Les Cinq Cents Millions De La Bégum

Part 6

Chapter 6 3,633 words Public domain Markdown

Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n’avait pas tardé à être promu d’abord à la seconde, puis à la première classe. Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs, après son souper, il se rendait au cours professé par l’ingénieur Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides, que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à l’usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de toute la Cité de l’Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la fin du trimestre, portait cette mention formelle :

« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je dois signaler ce sujet à l’administration centrale, comme tout à fait “hors ligne” sous le triple rapport des connaissances théoriques, de l’habileté pratique et de l’esprit d’invention le plus caractérisé. »

Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever d’appeler sur Marcel l’attention de ses chefs. Cette circonstance ne manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard : malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.

Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d’entendre sonner dix heures sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son anxiété, Marcel s’offrit d’aller aux nouvelles, et partit dans la direction du puits Albrecht.

En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur demander s’ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une réponse négative et avoir échangé avec eux ce _Glück auf !_ (« Bonne sortie ! ») qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel poursuivit sa promenade.

Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L’aspect n’en était pas tumultueux et animé comme il l’est dans la semaine. C’est à peine si une jeune « modiste » -- c’est le nom que les mineurs donnent gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour férié, à la gueule du puits.

« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? » demanda Marcel à ce fonctionnaire.

L’homme consulta sa liste et secoua la tête.

« Est-ce qu’il y a une autre sortie de la mine ?

-- Non, c’est la seule, répondit le marqueur. La “fendue”, qui doit affleurer au nord, n’est pas encore achevée.

-- Alors, le garçon est en bas ?

-- Nécessairement, et c’est en effet extraordinaire, puisque, le dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester.

-- Puis-je descendre pour m’informer ?...

-- Pas sans permission.

-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.

-- Pas d’accident possible le dimanche !

-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu’est devenu cet enfant !

-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si toutefois il s’y trouve... »

Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise aussi raide que du fer-blanc, s’était heureusement attardé à ses comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite l’inquiétude de Marcel.

« Nous allons voir ce qu’il en est », dit-il.

Et, donnant l’ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.

« N’avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils pourraient devenir utiles...

-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. »

Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands de « coco » portent à Paris sur le dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l’embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit à l’aide de soufflets spéciaux, construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d’une provision d’air, pénétrer impunément dans l’atmosphère la plus irrespirable.

Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s’accrochèrent à la benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s’enfonçant dans les profondeurs de la terre.

« Pour un homme qui n’est pas de la partie vous n’avez pas froid aux yeux, disait le contremaître. J’ai vu des gens ne pas pouvoir se décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la benne !

-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. »

On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- point d’arrivée, n’avait point vu le petit Carl.

On se dirigea vers l’écurie. Les chevaux y étaient seuls et paraissaient même s’ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la conclusion qu’il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d’une étrille, son livre d’arithmétique.

Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n’était plus là, nouvelle preuve que l’enfant devait être dans la mine.

« Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais c’est peu probable ! Qu’aurait-il été faire dans les galeries d’exploitation, un dimanche ?

-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir ! répondit le gardien. C’est une vraie passion chez lui ! »

Le garçon de l’écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.

Il ne restait donc plus qu’à commencer des recherches régulières. On appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, commença l’exploration des galeries de second et de troisième ordre qui lui avaient été dévolues.

En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n’y avait la moindre trace d’éboulement, mais nulle part non plus la moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un appétit grandissant, inclinait vers l’opinion que l’enfant pouvait avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles recherches.

« Qu’est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails avoisinants, à ces _terrae ignotae_ que les géographes marquent aux confins des continents arctiques.

-- C’est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l’amincissement de la couche exploitable, répondit le contremaître.

-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c’est là qu’il faut chercher ! » reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent.

Ils ne tardèrent pas à atteindre l’orifice de galeries qui devaient, en effet, à en juger par l’aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les arrêtant, leur dit :

« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ?

-- Tiens ! c’est vrai ! répondirent ses compagnons.

-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi étourdi. Il y a sûrement ici de l’acide carbonique !... Voulez-vous me permettre d’enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître.

-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. »

Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle s’éteignit aussitôt.

« J’en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l’air, se maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de ceux qui n’ont pas d’appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous poursuivrons seuls la recherche. »

Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun entre leurs dents l’embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince sur leurs narines et s’enfoncèrent dans une succession de vieilles galeries.

Un quart d’heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l’air des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient.

A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès. Une petite lueur bleuâtre, celle d’une lampe électrique, se montra au loin dans l’ombre. Ils y coururent...

Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet, disaient, avec son attitude, ce qui s’était passé.

Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s’était baissé et avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.

Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l’était de son mari.

VII LE BLOC CENTRAL

Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en chef de la section du puits Albrecht, avait établi que la mort de Carl Bauer, n° 41902, âgé de treize ans, « trappeur » à la galerie 228, était due à l’asphyxie résultant de l’absorption par les organes respiratoires d’une forte proportion d’acide carbonique.

