Les civilisés: Roman

Part 10

Chapter 103,861 wordsPublic domain

Il suivit quand même Fierce sur la route des sottises.

XV

Mévil monta le perron le premier; mais Fierce hâta le pas pour le dépasser dans le hall, et lui montrer le chemin. Il lui déplaisait que Mévil prît, sous ce toit, des airs de familier.

Le hall donnait dans la véranda, et la véranda dans le jardin. Le tennis était une pelouse encadrée de bosquets. Des aréquiers groupés auprès faisaient une tente naturelle, et sous cette tente, un rond de robes claires et de vêtements blancs bavardait. Çà et là gisaient balles et raquettes. On se reposait.

Fierce et Mévil avancèrent. Mme Malais vint à leur rencontre. Elle étincelait de beauté; le plein air seyait à sa délicatesse de marquise blonde; parmi le gazon et les grands arbres, et malgré le fâcheux casque de liège exigé par le climat, Fierce crut voir un Watteau vivant qui lui souriait. Il baisa la main tendue, fit une phrase d'introduction pour Mévil et le laissa ébaucher sa cour; lui-même se hâta vers les aréquiers: ses yeux déjà reconnaissaient une robe bleue qui l'attirait comme un aimant.

Mme Malais s'efforça de recevoir Mévil comme elle avait reçu Fierce. Mais le beau docteur baisa son poignet au lieu de ses doigts, et elle perdit contenance; car c'était vrai qu'elle avait peur de lui, une peur angoissée qui était peut-être bien une façon d'amour. Très honnête et gardée habilement par son mari de la contagion perverse de Saïgon, elle s'épouvantait qu'on osât l'assiéger, et tremblait de donner prise à l'adversaire; en outre, une secrète honte la désolait de ne point sentir, au fond d'elle-même, assez d'indignation véhémente contre cet audacieux qui la poursuivait.

Mévil prit avantage de son trouble, et la caressa de phrases câlines, tandis qu'ils suivaient Fierce vers les aréquiers;--elle se troubla davantage. Mais il se tut soudain: Marthe Abel s'approchait d'eux. Il pâlit beaucoup, s'inclina devant la jeune fille, balbutia trois mots, dut battre en retraite;--tout cela en un clin d'œil.--Soulagée de sa peur, Mme Malais pressa la main de Marthe. La jeune fille étonnée suivait des yeux le fuyard.

Mévil cependant se ressaisissait, avec une colère contre lui-même. Il fit un furieux effort, vint au cercle des causeurs, et, se piquant au jeu, fut éblouissant d'esprit. Une fois de plus, la frivolité fluide de son caractère le servait; toutes les femmes l'écoutèrent. Fierce fut éclipsé.

Par une obscure pudeur, lui, allant à celle qu'il cherchait,--Sélysette Sylva,--s'était d'abord détourné pour saluer des indifférents. Mais sitôt quelques paroles dites et quelques mains baisées, il avait, comme au hasard, choisi une chaise près d'elle. Mlle Sylva tenait encore sa raquette; ses joues étaient pourpres et son front moite; elle tendit joyeusement sa main chaude et gronda:

--«C'est comme cela que vous arrivez de bonne heure! J'ai déjà perdu une partie sans vous.»

Il la contemplait, enivré de sa grâce et de sa jeune force. Confusément, il sentit qu'un grand fossé les séparait,--lui, le civilisé amer et sceptique, elle, la petite fille à l'âme fraîche. Il s'en attrista. Elle riait de bon cœur avec lui; mais il la vit s'interrompre pour écouter un bon mot de Mévil; et il sentit une angoisse jalouse lui sécher la gorge. Les ironies de Torral traversèrent alors sa pensée: amoureux? Il s'interrogea, plein de trouble, et ne sut d'abord pas lire en lui-même.

On retournait au tennis. Mlle Sylva, gamine, frappa le filet de sa raquette:

--«Je parie que vous ne sautez pas!»

Il oublia Torral.

--«Et vous?

--Ne m'en défiez pas!»

Elle rassemblait déjà ses jupes; il la taquina, l'appelant petite chèvre, et regardant ses chevilles. Elle rit, très confuse.

--«Jouons-nous?» proposa quelqu'un.

Marthe Abel se levait; Mme Malais restait assise. Mévil hésita. Mais la marquise blonde affectait une causerie confidentielle avec sa voisine; il suivit Marthe.

