# Les Cinq Cents Millions De La Bégum

## Part 7

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Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu à travers les descriptions des grands écrivains, tandis que le parc de Herr Schultze était le mieux peigné des Jardins d’agrément. Les palmiers les plus élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obèses en formaient les massifs. Des lianes s’enroulaient élégamment aux grêles eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient en pleine terre. Les ananas et les goyaves mûrissaient auprès des oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis étalaient en plein air les richesses de leur plumage. Enfin, la température même était aussi tropicale que la végétation.

Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères qui produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir que le ciel bleu, il resta un instant stupéfait.

Puis, il se rappela qu’il y avait non loin de là une houillère en combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait ingénieusement utilisé ces trésors de chaleur souterraine pour se faire servir par des tuyaux métalliques une température constante de serre chaude.

Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien, n’empêcha pas ses yeux d’être éblouis et charmés du vert des pelouses, et ses narines d’aspirer avec ravissement les arômes qui emplissaient l’atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d’herbe, il prenait sa revanche. Une allée sablée le conduisit par une pente insensible au pied d’un beau degré de marbre, dominé par une majestueuse colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d’un grand bâtiment carré qui était comme le piédestal de la Tour du Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il montait le degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain passait sous ses pieds.

Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps de s’y arrêter, il traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un salon jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes. Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.

Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d’une chope de bière, faisait au milieu de ce luxe l’effet d’une tache de boue sur une botte vernie.

Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l’Acier dit froidement et simplement :

« Vous êtes le dessinateur

-- Oui, monsieur.

-- J’ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc faire que des machines à vapeur ?

-- On ne m’a jamais demandé autre chose.

-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?

-- Je l’ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. »

Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors son employé.

« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s’est tué ce matin en maniant un sachet de dynamite !... L’animal aurait pu nous faire sauter tous ! »

Il faut bien l’avouer ; ce manque d’égards ne semblait pas trop révoltant dans la bouche de Herr Schultze !

VIII LA CAVERNE DU DRAGON

Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout en commun. Jamais l’ex-professeur d’Iéna n’avait rencontré un collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données théoriques.

Marcel n’était pas seulement d’un mérite transcendant dans toutes les branches du métier, c’était aussi le plus charmant compagnon, le travailleur le plus assidu, l’inventeur le plus modestement fécond.

Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in petto :

« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est que Marcel avait pénétré du premier coup d’oeil le caractère de son terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il s’était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous les instants.

En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à l’autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple, achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile à voir comme à corriger, et que l’ex-professeur signalait aussitôt avec exaltation.

Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l’avoir trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple :

« J’ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m’avez demandé.

-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n’avait jamais songé à pareille chose.

-- Mais oui ! Vous l’avez donc oublié ?... Un éperon détachable, laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate après un intervalle de trois minutes !

-- Je n’en avais plus aucun souvenir. J’ai tant d’idées en tête ! »

Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la nouvelle invention.

Peut-être, après tout, n’était-il qu’à demi dupe de cette manoeuvre. Au fond, il est probable qu’il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par une de ces mystérieuses fermentations qui s’opèrent dans les cervelles humaines, il en arrivait aisément à se contenter de « paraître » supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné.

« Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! » se disait il parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux « dominos » de sa mâchoire.

D’ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation. Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !... Ces rêves n’avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au bout du compte, n’était qu’un des rouages de l’organisme que lui, Schultze, avait su créer, etc.

Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n’en savait pas beaucoup plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment vraisemblable l’hypothèse qu’il avait inventé quelque nouvel engin de guerre.

Mais le mot de l’énigme restait toujours obscur.

Marcel en était bientôt venu à se dire qu’il ne l’obtiendrait pas sans une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer.

C’était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant, jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de son petit ami Carl. Au loin, l’hiver si long et si rude de cette Suisse américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc. Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède qu’en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en rosée au lieu de tomber en flocons.

« Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n’est-ce pas ? fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n’avaient pas lassé de son mets favori.

