Les chevaux de Diomède: Roman

Part 9

Chapter 93,829 wordsPublic domain

Tous ces manèges lui semblaient vilains. Il aurait voulu autour de la mort moins de médicaments, plus de dignité, des fleurs, une musique lointaine, des lumières pâles. L'idée de faire boire de l'opium à un moribond lui agréa, cependant. Il aima ce médecin, puis, songeant à sa fortune, s'estima heureux de n'avoir pas à craindre l'hôpital, cette prison des malades, ce laboratoire où toute chair est vile, où tout corps s'ouvre comme une bible banale à la curiosité de la Science. Tristes paraboles lues dans les nerfs détendus et dans les muscles putréfiés!... Ainsi Fanette allait mourir... Il éprouvait de l'horreur, de la pitié, mais peu de tristesse.

«Pauvre enfant! Mais qu'elle est privilégiée! Elle va mourir, mais en joie! Ses yeux défaillants auront pour dernière vision mon visage grave et la lumière d'un adieu muet; ses mains naufragées s'accrocheront à la main d'un ami; et, lourde d'être pleine de néant, sa tête penchante s'arrêtera sur mon épaule fraternelle. Ah! meurs en joie, Fanette, puisque tu dois mourir et donne-moi, bonne petite fille, l'exemple du sourire, à l'heure où le sourire est toute la beauté...

*

Diomède entendit, à peine, lente et basse, la voix de Fanette:

--Tu es là?

Il posa sa main sur son front chaud.

--Il est là... Je sens sa main sur mon front... Sa main est fraîche... Mon front se baigne dans l'eau fraîche... Maintenant je me coiffe... Mon peigne est tombé... Ça ne fait rien... Donne-moi ma robe blanche et mon grand voile... Oui, madame, c'est ma petite communiante.--Elle est bien gentille.--C'est un petit ange, madame... Tiens, il fait nuit... Non, c'est un nuage... Je ne sais plus, je ne sais plus...

*

Diomède, dès que la voix eut cessé, perdue dans le prolongement d'un souffle, se retourna un peu, car il croyait avoir entendu marcher sur le tapis. En effet, et la servante disait:

--Monsieur Diomède, j'ai cru bien faire. En revenant de la pharmacie, je l'ai rencontré. Le voilà.

Diomède se retourna tout à fait. Un ecclésiastique était debout, au pied du lit, le chapeau à la main comme un visiteur, l'air neutre, presque intimidé. Ce prêtre de hasard... Diomède hésita, craignant des récitations de formules, un banal ministère, une voix dure et peut-être rauque qui allait terrifier la douce endormie... Mais il songea:

«Il faut que les liturgies s'accomplissent.»

Puis:

«Il est peut-être appelé par le désir de Fanette.»

Et il trembla à l'idée que ce désir eût pu être inexaucé, se méprisa de n'avoir pas mieux lu dans l'âme obscure de la petite mourante.

Cependant le prêtre, ne se voyant pas hostile, s'était agenouillé. La tête dans ses mains, il priait. Diomède trouva son attitude très belle. Son manteau rejeté en arrière, ses cheveux un peu longs lui donnaient l'air d'un grand ange noir, d'un mystérieux messager de miséricorde et de grâce. Il releva la tête, les yeux pleins de larmes.

*

Diomède surpris demanda, très bas:

--Vous pleurez, monsieur! Vous la connaissez donc?

--Non, mais toute mort me touche le cœur, répondit le prêtre, en regardant Diomède avec de grands yeux voilés, très doux. Et celle-ci me semble d'abord si douloureusement pure... J'ai entendu les aveux du délire... On ne meurt pas avec cette grâce et cet abandon en Dieu quand on a eu, même pendant une journée, une vilaine âme.

--Elle a péché, reprit Diomède, qui croyait à une méprise. Elle a même été par excellence, dans la mesure de sa force, a pécheresse.

--Je le sais. La servante m'a instruit. Qu'importe! Le péché se révèle dans la conscience d'avoir péché. En soi, les actes ne sont que des gestes; l'âme n'est guère responsable des mouvements de l'automate. Seuls ont fait le mal ceux qui ont voulu le mal. Elle a obéi au rythme de la vie, pouvait-elle le briser? La force n'est pas donnée à tout le monde. Vivre selon sa nature, c'est vivre selon Dieu...