--«Il faut tirer au sort, déclara Mlle Sylva. Et dépêchons-nous, le soleil baisse.»

On tira les joueurs, puis les couples. Marthe et Mévil se trouvèrent ensemble contre Fierce et Sélysette. Mlle Sylva, contente, serra la main de son partenaire tandis qu'ils traversaient le terrain pour gagner leur camp.

--«Est-il fort, votre monsieur Mévil?

--Très fort. Il joue matins et soirs chez toutes les femmes chic de Saïgon.

--C'est moi qui vais regretter d'être avec vous, si vous me faites perdre!

--Méchante!»

Il riait des lèvres; mais sa jalousie renaissait.

En face d'eux, Mévil et Marthe prenaient place. Mévil s'exerçait à regarder sa partenaire. Il osa lui parler:

--«Je mettrai ce soir un caillou blanc sur ma table: je n'espérais guère, il y a deux heures, la bonne chance qui m'arrive de jouer avec vous, mademoiselle....»

Il avait choisi sa voix la plus séduisante,--chaude, avec des inflexions câlines. Mais Mlle Abel, en dépit de ses yeux noirs et de son teint blanc, faisait profession de philosophie sceptique, et ne se prenait pas à deux mots courtois. Elle marqua sa politesse la plus froide, et regarda négligemment vers Mme Malais.

--«Ready!» criait Sélysette.

Mévil leva sa raquette pour servir. Piqué par l'indifférence de sa partenaire, il ambitionna de l'éblouir en jouant un jeu étincelant. Debout sur la pelouse pareille à un stade, et son bras brandi vers le ciel, il semblait un jeune dieu. Tous les regards suivaient son geste. Fierce vit Sélysette attentive, admirative peut-être?--Il tressaillit dans toutes ses fibres; ce coup d'œil qu'elle donnait à l'ennemi lui parut volé à lui-même. Une colère le traversa, et il serra sa raquette d'une main de duelliste; il allait jouer comme on se bat.

--«Play!» prévint Mévil.

Sa balle jaillit comme une flèche, et Mlle Sylva ne put la relever. Mais Fierce se mit en garde à son tour; et la seconde balle, quoique plus vite que la première, fut reprise d'un coup si précis que Mévil l'abandonna.

Alors, ce fut un duel acharné. Les jeunes filles s'en mêlèrent à peine, déconcertées par l'ardeur et la rudesse des coups. Sous les aréquiers, on s'était tu, on regardait avec des yeux surpris, presque graves; confusément, chacun devinait un mystère, une secrète partie à quoi le tennis servait de masque. Le jeu cependant continuait en silence; et l'attention générale devint une gêne, presque une anxiété.

Les balles enjambaient le filet à bonds brusques ou traîtres. Mévil jetait les siennes aux angles, et s'attaquait surtout à Sélysette, moins forte que son partenaire. Cela faisait un jeu irrégulier et oblique, un jeu dangereux qui ressemblait au joueur. Fierce tout d'abord n'y sut pas répondre. Plus loyal, et dédaignant de riposter sur Marthe Abel, il perdit coup sur coup plusieurs jeux.

Mais il ne se décourageait pas. A côté de lui, Mlle Sylva se battait de toute son âme, l'aidant, le défendant, le soutenant avec une fidélité de frère d'armes. Ils n'étaient qu'une seule volonté en deux êtres. Il la sentait toute à lui, et une tendresse passionnée lui chauffait le cœur. Il comprit merveilleusement, dans cette minute de violence physique et de sincérité, qu'il l'aimait d'un grand amour, et que la vie lui serait douce auprès d'elle. Il espéra qu'elle l'aimerait, qu'elle l'aimait. Un afflux d'énergie coula dans ses artères.

Il s'efforça davantage. Son jeu simple et dur fatiguait Mévil, et lui ne se fatiguait point. Les avantages s'alternèrent. Sélysette, maintenant, applaudissait à ses coups. Il s'enorgueillit, fut plus audacieux.

En face, Marthe Abel restait indifférente et froide; la chance des coups ne lui importait pas. Lassée de la partie trop longue, elle secondait à peine son partenaire, et regardait passer les balles, sans daigner allonger le bras. Mévil sentait peser sur lui cette nonchalance, lourde comme un mépris.

