# Les Cinq Cents Millions De La Bégum

## Part 14

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-- Herr Schultze, reprit Marcel, a trouvé la mort dans le mystérieux laboratoire qu’avec une habileté diabolique il s’était appliqué à rendre inaccessible de son vivant. Nul autre que lui n’en connaissait l’existence, et nul, par conséquent, n’eût pu y pénétrer même pour lui porter secours. Il a donc été victime de cette incroyable concentration de toutes les forces rassemblées dans ses mains, sur laquelle il avait compté bien à tort pour être à lui seul la clef de toute son oeuvre, et cette concentration, à l’heure marquée de Dieu, s’est soudain tournée contre lui et contre son but !

-- Il n’en pouvait être autrement ! répondit le docteur Sarrasin. Herr Schultze était parti d’une donnée absolument erronée. En effet, le meilleur gouvernement n’est-il pas celui dont le chef, après sa mort, peut être le plus facilement remplacé, et qui continue de fonctionner précisément parce que ses rouages n’ont rien de secret ?

-- Vous allez voir, docteur, répondit Marcel, que ce qui s’est passé à Stahlstadt est la démonstration, _ipso facto_, de ce que vous venez de dire. J’ai trouvé Herr Schultze assis devant son bureau, point central d’où partaient tous les ordres auxquels obéissait la Cité de l’Acier, sans que jamais un seul eût été discuté La mort lui avait à ce point laissé l’attitude et toutes les apparences de la vie que j’ai cru un instant que ce spectre allait me parler !... Mais l’inventeur a été le martyr de sa propre invention ! Il a été foudroyé par l’un de ces obus qui devaient anéantir notre ville ! Son arme s’est brisée dans sa main, au moment même où il allait tracer la dernière lettre d’un ordre d’extermination ! Ecoutez ! »

Et Marcel lut à haute voix les terribles lignes, tracées par la main de Herr Schultze, dont il avait pris copie.

Puis, il ajouta :

« Ce qui d’ailleurs m’eût prouvé mieux encore que Herr Schultze était mort, si j’avais pu en douter plus longtemps, c’est que tout avait cessé de vivre autour de lui ! C’est que tout avait cessé de respirer dans Stahlstadt ! Comme au palais de la Belle au bois dormant, le sommeil avait suspendu toutes les vies, arrêté tous les mouvements ! La paralysie du maître avait du même coup paralysé les serviteurs et s’était étendue jusqu’aux instruments !

-- Oui, répondit le docteur Sarrasin, il y a eu, là, justice de Dieu ! C’est en voulant précipiter hors de toute mesure son attaque contre nous, c’est en forçant les ressorts de son action que Herr Schultze a succombé !

-- En effet, répondit Marcel ; mais maintenant, docteur, ne pensons plus au passé et soyons tout au présent. Herr Schultze mort, si c’est la paix pour nous, c’est aussi la ruine pour l’admirable établissement qu’il avait créé, et provisoirement, c’est la faillite. Des imprudences, colossales comme tout ce que le Roi de l’Acier imaginait, ont creusé dix abîmes. Aveuglé, d’une part, par ses succès, de l’autre par sa passion contre la France et contre vous, il a fourni d’immenses armements, sans prendre de garanties suffisantes à tout ce qui pouvait nous être ennemi. Malgré cela, et bien que le paiement de la plupart de ses créances puisse se faire attendre longtemps, je crois qu’une main ferme pourrait remettre Stahlstadt sur pied et faire tourner au bien les forces qu’elle avait accumulées pour le mal. Herr Schultze n’a qu’un héritier possible, docteur, et cet héritier, c’est vous. Il ne faut pas laisser périr son oeuvre. On croit trop en ce monde qu’il n’y a que profit à tirer de l’anéantissement d’une force rivale. C’est une grande erreur, et vous tomberez d’accord avec moi, je l’espère, qu’il faut au contraire sauver de cet immense naufrage tout ce qui peut servir au bien de l’humanité. Or, à cette tâche, je suis prêt à me dévouer tout entier.

-- Marcel a raison, répondit Octave, en serrant la main de son ami, et me voilà prêt à travailler sous ses ordres, si mon père y consent.

