Part 5
--Tout ce que Diomède arrangera avec Daniel.
Puis:
--Ah! voilà Tanche! Mon Dieu, tout seul!
--Ce Daniel? demandait Pascase.
--Un secrétaire.
*
Tanche, l'air inquiet, caressait sa maigre barbe:
--Il est là, dans une voiture, avec Pellegrin, que j'ai heureusement rencontré et qui le surveille. A la dernière minute, il a eu un scrupule... Si Diomède?
--Diomède, je vous en prie!
Diomède voulut bien.
*
Cyrène fit le tour du salon, ayant pris au hasard le bras de Pascase, qui se redressait un peu ivre, fier et souriant. Il reconnut Elian, qu'il avait rencontré avec Diomède, et lui envoya un petit salut amical.
Aussi neuf que lui, Elian en fut tout réjoui.
Cependant Cyrène, au milieu des gestes et des mots échangés, tournait à chaque instant la tête vers la porte, ce qui faisait passer de jolis reflets sur son cou et sur ses épaules. Sa figure pâle et mate de brune profonde se rosait un peu par l'émotion; sa voix était très douce, tout amollie; elle paraissait plus belle que les autres soirs; les yeux la regardaient avec joie.
Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les petits frissons de la chair.
*
Comme ils étaient à l'autre bout du salon, vis-à-vis la porte d'entrée, Cyran parut.
Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait. Les hommes qui étaient assis se levèrent, s'avancèrent et derrière eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le reconnaissait d'après ses portraits.
Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s'avança, tendant les mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait:
--Chère amie, chère amie...
*
Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête: Diomède lui parlait de ses fresques.
Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul. L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste. Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait.
--Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur, c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là. Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors, ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.
*
Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur et cet orgueil.
*
Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à des clients romains.
Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut vaincu.
*
Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère. Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes gens; Pellegrin murmura des vers:
Reines des soirs anciens, amantes immortelles... Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle... Adorables caresses où les gestes d'amour Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes... Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres...
A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette saisit la main de Pellegrin et femmena.
--Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi...
Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les ramages sombres des pâles verdures.
*
Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra Pascase:
--Elle est, dit Pascase, vraiment belle.
--Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail. Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.
--Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face...
Elian sourit avec dédain:
--Je vous croyais un ami de la maison?
*
Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se rejeta sur lui. Il dit innocemment:
--Singulière maison...
--Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible. D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah! il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec patience cette odeur de parc aux chèvres,--et aux chevreaux. Cyrène se perd et s'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont essentielles, il est muet; je suppose donc...
*
Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.
X
LES MAINS
Il vaudrait mieux n'avoir baisé que des mains pures.
--Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?
--Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.
--Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma lettre?
*
Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.
«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.»
Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.
Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces et tous les angles.
«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire passer à travers ma main?»
*
Il dit:
--La voici. Elle est intacte.
Toute pâle, Néobelle répondit froidement:
--Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.
Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:
--J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?
Néobelle haussa lentement ses belles épaules
--Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné...
Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut la reprendre:
--Non, il est trop tard.
Elle la plia, en fit une bande étroite.
--Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras. Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là, sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède, si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps? Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?
*
Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses. Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête la phrase de Néobelle:
--Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres. Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je vois et que je veux n'est qu'un mirage...
--La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de votre cœur,--et de votre peur...
--Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.
--Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...
--Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des fantaisies...
--Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.
--Être libre, être libre!
--Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des routes stériles! Libre, et seul!
--Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans l'éternelle solitude?
--Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.
--Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans lequel il faut se jeter tout nu.
--Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous vous mettrez à genoux.
--A genoux?
--A genoux comme un enfant.
--Comme un enfant!
--Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris?
--Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs, et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans les seins des femmes...
*
Il se tut, puis ajouta:
--Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux. D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau. J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence. La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait mieux n'avoir baisé que des mains pures.
--Tiens, voilà mes mains, Dio!
Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.
Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair.
*
Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:
--Aimes-tu ma chair, Dio?
--Néo, je t'aime toute!
Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les refusa et se leva:
--Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner...
Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:
--Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel? Ah! Dio!
Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue.
--La lettre, la lettre! Néo, la lettre!
Elle l'atteignit, la tendit à Diomède.
--Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang, une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang! Dio, que me donneras-tu?
--Moi, répondit simplement Diomède.
--C'est dit. Tu m'appartiens.
Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et baisa la tache sanglante.
--Baise aussi la blessure, Dio!
Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de Diomède.
Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula.
S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit.
XI
LA BARQUE
Je veux sauter sur une autre nef et que la vieille barque sombre avec tous mes péchés.
Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait, serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire.
*
Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent; il rentra vite, ne voulant voir personne.
*
Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:
--Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.
--Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.
--Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans.
--J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo le savait?
--Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela me plaît.
--Elle est vraiment votre fille?
--Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?
--Presque.
--Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout. Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime...
--Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.
--Et vous?
--Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce--et de là grâce...
--C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son cœur.
--O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment; c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.
--Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les afficher--sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le monde saura que nous nous sommes rencontrés...
*
Cyrène songea un instant; elle reprit:
--Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds, elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de ma vie.
--Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?
--Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge.
--Vous serez regrettée.
--Et je ne laisse pas d'héritière.
--J'espère que non, répondit Diomède.
Cyrène le regarda sans se fâcher.
--C'est le premier crin du cilice. Continuez.
--A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la porte.
--Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit escalier.
--Non, c'est trop de tentations.
*
Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre, il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès d'hypocrite indignation--car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras violents--il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle l'éclairait sur le palier.
--Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?
*
Cyrène répondit froidement:
--Elian.
--Alors, tout ce que vous m'avez dit?
--Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.
--Sacrifiez cela.
--Diomède, je vous en prie.
--Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde? Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!
--Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve.
*
Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front de son aisselle nue.
*
Diomède descendit d'une marche.
--Allez-vous-en.
--Sacrifiez Elian.
--Je vous laisse.
--Je ne vous croirai plus.
--C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian. C'est le dernier.
--Et Flavie?
--Bagatelle.
--Sacrifiez Elian.
--Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.
*
Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.
Alors il remonta les quatre marches, écouta.
Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses bras...
Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:
«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin, c'est de son âge.»
Puis encore:
«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.»
XII
L'ODEUR.
Cette odeur de lavande et de noix que le contact du mâle n'a pas encore troublée.