# Les Cinq Cents Millions De La Bégum

## Part 13

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Marcel savait qu’elle durerait cinq minutes, et comme il avait remarqué que la cantine, située dans un sous-sol, formait une véritable cave voûtée, il vint s’y réfugier avec Octave.

Tout à coup, l’édifice et la cave même furent secoués comme par l’effet d’un tremblement de terre. Une détonation formidable, pareille à celle de trois ou quatre batteries de canons tonnant à la fois, déchira les airs, suivant de près la secousse. Puis, après deux à trois secondes, une avalanche de débris projetés de tous les côtés retomba sur le sol.

Ce fut, pendant quelques instants, un roulement continu de toits s’effondrant, de poutres craquant, de murs s’écroulant, au milieu des cascades claires des vitres cassées.

Enfin, cet horrible vacarme prit fin. Octave et Marcel quittèrent alors leur retraite.

Si habitué qu’il fût aux prodigieux effets des substances explosives, Marcel fut émerveillé des résultats qu’il constata. La moitié du secteur avait sauté, et les murs démantelés de tous les ateliers voisins du Bloc central ressemblaient à ceux d’une ville bombardée. De toutes parts les décombres amoncelés, les éclats de verre et les plâtres couvraient le sol, tandis que des nuages de poussière, retombant lentement du ciel où l’explosion les avait projetés, s’étalaient comme une neige sur toutes ces ruines.

Marcel et Octave coururent à la muraille intérieure. Elle était détruite aussi sur une largeur de quinze à vingt mètres, et, de l’autre côté de la brèche, l’ex-dessinateur du Bloc central aperçut la cour, à lui bien connue, où il avait passé tant d’heures monotones.

Du moment où cette cour n’était plus gardée, la grille de fer qui l’entourait n’était pas infranchissable... Elle fut bientôt franchie.

Partout le même silence.

Marcel passa en revue les ateliers où jadis ses camarades admiraient ses épures. Dans un coin, il retrouva, à demi ébauché sur sa planche, le dessin de machine à vapeur qu’il avait commencé, lorsqu’un ordre de Herr Schultze l’avait appelé au parc. Au salon de lecture, il revit les journaux et les livres familiers.

Toutes choses avaient gardé la physionomie d’un mouvement suspendu, d’une vie interrompue brusquement.

Les deux jeunes gens arrivèrent à la limite intérieure du Bloc central et se trouvèrent bientôt au pied de la muraille qui devait, dans la pensée de Marcel, les séparer du parc.

« Est-ce qu’il va falloir encore faire danser ces moellons-là ? lui demanda Octave.

-- Peut-être... mais, pour entrer, nous pourrions d’abord chercher une porte qu’une simple fusée enverrait en l’air. »

Tous deux se mirent à tourner autour du parc en longeant la muraille. De temps à autre, ils étaient obligés de faire un détour, de doubler un corps de bâtiment qui s’en détachait comme un éperon, ou d’escalader une grille. Mais ils ne la perdaient jamais de vue, et ils furent bientôt récompensés de leurs peines. Une petite porte, basse et louche, qui interrompait le muraillement, leur apparut.

En deux minutes, Octave eut percé un trou de vrille à travers les planches de chêne. Marcel, appliquant aussitôt son oeil à cette ouverture, reconnut, à sa vive satisfaction, que, de l’autre côté, s’étendait le parc tropical avec sa verdure éternelle et sa température de printemps.

« Encore une porte à faire sauter, et nous voilà dans la place ! dit-il à son compagnon.

-- Une fusée pour ce carré de bois, répondit Octave, ce serait trop d’honneur ! »

Et il commença d’attaquer la poterne à grands coups de pic.

Il l’avait à peine ébranlée, qu’on entendit une serrure intérieure grincer sous l’effort d’une clef, et deux verrous glisser dans leurs gardes.

La porte s’entrouvrit, retenue en dedans par une grosse chaîne.

« _Wer da ?_ » (Qui va là ?) dit une voix rauque.

XVII EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL

Les deux jeunes gens ne s’attendaient à rien moins qu’à une pareille question. Ils en furent plus surpris véritablement qu’ils ne l’auraient été d’un coup de fusil.