-- Je vous approuve, mes chers enfants, dit le docteur Sarrasin. Oui, Marcel, les capitaux ne nous manqueront pas, et, grâce à toi, nous aurons, dans Stahlstadt ressuscitée, un arsenal d’instruments tel que personne au monde ne pensera plus désormais à nous attaquer ! Et, comme, en même temps que nous serons les plus forts, nous tâcherons d’être aussi les plus justes, nous ferons aimer les bienfaits de la paix et de la justice à tout ce qui nous entoure. Ah ! Marcel, que de beaux rêves ! Et quand je sens que par toi et avec toi, je pourrai en voir accomplir une partie, je me demande pourquoi... oui ! pourquoi je n’ai pas deux fils !... pourquoi tu n’es pas le frère d’Octave !... A nous trois, rien ne m’eût paru impossible !... »

XIX UNE AFFAIRE DE FAMILLE

Peut-être, dans le courant de ce récit, n’a-t-il pas été suffisamment question des affaires personnelles de ceux qui en sont les héros. C’est une raison de plus pour qu’il soit permis d’y revenir et de penser enfin à eux pour eux-mêmes.

Le bon docteur, il faut le dire, n’appartenait pas tellement à l’être collectif, à l’humanité, que l’individu tout entier disparût pour lui, alors même qu’il venait de s’élancer en plein idéal. Il fut donc frappé de la pâleur subite qui venait de couvrir le visage de Marcel à ses dernières paroles. Ses yeux cherchèrent à lire dans ceux du jeune homme le sens caché de cette soudaine émotion. Le silence du vieux praticien interrogeait le silence du jeune ingénieur et attendait peut- être que celui-ci le rompît ; mais Marcel, redevenu maître de lui par un rude effort de volonté, n’avait pas tardé à retrouver tout son sang- froid. Son teint avait repris ses couleurs naturelles, et son attitude n’était plus que celle d’un homme qui attend la suite d’un entretien commencé.

Le docteur Sarrasin, un peu impatienté peut-être de cette prompte reprise de Marcel par lui-même, se rapprocha de son jeune ami ; puis, par un geste familier de sa profession de médecin, il s’empara de son bras et le tint comme il eût fait de celui d’un malade dont il aurait voulu discrètement ou distraitement tâter le pouls.

Marcel s’était laissé faire sans trop se rendre compte de l’intention du docteur, et comme il ne desserrait pas les lèvres :

« Mon grand Marcel, lui dit son vieil ami, nous reprendrons plus tard notre entretien sur les futures destinées de Stahlstadt. Mais il n’est pas défendu, alors même qu’on se voue à l’amélioration du sort de tous, de s’occuper aussi du sort de ceux qu’on aime, de ceux qui vous touchent de plus près. Eh bien, je crois le moment venu de te raconter ce qu’une jeune fille, dont je te dirai le nom tout à l’heure, répondait, il n’y a pas longtemps encore, à son père et à sa mère, à qui, pour la vingtième fois depuis un an, on venait de la demander en mariage. Les demandes étaient pour la plupart de celles que les plus difficiles auraient eu le droit d’accueillir, et cependant la jeune fille répondait non, et toujours non ! »

A ce moment, Marcel, d’un mouvement un peu brusque, dégagea son poignet resté jusque-là dans la main du docteur. Mais, soit que celui-ci se sentît suffisamment édifié sur la santé de son patient, soit qu’il ne se fût pas aperçu que le jeune homme lui eût retiré tout à la fois son bras et sa confiance, il continua son récit sans paraître tenir compte de ce petit incident.

« “Mais enfin, disait à sa fille la mère de la jeune personne dont je te parle, dis-nous au moins les raisons de ces refus multipliés. Education, fortune, situation honorable, avantages physiques, tout est là ! Pourquoi ces non si fermes, si résolus, si prompts, à des demandes que tu ne te donnes pas même la peine d’examiner ? Tu es moins péremptoire d’ordinaire !”

« Devant cette objurgations de sa mère, la jeune fille se décida enfin à parler, et alors, comme c’est un esprit net et un coeur droit, une fois résolue à rompre le silence, voici ce qu’elle dit :

« “Je vous réponds non avec autant de sincérité que j’en mettrais à vous répondre oui, chère maman, si oui était en effet prêt à sortir de mon coeur. Je tombe d’accord avec vous que bon nombre des partis que vous m’offrez sont à des degrés divers acceptables ; mais, outre que j’imagine que toutes ces demandes s’adressent beaucoup plus à ce qu’on appelle le plus beau, c’est-à-dire le plus riche parti de la ville, qu’à ma personne, et que cette idée-là ne serait pas pour me donner l’envie de répondre oui, j’oserai vous dire, puisque vous le voulez, qu’aucune de ces demandes n’est celle que j’attendais, celle que j’attends encore, et j’ajouterai que, malheureusement, celle que j’attends pourra se faire attendre longtemps, si jamais elle arrive !

« - Eh quoi ! mademoiselle, dit la mère stupéfaite, vous...

« Elle n’acheva pas sa phrase, faute de savoir comment la terminer, et dans sa détresse, elle tourna vers son mari des regards qui imploraient visiblement aide et secours.