-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous les soirs, quoiqu’il eût fini par avoir ce plat en horreur.

Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l’épreuve qu’il méditait.

« Je me demande même, comment les peuples qui n’ont ni saucisses, ni choucroute, ni bière, peuvent tolérer l’existence ! reprit Herr Schultze avec un soupir.

-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera véritablement faire preuve d’humanité que de les réunir au Vaterland.

-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s’écria le Roi de l’Acier. Nous voici déjà installés au coeur de l’Amérique. Laissez-nous prendre une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées nous saurons faire autour du globe ! »

Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la sienne et l’alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment quotidien de complète béatitude.

« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne crois pas beaucoup à cette conquête !

-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au sujet de la conversation.

-- La conquête du monde par les Allemands. »

L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu.

« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ?

-- Non.

-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de connaître les motifs de ce doute !

-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en Angleterre. »

Marcel avait proféré ces mots d’un ton froid, sec et tranchant, qui doubla, s’il est possible, l’effet qu’un tel blasphème, lancé de but en blanc, devait produire sur le Roi de l’Acier.

Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d’être allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli étouffer de rage, n’en mourait pas sur le coup, il reprit :

« Oui, c’est fâcheux à constater, mais c’est ainsi. Si nos rivaux ne font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu’ils n’ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu’ils préparent du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion !

-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons aussi, monsieur !

-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les proportions et la portée de nos pièces !

-- Doublons !... riposta Herr Schultze d’un ton qui signifiait : En vérité ! nous faisons mieux que doubler !

-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires. Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d’invention nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux, soyez-en sûr ! »

Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l’agitaient.

Fallait-il en arriver à ce degré d’humiliation ? S’appeler Schultze, être le maître absolu de la plus grande usine et de la première fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les parlements, et s’entendre dire par un petit dessinateur suisse qu’on manque d’invention, qu’on est au-dessous d’un artilleur français !... Et cela quand on avait près de soi, derrière l’épaisseur d’un mur blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n’était pas possible d’endurer un pareil supplice !

Herr Schultze se leva d’un mouvement si brusque, qu’il en cassa sa pipe. Puis, regardant Marcel d’un oeil chargé d’ironie, et, serrant les dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots :

« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je manque d’invention ! »

Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la violence du dépit qu’il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez l’ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail, dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des rangées de livres, apparut dans la muraille. C’était l’entrée d’un passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu’au pied même de la Tour du Taureau.

Là, une porte de chêne fut ouverte à l’aide d’une petite clef qui ne quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de fer, qui était intérieurement armé d’un appareil compliqué d’engins explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle, aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le temps.

Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure apparente, qui s’ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu, selon des règles déterminées.

Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent à gravir les deux cents marches d’un escalier de fer, et ils arrivèrent au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de Stahlstadt.

Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve, s’arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures. Au centre de la casemate s’allongeait un canon d’acier.

« Voilà ! » dit le professeur, qui n’avait pas soufflé mot depuis le trajet.

C’était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée sur un affût d’acier et roulant sur des rubans de même métal, elle aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort compensateur, établi en arrière de l’affût, avait pour effet d’annuler le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa position première.

« Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda Marcel, qui ne put se retenir d’admirer un pareil engin.

-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une plaque de quarante pouces aussi aisément que si c’était une tartine de beurre !

-- Quelle est donc sa portée ?

-- Sa portée ! s’écria Schultze, qui s’enthousiasmait Ah ! vous disiez tout à l’heure que notre génie imitateur n’avait rien obtenu de plus que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon- là, je me charge d’envoyer, avec une précision suffisante, un projectile à la distance de dix lieues !

-- Dix lieues ! s’écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle employez-vous donc ?

-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze d’un ton singulier. Il n’y a plus d’inconvénient à vous dévoiler mes secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse !

-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors d’usage !

-- Ne tirât-il qu’un coup, un seul, ce coup suffirait !

-- Il coûterait cher !

