«Vilaine journée,» murmura-t-il.
Le banc de Sélysette et de Fierce était vide. Contre son tronc d'arbre, Claude Rochet bavant s'était endormi.
«Vilaine journée,» répéta Mévil.--Il s'en alla, triste comme un vaincu.
Sur leur banc,--le banc qu'un jour elle avait sauté d'un bond de petite fille,--Sélysette et Fierce, deux heures durant, avaient oublié toute la terre.
Ils s'étaient réfugiés là dès le commencement. Comme elle était jolie à miracle dans sa robe blanche enroulée d'une ronce fleurie, tout le monde avait voulu danser avec elle; si bien qu'elle avait prétexté un pied tourné pour échapper aux importuns. La vraisemblance, dès lors, exigeait qu'elle ne quittât point son banc; elle n'en avait pas la moindre envie.
Il s'était assis tout près d'elle. Ils échangeaient des paroles banales, et se taisaient souvent,--leurs pensées distraites coupant leurs phrases en tronçons absurdes. Ils n'y prenaient pas garde; leurs yeux amis se rencontraient, et ce langage en valait un autre. La nuit chaste grillonnait dans les arbres lourds de rosée; les lanternes mal transparentes tamisaient sur le banc une clarté jaune de chambre. Le bal était loin; on l'entendait à peine à travers les feuillages.
Fierce songeait à toute sa vie.--Il remontait les années mortes, les voyages oubliés, l'adolescence terne, l'enfance délaissée au fond de la maison indifférente:--Jamais, nulle part, le souvenir d'une soirée si douce. Une gratitude enivrée gonflait son cœur et fondait ses moelles. Un désir violent et timide lui montait aux lèvres de crier à sa compagne des mots éperdus d'esclavage et d'adoration.
Elle, pensive, avait laissé glisser son éventail de sa main ouverte. Peut-être, en ses rêveries de vierge, avait-elle imaginé parfois un parc pareil et un banc solitaire, où quelqu'un lui jurerait des serments inconnus.--Elle ne retira pas sa main quand il la prit. Elle n'interrompit pas ses paroles tremblantes. Un frisson secouait ses épaules, et du rouge montait à ses joues.
Il parlait, très bas;--les hibiscus eux-mêmes, qui penchaient vers sa bouche leurs corolles curieuses, n'entendirent pas sa voix. Il n'y avait point là un civilisé courtisant avec art une sensation neuve. Des lèvres sincères balbutiaient un aveu plein de crainte, et c'était une chose plus chaste que le baiser d'une mère à son enfant.
--«Cette main-là,--il osait à peine l'effleurer de ses doigts;--cette main, on y mettra bientôt un anneau d'or. Vous choisirez, parmi ceux qui vous aiment, le moins indigne.... Voulez-vous, voulez-vous que je sois celui-là?»
Une angoisse terrible battait dans ses veines. Ses jambes faiblirent; il fut à genoux devant elle.
Elle haletait comme une biche aux abois. Ses yeux baissés fixaient obstinément le sable.
Au bout de l'allée, un pas craqua. Tous deux, d'un sursaut, se relevèrent. Ils osèrent se regarder en face. Fierce tendit sa main.
--«Sélysette?...»
Mlle Sylva rougit davantage. Elle avança timidement sa menotte moite, puis recula tremblante avec un beau sourire confus. Les hibiscus retinrent sa robe blanche. Elle murmura:
--«Si maman veut....»
XIX
Le lendemain fut une journée bleue qui semblait sourire à toutes les espérances des hommes.--L'amiral duc d'Orvilliers vint officiellement demander, pour son aide de camp, le comte Jacques de Fierce, la main de Mlle Sélysette Sylva.
Mme Sylva était dans son jardin, assise au milieu des banians. Dans le coin des hibiscus, effrayée et rougissante, Sélysette, appelée, écoutait. Quand sa mère eut consenti, elle donna silencieusement sa main. Et les deux promesses s'échangèrent.
Mlle Sylva acceptait d'être Mme de Fierce, avec beaucoup de bonheur. Confiante absolument dans son fiancé, elle se donnait sans retenue; et rien ne lui semblait meilleur ou plus sûr que l'amour de cet homme d'honneur qu'elle plaçait haut dans son estime et qu'elle aimait de toute son amitié.
Le soir, ils eurent leur baiser de fiançailles. On prolongea tard la soirée, sur la véranda voilée de vigne vierge. A minuit, Fierce s'en revint à pied jusqu'au quai endormi. Le _Bayard_ bornait l'horizon bleu d'une longue silhouette noire; les mâts, les cheminées, les passerelles, les blockauss s'enchevêtraient en charpentes bizarres; derrière, et suspendu parmi les aréquiers de la rive orientale, un croissant de lune jaune semblait une lanterne d'ombres chinoises.
Fierce, étonné vit quatre colonnes de fumée qui montaient des cheminées du croiseur. Les feux de toutes les chaudières étaient donc allumés? Pourquoi? Hâtant le pas, il franchit la coupée. Un timonier guettait son retour: l'amiral l'attendait, devant une table chargée d'ordres et de dépêches.
--«Pas de chance pour vous, mon petit Fierce; nous partons tout à l'heure pour Hong-Kong;--ordre de Paris.--Ne vous désolez pas, ce n'est peut-être que pour une ou deux semaines....»
La moustache grise coupait durement la vieille figure revêche, mais les yeux doux s'attendrissaient de compassion.
Sans mot dire, Fierce s'en fut dans sa chambre et ferma sa porte. Le factionnaire de garde dans le couloir l'entendit s'assoir sur le lit qui craqua, et ne vit pas de lumière par le grillage d'aération. Fierce, le front dans sa main, songeait dans la nuit triste.
Il ne se coucha point. Il était comme un fiévreux convalescent qui tout à coup recommence d'entendre à ses tempes les battements brusques de la fièvre mal éteinte.
Le _Bayard_ appareilla pour la marée de six heures.
XX