« Mais, soit qu’il ne tînt pas à entrer dans cette bagarre, soit qu’il trouvât nécessaire qu’un peu plus de lumière se fît entre la mère et la fille avant d’intervenir, le mari n’eut pas l’air de comprendre, si bien que la pauvre enfant, rouge d’embarras et peut-être aussi d’un peu de colère, prit soudain le parti d’aller jusqu’au bout.

« “Je vous ai dit, chère mère, reprit-elle, que la demande que j’espérais pourrait bien se faire attendre longtemps, et qu’il n’était même pas impossible qu’elle ne se fît jamais. J’ajoute que ce retard, fût-il indéfini, ne saurait ni m’étonner ni me blesser. J’ai le malheur d’être, dit-on, très riche ; celui qui devrait faire cette demande est très pauvre ; alors il ne la fait pas et il a raison. C’est à lui d’attendre...

« - Pourquoi pas à nous d’arriver ? “ dit la mère voulant peut-être arrêter sur les lèvres de sa fille les paroles qu’elle craignait d’entendre.

« Ce fut alors que le mari intervint.

« “Ma chère amie, dit-il en prenant affectueusement les deux mains de sa femme, ce n’est pas impunément qu’une mère aussi justement écoutée de sa fille que vous, célèbre devant elle depuis qu’elle est au monde ou peu s’en faut, les louanges d’un beau et brave garçon qui est presque de notre famille, qu’elle fait remarquer à tous la solidité de son caractère, et qu’elle applaudit à ce que dit son mari lorsque celui- ci a l’occasion de vanter à son tour son intelligence hors ligne, quand il parle avec attendrissement des mille preuves de dévouement qu’il en a reçues ! Si celle qui voyait ce jeune homme, distingué entre tous par son père et par sa mère, ne l’avait pas remarqué à son tour, elle aurait manqué à tous ses devoirs !

« -- Ah ! père ! s’écria alors la jeune fille en se jetant dans les bras de sa mère pour y cacher son trouble, si vous m’aviez devinée, pourquoi m’avoir forcée de parler ?

« -- Pourquoi ? reprit le père, mais pour avoir la joie de t’entendre, ma mignonne, pour être plus assuré encore que je ne me trompais pas, pour pouvoir enfin te dire et te faire dire par ta mère que nous approuvons le chemin qu’a pris ton coeur, que ton choix comble tous nos voeux, et que, pour épargner à l’homme pauvre et fier dont il s’agit de faire une demande à laquelle sa délicatesse répugne, cette demande, c’est moi qui la ferai, -- oui ! je la ferai, parce que j’ai lu dans son coeur comme dans le tien ! Sois donc tranquille ! A la première bonne occasion qui se présentera, je me permettrai de demander à Marcel, si, par impossible, il ne lui plairait pas d’être mon gendre !...” »

Pris à l’improviste par cette brusque péroraison, Marcel s’était dressé sur ses pieds comme s’il eût été mû par un ressort. Octave lui avait silencieusement serré la main pendant que le docteur Sarrasin lui tendait les bras. Le jeune Alsacien était pâle comme un mort. Mais n’est-ce pas l’un des aspects que prend le bonheur, dans les âmes fortes, quand il y entre sans avoir crié : gare !...

XX CONCLUSION

France-Ville, débarrassée de toute inquiétude, en paix avec tous ses voisins, bien administrée, heureuse, grâce à la sagesse de ses habitants, est en pleine prospérité. Son bonheur, si justement mérité, ne lui fait pas d’envieux, et sa force impose le respect aux plus batailleurs.

La Cité de l’Acier n’était qu’une usine formidable, qu’un engin de destruction redouté sous la main de fer de Herr Schultze ; mais, grâce à Marcel Bruckmann, sa liquidation s’est opérée sans encombre pour personne, et Stahlstadt est devenue un centre de production incomparable pour toutes les industries utiles.

Marcel est, depuis un an, le très heureux époux de Jeanne, et la naissance d’un enfant vient d’ajouter à leur félicité.

Quant à Octave, il s’est mis bravement sous les ordres de son beau- frère, et le seconde de tous ses efforts. Sa soeur est maintenant en train de le marier à l’une de ses amies, charmante d’ailleurs, dont les qualités de bon sens et de raison garantiront son mari contre toutes rechutes.

Les voeux du docteur et de sa femme sont donc remplis et, pour tout dire, ils seraient au comble du bonheur et même de la gloire, -- si la gloire avait jamais figuré pour quoi que ce soit dans le programme de leurs honnêtes ambitions.

On peut donc assurer dès maintenant que l’avenir appartient aux efforts du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann, et que l’exemple de France-Ville et de Stahlstadt, usine et cité modèles, ne sera pas perdu pour les générations futures.

Fin de Les Cinq Cents Millions de la Bégum