Un autre rapport non moins lumineux de l’ingénieur Maulesmulhe avait exposé la nécessité de comprendre dans un système d’aération la zone B du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz délétère par une sorte de distillation lente et insensible.

Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à l’autorité compétente le dévouement du contremaître Rayer et du fondeur de première classe Johann Schwartz.

Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre son jeton de présence dans la loge du concierge, trouva au clou un ordre imprimé à son adresse :

« Le nommé Schwartz se présentera aujourd’hui à dix heures au bureau du directeur général. Bloc central, porte et route A. Tenue d’extérieur. »

« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent ! »

Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance de l’organisation générale de la cité suffisante pour savoir que l’autorisation de pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les rues. De véritables légendes s’étaient répandues à cet égard. On disait que des indiscrets, ayant voulu s’introduire par surprise dans cette enceinte réservée, n’avaient plus reparu ; que les ouvriers et employés y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies maçonniques, obligés de s’engager sous les serments les plus solennels à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de mort par un tribunal secret s’ils violaient leur serment... Un chemin de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus... Il s’y tenait parfois des conseils suprêmes où des personnages mystérieux venaient s’asseoir et participer aux délibérations...

Sans ajouter plus de foi qu’il ne fallait à tous ces récits Marcel savait qu’ils étaient, en somme, l’expression populaire d’un fait parfaitement réel : l’extrême difficulté qu’il y avait à pénétrer dans la division centrale. De tous les ouvriers qu’il connaissait -- et il avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers, parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un seul n’avait jamais franchi la porte A.

C’est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime qu’il s’y présenta à l’heure indiquée. Il put bientôt s’assurer que les précautions étaient des plus sévères.

Et d’abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d’un uniforme gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d’un couvent cloîtré, avait deux portes, l’une à l’extérieur, l’autre intérieure, qui ne s’ouvraient jamais en même temps.

Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux.

Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans mot dire.

Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte s’ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau.

Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques chaises, d’un tableau noir et d’une large planche à épures, garnie de tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par de hautes fenêtres à vitres dépolies.

Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent dans la salle.

« Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l’un d’eux. Nous allons vous examiner et voir s’il y a lieu de vous admettre à la division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? »

Marcel se déclara modestement prêt à l’épreuve.

Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement des questions sur la chimie, sur la géométrie et sur l’algèbre. Le jeune ouvrier les satisfit en tous points par la clarté et la précision de ses réponses. Les figures qu’il traçait à la craie sur le tableau étaient nettes, aisées, élégantes. Ses équations s’alignaient menues et serrées, en rangs égaux comme les lignes d’un régiment d’élite. Une de ses démonstrations même fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges, qu’ils lui en exprimèrent leur étonnement en lui demandant où il l’avait apprise.

« A Schaffouse, mon pays, à l’école primaire.

-- Vous paraissez bon dessinateur ?

-- C’était ma meilleure partie.

-- L’éducation qui se donne en Suisse est décidément bien remarquable ! dit l’un des examinateurs à l’autre... Nous allons vous laisser deux heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une coupe de machine à vapeur, assez compliquée. Si vous vous en acquittez bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et hors ligne_... »

Marcel, resté seul, se mit à l’ouvrage avec ardeur.

Quand ses juges rentrèrent, à l’expiration du délai de rigueur, ils furent si émerveillés de son épure, qu’ils ajoutèrent à la mention promise : _Nous n’avons pas un autre dessinateur de talent égal_.

Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le même cérémonial, c’est-à-dire les yeux bandés, conduit au bureau du directeur général.

« Vous êtes présenté pour l’un des ateliers de dessin à la division des modèles, lui dit ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre aux conditions du règlement ?

-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume qu’elles sont acceptables.

-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la durée de votre engagement, à résider dans la division même. Vous ne pouvez en sortir que sur autorisation spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° Vous êtes soumis au régime militaire, et vous devez obéissance absolue, sous les peines militaires, à vos supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé aux sous-officiers d’une armée active, et vous pouvez, par un avancement régulier, vous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous engagez par serment à ne jamais révéler à personne ce que vous voyez dans la partie de la division où vous avez accès. -- 4° Votre correspondance est ouverte par vos chefs hiérarchiques, à la sortie comme à la rentrée, et doit être limitée à votre famille. »

« Bref, je suis en prison », pensa Marcel.

Puis, il répondit très simplement :

« Ces conditions me paraissent justes et je suis prêt à m’y soumettre.

-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommé dessinateur au 4e atelier... Un logement vous sera assigné, et, pour les repas, vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n’avez pas vos effets avec vous ?

-- Non, monsieur. Ignorant ce qu’on me voulait, je les ai laissés chez mon hôtesse.

-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la division. »

« J’ai bien fait, pensa Marcel, d’écrire mes notes en langage chiffré ! On n’aurait eu qu’à les trouver !... »

Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une jolie chambrette, au quatrième étage d’un bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu prendre une première idée de sa vie nouvelle.

Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu’il l’aurait cru d’abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant -- étaient en général calmes et doux, comme tous les hommes de travail. Pour essayer de s’égayer un peu, car la gaieté manquait à cette vie automatique, plusieurs d’entre eux avaient formé un orchestre et faisaient tous les soirs d’assez bonne musique. Une bibliothèque, un salon de lecture offraient à l’esprit de précieuses ressources au point de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours spéciaux, faits par des professeurs de premier mérite, étaient obligatoires pour tous les employés, soumis en outre à des examens et à des concours fréquents. Mais la liberté, l’air manquaient dans cet étroit milieu. C’était le collège avec beaucoup de sévérités en plus et à l’usage d’hommes faits. L’atmosphère ambiante ne laissait donc pas de peser sur ces esprits, si façonnés qu’ils fussent à une discipline de fer.

L’hiver s’acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s’était donné corps et âme. Son assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par tous les maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au milieu de ces hommes laborieux, une célébrité relative. Du consentement général, il était le dessinateur le plus habile, le plus ingénieux, le plus fécond en ressources. Y avait-il une difficulté ? C’est à lui qu’on recourait. Les chefs eux-mêmes s’adressaient à son expérience avec le respect que le mérite arrache toujours à la jalousie la plus marquée. Mais si le jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de la division des modèles, en pénétrer les secrets intimes, il était loin de compte.

Sa vie était enfermée dans une grille de fer de trois cents mètres de diamètre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il était attaché. Intellectuellement, son activité pouvait et devait s’étendre aux branches les plus lointaines de l’industrie métallurgique. En pratique, elle était limitée à des dessins de machines à vapeur. Il en construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes sortes d’industries et d’usages, pour des navires de guerre et pour des presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spécialité. La division du travail poussée à son extrême limite l’enserrait dans son étau.

Après quatre mois passés dans la section A, Marcel n’en savait pas plus sur l’ensemble des oeuvres de la Cité de l’Acier qu’avant d’y entrer. Tout au plus avait-il rassemblé quelques renseignements généraux sur l’organisation dont il n’était -- malgré ses mérites -- qu’un rouage presque infime. Il savait que le centre de la toile d’araignée figurée par Stahlstadt était la Tour du Taureau, sorte de construction cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. Il avait appris aussi, toujours par les récits légendaires de la cantine, que l’habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait à la base de cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On ajoutait que cette salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie et blindée intérieurement comme un monitor l’est à l’extérieur, était fermée par un système de portes d’acier à serrures mitrailleuses, dignes de la banque la plus soupçonneuse. L’opinion générale était d’ailleurs que Herr Schultze travaillait à l’achèvement d’un engin de guerre terrible, d’un effet sans précédent et destiné à assurer bientôt à l’Allemagne la domination universelle

Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement roulé dans sa tête les plans les plus audacieux d’escalade et de déguisement. Il avait dû s’avouer qu’ils n’avaient rien de praticable. Ces lignes de murailles sombres et massives, éclairées la nuit par des flots de lumière, gardées par des sentinelles éprouvées, opposeraient toujours à ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les forcer sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours des détails ; Jamais un ensemble !

N’importe. Il s’était juré de ne pas céder ; il ne céderait pas. S’il fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l’heure sonnerait où ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville prospérait alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples découragés Marcel ne doutait pas qu’en face d’un pareil succès de la race latine,. Schultze ne fût plus que jamais résolu à accomplir ses menaces. La Cité de l’Acier elle-même et les travaux qu’elle avait pour but en étaient une preuve.

Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi.

Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, de se renouveler à lui-même ce serment d’Annibal, lorsqu’un des acolytes gris l’informa que le directeur général avait à lui parler.

« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l’ordre de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C’est vous. Veuillez faire vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtes promu au grade de lieutenant. »

Ainsi, au moment même où il désespérait presque du succès, l’effet logique et naturel d’un travail héroïque lui procurait cette admission tant désirée ! Marcel en fut si pénétré de joie, qu’il ne put contenir l’expression de ce sentiment sur sa physionomie.

« Je suis heureux d’avoir à vous annoncer une si bonne nouvelle, reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la voie que vous suivez si courageusement. L’avenir le plus brillant vous est offert. Allez, monsieur. »

Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, entrevoyait le but qu’il s’était juré d’atteindre !

Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les hommes gris, franchir enfin cette dernière enceinte dont l’entrée unique, ouverte sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite, tout cela fut l’affaire de quelques minutes pour Marcel.

Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n’avait encore aperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.

Le spectacle qui s’étendait devant lui était assurément des plus imprévus. Qu’on imagine un homme transporté subitement, sans transition, du milieu d’un atelier européen, bruyant et banal, au fond d’une forêt vierge de la zone torride. Telle était la surprise qui attendait Marcel au centre de Stahlstadt.