Il fut moins vif, moins souple, moins beau. On le sentit vaincu. Son bras n'arrivait plus qu'à peine à la riposte, et de la sueur perlait à ses tempes.--Ce fut la fin.--Les jeux se hâtèrent, tous perdus; et la dernière balle vint le frapper au corps, sans qu'il sût parer. Il laissa tomber sa raquette, et trébucha pour la ramasser.

Des bravos saluaient Fierce. Il n'entendit pas: Sélysette, avec un cri de victoire, courait à lui. Il vit les chers yeux briller de joie enfantine, il reçut la menotte chaude franchement jetée dans sa main. Elle le remerciait de tout près, familière, délicieuse:

--«Vous m'avez fait gagner.... Vous êtes gentil tout plein!»

Mévil traversait le gazon. Mlle Abel, très polie, s'excusait de sa maladresse: sans elle, il aurait assurément gagné. Il n'écoutait pas, et regardait Fierce et Sélysette la main dans la main.--Quelque chose de froid lui entrait dans le cœur.

Fierce était ivre, ivre de cet amour qui maintenant ruisselait dans sa poitrine, comme un étang que des sources cachées ont empli et qui déborde. Dans le regard ami de Sélysette, il lisait une promesse d'amour rendu, et son exaltation s'en faisait folle. Au départ, parce qu'elle lui pressa la main, il l'adora comme une Madone. Il se retint pour ne pas baiser sa robe à genoux.

Dans le couchant rouge, le soleil flamboyait. La terre en était sanglante; et les ruisseaux des trottoirs, et les vitres des maisons, dardaient partout des reflets comme des éclairs. La rue était une voie triomphale, bordée d'or, pavée de pourpre.

A Fierce, ébloui de son amour, il sembla que la vie s'ouvrait désormais pareille à cette voie, radieuse.

XVI

... Ce matin, je traversais en caïque le Bosphore. J'avais passé la nuit, dans mon harem de Skutari, et je regagnais ma maison de Stamboul, où j'écris ce livre. Mes caïkdjis ramaient sans bruit, les muscles de leurs bras gonflant leurs manches blanches; et le caïque glissait sur l'eau sans même la rider.

Le soleil était déjà haut. Mais une barre de nuages le cachait, et la lumière matinale n'était que terne et blafarde. Stamboul, entre le ciel pâle et la mer grise, était comme une ville du Nord.

Je voyais cependant Sainte-Sophie la gigantesque, et le bariolage jaune et rouge des remparts qui lui servent de contreforts; je voyais le poème en pierres des murailles byzantines que les hommes ont crénelées par en haut, et la mer par en bas; je voyais l'infinité des maisons turques, dont les vieilles planches sont violettes comme un sous-bois d'automne; et je voyais les mosquées sans pareilles au monde, dont chacune a vidé le trésor d'un empereur,--Achmèdié aux cent dômes semblables à des bulles de marbre;--Méhmèdié, que le Sultan Conquérant fit robuste;--Suléimanié, que le Sultan Magnifique fit pompeuse;--Bayazidié, choisie par les pigeons d'Allah;--Shahzadé, qui expie un péché de Roxelane,--tant d'autres. Les coupoles grises s'aggloméraient comme les dunes du désert amoncelées par le simoun; les minarets pointaient au ciel comme les lances qui conquirent Stamboul au Prophète. Et la ville s'achevait parmi les cyprès noirs du vieux sérail, qui font un linceul mélancolique aux si beaux Kiosks vides de sultanes.

Mais le soleil était absent, et l'âme de Stamboul absente avec le soleil. Stamboul, décolorée et maussade, était comme une ville du Nord.

Tout à coup, le soleil perça les nuages. Je sentis sa caresse chaude sur mes épaules et sur ma nuque, et je vis la mer s'illuminer autour de moi: c'était comme une nappe de rayons qui se répandait sur l'eau, et courait, plus vite que le caïque, vers Stamboul. L'ombre fuyait devant, et la ville fut conquise d'un seul bond par l'assaut du soleil.--Ce fut un miracle. Les palais, les mosquées, les maisons, et chaque pierre des remparts, et chaque feuille des jardins, furent autant d'êtres vivants et frémissants sous la lumière d'or. Dans le ciel bleu, aux pointes des minarets aigus, les croissants de bronze scintillèrent comme des astres; dans la mer plus bleue que le ciel, toute la ville blanche, verte et violette se refléta comme dans un miroir de saphir. Et par-dessus la Corne d'Or chargée de barques, les collines sacrées d'Eyoub, invisibles tout à l'heure, découpèrent l'horizon d'un profil noble et hardi.--Ce fut un miracle: une résurrection; une résurrection si prompte, que j'en demeurai émerveillé.--Il avait suffi d'un rayon de soleil....

