Les chevaux de Diomède: Roman

Part 8

Chapter 83,825 wordsPublic domain

Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il se répéta sa devise:

--«Jusqu'au bout.»

Puis:

«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles. L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir à la vie.»

Une dépêche:

10 heures.

«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale). Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu.

«Belle.»

«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme elle est douce, aujourd'hui!»

Il relut encore:

«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre... Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu...

«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui battent les flancs.

J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me recueillir, moi aussi, et souffrir--à moins que je n'oublie. Non, je ne puis pas oublier. J'appartiens.»

*

Il songea à se distraire. Comment?

Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères au cœur!

Mais il eut honte de son regret.

XVI

L'ÉVENTAIL.

C'est un éventail magique... Ce petit objet se change en femme à a prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.

Il alla chez Pascase.

En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures, ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des livres de médecine.

Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:

--Vous êtes le seul.

--Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?

--Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur les escaliers...

--Et Mauve?

--N'est pas venue.

--Pourtant... Que cherchez-vous?

--Le nom d'une maladie.

--La vôtre?

--Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.

*

Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme simple, droit et crédule.

«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science--encore contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde. L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles; elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science. L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un ovule...

Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse l'hygiène et le christianisme.

Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»

--J'ai trouvé! cria Pascase.

--Quoi?

--Le nom.

--Ah!

--Ce n'est pas grave.

--Vous croyez?

Diomède vérifia la date du livre.

--Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a paru...

--Quand?

--Cette semaine.

--Vous croyez?

--II faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah! tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout, et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!

--Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.

--Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.

--Quelle?

--L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...

--Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je vais me marier.

--C'est très social.

--Vous me méprisez-?

--A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui épousez-vous?

--Christine.

--Ah!

--Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs, vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire, peut-être...

--Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de l'odeur des roses.

--Nervosité.

--Et c'est la même? Ma Christine, à moi?

--Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui hantait votre ennui,--mais qui n'a jamais franchi votre seuil.

--Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et taciturne?

--Elle est tout cela.

--Elle existe?

--Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez m<i tête! Ou bien avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques de mes nerfs...

--Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse. Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague; obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée, humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres. Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;--et telle, sans la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque fou...

*

Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:

--C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple, aimable et--muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri, ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre, toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries, les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie... Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.

--Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine l'avoua son œuvre...

*

Diomède reprit:

--C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.

Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante encore...

*

Christine allait arriver...

Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis, sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise, toujours muette.

Pascase regardait effaré, mais heureux.

Diomède avait peur.

C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée, malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.

Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:

--Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.

Pascase obéit.

*

Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:

--Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?

--Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!

Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi s'offrait à sa bouche.

Il la baisa, il la respira.

C'était bien la chair de Christine.

*

Pascase rentrait. Il sortit.

XVII

LE LAURIER.

--Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée en figuier... --En laurier? --Cela ne fait rien...

«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir, les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante, la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin, leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée. Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons.... Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de chaînes puériles...»

Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues années d'aventures.

Il chercha un titre.

«Philosophie du possible. Oui...»

Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.

--C'est Mauve!

Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée.

*

Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.

--J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la vie. Je l'aime beaucoup.

Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu gros et comme en dehors de l'usage.

Alors, elle bavarda:

Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à son jeu dans la glace lointaine.

Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase.

--Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial. Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai touchés, je les ai couchés--sur moi!

*

Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:

--Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse...

--Et du Gymnase, ajouta Diomède.

--Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée en figuier...

--En laurier?

--Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais plutôt voulu être deux fois femme... _Circumfusa_... Tout autour... Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant!

--Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!

--Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse, déplorablement amoureuse...

--De Cyran.

--De Tanche!

--Ah!

--Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent! Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise--et je l'aime.

--Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le jardin une odeur de feuilles mortes.

--C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.

--Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.

--Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?

--C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu, en seriez-vous vraiment fâchée?

--Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord, ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres, mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants d'hier y amèneront leurs progénitures.

*

Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve: la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve--et la relire!

Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps, s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels. Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes, presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va dormir.

*

Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée sentimentale.

«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»

Ce piment lui parut faible et même ranci.

«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...»

Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions; mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son habitude, pour en corriger l'excès paradoxal.

*

Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais presque douces:

--Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.

--Oh! Si!

--Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?

--J'aimerai toujours Diomède.

--Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi--par habitude ou par amitié--tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de beau triste et tiède.

--Oh!

--Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent...

--Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque, frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:

--C'est Mauve!

Puis elle se mit à rire:

--Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort. Elle n'est peut-être pas morte.