*

Fanette, les yeux ouverts tout â coup et fixes, s'agita dans un grand sursaut. Les mains, secouant les couvertures, remontèrent vers sa gorge qu'elle pressurait comme des grappes rebelles. Un souffle chargé de brumes sortait de sa bouche ouverte.

Soulevant la tête pâle aux joues marquées de feu. Diomède fit couler entre les lèvres un peu de la liqueur de paix. Alors, Fanette parut revivre; ses yeux se tournèrent doux vers les yeux de Diomède. La vue du prêtre ne lui causa aucun effroi; elle leva vers lui sa main lasse, aussitôt retombée,--et déjà les yeux se refermaient, la tête s'enfonçait...

Le prêtre posa ses lèvres sur la main de cire. Il avait l'air de vouloir être béni et absous par cette âme qui battait des ailes.

Le souffle de brumes sortait plus sourd, presque dur; les muscles du cou tremblaient; le prêtre murmura, pendant que Diomède tenait en ses mains les doigts maigres qui remuaient comme des herbes au fil de l'eau:

*

«Délivre-toi, pauvre âme, va-t'en vers la Miséricorde. L'amour te tend les bras et la pitié, sa sœur, s'agenouille pour aplanir le chemin où vont poser tes pieds nus.

Délivre-toi, pauvre âme!

Ne souffre plus, créature ingénue, va-t'en vers la Miséricorde. Que les grandes ailes blanches de l'Espoir soient les voiles de ta nef et que les bons vents du ciel te poussent vers le rivage!

Délivre-toi, pauvre âme!

Réjouis-toi, cœur plein de grâce, et va-t'en vers la Miséricorde. Allégé du péché, purifié du mensonge, entre dans le chœur des anges et deviens la viole qui redit en mélodies la pensée de l'Infini.

Délivre-toi, chère âme et, entrée dans la gloire, daigne prier pour nous, pauvres pécheurs. Ainsi soit-il.»

*

A ces dernières paroles, Fanette expira, emportée par un grand frisson.

Le prêtre sortit.

Demeuré seul, pendant les sanglots de la servante, Diomède songeait.

Cette douce mort Lavait ému sans qu'il sentît un vrai chagrin.

«Si je n'avais appris sa mort que dans quelques semaines, à peine en aurais-je été troublé. Je n'aimais donc pas Fanette! Pourtant? Non, je l'aimais moins cordialement que cette servante par qui elle fut méprisée en secret. J'aimais son corps, ses cheveux, sa voix, tout ce qui était Fanette, mais elle? Non. Elle était pour moi un des moments et une des formes de la race et je ne lui demandai jamais rien qu'une communion toute charnelle. C'est moi seul que j'aimais, répercuté pas la vibration de ses nerfs, moi, moi, toujours moi... Eh! Oui, cela seul est possible, cela seul est vrai. Ah! je me trouve sans m'être cherché, aujourd'hui. Triste nuit où je vais comprendre que ma nature m'exclut du banquet... Et Néo? Est-ce que j'aime Néo? Hier... C'était hier, à l'heure même de cette agonie... Comme tout est simple, comme tout se range selon l'ordre, comme tout se succède naïvement! Quelle suite de miracles résolus avec une élégance vraiment divine et candide! Jongleur inimitable, salut! Tes mouvements sûrs sont si rapides que je renonce à suivre le fil du réseau qu'ils écrivent dans l'espace. Comme tu escamotes bien la vie! Et du gobelet vide empli seulement d'une odeur de mort, avec quelle grâce tu verses à l'assistance le vin des fécondations éternelles! Je ne suis qu'un des points noirs figurés sur tes dés, et tu me fais tourner comme tu veux, jongleur divin, jongleur inimitable, mais j'ai confiance en toi, et je répète avec le prêtre de hasard le mot qui dit tout: Ainsi soit-il.

Comme ça rend lâche, d'avoir vécu, d'avoir compris que nulle volonté ne peut briser le rythme de la vie! La force? Elle en est prévue dans sa mesure et dans sa direction. Pas une étincelle du feu ne sera dérobée! Une seule et j'incendierais le monde... Alors, il faut se tenir en dehors des circuits, loin de la foudre, et regarder ceux qui meurent...

Et soi-même. Je me regarde, Ah! saute, grenouille! Tu es, comme es autres, un des pantins que la vie balance à son fil de fer!»