De toutes les hypothèses que Marcel avait imaginées au sujet de cette ville en léthargie, la seule qui ne se fût pas présentée à son esprit, était celle-ci : un être vivant lui demandant tranquillement compte de sa visite. Son entreprise, presque légitime, si l’on admettait que Stahlstadt fût complètement déserte, revêtait une tout autre physionomie, du moment où la cité possédait encore des habitants. Ce qui n’était, dans le premier cas, qu’une sorte d’enquête archéologique, devenait, dans le second, une attaque à main armée avec effraction.

Toutes ces idées se présentèrent à l’esprit de Marcel avec tant de force, qu’il resta d’abord comme frappé de mutisme.

« _Wer da ?_ » répéta la voix, avec un peu d’impatience.

L’impatience n’était évidemment pas tout à fait déplacée. Franchir pour arriver à cette porte des obstacles si variés, escalader des murailles et faire sauter des quartiers de ville, tout cela pour n’avoir rien à répondre lorsqu’on vous demande simplement :

« Qui va là ? » cela ne laissait pas d’être surprenant.

Une demi-minute suffit à Marcel pour se rendre compte de la fausseté de sa position, et aussitôt, s’exprimant en allemand :

« Ami ou ennemi à votre gré ! répondit-il. Je demande à parler à Herr Schultze. »

Il n’avait pas articulé ces mots qu’une exclamation de surprise se fit entendre à travers la porte entrebâillée :

« _Ach !_ »

Et, par l’ouverture, Marcel put apercevoir un coin de favoris rouges, une moustache hérissée, un oeil hébété, qu’il reconnut aussitôt. Le tout appartenait à Sigimer, son ancien garde du corps.

« Johann Schwartz ! s’écria le géant avec une stupéfaction mêlée de joie. Johann Schwartz ! »

Le retour inopiné de son prisonnier paraissait l’étonner presque autant qu’il avait dû l’être de sa disparition mystérieuse. « Puis-je parler à Herr Schultze ? » répéta Marcel, voyant qu’il ne recevait d’autre réponse que cette exclamation.

Sigimer secoua la tête.

« Pas d’ordre ! dit-il. Pas entrer ici sans ordre !

-- Pouvez-vous du moins faire savoir à Herr Schultze que je suis là et que je désire l’entretenir ?

-- Herr Schultze pas ici ! Herr Schultze parti ! répondit le géant avec une nuance de tristesse.

-- Mais où est-il ? Quand reviendra-t-il ?

-- Ne sais ! Consigne pas changée ! Personne entrer sans ordre ! »

Ces phrases entrecoupées furent tout ce que Marcel put tirer de Sigimer, qui, à toutes les questions, opposa un entêtement bestial.

Octave finit par s’impatienter.

« A quoi bon demander la permission d’entrer ? dit-il. Il est bien plus simple de la prendre ! »

Et il se rua contre la porte pour essayer de la forcer. Mais la chaîne résista, et une poussée, supérieure à la sienne, eut bientôt refermé le battant, dont les deux verrous furent successivement tirés.

« Il faut qu’ils soient plusieurs derrière cette planche ! » s’écria Octave, assez humilié de ce résultat.

Il appliqua son oeil au trou de vrille, et, presque aussitôt, il poussa un cri de surprise :

« Il y a un second géant !

-- Arminius ? » répondit Marcel.

Et il regarda à son tour par le trou de vrille.

« Oui ! c’est Arminius, le collègue de Sigimer ! »

Tout à coup, une autre voix, qui semblait venir du ciel, fit lever la tête à Marcel.

« _Wer da ?_ » disait la voix.

C’était celle d’Arminius, cette fois.

La tête du gardien dépassait la crête de la muraille, qu’il devait avoir atteinte à l’aide d’une échelle.

« Allons, vous le savez bien, Arminius ! répondit Marcel. Voulez-vous ouvrir, oui ou non ? »

Il n’avait pas achevé ces mots que le canon d’un fusil se montra sur la crête du mur. Une détonation retentit, et une balle vint raser le bord du chapeau d’Octave.

« Eh bien, voilà pour te répondre ! » s’écria Marcel, qui, introduisant un saucisson de dynamite sous la porte, la fit voler en éclats.

A peine la brèche était-elle faite, que Marcel et Octave, la carabine au poing et le couteau aux dents, s’élancèrent dans le parc.