-- Un million, puisque c’est le prix de revient de la pièce !

-- Un coup d’un million !...

-- Qu’importe, s’il peut détruire un milliard !

-- Un milliard ! » s’écria Marcel.

Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l’horreur mêlée d’admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction. Puis, il ajouta :

« C’est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d’artillerie, mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des perfectionnements, de l’imitation, pas d’invention !

-- Pas d’invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je vous répète que je n’ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! »

Le Roi de l’Acier et son compagnon, quittant alors la casemate, redescendirent à l’étage inférieur, qui était mis en communication avec la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une certaine quantité d’objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient pu être pris à distance pour d’autres canons démontés. « Voilà nos obus », dit Herr Schultze.

Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. C’étaient d’énormes tubes de deux mètres de long et d’un mètre dix de diamètre, revêtus extérieurement d’une chemise de plomb propre à se mouler sur les rayures de la pièce, fermés à l’arrière par une plaque d’acier boulonnée et à l’avant par une pointe d’acier ogivale, munie d’un bouton de percussion.

Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C’est ce que rien dans leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu’ils devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible, dépassant tout ce qu’on avait jamais fait ans ce genre.

« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester silencieux.

-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au moins en apparence ?

-- L’apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne diffère pas sensiblement de ce qu’il serait pour un obus ordinaire de même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux. Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans toute la zone avoisinante, en même temps mélange d’un énorme volume de gaz acide carbonique à l’air ambiant. Tout être vivant qui se trouve dans un rayon de trente mètres du centre d’explosion est en même temps congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de calcul, mais l’action s’étend vraisemblablement beaucoup plus loin, peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans les couches inférieures de l’atmosphère, en raison de son poids qui est supérieur à celui de l’air, la zone dangereuse conserve ses propriétés septiques plusieurs heures après l’explosion, et tout être qui tente d’y pénétrer périt infailliblement. C’est un coup de canon à effet à la fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés, rien que des morts ! »

Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d’orgueil et montrait toutes ses dents.

« Voyez-vous d’ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une superficie de mille hectares ! Un véritable océan d’acide carbonique aura submergé la ville ! C’est pourtant une idée qui m’est venue l’an dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d’un petit mineur du puits Albrecht ! J’en avais bien eu la première inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété curieuse que possède son atmosphère d’asphyxier un chien ou un quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée l’essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n’est-ce pas ? Un océan artificiel d’acide carbonique pur ! Or, une proportion d’un cinquième de ce gaz suffit à rendre l’air irrespirable. »

Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence. Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu’il ne voulut pas en abuser.

« Il n’y a qu’un détail qui m’ennuie, dit-il.

-- Lequel donc ? demanda Marcel.

-- C’est que je n’ai pas réussi à supprimer le bruit de l’explosion. Cela donne trop d’analogie à mon coup de canon avec le coup du canon vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j’arrivais à obtenir un tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! »

L’idéal enchanteur qu’il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et peut-être sa rêverie, qui n’était qu’une immersion profonde dans un bain d’amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne l’eût interrompue par cette observation :

« Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c’est du temps et de l’argent.

-- L’argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous ! »

Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu’il disait !

« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d’acide carbonique, n’est pas absolument nouveau, puisqu’il dérive des projectiles asphyxiants, connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment destructeur, je n’en disconviens pas. Seulement...

-- Seulement ?...

-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais à dix lieues !...

-- Il n’est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus chargés de matières incendiaires. C’est comme une batterie que je lance dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! Il a le poids voulu pour franchir les dix lieues dont j’ai parlé ! Et, avant peu, l’expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu’il aura couchés à terre ! »

Les dominos brillaient à ce moment d’un si insupportable éclat dans la bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d’en briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il n’était pas au bout de ce qu’il devait entendre.

En effet, Herr Schultze reprit :

« Je vous ai dit qu’avant peu, une expérience décisive serait tentée !

-- Comment ? Où ?... s’écria Marcel.