Pareillement, l'amour de Sélysette Sylva, ensoleillant le cœur de Fierce, métamorphosa d'abord toute sa vie.

A dire le vrai, Fierce n'avait pas encore vécu, puisqu'il n'avait jamais joui ni souffert. C'est d'ailleurs en cette formule d'impassibilité que se résume l'effort des civilisations; et Fierce, civilisé, avait suffisamment étiolé ses instincts primitifs pour retrancher de sa vie tout ce qui ressemblait à une émotion;--plus de chagrin ni de joie: des plaisirs et des ennuis, ceux-ci peu différents de ceux-là.--Le cortège des frissons humains ne pénétrait plus ses moelles; un seul, le plus puissant, le frisson de l'amour, pouvait encore l'émouvoir et le secouer.

Faible secousse, probablement: Fierce, trop cérébral, fut sans doute moins épris que n'eût été l'un des matelots de son navire. Mais il n'avait jamais senti de secousse, même faible; et celle-ci, faute de comparaison, lui parut violente. Elle révolutionnait la monotonie écœurante de son destin: il en fut surpris et charmé. Il se complut dans cette pensée d'ailleurs inexacte que son amour ressemblait à l'amour d'un jouvenceau très innocent. Et il oublia d'être auto-psychologue, ce qu'il avait toujours été: il vécut sans se regarder vivre. A ce jeu neuf, il apprit à savourer le goût de la vie; et quoique son palais fût convenablement desséché, il s'émerveilla de ce goût qui lui était nouveau.

Il connut avec délice la joie jeune des espoirs et des chimères, et l'angoisse exquise qui vous serre la gorge à l'apparition de l'aimée. Ses chimères étaient simples d'ailleurs, et ses espoirs modestes: il ne désirait rien que le sourire et l'amitié de Sélysette. Trop de femmes, toutes méprisées, s'étaient succédées dans son lit pour qu'il trouvât souhaitable d'y coucher son unique idole.

Quand Fierce rendait visite dans la villa de la rue des Moïs,--il y allait très souvent, et s'ingéniait en sournois pour trouver seules Mme Sylva et sa fille,--il passait par la grille toujours ouverte, et gagnait le jardin sans traverser la maison. Vers quatre heures, avant la promenade, Mme Sylva ne manquait guère d'aller s'asseoir sous les banians de sa terrasse, et respirer le plein air que les arbres touffus gardaient frais. Là, Fierce trouvait toujours l'aveugle sur son même fauteuil de rotin, ses vieilles mains occupées du même tricot de laine grise, et, toujours fidèle compagne, Mlle Sylva babillant ou lisant à voix haute.

Il était maintenant le meilleur ami, celui qu'on accueillait avec le plus de joie, celui qui jamais n'importunait le tendre tête-à-tête de la fille et de la mère. On lui faisait place, on l'invitait à la promenade, ou l'on prolongeait pour lui jusqu'au soir la causerie intime du jardin. Il contait les nouvelles, on l'initiait aux graves riens de la vie familiale; il marivaudait avec Sélysette sur un mode taquin qui stimulait joliment la verve et la gaîté de la jeune fille; et l'aveugle mêlait à tout sa gravité douce, et cette mansuétude exquise des vieilles femmes qui ont beaucoup souffert, mais dont le cœur en loques ne s'est point aigri, et que le deuil et la résignation ont faites meilleures et sublimes.

Parfois, la nuit les surprenait dans le jardin, et Mme Sylva prenait le bras de Fierce pour rentrer au logis. On allumait les lampes, dont la lumière intime mettait aux joues de Sélysette des teintes de perles roses. Et Fierce, avant de partir, priait qu'on ouvrit le piano. Mlle Sylva n'était pas une grande artiste; mais sa voix, juste et rustique, sonnait si pure qu'on eût dit de l'or vibrant.

De vieilles chansons, des légendes rythmées qui sentaient le barde et le terroir: Fierce,--ironique et dépravé,--écoutait ces refrains candides avec une émotion qui mouillait ses yeux.