Contre le pan du mur, lézardé par l’explosion, qu’ils venaient de franchir, une échelle était encore dressée, et, au pied de cette échelle, on voyait des traces de sang. Mais ni Sigimer ni Arminius n’étaient là pour défendre le passage.

Les jardins s’ouvraient devant les deux assiégeants dans toute la splendeur de leur végétation. Octave était émerveillé.

« C’était magnifique !... dit-il. Mais attention !... Déployons nous en tirailleurs !... Ces mangeurs de choucroute pourraient bien s’être tapis derrière les buissons ! »

Octave et Marcel se séparèrent, et, prenant chacun l’un des côtés de l’allée qui s’ouvrait devant eux ils avancèrent avec prudence, d’arbre en arbre, d’obstacle en obstacle, selon les principes de la stratégie individuelle la plus élémentaire.

La précaution était sage. Ils n’avaient pas fait cent pas, qu’un second coup de fusil éclata. Une balle fit sauter l’écorce d’un arbre que Marcel venait à peine de quitter.

« Pas de bêtises !... Ventre à terre ! » dit Octave à demi voix.

Et, joignant l’exemple au précepte, il rampa sur les genoux et sur les coudes jusqu’à un buisson épineux qui bordait le rond-point au centre duquel s’élevait la Tour du Taureau. Marcel, qui n’avait pas suivi assez promptement cet avis, essuya un troisième coup de feu et n’eut que le temps de se jeter derrière le tronc d’un palmier pour en éviter un quatrième.

« Heureusement que ces animaux-là tirent comme des conscrits ! cria Octave à son compagnon, séparé de lui par une trentaine de pas.

-- Chut ! répondit Marcel des yeux autant que des lèvres. Vois-tu la fumée qui sort de cette fenêtre, au rez-de-chaussée ?... C’est là qu’ils sont embusqués, les bandits !... Mais je veux leur jouer un tour de ma façon ! »

En un clin d’oeil, Marcel eut coupé derrière le buisson un échalas de longueur raisonnable ; puis, se débarrassant de sa vareuse, il la jeta sur ce bâton, qu’il surmonta de son chapeau, et il fabriqua ainsi un mannequin présentable. Il le planta alors à la place qu’il occupait, de manière à laisser visibles le chapeau et les deux manches, et, se glissant vers Octave, il lui siffla dans l’oreille :

« Amuse-les par ici en tirant sur la fenêtre, tantôt de ta place, tantôt de la mienne ! Moi, je vais les prendre à revers ! »

Et Marcel, laissant Octave tirailler, se coula discrètement dans les massifs qui faisaient le tour du rond-point.

Un quart d’heure se passa, pendant lequel une vingtaine de balles furent échangées sans résultat.

La veste de Marcel et son chapeau étaient littéralement criblés ; mais, personnellement, il ne s’en trouvait pas plus mal. Quant aux persiennes du rez-de-chaussée, la carabine d’Octave les avait mises en miettes.

Tout à coup, le feu cessa, et Octave entendit distinctement ce cri étouffé :

« A moi !... Je le tiens !... »

Quitter son abri, s’élancer à découvert dans le rond-point, monter à l’assaut de la fenêtre, ce fut pour Octave l’affaire d’une demi-minute. Un instant après, il tombait dans le salon.

Sur le tapis, enlacés comme deux serpents, Marcel et Sigimer luttaient désespérément. Surpris par l’attaque soudaine de son adversaire, qui avait ouvert à l’improviste une porte intérieure, le géant n’avait pu faire usage de ses armes. Mais sa force herculéenne en faisait un redoutable adversaire, et, quoique jeté à terre, il n’avait pas perdu l’espoir de reprendre le dessus. Marcel, de son côté, déployait une vigueur et une souplesse remarquables.

La lutte eût nécessairement fini par la mort de l’un des combattants, si l’intervention d’Octave ne fat arrivée à point pour amener un résultat moins tragique. Sigimer, pris par les deux bras et désarmé, se vit attaché de manière à ne pouvoir plus faire un mouvement.

« Et l’autre ? » demanda Octave.

Marcel montra au bout de l’appartement un sofa sur lequel Arminius était étendu tout sanglant.

« Est-ce qu’il a reçu une balle ? demanda Octave.

-- Oui », répondit Marcel.

Puis il s’approcha d’Arminius.

« Mort ! dit-il.