Là, Diomède fut requis par la servante, pour les soins funéraires. Écumée de sa première surprise, la douleur de cette femme s'apaisait; on l'entendait freindre doucement, au-dedans, sans que la sûreté de son travail en fût diminuée. Elle excusa même, en souriant, les maladresses de Diomède:

--Tirez un peu. Là... Ma mère était ensevelisseuse, elle m'emmenait avec elle... Ensuite, j'ai été novice chez les Sœurs de la Bonne-Mort à la Maison-Blanche. C'est dur, c'est triste... Demain, j'irai en chercher une pour veiller, la mère Sainte-Praxède, si elle est libre. Celle-là, monsieur Diomède, depuis quarante ans qu'elle ensevelit, il lui en a passé des morts par les mains... Elle sait ce que c'est que la mort, allez! oui, elle le sait.

*

Allant partir, sortir de cette chambre où Fanette tant de fois avait joué avec lui, nue et souple, ou somptueuse ou émue par ses lectures, par ses rêves, Diomède sentit à sa gorge le heurt d'un sanglot.

Il pleura longtemps, mordant nerveusement les cheveux parfumés de la petite amie dont les mains se croisaient pieuses sur le Livre, comme sur un coussin d'amour.

XIX

LES FEUILLES

«Oh! Comme ma vie se défeuille!»

Au sortir du cimetière, Pellegrin joignit leurs mains. Seuls hommes, Diomède, le poète vagabond et le prêtre de hasard avaient suivi la petite voiture de pauvre en forme de coffre que des fleurs candides mentaient virginale; ils entrèrent tous les trois sous des feuilles vertes, d'où la vision de marbres couchés affirmait la fin certaine et digne de toute activité et de tout amour. Pellegrin, d'après une ancienne rencontre, présentait l'abbé Quentin comme un prêtre unique, tout à fait supérieur à la plèbe ecclésiastique; mais celui-ci protesta, se voulant le plus modeste des apôtres, quoique tourmenté par les singulières idées d'art, de liberté et de beauté. Se tournant vers Diomède, il dit:

--Mon attitude près de la mourante vous parut sans doute étrange, Monsieur, car il est probable que vous n'ignorez ni les liturgies ni leur puissance incantatoire? Cette puissance ne peut cependant s'exercer que sur des intelligences capables de comprendre et les mots récités et la valeur intentionnelle de la formule. Les simples mots «Vous êtes sauvé» peuvent sauver, mais leur force est intellectuelle et non verbale. Les syllabes que l'esprit ne spiritualise pas sont sans pouvoir, soit pour condamner, soit pour absoudre. Ce n'est pas le prêtre qui délivre du péché; c'est le pécheur qui se délivre lui-même par la connaissance que ses liens viennent d'être brisés; à cet acte volontaire le prêtre n'apporte que le secours de ses mains et l'encouragement de sa présence et d'un ton solennel. Le peuple, c'est-à-dire tous les hommes, croit éternellement à la magie: que ce sont les mots qui importent; qu'il y dans le code et dans le rituel des rubriques dont la récitation scelle un mariage; qu'il faut un costume pour tuer et un costume pour bénir; qu'une étoffe au bout d'une hampe est protectrice; quels soie est vénérable brodée d'une femme en blanc (et l'étamine, admirable tripartie, n'est, unicolore, qu'un rideau); que la communion avec l'infini exige du pain timbré aux armes de Dieu; que l'eau munie de sel est purificatoire et, munie d'une croix, conjuratoire; qu'un pont s'écroulerait si sa première pierre n'était calée avec des gestes cérémoniels. Il y a une magie papale, une magie d'État et une magie populaire. Toutes les trois se méprisent les unes les autres, sans comprendre qu'elles ne sont qu'un seul et même caméléon, varié de couleurs, unique de nom: la Foi. C'est beau, parce que c'est cordial, humain, naturel et universel. Heureux celui qui croit! La simplicité de son âme affirme l'accomplissement de son salut, selon le mode où il peut être sauvé. Mais celui qui ne croit pas, qu'il agisse comme s'il croyait, afin de ne pas se séparer de l'harmonie et de ne pas mourir seul sur le sable comme une méduse rejetée par la mer.