*

Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède savait qu'on ne voit pas deux fois le même paysage et qu'on ne boit pas deux fois à la même fontaine.

*

Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de l'ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse dans les nuées du passé.

«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je suis si incapable d'en conduire la suite à mon gré, et même de lui choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir? Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre cela--que je lui obéis, qu'elle peut s'éloigner dédaigneusement, sans me craindre, à l'heure où les cœurs les plus durs souffrent de la solitude. Tout m'est solitude, aujourd'hui, tout m'est ténèbres, et la petite lueur que faisait Mauve était agréable...»

Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à ses fresques, à Cyrène qu'il fallait conduire là-bas.

*

Chez lui, il trouva un billet d'une écriture inconnue, pâle, gauche.

5 heures.

«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade.

«Fanette.»

XVIII

LE JONGLEUR

Jongleur inimitable, salut!... Loin ne tu escamotes bien la vie!

Fanette mourait, submergée par l'amour dans son grand lit de volupté. Sa face fiévreuse aux pommettes rouges, aux lèvres sèches, aux yeux aciérés, signalait le feu intérieur, la flamme dévoratrice de la vie. Elle avait découvert sa poitrine un peu affaissée et ses mains jouaient lentement avec des pages arrachées du livre doux.

*

Diomède s'agenouilla, baisa le sein brûlant. Une voix sourde mais encore douce remercia:

--Tes lèvres sont fraîches. Encore! O Diomède, te voilà, te voilà! Je savais que tu viendrais, toi. Les autres m'ont abandonnée, tous, tous! Mais toi, tu ne pouvais pas m'abandonner, puisque tu es Diomède... O toi, ô toi!... Dire que je vais mourir dans tes bras! Je suis bien heureuse... Toi et le Livre!

Et elle approcha de ses lèvres, les baisant d'un pareil amour, la main de Diomède et les pages arrachées du livre doux.

--Mais tu es jolie, petite Nette, tu souris, tu as les yeux clairs... Donnez votre bras... Fièvre... beaucoup fièvre... Se couvrir, rentrer ses bras, penser à rien, dormir...

--Dormir... Il y a si longtemps que je n'ai dormi! Mais j'attends le grand sommeil... Oh! que je serai bien! Déjà je suis bien... Tu es là! Oui, il est là! Écoute, ils sont venus tantôt, les grands fantômes avec des yeux de feu sous leurs suaires... Ils voulaient m'emmener, mais je les ai priés... Je voulais te voir... Ils vont revenir. N'aie pas peur, Diomède, ils ne sont pas méchants. Ce sont les anges qui viennent prendre les âmes pour les conduire vers la joie, là-bas... Ah! je souffre! Mon cœur est rouge comme un charbon, il se tord, il crie, il éclate, il flambe! Mets ta main pour éteindre les flammes... Ta main est fraîche... Oh! comme je t'aime!

*

Diomède laissa longtemps sa main sur la gorge maigrie, quoique la chaleur fût vraiment d'un brasier; puis, comme Fanette avait fermé les yeux, calmée par le magnétisme du contact, il s'éloigna, allant questionner la bonne, qui pleurait dans sa cuisine.

Alors il comprit que devant la douleur et devant la mort, tout s'effaçait, intelligence, distinctions sociales et morales, castes, vertu, tous les vêtements de hasard dont l'homme recouvre son instinct nu.

Cette vieille femme qui n'avait jamais servi Fanette qu'à contre-cœur, offusquée dans ses mœurs de pauvre par toutes les délicatesses d'une vie sensuelle, cette familiale maritorne pleurait vraiment et ses paroles simples protestaient.

--Si jolie, si jeune, et si bonne, monsieur Diomède! Ce n'est pas juste! Vous me direz qu'elle suivait ses caprices et qu'elle est punie de ses péchés! Oh! monsieur Diomède, la mort, tout de même, c'est une grande punition! Je sais bien qu'elle se promenait toujours toute nue, jusqu'ici devant moi, que j'en tremblais... Ça offense le bon Dieu, ça... On ne m'a jamais vue toute nue, moi, monsieur Diomède, mais chacun a ses idées. Enfin, je lui pardonne bien tout... Le médecin a dit que c'était la fin. Il a dit aussi: Ce que j'en ai vu mourir comme ça, de ces pauvres filles! Il reviendra à minuit. Voilà les remèdes. Il en manque un. J'y retourne. Quand elle étouffera, on lui en fera boire. Alors elle mourra doucement, doucement comme un enfant qui s'endort. A ce qu'il a dit.

*

Diomède revint dans la chambre, apportant les fioles.