-- Ma foi, le coquin ne l’a pas volé ! s’écria Octave.

-- Nous voilà maîtres de la place ! répondit Marcel. Nous allons procéder à une visite sérieuse. D’abord le cabinet de Herr Schultze ! »

Du salon d’attente où venait de se passer le dernier acte du siège, les deux jeunes gens suivirent l’enfilade d’appartements qui conduisait au sanctuaire du Roi de l’Acier.

Octave était en admiration devant toutes ces splendeurs.

Marcel souriait en le regardant et ouvrait une à une les portes qu’il rencontrait devant lui jusqu’au salon vert et or.

Il s’attendait bien à y trouver du nouveau, mais rien d’aussi singulier que le spectacle qui s’offrit à ses yeux. On eut dit que le bureau central des postes de New York ou de Paris, subitement dévalisé, avait été jeté pêle-mêle dans ce salon. Ce n’étaient de tous côtés que lettres et paquets cachetés, sur le bureau, sur les meubles, sur le tapis. On enfonçait jusqu’à mi-jambe dans cette inondation. Toute la correspondance financière, industrielle et personnelle de Herr Schultze, accumulée de jour en jour dans la boîte extérieure du parc, et fidèlement relevée par Arminius et Sigimer, était là dans le cabinet du maître.

Que de questions, de souffrances, d’attentes anxieuses, de misères, de larmes enfermées dans ces plis muets à l’adresse de Herr Schultze ! Que de millions aussi, sans doute, en papier, en chèques, en mandats, en ordres de tout genre !... Tout cela dormait là, immobilisé par l’absence de la seule main qui eut le droit de faire sauter ces enveloppes fragiles mais inviolables.

« Il s’agit maintenant, dit Marcel, de retrouver la porte secrète du laboratoire ! »

Il commença donc à enlever tous les livres de la bibliothèque. Ce fut en vain. Il ne parvint pas à découvrir le passage masqué qu’il avait un jour franchi en compagnie de Herr Schultze. En vain il ébranla un à un tous les panneaux, et, s’armant d’une tige de fer qu’il prit dans la cheminée, il les fit sauter l’un après l’autre ! En vain il sonda la muraille avec l’espoir de l’entendre sonner le creux ! Il fut bientôt évident que Herr Schultze, inquiet de n’être plus seul à posséder le secret de la porte de son laboratoire, l’avait supprimée.

Mais il avait nécessairement dû en faire ouvrir une autre.

« Où ?... se demandait Marcel. Ce ne peut être qu’ici, puisque c’est ici qu’Arminius et Sigimer ont apporté les lettres ! C’est donc dans cette salle que Herr Schultze a continué de se tenir après mon départ ! Je connais assez ses habitudes pour savoir qu’en faisant murer l’ancien passage, il aura voulu en avoir un autre à sa portée, à l’abri des regards indiscrets !... Serait-ce une trappe sous le tapis ? »

Le tapis ne montrait aucune trace de coupure. Il n’en fut pas moins décloué et relevé. Le parquet, examiné feuille à feuille, ne présentait rien de suspect.

« Qui te dit que l’ouverture est dans cette pièce ? demanda Octave.

-- J’en suis moralement sûr ! répondit Marcel.

-- Alors il ne me reste plus qu’à explorer le plafond », dit Octave en montant sur une chaise.

Son dessein était de grimper jusque sur le lustre et de sonder le tour de la rosace centrale à coups de crosse de fusil.

Mais Octave ne fut pas plus tôt suspendu au candélabre doré, qu’à son extrême surprise, il le vit s’abaisser sous sa main. Le plafond bascula et laissa à découvert un trou béant, d’où une légère échelle d’acier descendit automatiquement jusqu’au ras du parquet.

C’était comme une invitation à monter.

« Allons donc ! Nous y voilà ! » dit tranquillement Marcel ; et il s’élança aussitôt sur l’échelle, suivi de près par son compagnon.

XVIII L’AMANDE DU NOYAU

L’échelle d’acier s’accrochait par son dernier échelon au parquet même d’une vaste salle circulaire, sans communication avec l’extérieur. Cette salle eût été plongée dans l’obscurité la plus complète, si une éblouissante lumière blanchâtre n’eût filtré à travers l’épaisse vitre d’un oeil-de-boeuf, encastré au centre de son plancher de chêne. On eût dit le disque lunaire, au moment où dans son opposition avec le soleil, il apparaît dans toute sa pureté.