*

Il parlait doucement, d'une voix lente, nette, un peu oratoire, sans hésitation ni arrêts que voulus. Pellegrin buvait ses paroles. Diomède écoutait avec attention, intéressé aussi par le menton volontaire, la bouche large, le nez fort, le front bombé, sous lequel les yeux s'encastraient comme des cabochons dans la tiare d'un roi barbare.

Il continua.

--Un jour, je terrifiai un vicaire occupé à des pratiques dont nous ne pourrions justifier un nègre, en lui disant: Dieu n'est pas si bête que vous le croyez. J'avais tort. L'intelligence et la stupidité sont sans doute des formes et non des degrés de l'esprit. La superstition qui nous choque et l'acte de liberté qui nous émeut peuvent avoir des significations également profondes ou également nulles... Qu'en pensez-vous?

*

Il s'était arrêté brusquement, regardant Diomède, qui répondit:

--Je pense que vous venez de vous contredire et que vous vous en êtes aperçu.

--Oui, oui... Je voudrais joindre les contradictions, je voudrais unir la foi et l'intelligence.

--En niant l'intelligence!

--Non j'ai dit une sottise... Et pourtant?

--Ce n'est pas une sottise, reprit Diomède; c'est une manière de voir et assez défendable, car l'intelligence est une échelle et la stupidité est une brouette...

Pellegrin se mit à rire:

--Mon cher Diomède, si vous intercalez des métaphores dans une discussion philosophique, la nuit va se faire, une nuit peuplée de songes...

--Une nuit peuplée de songes... Ça, c'est bien l'image de ma vie.

--Et de toutes les vies, reprit l'abbé Quentin. Dès qu'une tête veut penser, le crépuscule descend sur elle. On cherche parmi l'obscurité ses clefs tombées.

--Oui, dit Diomède, vous voudriez ouvrir la porte de la chambre où la Vérité se contemple éternellement dans plusieurs miroirs pendus aux murs. Elle se sourit à elle-même et badine avec ses compagnes, qu'elle méprise, car elle est la Vérité... Avez-vous lu Palafox? Il faut lire Palafox.

--Vous me rejetez vers la magie, Monsieur, répondit le prêtre, qui crut à une raillerie. Mais je sais ce que je veux. Je veux aider les hommes à souffrir et je veux les aider à se délivrer de la souffrance. C'est pourquoi; ai parlé à votre mourante comme vous l'avez entendu.

--Mais c'était de la magie, cela aussi; c'était conjuratoire.

--Non, c'était l'encouragement d'une âme à une âme. Ai-je bien fait?

--Votre petit poème était agréable, Monsieur, répondit Diomède, mais moins que les paroles liturgiques. Et en cela précisément, il m'a semblé que vous vous exiliez de l'harmonie. Songez que de ces paroles, plusieurs sans doute sont plus vieilles que toutes les religions connues, très vieux balbutiements de la terreur primitive! Ce que vous nommez avec dédain des formules, c'est de la beauté verbale cristallisée dans la mémoire des siècles. Il y a dans le Zend-Avesta quelques phrases qui pourraient encore me consoler et bénir ma vie et mon pain; mais elles sont inusitées et peut-être inefficaces. Les mots ont leur magie, Monsieur, et je crois très fermement que des vers de Virgile ont produit des incantations.

*

Le prêtre semblait suivre un discours intérieur. Il proféra, l'air inspiré:

--Dieu et la vie... La vie en Dieu, sérieuse, cordiale, riche d'amour et de joies... C'est la mort qui m'a fait aimer la vie. C'est en voyant mourir que j'ai compris combien la vie est grave et combien elle devrait être heureuse pour justifier la mort. Ayant connu l'injustice, j'ai cru à l'infini où tout s'annule et au magistère de Dieu, qui est la douleur infinie et l'absolu de nos souffrances. Dieu souffre de ne pouvoir se connaître et nous soufrons de ne pouvoir connaître Dieu. Aimons Dieu et nous le connaîtrons; allons à son secours; aimé des hommes, il se connaîtra dans l'amour des hommes, et toute vie de douleur cessera et toutes les âmes, les âmes humaines et l'âme divine, seront béatifiées dans l'infini. La création de la vie est le moyen de salut que Dieu au commencement des siècles trouva pour lui-même; elle est le miroir où il voulait se voir, mais la méchanceté des hommes a obscurci la face de la terre. Et devant la mort, je songe à l'inutilité de la souffrance et à toutes ces vies douloureuses éternellement sacrifiées. J'attends le règne de l'Amour. Et quand une âme s'est séparée de la vie charnelle, elle s'en va dans les douces ténèbres attendre le règne de l'Amour. Elle ne souffre pas, elle attend--et non pas en vain.