Quand il s'en retournait dans la nuit brune, une mélancolie le gagnait, plus lourde à mesure qu'il s'éloignait de la maison chère. La route lui semblait longue et ses jambes lasses; il appelait parfois un pousse attardé, et, plus à l'aise pour rêver, dans la petite voiture silencieuse, il s'avouait sans honte que tout son bonheur restait prisonnier derrière lui,--là-bas, près de cette adorable fille qui lui avait pris le cœur. Loin d'elle, désormais, que serait sa vie? Un voyage sans but, très indigne d'être recommencé.

Les deux tapissiers chinois,--de gras Cantonais à belles queues, leurs bas blancs terminés dans des chaussons noirs à semelles de feutre,--écoulent les ordres de Fierce, dans la petite chambre du _Bayard_.

--... «Arracher toute la soie grise des murs; même chose le velours;--à la place, mettre ça....»

Ça, c'est un crêpon de Chine bleu léger, qui a des reflets verts;--cela vient de Shang-Haï; Fierce a pris de la peine, pour trouver cette couleur qu'il voulait absolument.

... «Encadrer panneaux avec ça....»

Des manches pagodes décousues de vieilles robes chinoises: sur une bande étroite de satin noir, dix mille papillons brodés pressent leurs ailes bleues,--des ailes de toutes les formes, des bleus de toutes les nuances. Chez le marchand de Cholon, Mlle Sylva s'en était émerveillée.

... «Et bien cacher les clous; y en a moyen faire pour ce soir, tout fini?»

Un signe affirmatif; un sourire sur les faces glabres;--y en a toujours moyen; le mot impossible n'existe pas dans la langue commerciale de la Chine.

«Faire attention rien salir. Combien payer?»

Bref calcul; bref colloque en patois cantonais; les carnets de papier de soie sortent des poches.--C'est tant. Il n'y a guère à marchander, parce qu'il s'agit d'un travail à la tâche. Fierce accoutumé le sait. Il acquiesce et s'en va.

Très inutile de surveiller un Chinois qui travaille. Il fera ce qui est convenu, scrupuleusement, et refuserait tout salaire plutôt que d'encourir un reproche.

Maintenant, la chambre grise est devenue bleue,--couleur des yeux de Sélysette. Fierce, content, regarde la nuance amie,--puis s'assied à sa table. Les livres sont encore ouverts à la page laissée: les Chinois méticuleux ont remis chaque chose à sa place exacte.

Ce sont des livres de tactique, des listes de phares, des instructions nautiques. Fierce maintenant sort des tiroirs fermés les plans secrets des batteries et des forts. Il déploie la carte marine du Donaï et des atterrages de Saint-Jacques.

Il s'agit d'une combinaison de blocus. Ce n'est point un travail ordonné. Fierce étudie pour lui-même, pour sa propre anxiété patriotique, les moyens les plus sûrs de défendre Saïgon contre une attaque ennemie.

--«Rien à tenter contre Saint-Jacques, murmure-t-il, à moins de folie manifeste, et vite châtiée.... Mais un débarquement par l'Ouest est possible;--oui. Il faudrait donc, dès la première nuit, briser le blocus;--briser le blocus, tout est là. Aurons-nous assez de torpilleurs?»

Il s'interrompt, lève les yeux. Sur le rayon de fer forgé qui lui sert de bibliothèque, ses livres, une collection fort libertine, font maintenant tache avec leur reliure de peluche grise. Il sourit: au temps où il lisait ces choses, quel étonnement, si un sorcier lui avait prédit qu'un jour il remplacerait le marquis de Sade par le commodore Mahan! Il fredonne:

--«Pour l'amour d'une blonde D'une blonde aux yeux bleus ...»

C'est une chanson de Sélysette. Il s'interrompt, sérieux:

«... Le clair de tout cela, c'est que plus jamais je ne pourrai me passer d'elle...?

Mme Abel, la femme du lieutenant-gouverneur, recevait tous les mardis, de six à sept. Fierce s'y rendait régulièrement, par obligation professionnelle d'abord,--l'aide de camp de l'amiral devait sa visite au second magistrat de Saïgon,--et par goût aussi pour la femme aimable qui était des intimes de Mme Sylva. Mme Abel valait mieux que sa belle fille. Marthe déplaisait à Fierce par sa froideur polie sous quoi disparaissait une pensée toujours inconnue; tandis que sa belle-mère, nullement sotte ni candide, marquait pourtant à ses amis de la confiance et même de l'abandon.