Le silence était absolu entre ces murs sourds et aveugles, qui ne pouvaient ni voir ni entendre. Les deux jeunes gens se crurent dans l’antichambre d’un monument funéraire.

Marcel, avant d’aller se pencher sur la vitre étincelante, eut un moment d’hésitation. Il touchait à son but ! De là, il n’en pouvait douter, allait sortir l’impénétrable secret qu’il était venu chercher à Stahlstadt !

Mais son hésitation ne dura qu’un instant. Octave et lui allèrent s’agenouiller près du disque et inclinèrent la tête de manière à pouvoir explorer dans toutes ses parties la chambre placée au-dessous d’eux.

Un spectacle aussi horrible qu’inattendu s’offrit alors à leurs regards.

Ce disque de verre, convexe sur ses deux faces, en forme de lentille, grossissait démesurément les objets que l’on regardait à travers.

Là était le laboratoire secret de Herr Schultze. L’intense lumière qui sortait à travers le disque, comme si c’eût été l’appareil dioptrique d’un phare, venait d’une double lampe électrique brûlant encore dans sa cloche vide d’air, que le courant voltaïque d’une pile puissante n’avait pas cessé d’alimenter. Au milieu de la chambre, dans cette atmosphère éblouissante, une forme humaine, énormément agrandie par la réfraction de la lentille -- quelque chose comme un des sphinx du désert libyque --, était assise dans une immobilité de marbre.

Autour de ce spectre, des éclats d’obus jonchaient le sol.

Plus de doute !... C’était Herr Schultze, reconnaissable au rictus effrayant de sa mâchoire, à ses dents éclatantes, mais un Herr Schultze gigantesque, que l’explosion de l’un de ses terribles engins avait à la fois asphyxié et congelé sous l’action d’un froid terrible !

Le Roi de l’Acier était devant sa table, tenant une plume de géant, grande comme une lance, et il semblait écrire encore ! N’eût été le regard atone de ses pupilles dilatées, l’immobilité de sa bouche, on l’aurait cru vivant. Comme ces mammouths que l’on retrouve enfouis dans les glaçons des régions polaires, ce cadavre était là, depuis un mois, caché à tous les yeux. Autour de lui tout était encore gelé, les réactifs dans leurs bocaux, l’eau dans ses récipients, le mercure dans sa cuvette !

Marcel, en dépit de l’horreur de ce spectacle, eut un mouvement de satisfaction en se disant combien il était heureux qu’il eût pu observer du dehors l’intérieur de ce laboratoire, car très certainement Octave et lui auraient été frappés de mort en y pénétrant.

Comment donc s’était produit cet effroyable accident ?

Marcel le devina sans peine, lorsqu’il eut remarqué que les fragments d’obus, épars sur le plancher, n’étaient autres que de petits morceaux de verre. Or, l’enveloppe intérieure, qui contenait l’acide carbonique liquide dans les projectiles asphyxiants de Herr Schultze, vu la pression formidable qu’elle avait à supporter, était faite de ce verre trempé, qui a dix ou douze fois la résistance du verre ordinaire ; mais un des défauts de ce produit, qui était encore tout nouveau, c’est que, par l’effet d’une action moléculaire mystérieuse, il éclate subitement, quelquefois, sans raison apparente. C’est ce qui avait dû arriver. Peut- être même la pression intérieure avait-elle provoqué plus inévitablement encore l’éclatement de l’obus qui avait été déposé dans le laboratoire. L’acide carbonique, subitement décomprimé, avait alors déterminé, en retournant à l’état gazeux, un effroyable abaissement de la température ambiante.

Toujours est-il que l’effet avait dû être foudroyant. Herr Schultze, surpris par la mort dans l’attitude qu’il avait au moment de l’explosion, s’était instantanément momifié au milieu d’un froid de cent degrés au-dessous de zéro.

Une circonstance frappa surtout Marcel, c’est que le Roi de l’Acier avait été frappé pendant qu’il écrivait.

Or, qu’écrivait-il sur cette feuille de papier avec cette plume que sa main tenait encore ? Il pouvait être intéressant de recueillir la dernière pensée, de connaître le dernier mot d’un tel homme.