*

Diomède loua de tels sentiments, trouvant d'ailleurs cette théologie assez curieuse.

En secret, il jugeait l'écclésiastique un peu divagant, eût préféré un curé de campagne, apte à jouer aux boules.

Puis:

«Opinion de mauvaise humeur... Que j'ai donc l'esprit de dénigrement!»

Puis:

«Encore une journée où j'aurai bien peu pensé à moi... Une lettre de Néo m'attend, certainement. Aussi, il faut que j'enlève mon portrait et ceux de Fanette, avant la venue des stupides héritiers... Le règne de l'amour. Fanette était cela, un peu. Pauvre enfant!»

*

Brusquement, il abandonna Pellegrin et le prêtre; au bout de quelques pas, se repentit:

«J'aurais dû garder Pellegrin. Je vais m'ennuyer jusqu'aux larmes.»

Il revint; ils étaient partis.

«Oh! Comme ma vie se défeuille!»

*

Il n'osa pas retourner chez Fanette, revoir l'abandon du lit et ce fauteuil où la sœur de la Mort semblait s'être assise pour éternité.

Où pouvaient, songea-t-il, se recruter de telles vocations? Quelle corne, sonnant dans la nuit, sonnait assez haut, pour assembler un troupeau d'aussi lamentables femmes? Donner toute sa vie à la mort, n'avoir d'autre souci que la toilette des cadavres, la veillée solitaire près des corps rigides et des faces froides où l'ombre du nez marque une heure immuable sur la putréfaction de la joue!

Ces créatures choisissait un métier aussi triste sans doute par plusieurs motifs. D'abord il était nécessaire et traditionnel, hérité des anciennes corporations mortuaires dont la bêche pieuse avait creusé tant de catacombes. Diomède ensuite admettait cet impérieux besoin du salut qui incline les êtres soit au sacrifice, soit au crime, si, comme pour les musulmans, le crime; est un des chemins du paradis. Mais surtout la cause du choix était la vocation, l'instinctive marche à l'appel de la corne, l'absurde tendance humaine à obéir aux voix...

«Ces sœurs et les hommes qui vivent pareillement de la mort sont les scarabées nécrophores de l'humanité. Leur destinée est invicible. Leurs nerfs tressaillent aux parfums de la pourriture comme d'autres nerfs à tous les parfums de la vie, et, comme disait l'abbé Quentin, c'est beau, parce que c'est cordial et humain.»

Songeant aux mâles et aux femelles qui vivent ensemble sans communion corporelle, en colonies d'un seul sexe, Diomède parvint enfin à comprendre: de sexes différents, leurs dermes se repoussaient; du même, il y avait attraction; mais chaste, car le motif d'un tel exil était précisément l'inaptitude sexuelle.

«La chasteté n'est aucunement la compagne nécessaire de l'intelligence, mais pourtant elle est peut-être l'une de ses amies les moins équivoques. Ce qui fait surtout l'agrément de cet état, c'est l'absence totale de sentimentalisme dont se peuvent glorifier les âmes libérées du vice. Le vice est sentimental, et cela seul peut-être fait sa laideur.»

*

Alors Diomède se jugea lui-même avec sévérité, honteux d'avoir négligé les idées pour les sentiments; d'avoir accomplices actes d'amour en y mêlant cette sorte de pitié que les femmes veulent contemplera genoux devant l'autel de leurs grâces, Il prit la résolution, tout en ne négligeant envers Néobelle aucun des égards sociaux dus à son attitude, de ne la fréquenter que comme un animal intellectuel, sans autres abandons que ceux de la chair et ceux de l'esprit.

*

Mais, presque aussitôt, il se trouva stupide;

«Ainsi je serais dupe de mes principes et je souffrirais qu'un souci ce logique me dictât ma conduite? Non. Je me contredirai, s'il me plaît. D'ailleurs il faut que j'éprouve tous les sentiments aussi bien que toutes les sensations. Rien ne doit me surprendre, mais rien ne doit m'être indifférent. Lever la voile et attendre le plaisir du vent, et s'il me mène à l'écueil et au naufrage, je serai encore supérieur à ceux qui ne naviguèrent jamais que sur les eaux tristes des canaux pleins de feuilles mortes.»

