Part 6
Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière, s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient, inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.
Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement fier au seuil de la nature rénovée.
Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.
Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale, et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.
Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.
Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs, drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines; il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a pas encore troublée.
*
Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals, s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants. Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes, matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales, l'instinct commande et la pudeur obéit.
Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la chair publique du modèle ou de la courtisane.
Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux et significatif...
«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être un animal.
Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»
Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.
«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.»
*
Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques cordiaux. Il souffrit.
«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son amour était nié.»
Et peu à peu, il se réconforta.
La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête, encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.
Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.
Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et de ses songes!
La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là, dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire postérité?
«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant femme, un but pratique et net dans la vie,--et moi je ne désire qu'un peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité, toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui semble dormir dans les roseaux...
Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés...
Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous les raffinements spirituels...»
*
Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase. Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées s'arrêta.
Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il venait de frôler les épaules et les reins.
Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral, Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:
--Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres; elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit... Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes, car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur clairvoyance,--et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il regarde Paris sans colère...
--Qu'en savez-vous? dit Pascase.
*
Diomède continua doucement:
--... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard, dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu... Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours, quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où flambe le feu intellectuel...
*
Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit:
--Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier...
--Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme...
*
Mais Diomède souriait un peu.
--Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent, peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne. Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là. La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont tristes. Dieu pense d'autres mondes.
*
Diomède trouva cela très beau, très effrayant:
--Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se faire trouer le ventre!
--Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes. Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est peut-être vraie.
--Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités. Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront... Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère la Morale?
--Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre.
*
Diomède reprit:
--Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite Flavie?
--Non, ils sont trop courts.
--Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal...
--Oh!
--Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne rédige pas d'ordonnances.
*
En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait.
*
Il songeait:
«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du monde et le cœur le plus pur.
Tout n'est qu'ironie.»
XIII
L'AGNEAU
Enfin, il se nomme Agneau.
Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait, martelée.
C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.
Un agneau bêlait dans ses bras.
--C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne, il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou, sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour? Il est si blanc!
Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur le tapis; ses yeux se fermèrent.
Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:
--L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid. D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à la vie publique et au sacrifice--conséquence de toute vie vouée au peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian...
--Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!
--Alors vous devinez. Il est venu hier.
--Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses, larmes?
--Oui.
--Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un saint!
--Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?
*
Diomède, hésitant, répondit:
--Si ce n'est pas vrai, c'est possible.
Puis, encore après un silence:
--D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté... Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours, fraternellement?
*
Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran objecta:
--Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse? Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...
--Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante, admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse, mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit. N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?
--Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval; avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?
*
Diomède insinua, amusé par cette controverse:
--La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.
--Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences, à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon? Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va, fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile, de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi, je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger, obtenir des êtres frêles et transparents...
--Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.
--Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de l'absence de ses cornes.
*
Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit, pour accomplir sa promesse jusqu'au bout:
--Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.
--Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?
--En sa tendresse pour vous.
--Peut-être...
*
Diomède ajouta:
--Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.
Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile. Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la bénédiction du prêtre.
--Comme Cécile et Valérien...
Mais il reprit:
--Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand, peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait... Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!... Adieu.»
Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur.
*
Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il n'arrivait qu'à des presques.
«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a encore des heures...»
Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle, hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont la noblesse de l'humanité.
Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections, il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de nouveaux conseils.
Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame, ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium ou des plus délicieux poisons.