Mais comment se procurer ce papier ? Il ne fallait pas songer un instant à briser le disque lumineux pour descendre dans le laboratoire. Le gaz acide carbonique, emmagasiné sous une effroyable pression, aurait fait irruption au-dehors, et asphyxié tout être vivant qu’il eût enveloppé de ses vapeurs irrespirables. C’eût été courir à une mort certaine, et, évidemment, les risques étaient hors de proportion avec les avantages que l’on pouvait recueillir de la possession de ce papier.

Cependant, s’il n’était pas possible de reprendre au cadavre de Herr Schultze les dernières lignes tracées par sa main, il était probable qu’on pourrait les déchiffrer, agrandies qu’elles devaient être par la réfraction de la lentille. Le disque n’était-il pas là, avec les puissants rayons qu’il faisait converger sur tous les objets renfermés dans ce laboratoire, si puissamment éclairé par la double lampe électrique ?

Marcel connaissait l’écriture de Herr Schultze, et, après quelques tâtonnements, il parvint à lire les dix lignes suivantes.

Ainsi que tout ce qu’écrivait Herr Schultze, c’était plutôt un ordre qu’une instruction.

« Ordre à B. K. R. Z. d’avancer de quinze jours l’expédition projetée contre France-Ville. -- Sitôt cet ordre reçu, exécuter les mesures par moi prises. -- Il faut que l’expérience, cette fois, soit foudroyante et complète. -- Ne changez pas un iota à ce que j’ai décidé. -- Je veux que dans quinze jours France-Ville soit une cité morte et que pas un de ses habitants ne survive. -- Il me faut une Pompéi moderne, et que ce soit en même temps l’effroi et l’étonnement du monde entier. -- Mes ordres bien exécutés rendent ce résultat inévitable.

« Vous m’expédierez les cadavres du docteur Sarrasin et de Marcel Bruckmann. - Je veux les voir et les avoir.

« SCHULTZ... »

Cette signature était inachevée ; 1’E final et le paraphe habituel y manquaient.

Marcel et Octave demeurèrent d’abord muets et immobiles devant cet étrange spectacle, devant cette sorte d’évocation d’un génie malfaisant, qui touchait au fantastique.

Mais il fallut enfin s’arracher à cette lugubre scène. Les deux amis, très émus, quittèrent donc la salle, située au-dessus du laboratoire.

Là, dans ce tombeau où régnerait l’obscurité complète lorsque la lampe s’éteindrait, faute de courant électrique, le cadavre du Roi de l’Acier allait rester seul, desséché comme une de ces momies des Pharaons que vingt siècles n’ont pu réduire en poussière !...

Une heure plus tard, après avoir délié Sigimer, fort embarrassé de la liberté qu’on lui rendait, Octave et Marcel quittaient Stahlstadt et reprenaient la route de France-Ville, où ils rentraient le soir même.

Le docteur Sarrasin travaillait dans son cabinet, lorsqu’on lui annonça le retour des deux jeunes gens.

« Qu’ils entrent ! s’écria-t-il, qu’ils entrent vite ! »

Son premier mot en les voyant tous deux fut :

« Eh bien ?

-- Docteur, répondit Marcel, les nouvelles que nous vous apportons de Stahlstadt vous mettront l’esprit en repos et pour longtemps. Herr Schultze n’est plus ! Herr Schultze est mort !

-- Mort ! » s’écria le docteur Sarrasin.

Le bon docteur demeura pensif quelque temps devant Marcel, sans ajouter un mot.

« Mon pauvre enfant, lui dit-il après s’être remis, comprends-tu que cette nouvelle qui devrait me réjouir puisqu’elle éloigne de nous ce que j’exècre le plus, la guerre, et la guerre la plus injuste, la moins motivée ! comprends-tu qu’elle m’ait, contre toute raison, serré le coeur ! Ah ! pourquoi cet homme aux facultés puissantes s’était-il constitué notre ennemi ? Pourquoi surtout n’a-t-il pas mis ses rares qualités intellectuelles au service du bien ? Que de forces perdues dont l’emploi eût été utile, si l’on avait pu les associer avec les nôtres et leur donner un but commun ! Voilà ce qui tout d’abord m’a frappé, quand tu m’as dit : “Herr Schultze est mort.” Mais, maintenant, raconte- moi, ami, ce que tu sais de cette fin inattendue.