XX

LES NUÉES

Des lueurs passent, des nuées passent. Il y a des arabesques aux murs.

--Comment, disait Cyrène, vous avez laissé partir Néo?

--Elle est libre.

--Elle ne vous aime donc plus?

--Je n'en sais rien.

--Et vous?

--Je n'en sais rien.

--Vous êtes libre.

--Je l'espère.

--Je veux dire libre de ne pas me répondre.

--Mais je ne sais rien, vraiment, mon amie, reprit Diomède, très doucement. Sur Néo, rien. Sur moi, rien. Je ne sais jamais rien sur moi. Des lueurs passent, des nuées passent; il y a des arabesques aux murs; des petits visages se dessinent, grandissent, éclatent, meurent... J'ai oublié ce que disaient leurs yeux, et, si le mur redevient lumineux, j'ignore ce qu'ils diront et même s'ils voudront parler encore; Franchement, Cyrène, si Néo a voulu, comme s'expriment les femmes, me faire subir une épreuve, elle s'est trompée d'homme; son absence ne me cause aucun tourment. Si notre rencontre doit avoir des conséquences sociales, je les accepterai, sans déplaisir, voilà tout. S'il arrive que j'aie l'apparence d'avoir agi selon un égoïsme facilement qualifié de criminel, j'accepterai encore. Enfin, je suis entre ses mains. J'avais bien raison de la craindre, puisque je l'aimais. Il ne faut jamais relever ni la draperie de la statue qu'on adore, ni la robe de la femme qu'on aime; l'étoffe retombe comme une trappe.

--Elle est votre maîtresse?

--Vous le saviez, Cyrène, et c'était le seul motif de vos questions.

--Je le savais.

--Elle vous a écrit?

--Non. Confidence avant de partir.

--Surprise?

--Qui?

--Vous.

--A peine.

--En effet.

--Ne m'injuriez pas, Diomède, car enfin vos injures, à cette heure, je pourrais vous les rendre.

--A peine. D'ailleurs les unes et les autres sont hypocrites et de jeu. Nous n'y croyons pas. Comme il n'y a en nous rien de social, nous pouvons nous sourire sans cruauté.

--Rien de social? En nous, peut-être, mais il s'agit de Néo. Vous devez l'aimer bien peu, la connaissant si mal. Elle vous est presque aussi inconnue qu'à elle-même. Pourtant, vous avez bu sa volonté, lentement, jour par jour, et vos idées sont devenues les principes d'action de cette intelligence passionnée. Froide et ironique, Néo m'avait toujours paru insoucieuse des sentimentalités, la créature faite pour rester debout, la femme la moins destinée à une brusque aventure d'alcôve. Si elle s'est donnée, ce fut par littérature, par curiosité d'esprit, pour affirmer son droit à l'acte, au geste libre,--pour vous étonner, mon cher, et non pour vous plaire. Ainsi je vous en veux de n'avoir conquis que sa vanité intellectuelle...

--Qu'en savez-vous?

--Elle épouse dans quinze jours Lord Grouchy.

--Ah!

--C'est tout? Mais partez! Qu'elle vous voie et elle vous suivra.

--Cyrène, que vous êtes mélodrame! Septième tableau: Le Manoir de Flowerbury.

--Comment, vous savez où elle est, et vous restez à Paris à jouer l'Ami des petites courtisanes!

--Pellegrin vous a dit la mort de Fanette? Elle fut édifiante et me causa de la peine. Quant à Néo, si je ne la connais pas, elle ignore peu mon caractère, car elle m'a prévenu de son départ, sachant fort bien que nulle fantaisie ne m'inciterait à fréquenter les paquebots. Je n'irai pas à Flowerbury. Ah! elle se marie? Je trouve cela vulgaire, voilà tout. L'acte est laid, comme un mensonge... Opinion provisoire... Je réfléchirai.

Il y a beaucoup à réfléchir, là-dessus. Abondantes méditations... Bonnes après-midi sous les arbres du Luxembourg, parmi les enfants, les canards et les jets d'eau... Nous allons?