Un mardi, Fierce se trompa d'heure, et arriva trop tôt. La rue était déserte, les voitures habituelles absentes et le factionnaire tonkinois endormi dans sa guérite. Fierce distrait passa sans rien voir. Le palais du lieutenant-gouverneur de Saïgon imite un temple allemand de la nouvelle Athènes: c'est laid et riche, avec des colonnes corinthiennes. Fierce gravit le perron: les boys annamites le regardèrent avec surprise et le laissèrent entrer: un indigène n'ose pas arrêter un Européen, même sous le toit de son maître; Fierce arriva sans obstacle jusqu'au salon; et seulement alors, devant les fauteuils vides, il comprit son erreur: la pendule de la fausse cheminée marquait cinq heures moins cinq.

--«Je suis stupide, pensa-t-il. Que faire?»

Il songea que peut-être un boy prévenait la maîtresse; chacun le connaissait dans la maison.--A tout hasard il attendit, prêt à s'excuser. Il flâna dans le salon sans s'asseoir. Les tableaux des murs n'étaient pas intéressants. Il s'approcha du guéridon drapé de broderies tonkinoises, et regarda l'album sorti de sa gaine,--un bel album de laque, relié à la japonaise; il toucha la laque du doigt: elle était épaisse et sans tare, brune, semée de fleurs de pêcher. Il pensa à Nagasaki, d'où viennent ces laques, et à Shirayama-San, qui les fabrique dans sa boutique brune où pépient des mousmés....

... Le Japon joli et net. Sélysette aimerait ce pays....

Il feuilletait l'album; c'étaient des photographies, des portraits; les pages tournaient sous son doigt sans qu'il prit garde aux visages reconnus de loin en loin: il méditait de s'en aller sans plus attendre, et regardait la porte ouverte.

Il tressaillit tout à coup: près de fermer l'album il venait d'y voir une photographie de Mlle Sylva.

Il n'en avait jamais vue, c'était la première. Elle était fidèle et jolie; il crut voir Sélysette elle-même: il sentit à sa gorge l'angoisse légère qui le troublait toujours dès qu'elle paraissait.

... Sélysette elle-même; sa robe favorite, échancrée sur des revers de mousseline; ses cheveux capricieux d'or clair, et son sourire, et la rêverie de ses yeux....

Les stores baissés faisaient le salon sombre.

Fierce, sans hésiter, vola la photographie dans l'album.--Ses doigts tremblaient un peu: il dut se déganter, parce que la carte ne glissait pas bien dans la fente de la page.

Après, il releva la tête, et regarda vers la porte; des pas s'entendaient au dehors. Il glissa le portrait dans sa poitrine,--sous la chemise, contre la peau: le portrait put entendre le cœur qui battait fort de peur et d'audace;--et il s'esquiva vite, en voleur qu'il était.

Mais revenu à bord, dans sa chambre bleue verrouillée, il connut une telle ivresse de joie devant ce portrait conquis,--trophée, trésor, relique,--il versa des larmes si folles sur cette Sélysette prisonnière qui partageait désormais sa vie pour toujours qu'une peur superstitieuse finit par le prendre, et qu'il cacheta l'image sous une enveloppe,--comme jadis Polycrate, tyran de Samos, avait sacrifié son plus précieux anneau à l'Adrasteta.

XVII

Dans le parc du gouvernement, Mlle Sylva, gardée à déjeuner par son tuteur, et Mlle Abel, en visite, se promenaient.

Il n'y avait pas d'intimité entre elles, parce que Marthe trouvait Sélysette trop jeune, et Sélysette, Marthe trop âgée. Elles avaient d'ailleurs vingt ans l'une et l'autre, mais vingt ans différemment mûris.

Elles se promenaient à petits pas, sans trop bavarder, dans les allées anglaises, entre les beaux taillis épais qui font du parc un bois;--un bois grand comme un jardin, mais si touffu qu'on n'en découvre pas les murs.

--«Sélysette, dit tout à coup Mlle Abel, que faites-vous de votre flirt?

--Quel flirt? fit Sélysette sincère.

--M. de Fierce, voyons.

--Mais ce n'est pas un flirt, Marthe; seulement un ami, je vous assure qu'il ne me fait pas du tout la cour....»

Mlle Abel prit son sourire de sphinx.

--«On a volé votre photographie dans mon album. Qu'en dites-vous?

--Volé ma photographie? Qui?